La crise/Partie 2/Chapitre 2

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Éditions Édouard Garand (p. 20-22).

II


Une bonne partie des habitants de la rive gauche, attirés par les premiers cris d’alarme des travailleurs qui avaient assisté au début du drame, étaient accourus sur les tertres qui sont en bordure de la rivière ; ils avaient contemplé, sans avoir le temps d’intervenir, les péripéties de ce sauvetage aussi rapide qu’émouvant. Ce furent des ovations sans fin lorsque Jean Bélanger descendit de sa barque ; il eut à peine le temps de s’habiller ; sa mère et ses sœurs, averties de l’exploit du rhétoricien alors que déjà tout péril était évanoui, s’empressèrent à sa rencontre. On l’entourait, on l’embrassait, c’était un enthousiasme délirant. Hector et son père travaillaient dans le rang proche du bois ; ils furent appelés en hâte et joignirent leurs félicitations à celles des autres familles.

Quand ils apprirent la personnalité de la victime, ils oublièrent vite ses incartades des derniers jours, et elle devint sympathique : le danger confère aux coupables une sorte d’absolution. On avait hâte de revoir cette jeune fille. Dès le lendemain, la renommée aux cent bouches avait fait parvenir aux journaux de Montréal la nouvelle de l’accident : les grands quotidiens envoyèrent des reporters à la Ferme des Érables, et, bien malgré lui, Jean fut photographié : son portrait parut en bonne place, à côté de celui d’Exilda Chênevert, avec des titres en gros caractères et mille détails sur la tragique noyade. L’imagination aidant, certains journaux publièrent que l’héroïque jeune homme avait dû plonger à plusieurs reprises dans la partie la plus profonde du cours d’eau, et qu’il avait remorqué à la nage la jeune fille évanouie. Elle était jeune, elle était belle, Jean aussi était jeune et beau ; les lecteurs s’enthousiasmaient, et l’on faisait prévoir des suites romanesques à cet acte de courage.

Des limousines de grand luxe arrivèrent bientôt aux rangs de Repentigny : c’était la famille Chênevert qui venait remercier et récompenser l’intrépide sauveteur ; après informations prises de loin, cette famille avait su que les Bélanger jouissaient d’une large aisance : elle n’avait pas voulu faire des offres d’argent. Mais Jean reçut le portrait d’Exilda, délicieusement encadré, avec un chronomètre en or et plusieurs livres richement reliés : entre autres volumes, il y avait une Imitation de Jésus-Christ dorée sur tranches. Monsieur et Madame Chênevert s’étaient mis dans la note qui convenait, puisque le collégien était déjà considérée comme un futur clerc.

À quelques jours de là, Exilda vint à son tour témoigner sa profonde reconnaissance à son cher héros. Elle était seule maintenant, et elle se présenta, modestement vêtue, à la Ferme des Érables. Ce n’était pas une méchante fille, que cette Exilda ; mais, enfant gâtée comme beaucoup d’autres de sa condition, elle était laissée complètement libre par des parents trop faibles. Mêlée à la jeunesse papillonnante qu’on a vue, elle semblait ne pas avoir la notion du bien et du mal. On aurait pu la croire acoquinée parmi tant de garçons qui se disputaient ses bonnes grâces ; par bonheur, elle était restée vertueuse au sens large du mot, lisant beaucoup, se dissipant encore davantage. C’était comme un petit animal indompté, ne rêvant qu’aventures extraordinaires.

Il était trois heures de l’après-midi, lorsque Jean la vit venir parmi les siens. Madame Bélanger se trouvait là avec Thérèse. Après mille congratulations, la mère et sa fille vaquèrent aux divers travaux de la ferme, et le jeune collégien fut laissé pour un moment au salon, avec Exilda Chênevert.

— Mademoiselle, vos émotions de l’autre jour sont-elles complètement passées ?

— Oui, Monsieur Jean ; mes frayeurs se sont envolées, mais il y a des souvenirs qui ne s’éteignent qu’avec la vie !…

— Vous aviez sans doute trop présumé de votre entraînement, dans l’art difficile des sports aquatiques…

— Puisque nous sommes seuls, reprit la jeune fille, me permettez-vous de vous faire une confession ?… Je ne sais encore si votre vocation vous appelle loin du monde ; mais votre caractère sérieux m’invite à ces épanchements…

Un rayon de soleil, traversant les persiennes de la pièce, jetait ses reflets sur les cheveux d’or de la visiteuse ; elle était dans tout l’éclat de sa jeune beauté, et sa tenue si convenable ne gênait plus son interlocuteur ; il la fixait avidement ; toutes ses impressions de l’autre jour lui revenaient, mais épurées par un sentiment tout céleste.

— Je n’ai pas encore de projets d’avenir bien arrêtés, reprit-il après un long moment de silence. Je suis un tout jeune rhétoricien qui cherche sa voie…

— Et moi, répliqua l’élégante jeune fille, je la cherche aussi… Je cherche le bonheur sans le rencontrer jamais. J’ai voulu m’étourdir, me griser de visions enchanteresses, et je n’en ai découvert nulle part comme dans votre hameau… Cher Monsieur Jean, me permettez-vous de vous révéler toutes mes folies ?

— Je suis encore bien jeune pour être votre confident, Mademoiselle ; mais, si je vous inspire confiance, pourquoi ne pas consentir à vous écouter ?

— Eh bien, voici. Vous avez devant vous un pauvre cœur avide d’affection. Mes dix-sept ans à peine révolus me semblent déjà une longue carrière, tellement nombreuses sont les aventures dans ma vie, surtout depuis deux ans. Fortune, plaisirs, rien ne me manque en apparence pour me rendre heureuse ; mes parents ne me refusent aucune fantaisie. Mon père a l’entreprise d’un gros commerce de grains et il se trouve à la tête d’une importante compagnie d’exportation. Je suis la plus jeune des enfants. Ma mère a beaucoup de relations dans la haute société montréalaise : elle s’occupe bien peu de son Exilda. Je suis restée en pension dans une école catholique anglaise jusqu’à seize ans, et je continue à y suivre quelques cours durant l’année scolaire ; mais on ne m’impose aucune contrainte et, en réalité, je vis à ma guise.

« Donc, cher Monsieur Jean, voilà déjà deux saisons d’été qui se passent pour moi à courir après le bonheur. Je suis en quête d’une âme capable d’aimer, mais c’est en vain. Tous ces jeunes gens que vous avez pu voir avec moi, depuis mon arrivée à St.-Paul l’Ermite, sont profondément égoïstes : ils aiment le plaisir, ils ne m’aiment pas… Je me suis fait respecter, par de catégoriques déclarations, dès le début ; mais c’est le minimum de tout ce qu’ils peuvent me donner. Si je suis resté en leur compagnie, c’est que je n’ai rencontré absolument personne pour sympathiser avec moi. Mes jeunes compagnes, que vous avez aperçues au jour de la noyade, sont des mondaines écervelées ; elles sont gravement compromises en des flirts auxquels je n’ai pas voulu me mêler.

« J’en étais là, mon cher et vaillant Monsieur, lorsque je vous ai remarqué, vous, si simple et si noble à la fois. Vous m’avez paru loyal, sincère, et j’ai cherché à lier connaissance avec vous. Mais vous étiez farouche, et vos fuites précipitées sur la rivière ne faisaient qu’exaspérer mes désirs. J’ai voulu à tout prix vous rapprocher de moi et vous pouvez, dès maintenant, entrevoir quel fut mon stratagème…

— Je l’entrevois, fit Jean Bélanger, mais je ne puis soupçonner que…

À ce moment, Madame Bélanger et Thérèse revenaient de la basse-cour. La porte du salon était demeurée entr’ouverte. La jeune causeuse et son compagnon furent invités à venir prendre un verre de vin et quelques gâteaux.

— Madame Bélanger, dit Exilda, si ce n’est pas trop vous demander, vous permettrez sans doute à Monsieur Jean de venir chez nous à Westmount, où habite ma famille. Après demain, nous devons nous y trouver avec des amis.

— Vous savez, Mademoiselle, répondit la prudente maman, que nous sommes des campagnards aux mœurs très simples. Votre milieu n’est pas le nôtre…

— Je vous comprends, Madame. Jusqu’ici, vous avez vu en moi une petite évaporée qui court un peu partout. Mais Monsieur votre fils pourra vous faire part de la conversation qui vient d’avoir lieu au salon. Vous vous rendrez compte que la rescapée est plus sérieuse qu’elle ne vous en a donné l’impression.

— Maman, continua le collégien, Mademoiselle Exilda vient, en effet, de me raconter tout ce qui l’a entraînée jusqu’ici dans les mondanités qui dressaient une barrière entre nous. En tout bien tout honneur, les tragiques événements où j’ai joué un rôle lui ont donné à réfléchir…

— Mademoiselle Exilda, continua Thérèse, Jean ne se destine pas à ce que vous pensez…

— Je n’ignore rien, répondit aussitôt la jeune fille. Mais c’est précisément pour cela que je l’ai en particulière estime. Je crois bien que le sauvetage d’une épave matérielle pourra entraîner le salut d’une âme !… Je suis une pauvre petite fille, moralement abandonnée, et votre milieu me met subitement dans une atmosphère que je ne connaissais pas. Permettez de grâce, que le bien commencé ne soit pas interrompu !… »

Exilda parlait avec une telle conviction, sa tenue, en ce jour, était si différente de ce qu’on avait vu précédemment, que Jean obtint la permission d’aller passer une journée à Westmount.