La digue dorée/10

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Éditions Édouard Garand (30p. 31-35).

III


Une longue et délicieuse extase enveloppa ces amoureux qui venaient d’échanger une promesse solennelle.

— Oh ! balbutiait Jeannette délirante de joie, il avait donc dit vrai ce mystérieux inconnu… « qu’une joie infinie nous attendait ! »

— Oui, bégayait Elzébert, non moins ivre, cet homme était peut-être notre ange gardien !

Tout à coup le bruit d’une porte qu’on ouvre discrètement les tira brusquement de leur rêve.

Mme Chénier entrait, souriante, clignant de l’œil avec un air entendu, comme pour signifier qu’elle savait de quoi il s’agissait et que point n’était besoin ni de se gêner ni de s’effaroucher, du moment qu’on ne faisait pas de mal et que c’était une affaire entre fiancés, affaire qui, à cette étape, est presque une affaire d’époux.

Elle approchait tenant en sa main une lettre.

— C’est pour vous, Monsieur Elzébert ! annonça-t-elle.

— Pour moi ! fit le trappeur en tressaillant.

Il prit cette lettre qu’il considéra curieusement. La souscription avait été tracée en caractère de dactylotype, et de la façon suivante :


Monsieur Elzébert Mouton,

2112, rue Saint-Denis,
aux soins de Mme Chénier.

Mais dans un angle on avait écrit en rouge : « Urgent ».

Déjà Mme Chénier, femme discrète et suave entre toutes, se retirait refermant doucement la porte sur elle.

Elzébert regarda la jeune fille souriante et prononça :

— Vous permettez, Jeannette ?

Sa jolie tête donna l’assentiment requis.

Elzébert brisa l’enveloppe d’une main mal sûre, tira une feuille de papier également imprimée au dactylotype, et lut, non sans pâlir un peu trop fort :


Cher Monsieur,

Vous apprenons que vous n’avez pas encore déguerpi de Montréal. Il est quatre heures de l’après-midi… Rappelez-vous l’avis que nous vous avons donné ! À huit heures, ce soir, si vous êtes encore en cette ville, votre peau ne vaudra pas celle d’un chat. Et rappelez-vous aussi ce qui est arrivé à votre ami Durand ! Ceci vous confirmera cette vérité : qu’il en coûte toujours et souvent fort cher aux imbéciles qui tentent de se mêler d’affaires qui ne les regardent pas !

Dernier avis et… salut bien !

La Ligue Dorée.

Il était temps que cette lecture prit fin, car Elzébert défaillait, même qu’il échappa cette lettre que, rapidement, Jeannette ramassa, disant :

— Alors… ça doit me concerner aussi ? bégaya-t-elle dans son inquiétude.

Et sous les regards penauds d’Elzébert elle parcourut du regard la lettre mystérieuse.

Quand elle eut achevé, elle ébaucha un geste tragique, jeta une exclamation d’effroi et de douleur en même temps, porta la main à son cœur et chancela…

Déjà Elzébert avait tendu ses bras…

— Non, non, ma chérie, il ne faut pas vous effrayer outre mesure !

— Mais on vous commande de partir !

— Je partirai, s’il faut ! soupira Elzébert, le cœur gros.

— Et moi… moi, malheureuse, allez-vous sitôt me délaisser ?

— Jamais. Vous partirez avec moi !

— Mais… qu’est-ce qu’on dira d’une jeune fille…

— On dira seulement que nous sommes fiancés et que nous allons nous épouser à Québec… C’est simple !

— Hein ! à Québec ?

— Sans doute. Est-ce que ça ne vous va pas ?

Mais oui ! mais oui !… Oh ! là, à Québec, nous serons en sûreté !

— Oui, car ici je vous crois environnés d’ennemis puissants et implacables, dit Elzébert afin de mieux accommoder sa peur.

— Hélas ! des ennemis sans pitié, murmura Jeannette, j’en ai bien eu la preuve ! Partons donc ! Mais, au fait, quel convoi prendrons-nous ?

— Mieux que le convoi, sourit Elzébert, nous prendrons le bateau ce soir et serons à Québec demain matin.

— Le bateau ! fit Jeannette en rougissant.

— Oui, ma mie. Nous aurons chacun notre cabine, sourit le jeune homme. Et pour cette nuit, vous passerez pour ma sœur, Mlle Jeannette Mouton.

La jeune fille se mit à rire follement.

— Et quel vapeur part ce soir ?

— Je ne sais pas au juste ; le « Montréal », je pense.

— C’est décidé, mon ami, fit la jeune fille. Mais que diriez-vous, si nous emmenions ma tante ? Ne serait-ce pas plus convenable ?

Le front d’Elzébert se rembrunit.

— Certainement, que ce serait plus convenable. Néanmoins, vu que nous serons mariés demain soir, emmener une tante rien que pour vingt-quatre heures, ça me semble un peu encombrant. Ensuite, peut-être votre tante préfère-t-elle ne pas être dérangée ; car ce ne sont pas toutes les tantes qui aspirent au rôle de duègne.

— Vous avez raison, car je sais que ma tante est plutôt casanière. C’est dit : nous partirons tous deux seulement. Allez donc vous apprêter, tandis que moi-même je vais courir chez moi, rue Mignonne, faire mes malles.

— Je vous accompagnerai, si vous le voulez.

— Ce serait perdre du temps.

— Bien. En ce cas, j’irai vous prendre sur la rue Mignonne ?

— Oui, je vous y attendrai fidèlement.

— Je serai là vers les six heures. Je cours donc de suite à mon hôtel faire mes bagages, puis je vais retenir nos cabines. Mais… d’ici là, ma mie ?…

Il penchait sa bouche vers la bouche rose qui souriait gaie et invitante…

Mais Jeannette d’un mouvement de pudique effroi, arrêta son geste : « Non pas ce soir, demain, à Québec !… »

L’instant d’après, tout à fait certain d’échapper à ses ennemis, Elzébert roulait vers la rue Peel. Il n’entendait aucun des bruits de la rue mouvementée, il ne voyait rien… mais il entendait tout au fond de son cœur une musique ravissante et voyait une image… la plus belle, la plus incomparablement belle des images !

Lorsqu’il fut dans son appartement de la rue Peel, un chasseur de l’hôtel lui apporta une autre lettre, ainsi adressée :


Monsieur Elzébert Mouton,

Hôtel Royal,
Rue Peel.


— Décidément, se dit Elzébert, on croirait qu’un espion est à mes trousses, il me trouve toujours à point là où j’arrive.

Il parcourut la lettre suivante, mais, cette fois, sans ressentir la moindre crainte ou pour sa peau ou pour ses jours :


Monsieur… Prenez garde ! Réfléchissez ! Vous êtes sur le point de commettre une action odieuse en enlevant à ses parents et amis une jeune fille distinguée, sage et vertueuse, et que Dieu n’a pas dû créer pour en faire la proie d’un idiot. Prenez garde, et retenez bien le conseil que nous vous donnons amicalement… Déguerpissez… mais déguerpissez seul !

La Ligue Dorée.


Ma foi ! Elzébert trembla bien un peu, malgré tout son bon vouloir de demeurer calme. Certes, le conseil était amical, mais il le trouvait bien un peu tyrannique. Partir seul… Le pourrait-il jamais, le malheureux ? Et puis, cela aurait l’air de trahir, en l’abandonnant, celle qu’il venait de fiancer !… — Non ! non ! au diable ! se rebella Elzébert. Les idiots et les imbéciles sont dans la peau de ces gens-là. Si l’on pense qu’on peut m’intimider et me donner la chair de grenouille avec de pareilles menaces !… Au diable la Ligue Dorée ! je pars avec ma Jeannette ! Si, à toute aventure, on veut absolument s’interposer, eh bien ! tant pis, on va trouver à qui parler ! Oh ! c’est vrai qu’Elzébert est Mouton, mais pas toujours ! Si l’on veut voir un tigre, l’on a qu’à venir mettre les pattes pour de bon dans mon assiette, et alors, gare à la tape ! Sacré nom de d… comme jurait le cuisinier de Golden Creek, on va voir que je ne suis pas manchot ! C’est bien simple, j’en ai assez de ces maudits chiens qui jappent après moi depuis deux jours, je suis décidé à leur casser la gueule ! Tiens ! je vais faire mieux que cela, je vais de suite écrire à cette Ligue Dorée ma façon de penser.

Elzébert, dans son emportement, sa colère, sans trop savoir ce qu’il faisait, commença sur une tablette la lettre suivante :


Messieurs de la Ligue Dorée… Je pense que vous ignorez à qui vous avez affaire ! Je vais vous le faire savoir en un rien de temps : si vous croyez, parce que je m’appelle Mouton…


Il s’interrompit tout à coup.

— Suis-je vraiment bête ? murmura-t-il. À qui vais-je faire parvenir cette lettre ? Je n’ai pas l’adresse de cette maudite Ligue Dorée !

Il partit de rire.

— Et puis, autre chose, si c’est ce nom de Mouton qui leur fait tant de mal, je vais le changer. Quel nom prendrais-je bien ?…

Il réfléchit longuement.

— Tiens ! je l’ai… si je prenais le nom de ce pauvre défunt Lafond ? Oh ! comme Jeannette serait contente ! Car je me doute bien que mon Mouton ne lui aille pas le diable… Madame Mouton… Ça sonne étrangement ! Monsieur Mouton… sonnait déjà assez curieusement à mes propres oreilles ! Non ! il n’y a pas de bon sens que je donne ce maudit nom de Mouton à ma Jeannette. Non ! non ! Puisque Lafond est mort, pourquoi ne pas prendre son nom qui va se perdre inutilement. D’ailleurs le nom est honnête et assez bien connu. C’est dit… Mais j’aurais bien dû penser à cela plus tôt, et je suis certain que ma Jeannette aurait mis plus d’empressement dans sa résolution de me suivre à Québec. C’est égal, mieux tard que jamais ! Allons ! hop ! en avant ! faisons nos bagages et vive la noce !… La noce ! murmura-t-il à demi grisé d’une joie nouvelle. Tiens… j’ai oublié de me dérouiller le gosier avec ce Scotch ! Ah ! j’y pense aussi… il va falloir eu emporter une couple de bouteilles pour le voyage. Peut-être ferais-je bien aussi d’emporter deux bouteilles de cognac pour ma Jeannette, au cas où ses nerfs la prendraient durant la nuit !

Et Elzébert, devenant de plus en plus fou d’amour, entrevoyant et les goûtant à l’avance des joies infinies comme avait dit « Son Ange-Gardien », cet inconnu en blouse bleue et en culottes bouffantes, oui Elzébert faisait malles et valises, appelait les chasseurs de l’hôtel, donnait des ordres d’une voix imposante et autoritaire, distribuait les pourboires à droite et à gauche, bref, mettait tout l’hôtel sur pied et causait le plus grand brouhaha. Tel un prince, entouré de sa suite, qui ordonne les apprêts de son départ… c’était magnifique ! Si le trappeur ne créait nul regret en quittant cet hôtel, ses généreux pourboires laisseraient tout de même un agréable souvenir dans l’esprit des petits chasseurs, portiers, maîtres d’hôtel, caméristes… Oui, ceux-là regretteraient assurément les pourboires ! Mais, hélas ! les mannes ne sont pas éternelles…

Elzébert, fit tant et si bien que, peu après six heures, il roulait, avec armes et bagages vers la rue Mignonne.

Son cœur battait à se rompre, uniquement à la seule pensée d’avoir désormais une compagne à lui seul… et quelle compagne ! La plus délicieuse, la plus divinement belle, la plus chaste, la plus… Avait-il jamais eu l’espoir de mordre à fruit plus juteux, plus velouté ? Il était donc né pour habiter un paradis, après s’être cru longtemps condamné à vivre au sein des bois, parmi des hommes rudes, âpres, grossiers ! Voilà que, sans transition presque, il se voyait accouplé à un ange du bon Dieu ! Bonté Divine ! il n’en fallait pas davantage, même pour tout homme mieux équilibré, pour perdre le contrôle…

Et Elzébert sauta d’un pied léger hors de l’auto qui venait de s’arrêter devant la maison de Jeannette Chevrier, rue Mignonne.

Il courut sonner de toute sa main fiévreuse, de tout son cœur haletant.

La femme de service vint ouvrir, et, reconnaissant le visiteur exclama avec surprise :

— Ah !… je comprends que vous venez chercher Mademoiselle, n’est-ce pas, monsieur Elzébert ?

Lui ne s’étonna nullement de s’entendre appeler « monsieur Elzébert » ; il répondit, tout heureux :

— Parfaitement, ma chère dame… madame… madame…

— Madame Hardy… acheva la femme de service avec un sourire avenant.

— Ah ! pardon, madame Hardy… j’avais oublié votre nom. Ainsi donc. Jeannette… est toute prête ?

— Mais… elle est partie !

Si Elzébert ne roula pas au bas du perron, ce fut grâce à un rude jeu d’équilibre.,

— Partie ! bredouilla-t-il.

Et il devint plus blanc que la cornette pourtant très blanche de la femme de service.

— Ç’a l’air de vous tourner le sang un peu, Monsieur Elzébert, mais je vous assure que ce n’est pas ma faute. Mademoiselle a dit en partant : « Mame Hardy, s’il vient quelqu’un pour moi, dites que je suis partie… que des amies m’ont invitée à souper… Alors, moi, monsieur, en vous voyant, j’ai pensé que vous saviez.

Et la brave femme était très piteuse devant l’air déconfit d’Elzébert.

— Partie !… murmura Elzébert pour la seconde fois. Des amies qui l’ont invitée à souper… ajouta-t-il mentalement.

Il baissa la tête, comme si on lui eût donné un coup dessus. Et dans son cœur… oui, il sentit un grand choc !

— Elle s’est moquée de moi ! pensa-t-il, dépité.

Les termes des lettres qu’il avait reçues si mystérieusement brûlèrent son souvenir.

— Oui… je suis bien un idiot et un imbécile !

Soudain, un ricanement sourd tomba de ses lèvres, un ricanement de folie. Il tourna le dos brusquement, sauta les marches du perron, courut à son auto et hurla au chauffeur ébahi :

— Au bateau ! Au bateau ! et que le diable emporte les maudites coquettes.

Tandis que le taxi dévorait l’espace. Madame Hardy, demeurée dans la porte entrebâillée, se tapait la tête et pensait :

— Mademoiselle aurait eu un drôle de nez d’épouser cet homme-là. Il est sûrement fêlé quelque part ! Pauvre garçon, tout de même !…

Elle referma la porte…