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La duchesse de Bourgogne et l’Alliance savoyarde sous Louis XIV/03

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La duchesse de Bourgogne et l’Alliance savoyarde sous Louis XIV
Revue des Deux Mondes4e période, tome 136 (p. 721-761).
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La duchesse de Bourgogne et l’alliance savoyarde sous Louis XIV


III. LE VOYAGE DE TURIN A FONTAINEBLEAU [1]


I

La paix de Savoie, suivant l’expression alors usitée, avait été publiée à Paris le 10 septembre 1696, « avec plus de munificence que les précédentes, » à ce que rapporte le Mercure de France [2]. « Messieurs du Châtelet se rendirent à l’Hôtel de Ville, où il y eut un grand repas. La marche commença ensuite. Elle estoit composée des Archers du Guet, de la Compagnie de M. le Prévost de l’Isle, et des trois cents Archers de la Ville divisés en trois compagnies. Toutes ces troupes avoient une infinité d’officiers bien montés, et estoient accompagnées des hautbois et des trompettes de la Chambre et de celles de la Ville. Messieurs du Châtelet et de la Ville marchoiont ensemble, et Messieurs du Châtelet avoient la droite. Il y avoit six tenans et le Roy des Armes qui publia la paix. La première publication se fit devant le Palais des Tuileries, parce que c’est le dernier endroit du Louvre que le Roy ait habité. » Le même jour le Roi adressait à l’archevêque de Paris, pour lui annoncer la conclusion de la paix, une lettre « qui fut trouvée fort belle », et dont les termes ne manquent en effet ni de grandeur ni de vérité : « Mon cousin, lui disait-il, comme dans cette guerre que je soutiens, seul depuis neuf ans, contre l’Europe conjurée, je n’ay eu d’autres vues que de défendre la Religion et de venger la majesté des Rois, Dieu a protégé sa cause ; il a conduit mes desseins et secondé mes entreprises. Les heureux succès qui ont accompagné mes armes m’ont été d’autant plus agréables que je me suis toujours flatté qu’ils pourroient conduire à la paix, et je n’ay profité de ces prospérités que pour offrir à mes ennemis des conditions plus avantageuses que celles qu’ils auroient pu souhaiter quand même ils auroient eu sur moy la supériorité que j’ay conservée sur eux… J’ay tout mis en usage pour montrer à mon frère, le duc de Savoye, avec quelle ardeur je désirois voir renaître entre nous une intelligence établie depuis tant de siècles, fondée sur les liens du sang et de l’amitié, qui n’avoient été interrompus que par les artifices de mes ennemis. Mes vœux ont été exaucés. Ce prince a connu ses véritables intérests et mes bonnes intentions. La paix a été conclue. » Et la lettre se terminait par l’ordre de chanter un Te Deum.

Un Te Deum fut en effet chanté à Notre-Dame, et le soir on tira sur la place de l’Hôtel-de-Ville un feu d’artifice dont la principale pièce représentait Alexandre le Grand tranchant le nœud gordien. Il y eut des réjouissances dans toute la ville. « Elles éclatèrent à la manière accoutumée en de pareilles occasions, dit le Mercure de France, le peuple réglant toujours sa joye, quelque intérest qu’il ait à la paix, sur le plaisir qu’elle fait au Roy, et ne l’ayant jamais demandée ni même souhaitée contre sa volonté. »

Le Mercure ici exagère un peu les choses. Si le peuple ne demandait pas la paix (il n’avait guère en ces temps le moyen de demander quelque chose), du moins il la souhaitait fort. Bien que la guerre n’eût pas pesé d’un poids aussi lourd sur la France que sur le Piémont, cependant elle n’avait pas laissé d’entraîner avec elle son cortège de souffrances. Suivant l’énergique expression de Voltaire, « on périssait de misère au bruit des Te Deum », et on se flattait que cette misère finirait avec la paix. D’ailleurs le Savoyard n’était pas un ennemi héréditaire comme l’Anglais ou l’Allemand, et la brouille avec lui n’ayant jamais été bien comprise, la réconciliation paraissait toute naturelle. Ce qui achevait de rendre cette réconciliation populaire, c’était le mariage qui avait été annoncé en même temps que la paix. Dans les pays profondément monarchiques, comme la France l’était encore à cette date, la vie morale de la nation se confond avec celle de la famille royale. Joie et douleurs, tout leur est commun ; ce sont deux cœurs qui battent à l’unisson. L’alliance du jeune héritier du trône avec une princesse dont la famille avait déjà emprunté ou fourni tant de princesses à la France, parlait aux esprits. Peu s’en fallait que l’imagination populaire ne mêlât le roman à la diplomatie, et que l’inclination d’un jeune homme de quatorze ans pour une enfant de onze ne parût la cause déterminante qui avait fait tomber les armes des mains du duc de Savoie et de Louis XIV. C’était l’amour qui avait vaincu la guerre. Ainsi du moins entendait-on les choses en province, où l’on était demeuré plus naïf qu’à Paris, et les fêtes prenaient toutes un caractère symbolique. Celles données à Mantes la jolie méritaient l’honneur d’une description dans le Mercure de France. « Sur un théâtre de seize pieds carrés, Mercure apparaissoit avec des ailes aux pieds et un caducée dans la main droite autour duquel on avoit écrit ce vers :

On vient à bout de tout lorsque l’Amour s’en mesle.

A la face du théâtre un tableau représentoit une grosse nue en forme d’orage, et Jupiter dessus, le visage en colère, son tonnerre sous ses pieds et ses foudres à la main, prest à lancer sur une vaste plaine ornée de chasteaux, villes et maisons, arbres, fruits, fleurs et verdures. Au-dessus de cette ville paraissoit l’Amour, s’élançant et fendant les airs pour aller à la rencontre de Jupiter, avec le portrait de la jeune princesse de Savoye soutenu d’un ruban couleur de feu. Ces vers étaient écrits au-dessus :

A voir Jupiter en colère,
Le bras levé, la foudre en main,
Qui n’auroit pas cru que demain
Ces lieux ne seroient plus que cendre, que poussière.
Mais pour fléchir un Dieu justement irrité,
Admirez le pouvoir d’une jeune beauté
Et quel est l’effet de ses charmes.
Jupiter s’adoucit en voyant tant d’attraits,
Et l’Amour, obligeant de mettre bas les armes,
En faveur de l’hymen lui fait donner la paix [3].

A Paris les faiseurs habituels de madrigaux n’avaient garde de laisser échapper une aussi belle occasion. La vieille Mlle de Scudéry, bien qu’âgée de soixante-neuf ans, reprenait la plume pour adresser au Roi des vers assez fades, et une certaine demoiselle Hier faisait parvenir ceux-ci au duc de Bourgogne :

Prince, tout rit à vos désirs.
La Paix, l’Hymen et les Plaisirs
Amènent en ces lieux une jeune princesse.
Vous lui plairez à votre tour.
Qui pourrait résister, Prince, à tant de mérite,
Vous êtes plus beau que l’Amour,
Et la gloire est à votre suite.

Cependant, à Versailles même, le ton et les préoccupations n’étaient point ainsi tournés au sentiment. Bien qu’elle y eût fort payé de sa personne, la noblesse n’était pas lasse de la guerre, et le grand nombre des tués à l’ennemi n’avait pas refroidi son humeur belliqueuse. Parmi ceux qui se piquaient de politique, quelques frondeurs critiquaient même les conditions de la paix. Ils ne comprenaient point que le roi abandonnât Casai, ni surtout qu’à un adversaire vaincu il restituât Pignerol, cette conquête de Richelieu. D’injustes reproches se murmuraient à demi-voix, et Vauban lui-même leur donnait une forme violente dans une lettre confidentielle qu’il adressait à Racine, l’historiographe du roi. « De la manière qu’on nous promet la paix générale, lui écrivait-il, je la tiens plus infâme que celle de Cateau-Cambrésis qui déshonora Henri second, et qui a toujours été considérée comme la plus honteuse qui ait jamais été faite [4]. » Mais pour le gros des courtisans, la préoccupation principale ce n’était pas la paix, c’était le mariage.

Depuis que le Roi s’était fait dévot, la Cour s’était faite triste. Il n’y avait plus ni reine, ni dauphine. Marie-Thérèse était morte en 1683, la Dauphine en 1690, et d’ailleurs ni l’une ni l’autre de ces épouses vertueuses et délaissées n’étaient nées pour faire revivre ces jours brillans de la jeunesse du Grand Roi que les uns regrettaient tout haut pour les avoir connus, dont les autres, tout bas, parlaient avec curiosité et avec envie. Une nouvelle dauphine réveillerait peut-être ces grâces endormies. Quelle était l’humeur de cette jeune princesse qui devait être leur future reine ? Qu’en fallait-il espérer ou craindre ? La curiosité était vive à ce sujet, et comme à cette curiosité personne ne pouvait répondre d’une façon positive, on s’efforçait de la satisfaire par des conjectures. « On sut, disent les Mémoires du marquis de Sourches, que le duc de Bourgogne avoit reçu un portrait de la princesse de Savoie et qu’il le regardoit avec plaisir. Toute la cour l’alloit voir dans le cabinet des princes qui faisoient sur ce portrait divers raisonnemens par lesquels on pouvoit connaître le caractère différent de leur esprit [5]. »

Ces jeunes princes, dont parlent les Mémoires du marquis de Sourches, étaient les trois jeunes fils de Monseigneur : le duc de Bourgogne qui était alors âgé de quatorze ans ; le duc d’Anjou, qui en avait treize ; le duc de Berry qui en avait dix. Une lettre assez amusante de Barbezieux à Tessé va nous apprendre quels étaient leurs divers raisonnemens. « Je sors un moment du sérieux [6] pour vous divertir à propos du mariage, sur ce que nostre agréable duc de Berry disoit à Monseigneur le duc d’Anjou. Le premier questionnoit son frère pour savoir s’il seroit bien ayse d’estre marié, et si sa femme seroit heureuse. Aux deux propositions, un ouy fut bientôt répondu. M. de Berry demanda à M. d’Anjou ce qu’il feroit si sa femme le contraignoit sur le plaisir d’aller à la chasse ; à quoi pacifiquement il respondit qu’il n’iroit point. La repartie fut prompte qu’il devoit estre honteux de penser que sa femme porteroit les chausses et luy la coëffe, et que pour luy, s’il estoit marié, sa femme seroit très heureuse, qu’il luy laisseroit faire tout ce qu’elle voudroit, vouloit qu’on se divertît chez elle, mais que, si elle le contraignoit en la moindre chose, il lui feroit bien connoître qu’il seroit le maistre ». Barbezieux ne nous dit point quel était, sur ce point délicat de politique conjugale qui se débattait en sa présence, l’opinion du duc de Bourgogne.

Pendant que ces propos s’échangeaient entre les jeunes princes, les compétitions de cour se donnaient carrière. L’occasion en était la formation de la maison de celle qui allait avoir le rang de duchesse de Bourgogne. Reine, sa maison aurait été composée d’une sur intendante, chef du conseil, d’une dame d’honneur, d’une dame d’atour et de douze dames de palais. Ainsi devait être composée, au siècle suivant, la maison de Marie Leczinska [7]. Mais Dauphine, elle n’avait point encore droit à une surintendante, chef du conseil, et la première charge de sa maison était celle de dame d’honneur. De tout temps, au reste, la charge avait été importante ; elle donnait le droit, de préférence aux duchesses, de monter dans le carrosse du Roi ou de la Reine, et à la toilette de la Reine, de lui présenter la chemise et la sale, petite soucoupe où l’on mettait la montre, les étuis et le mouchoir. D’aussi importans privilèges n’avaient pas été accordés à la dame d’honneur sans contestation ; mais depuis Marie-Thérèse, toutes les questions soulevées avaient été tranchées en faveur de la titulaire [8]. On comprend qu’une charge aussi considérable fût l’objet de beaucoup d’ambitions. Laissons ici parler Saint-Simon : « Toutes les dames d’une certaine portée d’état ou de faveur s’empressèrent et briguèrent, et beaucoup aux dépens les unes des autres. Les lettres anonymes mouchèrent, les délations, les faux rapports. Tout se passa uniquement là-dessus entre le Roi et Mme de Maintenon qui ne bougeoit du chevet de son lit pendant toute sa maladie, excepté lorsqu’il se laissoit voir, et qui y étoit la plupart du temps seule. Elle avoit résolu d’être la véritable gouvernante de la Princesse, de l’élever à son gré et à son point, et de se l’attacher en même temps assez pour pouvoir en amuser le Roi sans crainte qu’après le temps de poupée passé, elle pût lui devenir dangereuse. » Dès que Mme de Maintenon est en cause, il faut se méfier de Saint-Simon. Mais dans la circonstance, il doit avoir raison. L’habile femme qui s’était si complètement emparée de l’esprit du monarque ne pouvait se désintéresser d’une question aussi capitale pour elle que celle de l’entourage de la jeune princesse. Si, mal conseillée, celle-ci se montrait rebelle à son autorité et à son influence ; si, au lieu de se comporter en élève docile, elle s’érigeait peu à peu en rivale ; si, une fois mariée, elle réclamait son rang, ses droits, et si en même temps, pour faire la conquête d’un souverain qui approchait de la soixantaine, elle déployait ces grâces à l’aide desquelles il est tellement facile à la jeunesse de captiver l’âge mûr, qu’adviendrait-il de ce crédit mystérieux, ménagé avec tant de soins, de cette faveur achetée au prix de vingt-cinq années de patience et de sacrifices ? Il est impossible que, dans ses heures solitaires, elle ne se soit pas posé ces questions avec une certaine anxiété, et quelques traces de ces préoccupations apparaissent déjà au cours de la négociation que nous avons racontée. Bien qu’aux péripéties de cette négociation elle soit, en apparence du moins, demeurée tout à fait étrangère, cependant, au moment de la conclusion, elle ne veut point être oubliée. A peine le traité du 29 juin est-il signé entre Groppel et Tessé qu’elle écrit à ce dernier une lettre qui malheureusement ne se trouve pas dans les papiers de Tessé, mais que Barbezieux, en la transmettant, accompagnait de ce commentaire : « Voilà une lettre de Mme de Maintenon qui peut-estre ne vous déplaira pas. En me parlant des excuses que vous faittes dans vostre lettre au Roy d’avoir si mal exécuté ses ordres, elle est convenue que le titre d’un fin Manceau vous convenoit à merveille [9]. » A la duchesse Anne de Savoie elle écrivait également, pour la complimenter, une lettre qui, malheureusement n’a pas été non plus conservée à Turin. Louis XIV ne voulait pas davantage la laisser en dehors de l’affaire, et, comme nous le verrons tout à l’heure, il donnait clairement à entendre qu’elle aurait la haute main sur l’éducation de la princesse. Il n’y a donc nul doute qu’elle ne soit discrètement, mais activement intervenue dans le choix des personnes qui devaient l’entourer. Quant à répondre que les choses se soient passées exactement comme le raconte Saint-Simon, c’est une autre affaire. Mais son récit est assez piquant pour qu’il vaille la peine de le rapporter.

Grandes étaient donc les compétitions (et sur ce point on peut en croire notre auteur) autour de cette charge de dame d’honneur. Plusieurs personnes y pouvaient prétendre, et leurs noms étaient ouvertement prononcés. Si les unes, comme les duchesses de Chevreuse et de Beauvilliers, se tenaient fièrement à l’écart, sachant qu’elles n’étaient point assez bien vues pour être désignées, les autres, comme la maréchale de Rochefort, la duchesse d’Arpajon, la duchesse de Créquy, la duchesse de Ventadour, faisaient valoir leurs titres. La maréchale de Rochefort, l’ancienne amie de Louvois, était dame d’atour de la duchesse de Chartres, et n’avait accepté cette charge que sous promesse d’une plus considérable. La duchesse d’Arpajon avait été dame d’honneur de la Dauphine, la duchesse de Créquy dame d’honneur de la Reine. Quant à la duchesse de Ventadour, elle était fille du maréchal de La Mothe Houdancourt et femme d’un duc et pair qui appartenait à la maison de Levis. Mais de celle-ci Mme de Maintenon ne voulait point : « Les dames, écrivait-elle à Mgr de Noailles [10], se donnent assez de mouvement pour que vous puissiez faire parler Mme la duchesse de Noailles, sur Mme de Créquy, la duchesse du Lude ou la duchesse de Ventadour. La dernière est séparée d’avec son mari ; sa réputation n’est pas sans tache, elle traîne une mauvaise suite dans sa famille, elle est toute liée à Saint-CIoud, dont on voudroit éloigner la jeune princesse. » Mais les autres, suivant les expressions de Mme de Maintenon, se donnaient du mouvement et faisaient parler. « Les choses en étaient là quand le samedi matin 1er septembre (nous citons Saint-Simon) [11] le Roi, qui gardoit le lit pour son antraxe, causoit, entre midi et une heure avec Monsieur, qui étoit seul avec lui. Monsieur, toujours curieux, tâchoit de faire parler le Roi sur le choix d’une dame d’honneur que tout le monde voyoit qui ne pouvoit plus être différée ; et comme ils en partaient, Monsieur vit à travers la chambre, par la fenêtre, la duchesse du Lude dans sa chaise, avec sa livrée, qui traversoit le bas de la grand’cour, qui revenoit de la messe. « En voilà une qui passe, dit-il au Roi, qui en a bonne envie et qui n’en donne pas sa part », et il lui nomme la duchesse du Lude. « Bon, dit le Roi, voilà le meilleur choix du monde pour apprendre à la Princesse à mettre du rouge et des mouches », et ajouta des propos d’aigreur et d’éloignement. C’est qu’il étoit alors dévot, plus qu’il ne l’a été depuis, et que ces choses le choquoient davantage… Le lendemain, presque à pareille heure, Monsieur étoit seul dans son cabinet. Il vit entrer l’huissier qui étoit en dehors et qui lui dit que la duchesse du Lude étoit nommée. Monsieur se met à rire, et répondit qu’il lui en contoit de belles ; l’autre insista, croyant que Monsieur se moquoit de lui, sortit et ferma la porte… Peu de momens après vinrent d’autres gens qui confirmèrent de façon qu’il n’y eut plus moyen d’en douter. Alors Monsieur parut dans une telle surprise qu’elle étonna la compagnie qui le pria d’en dire la raison. Le secret n’était pas le fort de Monsieur : il leur conta ce que le roi lui avoit dit vingt-quatre heures auparavant, et à son tour les combla de surprise. L’aventure se sut et donna tant de curiosité qu’on connut la cause d’un changement si subit. »

Voici, toujours au dire de Saint-Simon, quelle aurait été la cause de ce changement. La duchesse du Lude avait à sou service depuis son enfance une vieille mie qui l’avait élevée et qui s’appelait Mme Barbesi. Celle-ci était de son côté l’amie de celle que Saint-Simon appelle quelque part la sous-fée de la fée, de cette fameuse Nanon que Mme de Maintenon avait conservée auprès d’elle « du temps de sa misère et qu’elle étoit veuve de Scarron, à la Charité de sa paroisse », qui l’avait suivie à la Cour et qui, suivant Mme de Caylus, aurait été confidente et témoin de son mariage avec Louis XIV. C’est entre ces deux femmes de chambre que l’affaire aurait été traitée, et vingt mille écus adroitement promis par Mme Barbesi à Nanon auraient déterminé la sous-fée à user de son influence sur la fée pour qu’elle usât à son tour de son influence sur Louis XIV en faveur de la duchesse du Lude. Du jour au lendemain Louis XIV lui aurait pardonné son rouge et ses mouches, et il aurait consenti à sa nomination. Et Saint-Simon d’ajouter : « Et voilà les Cours ! Une Nanon qui on vend les plus riches et les plus importans emplois ; et une femme riche, duchesse, de grande naissance par soi et par ses maris, sans enfans, sans liens, sans affaires, libre, indépendante, a la folie d’acheter chèrement sa servitude. »

L’histoire est-elle bien vraie, et Saint-Simon ne se met-il pas ici assez mal à propos en frais d’indignation ? Cela paraît probable, car lui-même va nous donner la meilleure explication de cette désignation lorsque la sincérité le force d’ajouter : « Sa façon de vivre et le nombre d’amis et de connaissances particulières qu’elle avoit su toute sa vie se faire et s’entretenir à la ville et à la Cour entraînèrent tout le monde à l’applaudissement de ce choix. » La princesse des Ursins écrivait de son côté à Maurepas : « Le Roi ne pouvoit pas, pour toute sorte de raisons, choisir mieux que Mme la duchesse du Lude pour dame d’honneur [12]. » En effet, la duchesse du Lude était par elle-même de fort grande naissance, fille de la duchesse de Verneuil, sœur du duc de Sully. Fort jeune, elle avait épousé le fils du duc de Gramont, celui que Saint-Simon appelle, non sans raison, le galant comte de Guiche et que son aventure avec Madame a rendu célèbre. Elle n’avait eu guère à se louer de cet époux. « Je l’aurais aimé passionnément, disait-elle, s’il m’avoit un peu aimée. » Mais il ne l’aima guère, s’il faut en croire cette singulière inscription que nous avons eu occasion de relever au bas d’un solennel portrait de famille peint par Mignard et gravé par Larmessin : «… A esté mariée en premières noces, à Armand de Gramont, chevalier comte de Guiche, fils aîné du maréchal de Gramont, avec lequel n’ayant point eu de société pendant le mariage, elle en est demeurée veuve en 1674 sans enfans. » Elle avait toujours passée pour fort sage. Son veuvage fut assez long, car ce ne fut qu’en 1687 qu’elle épousa Henry de Daillon, duc du Lude, grand maître et capitaine général de l’artillerie de France. Leur union, qui couronnait une longue passion de la part du duc du Lude, fut courte, et elle demeura veuve encore une fois sans enfans. Elle était restée admirablement belle. « Les années coulent sur elle comme l’eau sur la toile cirée », écrivait Mme de Coulanges ; et Bussy disait qu’il aurait voulu être prince du sang pour l’épouser. Elle avait une grande fortune, tenait une fort bonne maison avec une excellente table, se montrait polie et serviable avec tout le monde, et entretenait beaucoup de relations. Saint-Simon assure qu’elle était « basse et rampante sous la moindre faveur, et faveur de toutes les sortes », et que, « sans aucun besoin, elle faisoit par nature sa cour aux ministres et atout ce qui étoit en crédit, jusqu’aux valets. » Cette bassesse se réduit probablement à ceci, qu’à beaucoup de mérites et d’avantages elle joignait un peu de complaisance et de savoir-faire. Tout cela réuni suffit amplement pour expliquer le choix dont elle fut l’objet et dont elle devait se montrer digne, sans qu’il soit nécessaire d’ajouter foi à l’histoire d’une intrigue de femmes de chambre et d’une Barbesi, achetant vingt mille écus une Nanon.

La composition du reste de la maison donna lieu à des rivalités moins vives. La charge de dame d’atour fut donnée à la comtesse de Mailly. Dans ce choix l’influence de Mme de Maintenon se fait encore directement sentir. La comtesse de Mailly était née de Sainte-Hermine ; « C’étoit, dit Saint-Simon, une demoiselle de Poitou qui n’a voit pas de chausses. » Mais en revanche elle avait une tante, et cette tante était Mme de Maintenon elle-même, car la grand’mère de Mme de Sainte-Hermine, Arthémise d’Aubigné, était propre sœur de Constant d’Aubigné, le père de Mme de Maintenon. Cette parenté précieuse l’avait fait rechercher en mariage par un cadet de la grande maison de Mailly, Louis, comte de Mailly, seigneur de Rubenpré et de Rieux, quatrième fils du marquis de Nesle et de Mailly, qui mourut jeune après s’être distingué à la guerre [13]. Elle lui avait valu également la charge de dame d’atour de la duchesse de Chartres, charge que la maison de Mailly ne lui avait pas vue accepter sans déplaisir. (On sait que la duchesse de Chartres était une des filles légitimées du Roi.) Provinciale un peu gauche, sans beaucoup d’esprit, avec cela assez froide et dédaigneuse, bien qu’elle fût au fond bonne femme et amie sûre, elle-même ne se trouvait pas très bien placée auprès de la duchesse de Chartres, qui, de son côté, ne la goûtait guère. Ce fut donc avec joie qu’elle accepta cette situation plus haute qu’elle devait à la protection de sa tante, et de ce côté Mme de Maintenon pouvait être assurée qu’elle serait bien servie.

Les dames du Palais furent : la marquise de Dangeau, la comtesse de Roucy, la marquise de Nogaret, la marquise d’O, la marquise du Châtelet, et enfin la comtesse de Montgon, celle-ci encore directement choisie par Mme de Maintenon, car elle était fille de Mme d’Heudicourt, une des amies les plus intimes de la veuve de Scarron au temps où elle vivait familièrement à l’hôtel d’Albret.

La maison de la future duchesse de Bourgogne devait se composer en outre d’un chevalier d’honneur, d’un écuyer et d’un aumônier. Le chevalier d’honneur fut le marquis de Dangeau. Point n’est besoin de le présenter, car il n’est guère de personnage de la cour de Louis XIV qui soit plus connu, moins pour son mérite personnel, quoiqu’il n’en fût pas dépourvu, que pour avoir écrit, jour par jour, pendant trente-six années, ce précieux journal dont Voltaire parlait avec tant de mépris, mais que nous lisons aujourd’hui avec plus de curiosité que le Siècle de Louis XIV.

Quant à la charge d’écuyer, elle était bien due à Tessé pour la part qu’il avait prise au mariage. Il crut cependant faire prudemment de la demander. Sa lettre est un chef-d’œuvre de sollicitation, et mériterait d’être citée tout entière, dans un recueil épistolaire, comme un modèle du genre. « Sire, écrivait-il au Roi, Vostre Majesté m’a permis et commandé de lui rendre conte de ses affaires, mais je croy qu’il est de mon proffond respect de ne pas confondre dans cette permission la liberté de vous entretenir des miennes. Cependant, Sire, pour cette fois seulement, je supplie Vostre Majesté de me permettre de l’entretenir de ce qui suit, et de l’oublier s’il estoit possible qu’Elle creut que l’effet de cette respectueuse et soumise proposition pust m’éloigner tant soit peu de l’attachement effectif et, si je l’ose dire, tendre que j’ai pour vostre personne sacrée. Vostre Majesté, Sire, ne peut pas vraisemblablement tarder à former une maison à Mme la Duchesse de Bourgogne, et si, en la formant, Elle la regardoit comme la sienne et cherchoit à y mettre des personnes distinguées par leur dévouement pour Vostre Majesté, et que ce ne fût point une exclusion pour estre encore plus particulièrement à vous, je ne sais, Sire, si Vostre Majesté me croiroit digne de remplir celle que feu M. le maréchal de Bellefond avoit auprès de Madame la Dauphine. Voilà, Sire, l’idée toute unie que je crois pouvoir donner à Vostre Majesté de cette grâce que je ne lui demande qu’en proportion qu’Elle croira qu’elle peut convenir à son service. »

[14].

Cette adroite missive, où Tessé donnait son tendre attachement à la personne sacrée du Roi comme prétexte à son ambitieux désir, et se déclarait en même temps prêt à en faire, le sacrifice, n’était même pas nécessaire pour lui faire obtenir la charge qu’il désirait. Barbezieux lui mandait [15] en effet qu’avant même qu’il n’eût rendu sa lettre, il avait été chargé de lui écrire que le Roi avait disposé en sa faveur de la charge de premier écuyer de Mme la duchesse de Bourgogne. « Mais je dois vous dire, ajoutait-il, que le Roy a accompagné la grâce qu’il vous a faite de tant de termes gracieux que je n’ay pas cru devoir vous le taire puisque je suis tout à vous. » Cependant une seconde lettre de Barbezieux [16] coupait court à une espérance qu’avait conçue immédiatement Tessé. « Sur ce que le Roy m’a dit, que vous lui mandiez que vous êtes incertain si vous conduiriez ou non la princesse, Sa Majesté m’a ordonné de vous écrire qu’Elle vous croyoit plus utile auprès de M. le Duc de Savoye et à son armée que vous ne le seriez à conduire la Princesse Adélaïde ». Tessé n’avait garde de récriminer. En habile homme qui, suivant sa propre expression, « ne savoit pas avoir d’autre volonté que celle du maître », il acceptait de bonne grâce de rester à Turin, et le Roi avait raison de l’y maintenir, car nous allons voir qu’il continuait d’y rendre d’importans services.

Comme aumônier, il avait été d’abord question d’un certain Père Emerique. Il fut écarté. « Le Père Emerique a le plus grand défaut de tous les défauts, écrivait Mme de Maintenon à l’archevêque de Paris. Il est très dévot, et la dévotion ne sied guère mieux à un confesseur qu’à un évêque. Voilà, Monseigneur, où en sont les intérêts de Dieu. » Le Père Emerique, dont le nom est demeuré tout à fait obscur, fut-il en effet écarté pour cette raison ? Louis XIV ne voulut-il pas pour sa petite-fille d’un confesseur trop austère qui aurait banni de sa future cour une certaine gaieté que, par réaction secrète contre l’influence de Mme de Maintenon, il se serait proposé d’y faire revivre ? Cela est impossible à dire. Ce qui est certain c’est qu’un autre fut choisi. Ce fut le Père Le Comte, jésuite, connu pour avoir publié une belle Relation de son séjour en Chine, où il avait été envoyé comme missionnaire. « Ce fut, dit Saint-Simon, une affaire intérieure de jésuites dont le Père de la Chaise fut maître. » Le choix fut au reste trouvé bon par Mme de Maintenon, qui dans une autre lettre, qualifie le Père Le Comte d’homme admirable. Il ne devait pas conserver longtemps cette fonction.

Enfin la maison fut complétée par le choix de cinq femmes de chambre, et peut-être n’aurions-nous même pas signalé celle promotion, si cette question des femmes de la princesse Adélaïde n’avait donné lieu à l’échange de nombreuses dépêches entre Tessé et Louis XIV, et n’avait fait couler, comme on va le voir, presque autant d’encre que la restitution de Pignerol.


II

C’était une règle absolue à la cour de Louis XIV que les princesses étrangères venant en France pour épouser un prince de la maison royale ne fussent autorisées à conserver auprès d’elles aucune dame d’honneur appartenant à leur pays d’origine ; tradition

[17]

[18] fort sage, car l’histoire est pleine de troubles domestiques causés par des favorites étrangères. Mais pour les femmes de rang subalterne, la tradition n’était pas aussi constante. La dernière Dauphine, en particulier, qui était une princesse de Bavière, avait été autorisée à conserver auprès d’elle une certaine demoiselle Bezzola. Mais cette complaisance avait eu des suites fâcheuses ; et Louis XIV, qui s’en souvenait fort bien, et qui avait l’habitude d’entrer dans tous les détails, ne manquait pas de se préoccuper à l’avance de cette question. Dès le 26 juillet, il écrivait à Tessé [19] :

« Il est nécessaire aussy de sçavoir quelles dames le duc de Savoye nommera pour accompagner sa fille, mais vous devés surtout lui faire comprendre que, pour le bonheur et la tranquillité de la vie de cette princesse, il ne doit pas demander qu’il reste auprès d’elle aucune des femmes qui sont à son service. Il en sçait luy-même les inconvéniens, et je suis persuadé qu’il se rendra sur ce point à ce que vous lui marquerés être de ma satisfaction. »

Tessé s’acquittait du message, mais il dut s’y prendre assez mal, car il paraît s’être laissé désarmer dès les premiers mots par les objections du duc de Savoie. Gagné sans doute par la bonne grâce de ce prince habile, il acceptait même d’être son interprète et son porte-paroles auprès de Louis XIV. Indirectement, et par l’intermédiaire de Barbezieux, il s’efforçait de faire revenir le Roi sur une détermination qu’il semblait trouver rigoureuse. « Monsieur et Madame la duchesse de Savoye, écrivait-il à Barbezieux, pensent tout comme le Roy sur les deux ou trois femmes que l’on souhaite qui passent en France avec cette princesse. Mais enfin, c’est une enfant qui pleurera à la moindre des choses, et que l’on croit qui pleurera moins avec des femmes qu’elle connoit, ne fût-ce que pour donner un pot de chambre. Il n’y a personne qui, dans son particulier, ne trouve du soulagement à ne se pas contraindre entre un domestique que l’on connoît un peu plus ou un peu moins [20]. » Le duc de Savoie aurait voulu également qu’un médecin connaissant le tempérament de sa fille fût autorisé à l’accompagner et à demeurer quelques mois auprès d’elle ; mais Louis XIV ne se montrait pas moins opposé au médecin qu’aux femmes de chambre. « Vous devés vous en tenir aux ordres que je vous ay donnés, répondait-il à Tessé, et insister sur la demande que vous avés déjà faite qu’il n’en demeure auprès d’elle aucune de celles qui viendroient de Piémont. La peine qu’elle auroit à se séparer d’elles seroit égale après les trois ou quatre mois de séjour qu’on vous propose. L’habitude avec les femmes qu’on luy donnera, aussitost qu’elle sera arrivée, se formera bien plus aisément lorsqu’elle n’en aura point d’autres à qui elle soit plus accoutumée. A l’égard du médecin, lorsqu’il aura instruit de son tempérament tous ceux qui sont à mon service, son séjour seroit fort inutile. [21]. » Force était donc à Tessé, en présence des instructions précises qu’il recevait, d’entreprendre à nouveau le duc de Savoie sur ce sujet. Mais il se heurtait à la même résistance, et il pouvait, avec vérité, en commençant sa dépêche, dire à Louis XIV « que le gouvernement domestique des familles reçoit des difficultés souvent plus pénibles que celuy d’un estat tout entier [22] ». Pour faire plus d’impression sur le duc de Savoie, il lui montrait le texte même de la dépêche où Louis XIV faisait appel à ses sentimens personnels pour obtenir de lui satisfaction sur ce point. Mais c’était sans succès. « Ce prince, qui fait l’homme au-dessus de l’humanité, écrivait Tessé, s’est attendry ; les larmes luy sont venues aux yeux, et j’ose dire à Vostre Majesté qu’elles ont attiré la même chose en moy, quand, avec un grand soupir, ce prince m’a repetté : Je ne verray donc plus ma fille, et elle n’aura, en arrivant, personne avec elle assez familière pour lui donner un pot de chambre et la nettoyer. »

Tessé répliquait en faisant valoir de son mieux les raisons d’État invoquées par Louis XIV, mais il n’est pas étonnant qu’il ne se montrât pas très persuasif quand, au fond du cœur, il était avec le duc de Savoie contre son maître. « Je supplie encore Vostre Majesté, écrivait-il, de permettre que quelques femmes de chambre, au nombre de deux, arrivent avec un médecin qui, seul, connaist son tempérament, et nous sommes convenus que tout cella reviendra cinq ou six mois après, ou tout au plus tard dans le temps du mariage. Je puis assurer Vostre Majesté que cette bagatelle m’a donné plus d’inquiétudes et de tourmens que d’autres affaires plus épineuses. Et, au surplus, il me paroît en vérité que M. de Savoye n’a, dans tout cella, d’autre vue que celle d’une tendresse mal placée pour sa fille, laquelle est une enfant, et que ce prince ne peut surmonter l’appréhension puérille dans laquelle il est que son enfance a besoin de quelque femme familière pour ne se point contraindre, d’abord dans les faiblesses, malproprettés ou incommodités, car, au surplus, il pense et parle tout comme Vostre Majesté, et comprend que tout ce que vous voulés sur cella est la raison mesme ; mais il croit sa fille, en arrivant à votre cour, montée dans un degré de ravissement capable de lui faire oublier, pour ainsi dire, le mécanisme de l’humanité, si elle n’a pas, dans les premiers mois, quelque femme de chambre qui la puisse famillièrement soulager dans la crasse des nécessités [23]. »

C’était une habile raison que donnait Tessé lorsqu’il parlait du ravissement où serait montée la princesse Adélaïde quand elle arriverait à la cour de Louis XIV. Dans une autre dépêche il insistait encore sur cette même raison : « Au bout du conte, Sire, cette princesse est une enfant qui pleurera. C’est tomber des nues que de tomber de cette cour cy dans la vôtre, et bien que cette princesse n’y puisse être reçue que très tendrement et avec des soins d’elle infinis, cependant l’enfance comporte que l’on ait quelque mie à laquelle on fasse en familiarité confidence des petits besoins dont on ne se vante point aux inconnus ni aux nouvelles connaissances. »

Ici Tessé se montrait moins adroit, et les pleurs de la princesse Adélaïde n’étaient pas une considération qui pût faire changer d’avis Louis XIV. Ce n’était pas qu’il ne s’en préoccupât. Bien au contraire. Mais prévoyant, avec raison, que le moment où elle se séparerait des femmes qui l’avaient élevée serait toujours pénible pour elle, il ne voulait pas être témoin d’un chagrin qui aurait gâté sa propre joie : « Il sera avantageux à cette princesse, répondait-il à Tessé [24], que les larmes qu’une pareille séparation lui fera répandre soient essuyées lorsqu’elle arrivera auprès de moy. » D’autre part le judicieux monarque n’était peut-être pas sans éprouver quelque défiance à l’endroit de ce réveil subit de la tendresse paternelle chez le duc de Savoie. Cette défiance aurait été d’autant plus naturelle que la duchesse Anne, beaucoup meilleure mère assurément que Victor-Amédée n’avait jamais été bon père, n’attachait aucune importance à ce que des femmes de chambre piémontaises demeurassent auprès de sa fille en France. Elle chargeait Tessé de faire parvenir au Roi cette assurance. La petite princesse, avec un détachement assez surprenant à son âge, disait la même chose : « Madame la Princesse, écrivait Tessé, m’a dit devant Madame sa mère qu’elle n’auroit aucun regret de ses femmes, et qu’elle voudrait de tout son cœur qu’on ne lui en donnât aucune d’ici. » Sous couleur de veiller aux nécessités et à la santé de sa fille en exigeant qu’elle fût accompagnée de deux femmes de chambre et d’un médecin, Victor-Amédée était fort capable de vouloir entretenir à la cour de France sinon des espions, du moins des correspondans qui le tiendraient au courant de ce qui se passerait [25]. Aussi Louis XIV tenait-il bon dans sa résistance aux désirs du duc de Savoie, et il faisait savoir de nouveau à Tessé sa volonté dans une dépêche curieuse, parce que l’on sent derrière ce majestueux papier, invisible et présente, celle qui la lui dictait et qui ne voulait pas qu’une influence, même subalterne, pût s’exercer à l’encontre de la sienne sur l’enfant qu’elle entendait élever : « J’avais lieu d’attendre, lui écrivait-il [26], après ce que vous lui aviés dit de ma part qu’il (le duc de Savoie) comptoit faire revenir toutes les femmes et domestiques qui seroient auprès d’elle (la princesse) aussitôt qu’elle seroit entre les mains des dames que j’ai choisies pour la recevoir. Mais comme j’apprends que l’on vous parle encore de les luy laisser, vous devés déclarer que le désir que j’ay de la rendre heureuse ne me permet pas d’y consentir. Le duc de Savoye vous a dit luy-même qu’il connaissoit parfaitement les suites fâcheuses que l’on doit craindre des complaisances que l’on a en ces occasions pour les princesses qui passent dans un pays étranger. La peine que la princesse sa fille aura de se séparer des femmes qui l’ont élevée sera certainement oubliée à son arrivée à Fontainebleau. Elle s’accoutumera plus aisément à vivre pendant le voyage avec les dames qui seront chargées de sa conduite, et le duc de Savoye doit se reposer du soin qui sera pris de son éducation lorsqu’elle sera arrivée à ma cour. Une main habile achèvera de former l’esprit que cette princesse fait déjà paroître. Elle recevra les lumières et les connoissances qui conviennent au rang qu’elle doit occuper et les exemples de la vertu la plus parfaite confirmeront chaque jour les instructions qui luy seront données pour luy faire aimer ses devoirs. J’ay lieu d’espérer qu’elle suivra les sentimens qui luy seront inspirés, et on luy fera connoistre ceux qu’elle doit avoir pour assurer le bonheur de sa vie. Je persiste à croire qu’il seroit fort traversé par les conseils des femmes qui l’auroient suivie et qui demeureroient auprès d’elle, et comme j’ay pris ma résolution de les renvoyer, aussy bien que les officiers, quels qu’ils soient, qui l’auront accompagnée, vous devés faire tous vos efforts pour obtenir du duc de Savoye qu’il se porte de luy-même à leur ordonner de ne pas aller plus loin que le Pont de Beauvoisin, car enfin, s’il regarde comme une mortification pour sa fille de se séparer d’elles, il est plus à propos de luy laisser le temps de s’en consoler pendant le voyage que de luy causer ce déplaisir en arrivant auprès de moy. » Torcy accompagnait d’une lettre de sa main l’envoi de cette dépêche, et il y ajoutait ce commentaire un peu railleur : « Faut-il vous expliquer de qui Sa Majesté veut parler dans sa lettre ? Je croy qu’une pénétration bien moindre que la vôtre iroit jusqu’à deviner qui prendra soin de l’éducation de Madame la Princesse de Savoye [27]. »

La même pensée, que l’influence de celle à laquelle sera confiée l’éducation de la princesse de Savoie ne doit être traversée par aucune autre, se retrouve dans une dépêche postérieure de quelques jours [28]. « Je me suis proposé le bonheur de sa fille (du duc de Savoie). Je vous ay informé du soin qui sera pris de son éducation. Vous connoissez la sagesse des conseils et des lumières qui luy seront donnés, combien elle contribuera à rendre cette princesse heureuse dans toute la suitte de sa vie. Je ne puis consentir que le plan que je me fais et son repos soient également traversés par ceux qu’on laisseroit auprès d’elle. »

Mais Tessé avait beau, suivant ses propres expressions, représenter, presser, patrociner, il n’arrivait à rien, et le duc de Savoie s’entêtait à vouloir qu’au moins deux femmes de chambre et un médecin accompagnassent sa fille jusqu’à Fontainebleau et demeurassent auprès d’elle. Louis XIV, irrité de cette résistance à laquelle il n’était pas accoutumé, fut sur le point de prendre un parti violent. Il prescrivit à la duchesse du Lude de renvoyer du Pont de Beau voisin, aussitôt après l’arrivée de la princesse, toutes les femmes qui l’auraient accompagnée, quelque éclat qui pût en résulter. Puis il se ravisa, et en revint à cette politique de modération et de concession, dont il ne s’était pas départi un seul jour avec le prince difficultueux auquel il avait affaire. Il fit savoir au duc de Savoie qu’il consentait à ce que deux femmes de chambre et un médecin accompagnassent la princesse de Savoie en France. A vrai dire cependant, il trompait un peu Victor-Amédée sur l’étendue de la concession. Tandis que celui-ci se flattait que cette petite escorte piémontaise resterait indéfiniment auprès de sa fille, Louis XIV était au contraire résolu à la renvoyer dès que l’escorte aurait atteint Fontainebleau. Mais il n’en faisait rien savoir à Tessé, et c’était Torcy qu’il chargeait de transmettre directement ses dernières résolutions sur ce point à la duchesse du Lude : « Vous ne serez point incommodée, Madame, lui écrivait Torcy, par les dames que le duc de Savoye voulut envoyer jusqu’à Fontainebleau, avec Madame la Princesse sa fille. Il consent qu’elles ne passent point le Pont de Beauvoisin. C’est toujours un article obtenu, mais ce n’a pas été sans peine. On n’a pu vaincre sur un autre. Il veut que deux femmes de chambre et un médecin viennent avec elle, non seulement jusqu’à Fontainebleau, mais que ce train de personnes qu’elle ne connoist point demeure six mois ou même un an auprès d’elle. Ce n’est pas l’intention du Roy. La complaisance que Sa Majesté veut bien avoir pour le duc de Savoye l’a portée cependant à permettre que ces deux femmes et ce médecin viennent jusqu’à Fontainebleau. Le temps du voyage suffira pour instruire celles qui devront servir la Princesse et le médecin qui sera auprès d’elle, de son tempérament et de tout ce qui luy sera nécessaire. Mais tous ces domestiques doivent compter s’en retourner aussitôt qu’ils seront arrivés. C’est, Madame, ce que le Roy m’a ordonné de vous écrire [29]. »

La maison de la future duchesse de Bourgogne étant ainsi définitivement constituée, une dernière question restait à décider : quel serait le haut personnage chargé d’aller au nom du Roi la recevoir à la frontière ? Ce choix dépendait de celui que ferait de son côté le duc de Savoie. Il fallait que celui chargé de la recevoir fût de rang égal à celui chargé de la conduire. Louis XIV aurait désiré que sa nièce, la duchesse de Savoie, amenât elle-même sa fille en France et la conduisit jusqu’à Versailles. Peut-être un secret souvenir du cœur lui faisait-il désirer de revoir la fille unique d’une belle-sœur autrefois tant aimée. Il s’en ouvrait avec mesure à Tessé [30] : « Il est nécessaire que vous sachiés de ce Prince de quelle manière il prétend la faire conduire (la princesse Adélaïde). Vous ne devés luy rien inspirer sur ce sujet, et je veux seulement que vous lui demandiés quelle est sa résolution pour m’en informer. Mais ce seroit une joye bien sensible pour ma nièce, la duchesse de Savoye, s’il lui permettoit d’amener la princesse sa fille. Je m’avancerois en ce cas pour la recevoir jusqu’à Nevers, et outre le plaisir que j’aurois de la revoir, je m’en ferois un très sensible de celuy que cette entrevue causeroit à mon frère. »

Victor-Amédée n’était pas homme à accorder à l’épouse dévouée, vis-à-vis de laquelle il avait cependant de si grands torts à réparer, une satisfaction de ce genre. L’accueil que Louis XIV n’aurait pas manqué de faire à la duchesse aurait été une leçon pour lui, et la comtesse de Verrue s’en serait peut-être montrée offensée. Tessé, qui pour avoir traité avec lui pendant trois ans en était arrivé à le bien connaître, ne laissait sur ce point aucune illusion à Louis XIV. « A ne vous rien cacher, Sire, lui écrivait-il [31], de l’humeur dont je le connais, je doute qu’il donne les mains à la sensible joye que Madame sa femme auroit d’embrasser les genoux de Vostre Majesté et de voir Monsieur. » Deux jours après, il transmettait en effet à Louis XIV la réponse ambiguë mais négative de Victor-Amédée [32]. « Il a reçu le tout avec des démonstrations de profond respect et m’a chargé de mander à Vostre Majosté, qu’à l’égard de la conduitte de Madame sa fille, il ne pourroit pas s’empescher d’envier à Madame sa femme l’honneur et la joye qu’elle auroit de voir Vostre Majesté, qu’il espéroit même que dans un temps plus tranquille vous lui permettriés de vous faire sa révérence à la Cour… mais que Madame la duchesse estoit dans les remèdes, que sa santé n’estoit pas assez ferme pour entreprendre un voyage, qui, bien que très agréable, conduiroit le temps du retour dans une saison fâcheuse. En un mot, Sire, je ne vois nulle apparence qu’il souhaitte présentement, ni qu’il consente que Madame sa femme conduise Madame la Princesse sa fille. Saint-Thomas, auquel j’avois communiqué tout cela et qui connoist bien son maître, fait et fera de son mieux pour donner cette satisfaction à Madame la duchesse qui en meurt d’envie et nous agissons de concert, sans espoir de ma part. »

Madame Royale, dont la joie était extrême et qui profitait de l’occasion pour écrire à Louis XIV une lettre pleine de protestations, aurait bien aimé également conduire sa petite-fille. Mais Victor-Amédée, qui continuait de haïr sa mère au point de ne la voir et de ne lui parler que le plus rarement possible, n’avait garde de lui procurer ce triomphe. Il ne pouvait être question de la princesse de Carignan, femme de l’héritier présomptif, au mariage de laquelle Louis XIV s’était autrefois si fort opposé. A défaut de princesse appartenant à sa maison, le choix de Victor-Amédée s’arrêta donc sur la plus grande dame et un des plus grands seigneurs qui fussent alors à la cour, Thérèse Litta, princesse de la Cisterna, qui était à la fois première dame d’honneur de la duchesse de Savoie et gouvernante en titre de la princesse, et Philibert d’Esté, marquis de Dronero, grand maréchal du palais, chambellan du duc de Savoie, gouverneur de Turin et, suivant une manière de parler en usage à la cour de Turin, seigneur du sang, c’est-à-dire qu’il descendait d’une fi lie légitimée du duc Charles-Emmanuel. Ces choix considérables déterminèrent ceux de Louis XIV. Ce fut naturellement la duchesse du Lude qui fut désignée pour aller au-devant de la princesse avec toutes les dames qui avaient été nommées en même temps qu’elle. Quant à la mission spéciale de recevoir la princesse à la frontière et d’en donner délivrance à ceux qui la remettraient au nom du duc de Savoie, elle fut confiée à Henri de Lorraine, comte de Brionne, fils du grand écuyer, le comte d’Armagnac (celui qu’on appelait à la cour M. le Grand) dont la survivance lui était promise. Ce n’était pas un prince du sang, mais il était d’une maison qui se prétendait, non sans fondement, légale de la maison de Savoie, et nous verrons même tout à l’heure que cette prétention donna lieu à quelques difficultés. La personne choisie était donc de rang plus élevé que le marquis de Dronero et ne devait pas laisser de le lui faire sentir.

« M. le comte de Brionne, disaient les instructions à lui remises [33], assurera Madame la princesse de Savoye de l’empressement que Sa Majesté a de la voir, de la joye véritable qu’elle a ressentie du rapport avantageux qui luy a été fait des bonnes qualités de cette princesse, de la tendresse qu’Elle sent déjà pour elle, et de la disposition où Elle est de luy en donner marque en tout ce qui dépendra de Sa Majesté. Enfin il n’oubliera rien de tout ce qui pourra luy faire connaître qu’elle trouvera, même avant son mariage, dans les sentimens d’un grand Roy ceux d’un père très tendre. »

Ces mêmes instructions expliquaient au comte de Brionne quelles mesures le Roi avait prises, bien que la princesse ne dût pas encore être traitée comme duchesse de Bourgogne, pour que néanmoins « elle fût reçue d’une manière distinguée des autres princesses de son rang. » Sa table devait être servie pendant la route par des officiers de la bouche du Roi, et le nombre ordinaire des gardes du corps qui la devaient suivre avait été augmenté. Pour toutes les questions de cérémonial et d’étiquette, le comte de Brionne devait au reste être assisté de Desgranges, un des premiers commis de Pontchartrain, qui remplissait à la maison du Roi l’office de Maître des cérémonies. Ce même office devait être rempli du côté de la Savoie par le comte de Vernon, également Maître des cérémonies. Enfin Dangeau, en sa qualité de chevalier d’honneur, accompagnait Brionne. Les lettres de Dangeau et de Desgranges qui sont aux Affaires étrangères [34], la relation du comte de Vernon qui est aux Archives de Turin et des recherches faites dans les Archives des principales villes traversées par la princesse vont nous permettre de raconter son voyage avec quelques détails qui ne figurent pas dans les relations du temps, entre autres dans celles publiées par le Mercure de France et la Gazette d’Amsterdam [35].


III

Ce ne fut pas sans peine que Tessé parvint à obtenir du duc de Savoie qu’il fixât un jour pour le départ de la princesse. Soit qu’il lui en coûtât réellement de se séparer d’une enfant si jeune, soit que, pour assurer l’exécution des engagemens pris par Louis XIV, il lui parût avantageux de garder quelque temps encore sous sa main comme otage sa fille qui ne lui appartenait plus, Victor-Amédée inventait chaque jour de nouveaux prétextes pour retarder son départ. « Quant au départ de Madame la Princesse [36], mandait Tessé au roi, la grande manière de ce pays-ci, c’est de finir le plus tard que l’on peut, et M. le Duc de Savoye, par ce principe ou par tendresse pour sa fille, m’a chargé de mander à Vostre Majesté qu’elle estoit si jeune et que la saison estoit si avancée qu’il ne sçait s’il ne conviendroit pas que l’on attendît au printemps à lui faire passer les Alpes. Je ne luy ay pas sur cella donné le moindre espoir, et attendu que cette princesse n’a besoin que de six chemises et d’un manteau, je presse et presserai autant que je le pourray son départ, et je suplie Vostre Majesté de vouloir bien me mander que vous avés tant d’empressement de voir une princesse que vous avés destinée à l’honneur de devenir petite-fille de Vostre Majesté que vous ne pouvés consentir à retarder le désir de la voir auprès de vous. »

Louis XIV n’avait garde de ne pas prêter à son négociateur tout l’appui que celui-ci lui demandait. Il n’y a presque pas une dépêche de lui où il ne s’informe si la date du départ de la princesse Adélaïde va être bientôt fixée, et où il ne charge Tessé de presser le duc de Savoie. Il insistait d’autant plus sûr ce point qu’il annonçait l’intention d’aller au-devant de la princesse jusqu’à Fontainebleau, qu’à l’entrée de l’automne l’humidité de la forêt était contraire à sa santé, et qu’il souhaitait pour cette raison n’être point obligé de faire ce voyage la saison étant trop avancée. Fort de cet appui, Tessé insistait auprès du duc de Savoie, et il finissait par triompher de ses répugnances, sincères ou calculées. « Après avoir un peu pleuré de part et d’autre et s’estre mutuellement attendris, ce prince m’envoya chercher pour me dire que la princesse partiroit dorénavant quand Vostre Majesté le commanderoit. Je le pressay sur le jour, mais les affaires ici ne se décident pas volontiers ni facilement… Je croy pourtant qu’à veue de pays on peut orienter le départ des équipages que Vostre Majesté commandera pour venir au Pont de Beauvoisin aussi bien que de ceux et de celles que vous destinés à recevoir et conduire cette princesse, sur son départ d’icy que je conte ne pouvoir estre plus tôt que les premiers d’Octobre [37]. »

Sur cette indication, encore un peu vague, que Tessé ne tardait pas à confirmer, Louis XIV donnait en effet l’ordre de départ aux équipages de la future duchesse de Bourgogne ainsi qu’à tous ceux et à toutes celles qu’il envoyait au-devant d’elle. Le cortège se composait de cinq carrosses du Roi, soit deux à huit et cinq à six chevaux. Celui qui devait ramener la duchesse de Bourgogne était drapé de violet. La dame d’honneur avec les dames du palais étaient dans le premier. Le second était réservé pour Brionne et Dangeau ; le troisième pour les femmes de chambre ; le quatrième pour le premier médecin du Roi Bourdelot, le premier chirurgien Dionys et l’apothicaire Ricourt. « Il y avait en outre plusieurs carrosses appartenant aux dames et aux grands officiers. Le tout avec les domestiques des officiers montait à six cents personnes [38]. » Pour faire honneur à la princesse, le Roi avait détaché de plus un certain nombre de ses gardes du corps, et des officiers de sa bouche. Son premier maître d’hôtel, Francine, était à la tête de ceux-ci, et devait servir la princesse à table. Suivant toutes les règles du cérémonial. Le lourd cortège, voyageant lentement, arriva le 30 septembre à Lyon. Une réception solennelle avait été préparée pour la duchesse du Lude. Les autorités la voulaient haranguer. Mais en personne de bon goût qu’elle était, elle demanda que les harangues fussent réservées pour la duchesse de Bourgogne, et se contenta de recevoir quantité de boîtes de confiture sèche. L’escorte séjourna assez longtemps à Lyon attendant des nouvelles du voyage de la princesse qui de son côté cheminait à petites journées. Les Français ne se souciaient pas d’arriver plus tôt qu’il n’était nécessaire au Pont de Beauvoisin où l’on n’aurait trouvé qu’un gîte médiocre. Il y eut même, ainsi que cela arrive souvent dans les voyages officiels, des ordres et des contre-ordres. « Nous étions prêts, écrivait Dangeau à Torcy [39] le 13 octobre, à partir ce matin. Les dames ont grand regret à deux heures de sommeil qu’elles ont perdu… Une partie des dames s’est recouchée. Les autres ayant fait partir leurs lits, ce petit embarras a fait un contre-temps qu’on a mieux aimé que d’aller attendre au Pont de Beauvoisin. »

Cet embarras et ce contretemps tenaient à ce que l’arrivée de la princesse au Pont de Beauvoisin avait été inopinément retardée d’un jour. Les cérémonies et les réjouissances qui depuis Turin avaient marqué son passage de ville en ville avaient allongé sa route. Le récit de ces fêtes se trouve consigné jour par jour dans une relation du comte de Vernon, grand maître des cérémonies à la cour de Victor-Amédée [40]. Plusieurs fêtes avaient été données à Turin avant son départ. Tout comme à Paris, les faiseurs de vers s’étaient mis en frais pour la circonstance. L’un d’eux, dans un poème dédié à la duchesse Anne [41], faisait dialoguer ensemble les trois Grâces, Hercule, l’Amour, Apollon, Mercure et les Zéphyrs. L’un de ces fabuleux personnages, perçant les brouillards de l’avenir, y voyait déjà apparaître un fils qui naîtrait de l’union projetée, et lui prédisait en ces termes sa destinée : « Ton visage ressemblera à celui de l’Amour, et part égale auront dans tes victoires et la gloire d’amour et l’amour de la gloire :

E avrà parte a tue vittorie
E la gloria d’amor e l’amor di glorie. Les derniers jours qui précédèrent le départ de la princesse Adélaïde se passèrent en réjouissances populaires sur les rives du Pô où un grand feu d’artifice fut tiré. Mais ces jours s’écoulèrent moins gaiement pour la petite princesse, qui, malgré son jeune Age, dut subir tout l’ennui des réceptions officielles. Le 6 octobre, veille de son départ, sous un baldaquin, dans la chambre de parade de Madame la Duchesse Royale, elle reçut d’abord les complimens du nonce, qui fut introduit auprès d’elle « con tutte le formalita solite a praticarsi in occasione di audienze publiche. » Puis ce fut le Conseil d’Etat dont le président, le marquis de Bellegarde, en costume rouge, lui fit un compliment en langue française, parce qu’il était Savoyard. Après quoi il lui baisa la main et lui présenta tous les conseillers référendaires qui en firent autant. Puis ce fut le Sénat, dont le premier président, également en costume rouge, la harangua en langue italienne et lui baisa la main, ainsi que les autres présidens et tous les sénateurs. Puis la Chambre des Comptes, dont le président lui adressa une troisième harangue et dont les membres lui baisèrent encore la main. Puis ce fut le Corps de la cité, toujours avec harangue et baisemain. Ainsi se passa, dans sa ville natale, la dernière journée de cette enfant de onze ans, et l’on s’étonne que si petite main n’ait pas été usée par tant de baisers.

Le 7 octobre elle quittait Turin sous la conduite de la princesse de la Cisterna et du marquis de Dronero, mais accompagnée de sa mère, la duchesse Anne, et de sa grand’mère Madame Royale. Une nombreuse suite de cavaliers et de dames raccompagnaient également. Tout ce monde coucha à Avigliano. Le lendemain eurent lieu les premiers adieux. Après le déjeuner, elle monta en carrosse avec la princesse de la Cisterna et Mme Desnoyers sa gouvernante. Elle se sépara, con reciproca tenerezza, de cette mère, et de cette grand’mère tant aimée qu’elle ne devait plus revoir. Il y eut des larmes versées, et deux ans après la princesse écrivait à la comtesse de Gresy : « Je ne vous ai point escrit depuis que je suis Duchesse de Bourgogne, mais je ne vous en aime pas moins, étant la seule des filles de ma mère qui aye pleuré à mon despart, et contés que je n’oublie pas cela [42]. » Elle coucha successivement à Suse, à Lanslebourg, à Modane, haranguée dans toutes ces villes par le Corps de la cité et saluée, quand il y avait une garnison, par trois salves d’artillerie. Le 13 elle s’arrêtait à Montmélian, qui était encore occupé par les troupes françaises. Le gouverneur avait fait mettre toute la garnison sous les armes pour venir au-devant d’elle, Le lendemain il l’accompagnait encore une demi-journée, et au moment où il allait prendre congé d’elle, il lui demanda, en s’inclinant, le mot d’ordre. Elle répondit sans hésitation : « Saint-Louis [43]. »

Le 13 au soir elle arrivait à Chambéry. La vieille capitale de la Savoie s’était mise en frais pour recevoir la fille de ses ducs. Les registres de ses délibérations en font foi : « La ville, en considération de l’arrivée de Madame la Duchesse de Bourgogne, ordonne qu’il sera fourni à MM. les enfans de la ville qui iront au devant d’elle à chacun un plumet de la valeur de cinq à six livres, et aux serviteurs de ville chacun un justaucorps rouge avec l’étoile sur la manche [44]. » Elle avait armé en outre une compagnie de quatre-vingts cavaliers, revêtus de casaques écarlates, et dont les chevaux portaient des housses de même couleur. A la tête de cette troupe et d’un gros de gentilshommes savoyards, le marquis de Tana vint au-devant de la princesse jusqu’à moitié chemin, entre Montmélian et Chambéry. La princesse fit son entrée dans cette dernière ville à la tombée de la nuit, au milieu des vivats du peuple, des illuminations et des feux de joie. Elle monta jusqu’au château et prouva dans la cour une quantité de dames de la noblesse. Elle les accueillit benignissimamente et rendit indistinctement leur salut à celles qui étaient dames d’honneur de Leurs Altesses Royales et à celles qui n’avaient pas cet honneur.

Le lendemain elle fut à la messe dans la chapelle, où elle entendit une élégante harangue du clergé. Puis, aussitôt après le déjeuner, elle dut se prêter aux mêmes cérémonies qu’elle avait déjà subies à Turin. Le Sénat de Chambéry, la Chambre des Comptes, les membres du Corps de la ville, revêtus, les uns de leurs robes rouges, les autres de leurs plus beaux vêtemens, la vinrent successivement haranguer. Toutefois une distinction établie par le Maître des cérémonies lui permit d’échapper à un baisemain général, et il fut décidé qu’au-dessous d’un certain rang, le baisemain serait remplacé par une inclination profonde qu’elle reçut, debout, sous un baldaquin.

Il lui fallut ensuite sortir de la salle d’audience pour recevoir dans l’antichambre les complimens des Ordres monastiques réguliers, qui lui adressèrent leurs hommages par députation. De là, accompagnée d’une nombreuse suite de cavaliers, elle se rendit à l’église de Saint-François où elle reçut la bénédiction du Saint-Sacrement, et au couvent de la Visitation où un certain nombre de dames furent admises en même temps qu’elle, et où les religieuses lui offrirent une collation. Le soir il lui fallut encore tenir réception dans la chambre de parade, où, avec beaucoup de bonté, elle entretint les dames qui avaient été admises à lui faire leur cour.

Pendant que se passaient ces réceptions, une grave conférence avait lieu entre les deux Maîtres des cérémonies, le piémontais et le français, le comte de Vernon et Desgranges. Ce dernier s’était détaché de Lyon, où le cortège français attendait toujours des ordres, pour venir à Chambéry conférer avec son collègue et résoudre avec lui certaines questions d’étiquette qui ne laissaient pas de le préoccuper. Il fut naturellement présenté à la princesse, et ce fut lui qui, le premier après Tessé, fit parvenir à Versailles une impression sur elle. « Il semble, Monseigneur, écrivait-il à Torcy [45], qu’on ne puisse vous écrire avoir eu l’honneur de voir la princesse sans vous dire ce qu’on en pense. Je la trouve bien faitte, assez grande pour son âge, la peau belle, et la gorge faitte de manière à devoir l’avoir comme Mademoiselle. Pour le visage, il est assez agréable. Elle a la physionomie spirituelle, et elle paroît toute raisonnable par son maintien et par quelques réponses que je luy ai entendu faire à gens qui venoient la complimenter. »

Mais que la princesse Adélaïde fût faite d’une façon ou d’une autre, Desgranges n’y pouvait rien, tandis qu’il avait à trancher avec le comte de Vernon une question d’étiquette fort grave. Jusqu’où l’escorte piémontaise conduirait-elle la princesse Adélaïde, et en quel endroit l’escorte française viendrait-elle la chercher ? Le comte de Vernon voulait que la princesse vînt coucher le 15 au soir au Pont de Beauvoisin [46], mais qu’elle y demeurât sur terre savoyarde, et que le lendemain l’escorte française vînt la prendre dans la maison où elle aurait couché. Il alléguait qu’en 1684 Victor-Amédée lui-même, venant au-devant de sa femme, la duchesse Anne de Savoie, que lui amenait la comtesse d’Armagnac, avait été la chercher sur terre française. Mais Desgranges répondait que le cas n’était pas le même : qu’au moment où Victor-Amédée venait à la rencontre de la duchesse de Savoie, le mariage avait déjà été célébré par procuration ; et que l’empressement d’un jeune mari à se porter au-devant de sa femme qu’il n’avait jamais vue pouvait justifier cette dérogation à l’étiquette. Vernon de son côté tenait bon. Un instant on eut la pensée de construire sur le pont qui donnait son nom au village une cabine en bois où se serait passée la cérémonie de la réception. Mais le pont était si étroit qu’il fallut y renoncer. Vernon et Desgranges, combinant leurs efforts, eurent alors à eux deux une idée de génie dont chacun se fait seul honneur dans sa relation particulière. Le carrosse du Roi destiné à la princesse serait amené au milieu du pont dont une moitié appartenait à la Savoie et l’autre à la France. Les roues de derrière seraient placées en Savoie, les roues de devant en France. Les deux escortes s’avanceraient sur le pont, mais en restant chacune sur son territoire. La princesse monterait dans le carrosse qui la conduirait en France, et la délicate question serait ainsi résolue, sans être tranchée. Ce mezzo termine les ayant mis d’accord, Desgranges, fort soulagé, s’en retourna au Pont de Beauvoisin pour y rejoindre l’escorte française et y attendre la princesse.

En arrivant, Desgranges apprit une nouvelle importante qui le soulagea fort également, car elle le tirait d’autres perplexités. Louis XIV n’avait d’abord pas voulu que, dès son arrivée en France, la princesse Adélaïde fût, au point de vue du rang et de l’étiquette, traitée en duchesse de Bourgogne, c’est-à-dire comme ayant en France le premier rang. D’un autre côté, fiancée qu’elle était au duc de Bourgogne, son contrat étant signé, il n’était pas possible de la traiter comme une princesse étrangère. Aussi avait-il été décidé que le traitement, quel qu’il fût, dont elle serait l’objet, ne constituerait qu’un ambigu (c’est l’expression même dont se servait Desgranges) qui ne tirerait point à conséquence et à précédent pour l’avenir. Mais cet ambigu même laissait en suspens plusieurs questions, une entre autres soulevée par le comte de Brionne qui, en sa qualité de prince lorrain, ne voulait laisser compromettre aucune des prérogatives auxquelles il aspirait. Aurait-il le droit de s’asseoir quand la princesse serait assise ? C’était sa prétention. Desgranges ne la voulait point admettre de peur d’encourir quelque blâme, et, toujours ingénieux, il suggérait un nouvel expédient. C’était que toutes les fois qu’ils converseraient ensemble, le comte de Brionne et la princesse Adélaïde se tinssent tous deux debout. Il ne méconnaissait pas toutefois cet inconvénient que l’obligation de rester debout raccourcirait les entrevues, et que, si Brionne avait la faculté de s’asseoir, « il pourroit converser plus longtemps avec elle sans gêner la princesse ni les autres dames. » Mais il ne voyait point d’autre manière de s’en tirer. Brionne avait accepté cet expédient et Torcy l’en félicitait. « Vous savez que le Roy n’a rien voulu décider sur le rang que Madame la Princesse doit tenir en France avant son mariage. Vous avés pris le party qui estoit le plus convenante en ne demandant point à vous asseoir devant elle. Vous ne faites aucun tort à ce qui vous est dû, et vous évités beaucoup d’embarras à Sa Majesté [47]. »

L’embarras du Roi provenait de ce que, s’il donnait à la princesse Adélaïde le rang de duchesse de Bourgogne, elle prenait immédiatement le pas dès son arrivée non seulement sur toutes les jeunes princesses qui étaient à la Cour, mais sur Madame, la seconde femme de son propre grand’père. Or Madame, Allemande de naissance et férue d’étiquette, n’entendait pas raillerie sur les questions de préséance, et le Roi en avait un peu peur. Mais ce fut Monsieur qui trancha la difficulté, et qui pressa le Roi de donner le pas à sa petite-fille sur sa propre femme. Mme de Maintenon, toujours préoccupée de ce qui pourrait maintenir la princesse sous son influence, n’avait point été de cet avis. « Monsieur presse pour qu’elle s’appelle duchesse de Bourgogne, écrivait-elle à l’archevêque de Paris [48]. Je m’y oppose parce qu’il n’y a guère de raisons de porter le nom d’un homme avant de l’avoir épousé, mais encore plus par l’espérance que toutes ces difficultés la renfermeront davantage. Il en sera ce qui plaira à Dieu. » Ce fut Monsieur qui remporta. Dans une lettre adressée « à sa chère sœur et nièce » la duchesse Anne de Savoie, Louis XIV l’informait de sa décision, et peu de temps après, il recevait d’elle une réponse où non seulement la reconnaissance mais l’attendrissement perce sous les formes de l’étiquette. Torcy en même temps informait Desgranges. « Pour lever les embarras que le rang incertain de Madame la Princesse de Savoye peut faire naître tous les jours, le Roy s’est déterminé à donner dès à présent à cette princesse le rang de duchesse de Bourgogne sans luy en donner le titre avant son mariage… La duchesse du Lude s’asseoira devant elle, et, dans les harangues, les honneurs lui seront rendus comme aux filles de France, sans cependant luy donner le titre d’Altesse Royale [49] ». Cette importante question tranchée, tout devenait facile au point de vue de l’étiquette. Il n’y avait qu’à rendre à l’enfant de onze ans qui allait mettre pour la première fois le pied sur le sol de la France, les plus grands honneurs qui pussent être rendus à une princesse, et la duchesse du Lude, qui seule conservait le droit de s’asseoir devant elle sur un tabouret, était femme à y tenir la main.

Toutes choses étant ainsi réglées à l’avance, le cortège qui conduisait la princesse de Savoie, partant le 16 octobre au matin des Échelles, où elle avait passé la nuit, arrivait au Pont de Beau-voisin sur les trois heures. Pour lui laisser prendre quelque repos, on la conduisit au couvent des Carmélites où une collation lui avait été préparée. Pendant ce temps, la compagnie à cheval armée par la ville de Chambéry, précédée d’un étendard richement brodé et de deux trompettes, et la garde suisse à pied prenaient position en face du pont. A quatre heures, la princesse repartait en chaise à porteurs, précédée des valets de pied et entourée de gardes du corps. Dans une autre chaise suivaient la princesse et Mme Desnoyers, puis le marquis de Dronero, à cheval, et un gros de gentilshommes savoyards, à cheval également. A l’entrée du pont la princesse mit pied à terre, et un page du duc de Savoie prit la queue de sa robe. Elle s’avança sur le pont, dont le carrosse du Roi destiné à la recevoir occupait le milieu. De l’autre côté de la ligne frontière se tenaient le comte de Brionne et la duchesse du Lude, Dangeau et les autres dames de la suite. Le comte de Vernon s’avançant alors dit au comte de Brionne : « Monsieur, voici M. le Marquis de Dronero » ; et à la duchesse du Lude : « Madame, voici la princesse de la Cisterna. » Desgranges s’avançant également dit au marquis de Dronero : « Monsieur, voici M. le comte de Brionne » ; et à la princesse de la Cisterna : « Madame, voici Mme la duchesse du Lude. »

Les présentations étant ainsi faites, le coin le de Brionne prit la parole. Après avoir salué la princesse, il lui exprima, en termes fort courtois et civils, la joie qu’il ressentait d’avoir été chargé par le Roi de la recevoir. Il lui présenta ensuite le marquis de Dangeau, la duchesse du Lude et les autres dames de la suite. Le page du duc de Savoie qui portait la queue de sa robe la quitta. Saint-Maurice, page de la petite écurie du Roi, la prit. A ce moment le page du duc de Savoie versa d’abondantes larmes, « ce qui fut remarqué avec toute l’attention que méritoit le cœur de ce bon gentilhomme [50] ». Le comte de Brionne prit la princesse par la main droite, et Dangeau la prit par la main gauche, non sans avoir fait mine d’offrir sa place au marquis de Dronero qui refusa. Tous deux la firent monter dans le carrosse où prirent place également la duchesse du Lude et la princesse de la Cisterna. La pauvre Mme Desnoyers, que Tessé avait eu le tort de qualifier de sous-gouvernante, ne fut point admise à y monter ; mais comme elle paraissait fort mortifiée, et comme il fut brièvement expliqué par le comte de Vernon qu’elle avait en réalité rang de gouvernante, et qu’elle était admise à l’honneur de manger avec la princesse, la marquise de Dangeau lui fit l’honnêteté de la faire monter dans le second carrosse. Brionne et Dangeau montèrent chacun dans une chaise qui les attendait de l’autre côté du pont. Brionne n’avait point fait venir le troisième carrosse parce qu’il ne voulait point y offrir une place au marquis de Dronero.

La princesse ayant franchi le pont se rendit au logis tout voisin, qui avait été préparé pour elle, au milieu des acclamations d’un peuple infini qui criait : « Vive le Roi et Madame la Princesse de Savoie ! » tandis qu’au contraire les personnes de sa suite qui étaient restées de l’autre côté du pont fondaient en larmes. Les journaux du temps estiment à vingt mille, tant gentilshommes qu’hommes du peuple, le nombre de ceux qui s’étaient rendus au Pont de Beauvoisin pour assister à l’arrivée de la princesse. Laissons un instant ici la parole au gazetier, — nous dirions aujourd’hui au correspondant — que le Mercure de France avait envoyé pour assister à l’arrivée de la princesse et dont la relation, soigneusement copiée, dut être envoyée à Victor-Amédée, car elle se retrouve au dossier des Matrimonii della Real Casa qui est relatif à la duchesse de Bourgogne. « Cette princesse étant descendue du carrosse au milieu d’une foule incroyable de peuple, fut conduite dans son appartement. Elle y entra d’un air qui ne parut point embarrassé. On lui présenta tous les officiers de la maison du Roy les uns après les autres. Elle les reçut avec une grâce infinie et leur donna des marques d’une grande bonté. Elle leur parut dans tous ses discours et dans toutes ses manières beaucoup au-dessus de son âge. Elle est très bien faite et des plus agréables. Elle a beaucoup de noblesse dans sa physionomie, le teint beau et de très belles couleurs, quoique naturelles. Elle a les yeux parfaitement beaux, les cheveux d’un très beau blond cendré. Cette princesse joint à mille agrémens des manières prévenantes et une vivacité d’esprit qui surprend. »

Le soir de ce même jour, la princesse se mit à table avec la princesse de la Cisterna et Mme Desnoyers. En même temps la duchesse du Lude et le comte de Brionne tenaient chacun une table de douze couverts où ils avaient invité les principaux seigneurs et les principales dames de l’escorte piémontaise. Dronero, qui s’était d’abord retiré un peu piqué de n’avoir point été invité à monter en carrosse, avait cependant accepté l’invitation. Le lendemain, il pouvait écrire au duc de Savoie qu’il avait trouvé la princesse causant avec les dames françaises, con tale desinvoltura que si elle les avait toujours connues, et il ajoutait qu’elle avait : di gran lungo superata la loro aspettativa [51]. Par son habile bonne grâce elle avait déjà conquis le cœur de la duchesse du Lude. « Je voudrais, lui avait-elle dit, que vous eussiez été dans un petit coin, quand maman m’a parlé de vous, pour entendre tout le bien qu’elle m’en a dit. » Ayant reçu un courrier de la Cour, elle la supplia de l’ouvrir avant elle, disant qu’« il n’était pas de la décence qu’une personne de son âge ouvrît des lettres sans les faire voir. Tout cela, ajoute le Mercure, se passa avec beaucoup de complimens et d’amitiés de part et d’autre. »

Après le dîner, le comte de Brionne distribua au nom du roi les présens qu’il avait apportés. La princesse de la Cisterna reçut un joyau de 31 628 livres ; le marquis de Dronero, une boîte de cinquante diamans du prix de 14 620 livres ; Mme Desnoyers, une table de brasselets de 11 105 livres, et le comte de Vernon une boîte de diamans de 8 719 livres. C’était du moins le prix coûtant des pierreries. « Mais, ajoutait Desgranges, en envoyant le mémoire à Torcy, vous pouvés bien croire qu’on ne leur donnera pas sur ce pied-là ; je saurai l’augmenter à ceux qui seront curieux de le savoir [52] ». Le reste de la suite de la princesse reçut des gratifications en argent. Tout le monde se trouva enchanté, soit de la magnificence des présens, soit de la libéralité du Roi, à l’exception d’un écuyer du duc de Savoie, un certain Maffeï, qui refusa l’argent, disant que sa dignité ne lui permettait pas d’en recevoir ; mais il donna à entendre qu’il aurait volontiers accepté une épée enrichie de diamans. L’incident était d’autant plus fâcheux que ce Maffeï était un des écuyers favoris du duc de Savoie, et qu’il avait été chargé par son maître, aussitôt que la princesse aurait franchi le Pont de Beauvoisin, de venir lui rendre compte de la réception. Il ne fallait pas qu’il partît mécontent. Malheureusement, il n’y avait point d’épée ainsi enrichie qui pût lui être offerte. Desgranges était en train de lui expliquer la chose lorsque survint Dangeau qui, mis au courant, offrit immédiatement, avec beaucoup de bonne grâce, celle qu’il portait au côté. Maffeï l’accepta avec empressement, et il en fut même si content qu’il la tint une heure en sa main dans le logis de la princesse, la faisant voir à tout le monde. Grâce à Dangeau cette tracasserie n’eut point de suite. Durant ce séjour au Pont de Beauvoisin et aussi pendant le reste du voyage, nous le voyons se multiplier, et par sa courtoisie, sa présence d’esprit, sa bonne grâce, prévenir les froissemens et les susceptibilités. Desgranges, auquel il rendait tant de services, et qui le savait ami particulier de Torcy, ne manquait pas d’en informer le ministre : « Pour M. de Dangeau, lui écrivait-il, on ne peut en dire trop de bien. Il a fait accueil atout le monde ; il était partout, faisait bien les honneurs, et chacun en était très content. Cet homme-là, s’il m’est permis de dire mon sentiment, a bon esprit, des manières agréables, et il est capable de remplir de grandes places [53] ». Nous allons voir encore Dangeau intervenir utilement pour trouver la solution d’un incident qui aurait pu avoir une autre gravité que celui soulevé par Maffeï.

Le comte de Brionne avait un pouvoir régulier du Roi pour recevoir la princesse Adélaïde des mains du marquis de Dronero, chargé par le duc de Savoie de la conduire. Il en devait donner reçu, comme d’une marchandise précieuse. Mais Brionne, au lieu de s’entendre avec Dronero et Vernon au sujet de cet acte de délivrance, le libella à lui seul, et il eut soin de ne pas donner au duc de Savoie, qui, naturellement, était mentionné dans l’acte, la qualification d’Altesse Royale. Il y avait depuis longtemps querelle entre les deux maisons de Savoie et de Lorraine à ce sujet, chacune se refusant à donner de l’Altesse à l’autre. Lorsque Brionne remit cet acte à Vernon, celui-ci, en bon Maître des cérémonies qu’il était, remarqua bien l’omission, mais il ne voulut pas la relever sur-le-champ : « perche questo sarebbe stato di strepito piu che di consequenza ».

Vernon eut raison, car s’il eût refusé l’acte de délivrance ainsi libellé, le strepito qui en serait résulté aurait pu retarder le départ de la princesse. En effet, lorsque, le lendemain, le marquis de Dronero prit connaissance de l’acte, il s’aperçut de l’omission dont le caractère intentionnel ne lui échappa pas. Déjà piqué de la hauteur avec laquelle Brionne l’avait traité, il entra fort en colère, et dépêcha immédiatement un courrier chargé de rattraper l’escorte française, qui était déjà en route, de rendre l’acte à Dangeau et de dire qu’il ne l’acceptait point ainsi libellé. L’envoyé de Dronero ne put rejoindre l’escorte qu’à Lyon. Dangeau tint conseil avec Desgranges. Vainement ils s’efforcèrent de faire revenir Brionne sur son refus de donner de l’Altesse Royale au duc de Savoie, faisant valoir avec assez de raison que Louis XIV l’avait traité d’Altesse Royale dans tous les actes relatifs au mariage, en particulier dans le contrat ; que Brionne ne faisait que représenter le Roi, et qu’il pouvait bien en faire autant. Mais comme il y avait contestation sur ce point de Lorrains à Savoyards, Brionne s’entêta dans son refus, d’autant plus que son cousin, le prince d’Harcourt, qui se trouvait par hasard à Lyon, l’appuya fortement. Un biais fut alors imaginé, et le comte de Brionne rédigea un nouveau reçu par lequel il certifiait, sans faire mention du duc de Savoie, que la princesse Adélaïde avait été conduite au Pont de Beauvoisin par le marquis de Dronero et qu’il avait eu l’honneur de la recevoir au nom du Roi. Le courrier emporta ce nouvel acte, dont Dronero ne se contenta pas davantage, et qu’il renvoya une seconde fois. Mais comme la princesse était déjà arrivée à Fontainebleau, il n’en fut point rédigé un troisième, et l’incident n’eut point de suite, sauf que Victor-Amédée fut très blessé [54] et que Louis XIV, de son côté, témoigna son mécontentement au comte de Brionne, lorsqu’il fut informé de cet incident où se traduisaient de nouveau la hauteur et les prétentions des princes lorrains.

Cependant la princesse de Savoie avait quitté le Pont de Beau voisin le 17 octobre au matin. Par une bonne grâce de la duchesse du Lude, la princesse de la Cisterna, bien que son service fût fini, n’en fut pas moins admise à coucher une dernière fois dans la chambre de la princesse. Au moment du départ, lorsque les personnes de sa suite qui s’en retournaient à Turin vinrent lui faire leurs derniers adieux, la duchesse du Lude la pria de passer légèrement sur cette cérémonie de crainte que cela ne lui fit de la peine. Saint-Simon affirme qu’elle se sépara de sa suite sans verser une larme. Cela n’est point exact, nous le savons par Tessé qui, précisément, avait envoyé ce jour-là un gentilhomme pour la complimenter. « Elle m’a l’ait l’honneur de me faire dire, écrivait-il au Roi, qu’elle n’avoit pas oublié que je Pavois supplié, en partant pour l’armée, de ne se point contraindre pour pleurer, qu’elle avoit bien pleuré, et qu’elle se souvenoit aussi que je l’avois supplié en même temps, qu’immédiatement après avoir pleuré il falloit rire et se souvenir de la place qu’elle alloit occuper [55]. » En effet, elle dit à la duchesse du Lude qu’ « elle ne devoit pas s’affliger quand elle alloit être la plus heureuse personne du monde. » Déjà, pour employer une expression dont Madame allait bientôt se servir en parlant d’elle, elle était politique, et la sensibilité n’enlevait rien chez elle à la présence d’esprit.

Le cortège coucha le 17 à Bourgoin, et repartit le lendemain pour Lyon où la princesse devait passer trois jours. On s’arrêta pour déjeuner à Saint-Laurent, chez l’abbé de Gouvernet. A ce déjeuner se passa un incident assez curieux. Un gentilhomme huguenot récemment converti avait amené, non sans arrière-pensée et sur le conseil d’un père jésuite, sa femme, huguenote endurcie, qui avait résisté jusque-là aux instances, aux menaces et aux instructions. Elle eut l’honneur de baiser la robe de la princesse. L’attention se porta sur elle : on sut son histoire et son opiniâtreté. Aussitôt Dangeau, qui était lui-même un protestant converti, l’entreprit sur ce chapitre, et il la prêcha tant et si bien que cette dame promit de se faire instruire sérieusement. Acte de la promesse fut moine dressé, en présence de la princesse, par le secrétaire des commandemens du comte de Brionne.

Le 18 à quatre heures, la duchesse de Bourgogne arriva à la porte de Lyon. Nous empruntons aux archives de la ville de Lyon [56] le récit des cérémonies qui signalèrent son entrée. Le Consulat avait fait mettre sous les armes la bourgeoisie de la ville, un pennonage entier au faubourg de la Guillotière, et quarante-cinq hommes de chacun des. trente-quatre autres pennonages qui formaient deux haies depuis la porte du Rhône, par laquelle la princesse devait entrer, jusques à la maison qu’elle devait occuper, en la place Bellecour. Pour former cette double haie on avait choisi les jeunes gens les mieux faits, et qui étaient les plus en état de faire de la dépense. Aussi étaient-ils tous magnifiquement vêtus. Le corps consulaire avec le procureur général et le secrétaire de la ville en robes violettes, les ex-consuls en robes noires se rendirent au-devant de la princesse qui arriva vers les quatre heures. Le Prévôt des marchands lui débita une harangue fort bien tournée. Après l’avoir assurée que tout un peuple la regardait comme le gage de sa félicité, il ajoutait : « Le ciel ne pouvoit pas vous réserver, Madame, une plus brillante destinée. Vous réunissez les deux héros de notre siècle. Ils vous unissent au prince le plus accompli qui fut jamais, et vous allez rendre à toute l’Europe armée cette paix tant souhaitée que la fureur de la guerre avait bannie depuis si longtemps. C’est dans cette pensée, Madame, que toute la France goûte par avance les fruits de l’union des deux plus beaux sangs du monde et que nous regardons comme un véritable bonheur d’être les premiers à vous pouvoir donner des marques de la joye que vous avez répandue dans tout ce royaume. »

La princesse, qui était vêtue d’un habit blanc glacé d’argent, remercia le prévôt des marchands de son carrosse par une inclination de la tête et du corps, en se soulevant un tant soit peu de son siège, et lui dit qu’elle rendrait compte au Roi de l’honneur qu’on lui faisait. Son carrosse la conduisit ensuite jusqu’au logis préparé pour elle où, une heure après son arrivée, le procureur général et le secrétaire de la ville vinrent, cette fois en robes noires, lui apporter au nom du consulat quantité de boîtes de dragées et de confitures dont elle les remercia. Le soir il y eut feu d’artifice sur la place, et illumination qui dura trois jours. Chaque fenêtre était couverte de papiers peints aux armes de France et de Savoie et éclairés derrière par un flambeau. Les deux journées suivantes furent remplies par des harangues que la princesse écouta toute droite, au milieu de sa chambre, mais trouvant toujours un mot pour répondre à chacun. Nouvelle harangue du Prévôt, puis des Présidens de l’Élection et du Présidial, puis du Trésorier de France, puis du Parlement des Dombes. On la conduisit également aux églises et aux couvens : à Saint-Jean, où elle fut complimentée par les chanoines, comtes de Lyon [57], et où, pour la première fois, la messe fut chantée en musique au lieu de l’être en plain-chant ; chez les Célestins où elle fut reçue avec beaucoup de magnificence, leur maison ayant été fondée autrefois par un duc de Savoie ; chez les dames de Saint-Pierre ; chez les Carmélites où elle donna l’habit aune religieuse ; enfin chez les Jésuites, où on lui fit admirer la bibliothèque et où les écoliers récitèrent en son honneur des vers composés par les pères. De temps à autre, elle était obligée de se faire voir pour contenter la curiosité, et la duchesse du Lude, après lui avoir fait faire en carrosse le tour des remparts et de Bellecour, au milieu d’une population enthousiaste, la fit dîner on public et en grande cérémonie, « avec le bâton et le cadenas », écrivait Desgranges à Torcy. Enfin, elle partit le 21. Toute la bourgeoisie se mit encore en armes pour l’escorter et l’acclamait en l’appelant : « Princesse de la paix. » — « Le jour de son départ, dit le Mercure de France, la joye cessa dans la ville de Lyon. »

Nous ne continuerons point à la suivre, pas à pas, dans les différentes villes où elle coucha, à Roanne, à Moulins, à Nevers, à la Charité. Dans chacune de ces villes, à la Charité en particulier, où les fêtes de la Toussaint la retinrent trois jours, elle fut reçue en cérémonie et haranguée. L’un de ces harangueurs (ce n’était ni plus ni moins que le lieutenant général de la province) étant demeuré court, elle le sortit d’embarras en le prévenant par un remerciement « avec autant de bonté et de présence d’esprit, écrivait Desgranges, qu’une personne fort âgée aurait pu le faire. » A Moulins, les bons pères jésuites, jaloux de ceux de Lyon, avaient préparé jusqu’à six madrigaux où ils la comparaient successivement au lis, à la rose et à d’autres fleurs encore. La duchesse du Lude s’opposa à la récitation pour ne pas retarder l’heure du départ, mais la princesse eut l’heureuse inspiration de demander un jour de congé pour les écoliers, ce qui lui fit tout pardonner. C’était surtout par sa bonne grâce et son esprit qu’elle plaisait, plus encore que par son agrément extérieur. Il est même évident que la première impression n’avait pas été très favorable. On aura remarqué la froideur avec laquelle, dans sa première lettre datée de Chambéry, s’exprimait Desgranges. La duchesse du Lude ne montrait pas beaucoup plus d’enthousiasme : « La princesse de Savoie, mandait-elle à Torcy, est d’une figure aimable, bien faite dans sa taille, et j’ose espérer qu’elle plaira au Roy [58]. » Dangeau ne se montrait pas moins réservé : « La princesse m’a paru fort aimable, écrivait-il de son côté [59], je ne reviens point sur ce chapitre de peur d’en dire trop. »

Le bruit s’était même répandu à Versailles qu’elle n’était pas jolie : « On nous mande, écrivait Mme de Maintenon à Mme de Berval, que la princesse de Savoie, quoique laide, ne déplaît pas [60]. » Ce ne fut que peu à peu qu’une rumeur plus favorable s’éleva en sa faveur et devança son arrivée. Les lettres de Dangeau firent beaucoup pour cela. Presque à chaque étape il écrivait soit à Torcy, soit à Mme de Maintenon. Ce qu’il faisait surtout valoir c’était sa bonne grâce, son esprit de repartie, l’à-propos avec lequel elle savait répondre à toutes ces harangues officielles, tirant toujours quelque chose de son fond. A chaque réception son enthousiasme va croissant : « Notre princesse, écrivait-il de Lyon [61], n’a point été embarrassée de tous ces honneurs qu’on lui a rendus à Lyon… Attendez-vous à voir une princesse très aimable par son aspect, par son humeur, par ses manières. Plus nous la voyons, plus la bonne opinion que nous avons d’elle augmente. » Et quelques jours plus tard : « Elle est fort enfant, mais avec beaucoup d’enfance elle fait voir bien du bon sens et de l’esprit, de la douceur et de la vivacité… Elle ne parle qu’à propos et est pleine d’égards et de considération. »

Desgranges lui rendait un témoignage non moins flatteur, mais un peu différent : « On continue à dire mille choses sur la douceur, la docilité et touttes les bonnes qualités de la princesse. Pour moy je persiste toujours à dire que ce n’est point une enfant dé onze ans ; c’est une femme raisonnable, bonne à mettre aujourd’huy en mesnage. Les petites réponses sérieuses aux complimens qu’on lui fait coullent de source et ne luy sont assurément pas suggérées [62]. » En habile homme qu’il était, Dangeau n’avait garde de manquer à entretenir également Mme de Maintenon des dispositions que faisait voir celle dont la haute éducation allait lui être confiée. Il lui rendait compte en particulier des jeux auxquels on avait recours, à la fois pour la distraire de l’ennui des réceptions officielles et pour lui donner occasion de déployer son esprit. C’était Dangeau qui y jouait le grand rôle. Les lettres de Dangeau ont malheureusement été perdues. Maison en trouve en quelque sorte la contre-partie dans les réponses de Mme de Maintenon : « Vous donnez, lui écrivait-elle [63], d’agréables idées de la princesse et nous avons une grande impatience de la voir. Vous savez, monsieur, faire toute sorte de personnages ; l’épée de diamans et le colin-maillard en sont la preuve » ; et dans une autre lettre : « Il est vrai, monsieur, qu’on est ravi d’entendre parler de la princesse, et que tout ce qui revient de votre petite cour nous donne une grande impatience de lavoir réunie à la nôtre. Si la princesse ne se dément point, nous serons heureux d’avoir à former un si bon naturel. Je suis ravie de savoir qu’elle est enfant parce qu’il me semble que tous ceux qui sont trop avancés demeurent pour l’ordinaire. Tout ce qui vient de ses occupations me paraît parfait, et si on continue ce mélange de jeux d’esprit, de jeux d’exercice et de quelques leçons un peu plus sérieuses, il n’y aura rien qui ne soit utile. Le jeu à la Madame peut l’accoutumera la conversation et à bien parler ; les proverbes à entendre finement ; le colin-maillard contribuera à sa santé, les jonchets à son adresse. Enfin tout me paraît fort bon, d’autant qu’elle fait toutes ces choses avec des personnes raisonnables qui peuvent l’instruire en la divertissant. » De tous ces jeux, le colin-maillard était celui que la princesse préférait, et Dangeau nous apprend qu’en arrivant dans la petite ville de Saint-Pierre, elle eut beaucoup de chagrin, parce que sa chambre était trop petite pour y jouer. A la Charité, la petite cour ambulante apprit une grande nouvelle. C’était que la vraie cour presque tout entière et le Roi lui-même allaient venir au-devant d’elle, non pas seulement jusqu’à Fontainebleau, ainsi que toujours cela avait été convenu, mais jusqu’à Montargis. Il y avait de la part de Louis XIV d’autant plus de condescendance à venir ainsi à la rencontre d’une aussi jeune princesse, qu’il venait d’être fort souffrant d’un anthrax dont il avait fallu l’opérer, et que, d’autre part, la ville de Montargis ne possédait aucune installation royale ou princière, le vieux château où Renée de Ferrare avait fait faire par Androuet du Cerceau de si importans travaux ayant été depuis complètement abandonné. Monsieur, dont l’orgueil était singulièrement flatté du rang auquel montait sa petite-fille, s’y installa cependant avec son fils, le duc de Chartres. Il avait même compté pousser plus loin, pour être le premier à l’embrasser. Mais ayant appris, que le Roi et Monseigneur le suivaient de près, il crut devoir rester à Montargis, « pour tenir compagnie à Sa Majesté », disent prudemment les Mémoires du marquis de Sourches, en réalité sans doute crainte de le mécontenter. Le Roi partit en effet du château de Fontainebleau, le 4 novembre dans l’après-midi, précédé immédiatement par Monseigneur. Quant à celui qui avait, ce semble, le plus de titres à voir le premier la princesse, c’est-à-dire le duc de Bourgogne, il reçut l’ordre d’attendre provisoirement à Fontainebleau, avec autorisation cependant d’avancer le lendemain jusqu’à Nemours.

Monseigneur logea chez M. de Boiscourgeon, avocat du Roi, et le Roi chez M. Lelorge, lieutenant général au Présidial, dont la maison était « fort jolie et fort bien ajustée » pour un homme de son rang, mais dont les appartemens étaient beaucoup trop petits pour le Roi et toute sa suite. La princesse arriva à Montargis sur les six heures du soir. Au moment où le carrosse qui l’amenait entra dans la rue, le Roi, qui était au balcon, descendit. Dès que la portière du carrosse fut ouverte, il s’avança, et après avoir dit à Dangeau : « Pour aujourd’hui vous voulez bien que je fasse votre charge », sans laisser à la princesse le temps de descendre, il la prit dans ses bras comme elle était encore sur le marchepied et l’embrassa en lui disant : « Madame, je vous attends avec beaucoup d’impatience. » La princesse lui répondit que ce jour était le plus heureux de sa vie, et lui baisa la main. Monsieur, voyant que le Roi ne la tenait plus dans ses bras, s’avança alors pour l’embrasser, et il se jeta à son cou, oubliant que, d’après l’étiquette, Monseigneur devait passer avant lui. Mais le Roi l’en fit souvenir, et Monseigneur s’étant avancé à son tour embrassa deux fois sa future belle-fille. Le Roi lui donna alors la main pour l’aider à monter l’escalier, et elle en profita pour la lui baiser encore plusieurs fois.

L’escalier était encombré de monde. Un huissier précédait, portant un flambeau, et le Roi la faisait monter lentement afin de la bien montrer. Arrivée dans la chambre qui lui était destinée, il lui présenta l’un après l’autre tous les seigneurs qu’elle salua selon leur qualité. Les princes ainsi que les ducs et pairs la baisèrent, comme leur rang leur en donnait le droit. Le Roi ne pouvait se lasser d’admirer sa bonne grâce et son esprit. Enfin il la quitta pour la laisser un peu reposer, et il profita de cet intervalle pour écrire ses premières impressions à Mme de Maintenon, dans une lettre bien connue, qui se trouve partout, et qui est trop longue pour que nous la citions tout entière. Nous y relèverons seulement quelques traits : « Elle a, disait-il, la meilleure grâce et la plus belle taille que j’aie jamais vues, habillée à peindre et coiffée de même, des yeux vifs et très beaux, des paupières noires et admirables, le teint fort uni, blanc et rouge comme on peut le désirer, les plus beaux cheveux noirs que l’on puisse voir et en très grande quantité. Elle est maigre, comme il convient à son âge, la bouche fort vermeille, les lèvres grosses, les dents blanches, longues et mal rangées. Elle parle peu, au moins à ce que j’ai vu, n’est point embarrassée qu’on la regarde, comme une personne qui a vu du monde. Elle fait mal la révérence, et d’un air un peu italien. Elle a quelque chose d’une Italienne dans le visage ; mais elle plaît, je l’ai vu dans les yeux de tout le monde. Pour moi, j’en suis tout à fait content. »

Après avoir laissé reposer un instant la princesse, Louis XIV retourna auprès d’elle. Il eut à ce moment une pensée pour la duchesse Anne : « Je voudrais, dit-il, que sa pauvre mère pût être ici quelques momens, pour être témoin de la joie que nous avons. » Il voulut mettre la princesse à l’aise avec lui, et, comme elle l’appelait : Sire, il lui dit que ce n’était point ainsi qu’il le fallait appeler, mais : Monsieur. Il la fit asseoir dans un fauteuil, prit lui-même un petit siège et lui dit : « Madame, voilà comme il faut que nous en usions ensemble et que nous soyons en toute liberté. » Il s’amusa à la voir jouer aux jonchets, avec les dames, et admira son adresse. Sur ces entrefaites on vint annoncer que la viande était portée (c’était l’expression du temps). Dangeau entrant alors en charge lui donna la main pour la conduire à table. Elle y prit place entre le Roi et Monseigneur. Elle mangea de très bonne grâce, après avoir demandée l’un et à l’autre s’ils ne voulaient point toucher à un plat qui était devant elle. On remarqua fort aussi qu’elle ne recevait rien d’un officier de service sans lui dire merci. Le Roi lui ayant demandé comment elle trouvait Monseigneur, elle répondit qu’il ne lui avait point semblé si gros qu’elle s’y attendait.

Après souper le Roi l’accompagna dans la chambre où elle devait coucher, et prit plaisir à la voir décoiffer et déshabiller. En la quittant il déclara qu’il l’avait bien examinée depuis son arrivée et qu’il ne lui avait rien vu faire ni rien entendu dire dont il ne fût content au dernier point. Aussi reprit-il la plume pour terminer sa lettre à Mme de Maintenon : « Nous avons soupe, lui mandait-il ; elle n’a manqué à rien, et est d’une politesse surprenante à toutes choses ; mais à moi et à mon fils elle n’a manqué à rien et s’est conduite comme vous pourriez faire. J’espère que vous la serez aussy (contente). Elle a été bien regardée et observée, et tout le monde paraît bien satisfait de bonne foi. L’air est noble et les manières polies et agréables. J’ai plaisir à vous en dire du bien, car je trouve que sans préoccupation et sans flatterie je le puis faire et que tout m’y oblige… J’oubliais à vous dire que je l’ai vue jouer aux jonchets avec une grâce charmante. Quand il faudra un jour qu’elle représente, elle sera d’un air et d’une grâce à charmer, avec une grande dignité et un grand sérieux. »

Le lendemain, comme on voulait partir de bonne heure, la princesse fut obligée de se lever à six heures. Le Roi assista à sa toilette et loua ses cheveux qu’il trouva fort beaux. Il y avait aux alentours de la maison qu’elle occupait plus de vingt mille personnes qui étaient venues pour la voir au moment où elle irait à la messe. Elle y fut à neuf heures, dans un couvent de Barnabites qui avait été autrefois fondé par Monsieur. Le supérieur lui présenta l’eau bénite à l’entrée, et la harangua naturellement à la sortie. Pendant la messe on remarqua la ferveur avec laquelle elle priait. Après la messe et le dîner qui eut lieu à onze heures, le long cortège qui accompagnait la princesse depuis le Pont de Beauvoisin s’ébranla de nouveau. Dans le premier carrosse montèrent le Roi qui se mit dans le fond à droite, la princesse qui se plaça à côté de lui, Monseigneur, Monsieur et la duchesse du Lude. Une place avait été réservée du côté de la portière pour le duc de Bourgogne qu’on devait rencontrer en route. En effet il attendait dans son carrosse, avec le duc de Beauvilliers, à une demi-lieue au-delà de Nemours. Lorsqu’il aperçut le carrosse du Roi il mit pied à terre, et, laissant là son gouverneur, il courut seul cinquante pas en avant. Le carrosse du Roi s’arrêta, la portière en fut ouverte et le duc de Bourgogne y monta. Il y eut un moment d’embarras auquel le Roi mit fin en prenant la parole. Le duc de Bourgogne se contenta de baiser deux fois la main de la princesse, qui de son côté rougit fortement. Le cortège reprit sa marche, avançant péniblement dans les sables de la forêt, et n’arriva pas avant cinq heures à Fontainebleau. Le carrosse du Roi entra dans la cour du Cheval-Blanc. Il y avait du monde partout, sur la double rampe en pierre qui monte de la cour aux appartemens, aux fenêtres des galeries, et jusque sur les toits. Le Roi gravit l’escalier ayant à côté de lui la princesse « qui semblait sortir de sa poche », dit Saint-Simon (car elle était petite), et la fit entrer d’abord dans la tribune de la chapelle, pour rendre grâces à Dieu. Ensuite il la conduisit à l’appartement de la Reine mère qui lui avait été destiné. Mais il y avait pour la voir une telle presse que, dans cette cour si ordonnée, un instant l’étiquette fut oubliée et les rangs confondus. « Imaginez-vous, écrivait le lendemain Madame à sa tante Sophie de Hanovre, qu’il y avait une telle foule, une telle presse que la pauvre Mme de Nemours, et la maréchale de La Mothe, poussées et bousculées, arrivèrent sur nous ù reculons, la longueur de toute la chambre, et tombèrent enfin sur Mme de Maintenon. Si je n’eusse retenu celle-ci par le bras, elles seraient tombées les unes sur les autres, comme un château de cartes. C’était on ne peut plus comique. »

L’ordre finit cependant par se rétablir et les présentations indispensables eurent lieu. Le Roi nomma lui-même à la princesse les premiers d’entre les princes et les princesses du sang ; puis, fatigué, il se retira, laissant à Monsieur le soin de présenter les autres personnes qui avaient droit à l’être. La pauvre petite princesse eut encore à rester debout pendant deux heures. Monsieur se tenait à côté d’elle, lui nommait chacun avec son rang, et lui indiquait ce qu’elle avait à faire. Chacun s’approchait, sans beaucoup d’ordre, pour baiser le bas de sa robe ; mais quand c’était un duc, un prince ayant ce rang, un maréchal de France, ou leurs femmes, Monsieur la poussait en lui disant : « baisez », et elle baisait. A la fin, sa fatigue étant extrême, on eut pitié d’elle, et on fit savoir que les présentations étaient finies et que la princesse allait se coucher. Quelques femmes, plus obstinées que les autres, trouvèrent néanmoins le moyen de rester et se firent présenter par La duchesse du Lu de pendant sa toilette de nuit. Comme elle était encore trop enfant pour qu’on la laissât coucher seule, la duchesse du Lude fit dresser un lit dans son alcôve, et ce fut sous son œil vigilant que la fille des ducs de Savoie goûta sa première nuit de repos dans le vieux palais de nos rois.

Avant de raconter son éducation et son mariage, il nous faudra cependant quelque peu parler du jeune prince auquel elle était destinée, et qui, tenu à l’écart jusqu’au dernier moment, s’était enhardi en carrosse jusqu’à lui baiser deux fois la main.


HAUSSONVILLE.

  1. Voir la Revue du 15 avril et du 1er juin.
  2. Mercure de France, septembre 1696, p. 253.
  3. Mercure de France, octobre 1696.
  4. Abrégé des services du maréchal de Vauban, publié M. le colonel Augoyat, page 23.
  5. Mémoires du marquis de Sourches, t. V, p. 185.
  6. Papiers Tessé. Barbezieux à Tessé, 7 septembre 1696.
  7. État de la France, 1736, p. 333.
  8. Saint-Simon, Additions au journal de Dangeau, t. IX, p. 33.
  9. Papiers Tessé. Barbezieux à Tessé, juillet 1696.
  10. Correspondance générale de Mme de Maintenon, t. IV, lettre CDXXI, p. 105.
  11. T. III, p. 165. Edition Boislisle.
  12. Cabinet historique, t. XI, p. 308.
  13. Histoire de la maison de Mailly, par l’abbé Ambroise Ledru, p. 457.
  14. Aff. étrang. Corresp. Turin, vol. 96. Tessé au Roi, 25 août 1696.
  15. Papiers Tessé. Barbezieux à Tessé, 6 septembre 1696.
  16. Ibid. Barbezieux à Tessé, 7 septembre 1696.
  17. Corresp. générale, t. IV. Lettre CDXXVII, page 114, 4 septembre.
  18. Mémoires du marquis de Sourches, t. V, p. 183.
  19. Papiers Tessé. Le Roi à Tessé, 26 juillet 1696.
  20. Dépôt de la Guerre. Italie, T. 1375. Tessé à Barbezieux, 4 septembre 1696.
  21. Papiers Tessé. Le Roi à Tessé, 20 août 1696.
  22. Aff. étrang. Corresp. Turin, vol. 97. Tessé au Roi, 27 septembre 1696.
  23. Ibid. Tessé au Roi, 11 août 1696.
  24. Papiers Tessé. Louis XIV à Tessé, 16 septembre 1696.
  25. Pendant toute la durée de la guerre, Victor-Amédée avait conservé à Paris un agent secret du nom de Planquet. Mais les lettres de cet agent qui sont aux Archives de Turin ne roulent que sur des questions d’intérêt. Victor-Amédée était possesseur de certains biens en France que Planquet administrait.
  26. Papiers Tessé. Le Roi à Tessé, 9 septembre 1696.
  27. Papiers Tessé. Torcy à Tessé, 9 septembre 1696.
  28. Papiers Tessé. Le Roi à Tessé, 25 septembre 1696.
  29. Aff. étrang. Corresp. Turin, vol. 95. Torcy à la duchesse du Lude, 2 octobre 1696.
  30. Papiers Tessé. Le Roi à Tessé, 26 juillet 1696.
  31. Aff. étrang. Corresp. Turin, vol. 97. Tessé au Roi, 9 août 1696.
  32. Ibid. Tessé au Roi, 11 août.
  33. Aff. étrang. Corresp. Turin, vol. 95. Mémoire du Roy pour servir d’instruction à M. le comte de Brionne, choisy par Sa Majesté pour aller recevoir, sur la frontière, Mme la princesse de Savoye.
  34. Partie de ces lettres a déjà été publiée par M. de Boislisle au tome III de son édition des Mémoires de Saint-Simon, appendice XXIII, p. 497.
  35. Il existe aussi à la Bibliothèque nationale une Relation de ce qui s’est passé à l’arrivée de Mme la princesse de Savoye en France au mois d’octobre 1696. Cette relation fut imprimée à Lyon chez Barthélémy Martin. Elle est sans nom d’auteur ; mais il se pourrait bien que ce fût celle à propos de laquelle les Annales de la Cour et de Paris disent (t. I, p. 8) : « L’abbé de Choisi, voyant que c’étoit être à la mode que de s’occuper de cette princesse, crut faire merveilleusement sa cour que de composer une relation de ce qui lui étoit arrivé depuis son départ de Turin. Son livre fut condamné tout d’une voix à être livré aux beurriers et aux épiciers. » Nous emprunterons également à cette relation un ou deux détails assez piquans de l’authenticité desquels nous serions cependant assez embarrassés pour répondre.
  36. Aff. étrang. Corresp. Turin, vol. 97. Tessé au Roi, 4 septembre 1696.
  37. Aff. étrang. Corresp. Turin, vol. 91. Tessé au Roi, 6 septembre 1696.
  38. Aff. étrang. Corresp. Turin, vol. 95, Mémoire des officiers commandés pour servir Mme la princesse de Savoye, promise en mariage à M. le duc de Bourgogne, lesquels ont été payés de deux mois de leurs gages sur le pied de ce qu’ils ont par quartier quand ils sont chez le Roi. Cette liste très complète donne en effet les gages de tous les officiers, y compris les plus modestes : postillons, valets de pied, galopins, etc. Elle peut fournir les élémens d’un rapprochement curieux entre les gages d’autrefois et ceux d’aujourd’hui, et nous nous permettons d’en signaler l’existence aux amateurs de ces comparaisons économiques.
  39. Aff. étrang. Corresp. Turin, vol. 95. Dangeau à Torcy, 13 octobre 1696.
  40. Archives d’État de Turin. Matrimonii della Real Casa. Relazione del Matrimonio della principessa Adélaïde di Savoia, duchessa di Borgogna. Cette relation est extraite d’une publication beaucoup plus complète, intitulée : Ceremoniale, où sont relatées toutes les cérémonies qui se passaient à la cour et qui est en original à la Bibliothèque du Roi.
  41. Le Espendi figurate sulle rive del Po per le nozze di madama Adélaïde. Turin, Bibliothèque du Roi.
  42. Mémoires de l’Académie des Sciences, Belles-Lettres et Arts de Savoie, t. III. La duchesse de Bourgogne à la comtesse de Gresy. La comtesse de Gresy, née de Sales, avait été fille d’honneur de la duchesse Anne.
  43. Tous ces détails du voyage de la princesse jusqu’au Pont de Beauvoisin sont tirés de la relation du comte de Vernon.
  44. Bibliothèque de Chambéry. Archives départementales de la Savoie, 45e livre des délibérations de la ville.
  45. Aff. étrang. Corresp. Turin vol. 95. Desgranges à Torcy, 14 octobre 1696.
  46. Le Pont-de-Beauvoisin était un petit village situé sur le Guiers, qui marquait alors la limite entre la France et la Savoie. Un pont étroit, en dos d’âne, franchissait la petite rivière, et la limite entre la France et la Savoie était exactement au milieu du pont.
  47. Aff. étrang. Corresp. Turin, vol. 93. Torcy à Brionne.
  48. Correspondance générale, t. IV. Lettre CDXXXVIII, page 127.
  49. Aff. étrang. Corresp. Turin, vol. 95. Torcy à Desgranges, 10 octobre 1696.
  50. Relation imprimée à Lyon.
  51. Archives Turin. Matrimonii della Real Casa. Lettera del Marchese Dronero a S. A. R., 17 octobre 1696.
  52. Aff. étrang. Corresp. Turin, vol. 95. Mémoire des présens gui furent faits aux officiers de M. le duc de Savoye qui amenèrent Mme la duchesse de Bourgogne au Pont de Beauvoisin.
  53. Aff. étrang. Corresp. Turin, vol. 95. Desgranges à Torcy, 17 octobre 1696.
  54. Aucun acte de délivrance de la princesse Adélaïde ne se trouve en effet aux Archives de Turin.
  55. Aff. étrang. Corresp. Turin, vol. 97. Tessé au Roi, 16 oct. 1696.
  56. Extrait des registres du Consulat de Lyon, vol. 252.
  57. Pour être chanoine comte de Lyon, il fallait faire preuve de seize quartiers de noblesse.
  58. Aff. étrang. Corresp. Turin, vol. 95. La duchesse du Lude à Torcy, 16 octobre 1696.
  59. Ibid. Dangeau à Torcy, 17 octobre.
  60. Lettres édifiantes, t. I, page 464.
  61. Aff. étrang. Corresp. Turin, vol. 95. Dangeau à Torcy, 20 octobre 1696.
  62. Ibid. Desgranges à Torcy.
  63. Correspondance générale, t. IV, Lettres CDXXXVI et CDXXXVII, pages 125 et 126.