La digue dorée/11

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Éditions Édouard Garand (30p. 35-38).

IV


Tandis que se passaient ces scènes, si nous pénétrons dans l’Hôtel Mont-Royal, nous trouverons dans un appartement du premier étage un jeune homme qui, sombre et méditatif, se promène avec agitation et les mains au dos.

Il est environ sept heures du soir. L’hôtel est tout illuminé.

Un lustre en verroteries éclaire d’une lumière blanche et profuse un petit salon et l’homme qui s’y trouve.

Dans cette lumière blanche la physionomie de l’inconnu s’accuse nettement et avec une précision remarquable : un grand soleil n’aurait mieux amplifié la forme de ses traits.

L’homme était jeune, nous l’avons dit, grand, découplé merveilleusement, vigoureux, quoique d’une taille mince. Son teint hâlé accusait de longs jours vécus sous les soleils ardents ou dans les brises des lacs. Ses cheveux auraient pâli près de la chevelure d’ébène de Jeannette Chevrier. Et si nous mentionnons ici le nom de notre héroïne, c’est à dessein, car ce jeune homme, de temps à autre, tire d’une poche intérieure de son veston de coupe impeccable, une petite photographie, il s’arrête un moment sous le lustre et contemple la radieuse beauté de Jeannette Chevrier. Chaque fois qu’il a ainsi regardé la belle enfant, il murmure avec une rage concentrée :

— Je la conquerrai ! je la conquerrai !… ou bien j’y perdrai ma fortune et mon nom !

Et ce jeune homme, qui semble de tempérament fort impétueux, se remet à sa marche saccadée.

Il est fort élégant. Il n’est pas laid du tout. Ses yeux sont fort beaux, s’ils n’étaient pas rendus si vilains par l’éclat farouche et féroce qui s’en échappe souvent. Ses manières, dans la société, doivent être distinguées. Enfin, toute sa physionomie respire l’énergie, l’audace et la témérité. Au moment où nous le trouvons, il s’est arrêté brusquement, ses yeux lancent de multiples éclairs, et ses lèvres grondent ces paroles qui passent difficilement entre ses dents serrées :

— Foi de Pierre Landry ! je renverserai tous les obstacles, je briserai tout sur mes pas, mais Jeannette sera à moi !

Ces paroles parurent apaiser son esprit et ses nerfs tendus : il reprit plus tranquillement sa marche, mais il demeura sombre et de plus en plus abîmé en ses pensées.

Or, si Paul Durant et Elzébert Mouton se fussent tout à coup trouvés en ce lieu, ils auraient été grandement étonnés en découvrant sur un siège, et jetés là pêle-mêle, un feutre mou de couleur imprécise, une barbe noire postiche, une jaquette bleue marine, des culottes bouffantes, des bottes dites « bâtardes ».

Ah ! diable… est-ce que ce Pierre Landry était un comédien attaché à un théâtre de la Métropole ? Était-il du « Canadien », du « Chanteclerc », du « Saint-Denis », du « Canadien-Français » ? Ou bien encore, le célèbre imprésario Gauvin avait-il déniché de par le monde, et tout particulièrement en France, quelque acteur prodigieux qu’il allait exposer aux lumières de nos scènes canadiennes à côté d’un Pierre Magnier ? Non… pas tout à fait. Car Pierre Landry, si nous nous donnons la peine de rappeler nos souvenirs, était cet ancien amoureux de Jeannette Chevrier, celui-là même qui l’avait un moment courtisée, et qui, rebuté, repoussé, s’était emporté, avait fait la rage des bêtes, puis avait perdu la tête au point de menacer la vie de la jeune fille. Puis… mais il était peut-être comédien quand même… il avait paru regretter ses vilenies, et il était revenu auprès de Jeannette, mais tout humble, tout modeste, tout soumis et dompté, s’offrant, non plus comme un conquérant brutal et un maître tyrannique, mais comme un simple ami dévoué et fidèle, comme un esclave presque. Jeannette lui avait pardonné. Puis encore… mais était-ce pour poursuivre un rôle religieusement imposé et ordonné ?… un jour il avait fait ses adieux à la chaste et pure enfant, en l’informant qu’il gagnait la Colombie-Britannique pour y chercher des placements avantageux pour sa fortune déjà considérable.

Or, le temps s’était écoulé, et Jeannette n’avait plus entendu parler de ce pauvre soupirant. Le désespoir l’avait-il tué ? Jeannette l’avait cru mort, mangé peut-être par les Japonais de Vancouver ou les Fils du Saint-Empire de Confucius, ou encore par quelque requin affamé du Pacifique… à moins que, par désespérance, il n’eût tout simplement piqué une tête dans le grand océan, ce qui eût été l’hypothèse la plus plausible pour Jeannette. Quoi qu’il en soit, chose certaine, elle avait oublié cet amant fougueux… elle l’avait oublié comme toute jeune fille oublie ses premières amours, comme les jeunes hommes oublient leurs premières blondes !

Le jeune homme s’était arrêté soudain, avait prêté l’oreille vers la porte, y courut et l’ouvrit rapidement.

Un autre jeune homme, mais plus jeune que Landry, la cigarette aux lèvres, le chapeau melon sur l’oreille droite, petit, fluet, brun, maigre, ironique, avec une physionomie assez intelligente mais très gouailleuse se tenait sur le palier, qui fit une entrée quasi cavalière.

Il écoutait aux portes, murmura Landry, c’est bien ce que je pensais !

— Eh bien ? Philéas… interrogea Landry avec impatience.

— Mon cher patron, répondit le jeune homme en s’asseyant sur un fauteuil sans en avoir reçu l’invitation, je pense que tout va marcher à souhait. Je résume, ou mieux je récapitule : notre Durand est entre bonnes mains, et si on ne le pend pas d’ici six ou sept mois, il n’est pas moins cuit à point pour Saint-Vincent. Ensuite, cet imbécile de Mouton… ton-ton… vient de s’embarquer sur le « Montréal ». Quant à celui-là, vous pouvez donc être sûr qu’il en a plein ses culottes. Enfin, au sujet de… la petite… de celle que vous voulez conquérir, eh bien ! elle doit être là où vous avez voulu, car je l’ai vue partir pour se rendre chez cette amie qui l’invitait à souper…

— Tu ne l’as pas suivie ?

— Je ne pouvais pas… il me fallait surveiller notre Mouton… maudit Mouton ! Mais je suis sûr que Mademoiselle Jeannette a pris la direction de la rue Saint-Hubert.

Il se mit à tirer de rapides bouffées de sa cigarette, puis fredonna l’air d’une chanson populaire. Décidément, ce type avait fortement l’air de s’en ficher…

Pierre Landry avait repris sa marche. Il réfléchissait.

L’autre, Philéas, fumait, fredonnait, sifflait… et s’en fichait encore !

Au bout de quelques instants, Landry s’arrêta pour demander :

— Et tu es certain, Philéas, qu’en cette maison de la rue Saint-Hubert, nos gens étaient rendus et y attendaient Jeannette ?

— Ces mêmes imbéciles qui en avaient charge hier sur la rue Cadieux ? Oui, ils sont là.

Une joie mauvaise envahit les traits de Landry.

— Oh ! cette fois, gronda-t-il entre ses dents, elle ne m’échappera pas, car personne n’ira la chercher là. Si fait, quelqu’un ira la chercher, mais ce sera moi… moi, Pierre Landry !

Et satisfait, enfin, de savoir que ses combinaisons étaient réussies, il sourit largement, tira un portefeuille fort dodu et dit :

— Je parie, Philéas, que tu ne serais pas fâché de passer la soirée avec ta petite amoureuse ?

— Ah ! patron, ricana l’ironique Philéas, on voit que vous savez comprendre la jeunesse !

— Voici cent dollars. Va, mon ami, et amuse-toi tout ton saoûl ! Peut-être faudra-t-il demain encore travailler rudement. Mais si tout réussit, comme je le souhaite, tu peux compter que tes misères sont finies, et que j’assure ta vie, et celle de ta femme future et celle de tes enfants à venir d’un beau demi-million. Va, mon ami et n’oublie pas que Pierre Landry sait généreusement récompenser les dévouements fidèles, de même qu’il sait punir impitoyablement les traîtres et les délateurs.

Il fit un geste de congé.

Ce petit discours parut impressionner Philéas. Il perdit son air de « je m’en fiche », s’inclina presque cérémonieusement et s’en alla.

Une fois seul, Landry sonna un timbre électrique.

La minute d’après un chasseur se présentait.

— Mon garçon, fais-moi servir à dîner ici même ! ordonna Landry sur un ton autoritaire.

Il fut obéi en tous points.

Il mangea et but allègrement, mais non sans que son front hâlé ne se plissât parfois sous la poussée de soucis qui défiaient sa volonté.

Après son repas, il fit une toilette minutieuse, endossa une légère pelisse, recouvrit son chef d’un superbe haut-de-forme, prit sa canne et sortit de l’hôtel. Un taxi, appelé par son ordre, l’attendait.

— Rue Saint-Hubert ! commanda-t-il.

Vingt minutes après il sonnait à la porte d’une maison d’assez belle apparence.

Une vieille femme, pas trop mal accoutrée, mais que Elzébert Mouton aurait fort bien reconnue pour la vieille mégère de la rue Cadieux, vint ouvrir.

— Ah ! c’est vous Monsieur Landry ? fit la vieille femme avec surprise ?

— Jeannette ?… interrogea avidement le jeune homme.

— Mon Dieu ! monsieur… je l’attends encore.

— Vous l’attendez…

Landry eut un étourdissement.

— Elle n’est pas venue, comme vous m’en aviez informée, monsieur Landry.

— Elle n’est pas venue… vous êtes certaine qu’elle n’est pas venue ?

— Je vous le jure. Et le meilleur moyen de vous en assurer, c’est de vous rendre chez elle et de savoir si elle est là ou non.

— C’est vrai, murmura le jeune homme fort désappointé. Peut-être aura-t-elle soupçonné le piège au dernier moment, et elle sera retournée à la rue Mignonne, à moins qu’elle ne soit allée chez sa tante, rue Saint-Denis. C’est bien, acheva-t-il, demeurez ici jusqu’à nouvel ordre et attendez mes instructions.

Landry retourna à sa voiture et ordonna au chauffeur de le conduire rue Mignonne.

Là, Mme Hardy ne voulut pas recevoir cet inconnu, à moins qu’il ne donnât sa carte.

— Je suis Monsieur Henri Morin, dit-il.

— Monsieur Henri Morin ! s’écria la brave femme en ouvrant des yeux émerveillés. Mais alors entrez… entrez, vous êtes le bienvenu, puisque vous êtes le protecteur de mademoiselle, celui qui…

— Ah ! mademoiselle vous a dit ? interrompit Landry avec un sourire content.

— Oh ! la chère enfant… si elle a béni votre nom, monsieur !… Pensez donc… vingt-sept mille piastres !… on trouve pas ça dans tous les goussets !

— Ainsi donc, mademoiselle est là ?

— Ô bonne sainte Vierge ! faut-il que vous vous adonniez mal ! Elle est allée souper chez des amies… elle est partie vers les six heures !

— Ah ! ah ! continua de sourire Landry qui ne voulut pas laisser voir sa déception. Eh bien ! je reviendrai un autre jour, madame.

— N’empêche que ça va lui faire un chagrin, la pauvre enfant ! Elle aurait été si contente de vous connaître !

Et la brave femme était elle-même si chagrinée qu’elle eut envie de pleurer.

Mais Landry promit de revenir le lendemain ou le surlendemain, et, salué jusqu’à terre par la digne ménagère, il retourna à sa voiture.

— Bon ! se dit-il avec une certaine inquiétude, cette histoire de « souper avec des amies » est faite pour des imbéciles, non pour moi. En ce cas, je ne serais pas étonné qu’elle fût chez sa tante, rue Saint-Denis.

Sur son ordre la machine gagna rapidement la rue Saint-Denis, l’habitation de Mme Chénier.

Mais là non plus Jeannette ne fut trouvable, et peu s’en fallut que Landry ne se démasquât tant fut grande sa surprise, en entendant Mme Chénier lui affirmer que Jeannette était partie pour Québec par le « Montréal ».

Lorsqu’il fut seul dans son taxi qui reprenait le chemin de la rue Peel, Landry gronda avec une rage concentrée :

— Nous sommes joués ! Cet imbécile de Mouton est plus fin que je ne l’avais pensé. N’importe ! la partie n’est pas encore perdue : ce soir même je prends le convoi de Québec et alors…

Pauvre Mouton !

Et un large sourire envahit la figure de Landry dont la physionomie changea complètement.