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La duchesse de Bourgogne et l’Alliance savoyarde sous Louis XIV/04

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La duchesse de Bourgogne et l’Alliance savoyarde sous Louis XIV
Revue des Deux Mondes4e période, tome 158 (p. 297-336).
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LA DUCHESSE DE BOURGOGNE
ET
L'ALLIANCE SAVOYARDE SOUS LOUIS XIV

IV. [1]
LA PÉRIODE D’ENTENTE ET LA SUCCESSION D’ESPAGNE

Pour envisager sous son double aspect le sujet que nous avons choisi, il nous faut maintenant remonter de plusieurs années en arrière, jusqu’au lendemain de ce traité de Turin, signé le 29 juin 1696 [2], par lequel Louis XIV croyait s’être assuré à jamais l’alliance de la Savoie en lui restituant Pignerol, et en concluant le mariage du duc de Bourgogne avec la princesse Adélaïde. Sept ans ne s’étaient pas écoulés qu’il retrouvait de nouveau Victor-Amédée au nombre de ses ennemis, dans les rangs de la coalition européenne que la guerre de la Succession d’Espagne avait réunie contre lui. Quelle suite d’événemens déterminèrent ce nouveau renversement d’alliance, et quelles considérations entraînèrent Victor-Amédée à un parti si contraire non-seulement à ses engagemens politiques, mais encore à ses intérêts de famille, puisqu’il allait rencontrer comme adversaires dans cette nouvelle guerre deux princes qu’il avait agréés pour gendres, le duc de Bourgogne et Philippe V ? Cette question n’a guère préoccupé, comme il était naturel, les auteurs des érudites recherches dont les travaux récens ont porté la lumière dans les obscurs préliminaires de la Succession d’Espagne. Ils ont estimé avec raison que les négociations de la France avec la petite Savoie n’avaient point l’intérêt de celles poursuivies, pendant de si longues années, avec l’Angleterre, la Hollande et l’Empire [3]. Il y a donc là un point qui demeure à éclaircir, et, sans en exagérer l’importance, nous croyons cependant qu’au point de vue de l’impartiale recherche de la vérité, il y a quelque intérêt à découvrir quels furent les mobiles de l’étrange conduite de Victor-Amédée. Les documens consultés par nous aux archives de Turin, qui de nouveau ont été librement ouvertes à notre curiosité, nous aideront à y parvenir.

I

Le lecteur se souvient peut-être que, après de laborieuses négociations, le traité de Turin avait été signé au nom de Louis XIV par le comte de Tessé, qui cumulait en secret les fonctions de général commandant les armées du Roi et de plénipotentiaire. Nommé en récompense écuyer de la future duchesse de Bourgogne, il avait témoigné le désir d’accompagner sa nouvelle maîtresse dans ce voyage de Turin à Fontainebleau que nous avons raconté [4]. Mais il lui avait été répondu « que Sa Majesté le jugeoit plus utile auprès de M. le duc de Savoye qu’il ne l’auroit été à conduire la princesse Adélaïde, » et comme, suivant sa propre expression, il ne savait pas avoir d’autre volonté que celle du maître, il continua de se consacrer sans relâche à ses fonctions diplomatiques qui ne laissaient pas d’être singulièrement délicates. Il s’en fallait en effet que le traité récemment signé eût rétabli la confiance entre Louis XIV et son nouvel allié. Victor-Amédée avait beau protester qu’il était dorénavant tout Français et donner de sa fidélité le gage le plus éclatant en conduisant les troupes de France et de Savoie réunies au siège de Valenza ; il avait beau même y exposer sa vie avec une témérité si grande que le Roi, par l’intermédiaire de l’envoyé extraordinaire de Savoie, le comte de Govon, le priait « de prendre plus de précautions pour sauvegarder sa personne dont la conservation est si utile et si chère [5], » une incurable méfiance n’en subsistait pas moins chez Louis XIV, qui connaissait l’homme à fond pour avoir eu affaire à lui depuis quinze ans. S’assurer du véritable état d’esprit de Victor-Amédée demeurait donc la principale lâche de Tessé. Aussi, en négociateur délié, n’avait-il garde de négliger aucun moyen d’information.

Sur le conseil de Saint-Thomas, le principal ministre de Victor-Amédée, il s’était empressé d’entrer en relations avec la comtesse de Verrue, cette aimable, trop aimable Française, propre sœur du duc de Chevreuse, l’austère ami de Fénelon, qui, mariée et mal mariée à Turin, avait fini, après quelque temps de vertueuse résistance, par occuper à la cour de Savoie la double place si longtemps tenue par Mme de Montespan à la cour de France, à la fois maîtresse du duc et dame d’atour de la duchesse de Savoie. Il y avait huit ans que cette situation durait, et la comtesse de Verrue commençait à s’en lasser. Les caprices, la jalousie, les brutalités du duc de Savoie, auxquelles elle ne savait comment échapper, avaient tourné peu à peu sa pensée et ses désirs vers son pays d’origine où elle devait, quelques années après, chercher un refuge. Elle accepta donc avec beaucoup d’empressement les ouvertures de Tessé, et engagea une mystérieuse correspondance avec lui, mettant à profit pour lui adresser de rapides billets les momens de sa toilette où elle devait se croire assurée de ne point être dérangée : « Devinez d’où je vous écris, lui mandait-elle un jour : de ma chaise percée. » Tessé envoyait au roi copie de ces lettres en lui recommandant avec instance de les brûler. Mais que ce soit en amour ou en politique, il est rare qu’on brûle des lettres de femmes. Aussi copie de celles que Mme de Verrue adressait à Tessé se trouve-t-elle en double aussi bien aux Affaires étrangères que dans les papiers de Tessé. Par les renseignemens que ces lettres contiennent, on comprend qu’elles devaient intéresser le Roi [6]. Ce qui paraît surtout préoccuper la comtesse de Verrue, c’est de mériter, malgré sa situation irrégulière, l’estime de Louis XIV : « Je suis pénétrée de plaisir et d’une reconnaissance infinie, écrivait-elle à Tessé, de ce que vous m’assurez que le Roy ne me regarde pas comme une malheureuse qui devroit entrer aux Filles Repenties et mérite d’estre plainte, et mon frère de Chevreuse, avec Saint-Sulpice tout entier, n’eust pu m’éviter ce que l’abandon de mon mary qui ne songeoit qu’à me perdre, ma belle-mère pis, et les conjonctions m’ont attiré. » « Je suis folle d’aimer le Roy, dit-elle dans la même lettre, et d’ailleurs, je suis bonne Françoise [7]. »

Sans doute pour reconquérir l’estime de Louis XIV, qui n’avait cependant pas le droit de se montrer bien sévère, elle informe Tessé du pied sur lequel elle entend désormais vivre avec Victor-Amédée. « Nous avons pensé nous brouiller, le duc et moy, et vous pûtes voir au bal de mardy comme nous boudions. Il vouloit de moi certaines bassesses qui ne m’accommodent plus et qui sont désormais retranchées. Je l’envoyai, par accomodement, passer ailleurs ses furies, et nous avons accomodé tout cela de la manière du monde la plus plaisante. C’est un conte que je vous ferai. » Elle informe ensuite Tessé des sentimens que Victor-Amédée nourrit vis-à-vis de lui. En réalité Tessé est suspect au prince. Le duc en veut aux seigneurs de la Cour et aux dames qui ont été souper chez lui. Il est jaloux des aumônes qui sont distribuées et des pauvres qui sont secourus chaque jour à la porte du logis de Tessé. C’est se faire mal voir que de causer avec lui. Néanmoins Victor-Amédée convient qu’il l’aime autant qu’il peut aimer un Français, mais il ne souffrira pas qu’aucun autre soit admis à la Cour sur un pied aussi familier. Il faut donc que l’ambassadeur qui succédera à Tessé « compte sur peu de commerce. »

Ces renseignemens qui, donnés par la favorite en titre au représentant d’une puissance étrangère, ressemblent bien un peu à la trahison, n’étaient faits pour rassurer ni Louis XIV, ni Tessé, sur les sentimens de Victor-Amédée. Aussi Tessé ne s’en employait-il qu’avec plus de vigilance à suivre de près les questions qui restaient à régler pour assurer l’exécution non seulement du traité signé à Turin entre Victor-Amédée et Louis XIV, mais encore de celui conclu, le 7 octobre suivant, à Vigevano, avec l’empereur d’Autriche et le roi d’Espagne, traité par lequel ces deux souverains avaient reconnu la neutralité de l’Italie et s’étaient engagés à retirer leur troupes. Mais Mansfeld, le représentant de l’empereur Léopold, était demeuré à Turin, au désespoir de ce traité. Aussi soulevait-il à chaque instant ce que Tessé, dans ses dépêches, appelle des « chipotteries, » et il fallait prendre des mesures pour assurer le départ successif des Impériaux, des Brandebourgs, les Prussiens d’alors, et des Religionnaires, c’est-à-dire des huguenots français qui servaient dans l’armée impériale. Il fallait aussi assurer le payement du subside mensuel que Victor-Amédée avait immédiatement réclamé, et que Louis XIV, avec sa largeur habituelle, avait promis. Le change était élevé ; les banquiers de Turin réclamaient des commissions importantes, et, d’un autre côté, Victor-Amédée voulait toucher l’intégralité du subside : « J’avois prévu honnêtement à cet embarras, écrivait Tessé au Roi, par un bon à-compte, et Votre Majesté doit croire que pour une pièce d’argent, un peu plus ou un peu moins, si elle eust été nécessaire, je n’eusse pas barguigné un instant à l’avancer. »

Le Roi acceptait de prendre les frais du change à son compte, ce qui ne laissait pas d’être assez onéreux. Aussi Tessé, toujours préoccupé de ce qui pouvait être utile au service du Roi, croyait-il devoir transmettre à Pontchartrain certaine proposition qu’un Juif était venu lui faire sous le sceau du secret, « car il auroit mal passé son temps si ce manège s’étoit découvert [8]. » C’était d’acheter, pour le compte du Roi, tous les louis d’or qui étaient disponibles en Piémont, et de les transporter en France où un édit récent venait de leur donner une valeur supérieure, de sorte que le Roi aurait gagné une certaine somme sur chaque louis. Après s’être gratté cent fois la tête pour comprendre l’opération, et après avoir causé huit heures avec celui qu’il appelle « mon Juif, » Tessé transmettait la proposition, tout en convenant qu’il entendait ces matières comme hébreu, et qu’il en parlait comme ferait un aveugle des couleurs. Pontchartrain ne paraît pas avoir donné suite à la proposition, pas plus qu’à une seconde que faisait très sérieusement Tessé, et à laquelle il consacrait plusieurs lettres : c’était de s’aboucher avec trois Italiens qui passaient pour avoir le secret de la pierre philosophale, et qui travaillaient mystérieusement aux environs de Turin. Mais Pontchartrain ne croyait pas à la pierre philosophale. Aussi Tessé, découragé, prenait-il son parti de consacrer exclusivement son activité aux affaires diplomatiques que, décidément, il entendait mieux, et qui avaient de quoi l’occuper.

En effet une question tenait alors l’Europe en suspens et devait bientôt la bouleverser : c’était la Succession d’Espagne. Depuis tantôt trente-cinq ans, c’est-à-dire depuis le lendemain du jour où Charles II était monté sur le trône, l’opulent héritage de ce prince infortuné était l’objet de convoitises sans cesse en éveil, car personne ne croyait à la durée de sa vie. Son père Philippe IV, tout le premier, prévoyant la mort prochaine de celui qu’il laissait comme héritier avait par avance, et en quelque sorte pardessus sa tête, disposé de l’immense succession qu’il lui laissait dans un testament dont les stipulations arbitraires devaient plus tard servir de titre à plus d’une compétition. A cinq ans, lorsqu’il monta sur le trône, Charles II ne pouvait encore se passer du lait d’une nourrice. A la première réception des ambassadeurs qui suivit son avènement, il fallut que sa gouvernante passât un ruban sous ses bras pour l’aider à se tenir sur ses jambes débiles, et il ne put prononcer d’autre parole que les deux mots sacramentels de l’étiquette espagnole : Cubrios vos, Couvrez-vous. Personne n’aurait pu prévoir alors que ce petit roi chétif, presque avorton, régnerait trente-cinq ans, qu’il se marierait deux fois, et qu’il survivrait à plusieurs de ceux qui se partageaient déjà en pensée son héritage. Mais il n’en traînait pas moins, depuis longues années, une existence mélancolique et infirme, toujours dans les maladies et dans les remèdes, demandant la prolongation de son existence, tantôt aux ressources de la médecine, tantôt à celles de la sorcellerie, et passant des purgations aux exorcismes. Tel est le souverain que, sur la foi d’un vers de Ruy Blas, un grand nombre de Français se représentent comme un mari tyrannique, sauvage, brutal, grand chasseur et tueur de loups, tandis que sa femme Marie de Neubourg eût été une poétique et romanesque victime. Or, la victime c’était lui, le tyran, c’était elle. Altière, vindicative, avide, Marie de Neubourg, qui était Allemande de naissance et passionnée contre la France, employait tous les moyens d’influence sur son malheureux mari, pour le déterminer à choisir, parmi les nombreux prétendans à la couronne d’Espagne, un héritier qui appartînt à sa patrie d’origine. Comment l’Europe entière n’aurait-elle pas été attentive à l’ouverture imminente de cette succession lorsque la femme et les conseillers mêmes du malheureux prince, dont tout le monde attendait la mort, le harcelaient de leurs instances pour obtenir qu’il mît fin à ses indécisions, et disposât de l’Espagne par un testament en bonne et due forme ? Tessé envoyait en effet à Louis XIV copie d’une dépêche du ministre de Savoie à Madrid, où celui-ci rendait compte que « Sa Majesté catholique ayant eu trois accès de fièvre consécutifs, le Conseil d’Etat s’est assemblé dans la chambre du secrétaire de la Despesche universelle [9], et que les seigneurs qui composent ce conseil prièrent ledit secrétaire de représenter à Sa Majesté qu’elle eût la bonté de penser à un successeur en cas de malheur. Ledit secrétaire s’étant excusé de passer cet office sans avoir leurs instances par escrit, ils dressèrent un mémorial, et ensuite, estant monté à l’appartement de Sa Majesté, ils lui firent les mêmes représentations. » Le pauvre Roi, auquel ses propres sujets mettaient ainsi le couteau sur la gorge, « témoigna agréer leur zelle et qu’il y ferait réflection… » Peu de jours après, « le Conseil, voyant que le Roi passoit sous silence cette matière, lui présenta un nouveau mémoire, à l’occasion du retour de sa fièvre… Mais Sa Majesté demeura dans son irrésolution sur ce point [10]. »

L’ambitieux et entreprenant Victor-Amédée n’était pas homme à se désintéresser d’une question qui préoccupait si vivement l’Europe, alors surtout qu’il pouvait invoquer pour y intervenir à la fois son droit et son intérêt. En effet, il était parent de Charles II au degré successible par son arrière-grand’mère, l’infante, fille de Philippe II, qui avait épousé le duc de Savoie, Charles-Emmanuel Ier. Aussi Philippe IV, dans ce testament dont nous parlions tout à l’heure, avait-il désigné sa tante Catherine, duchesse de Savoie, pour succéder, le cas échéant, à Charles II, à défaut de sa troisième fille, Marguerite-Thérèse, femme de l’empereur Léopold ou de sa sœur l’impératrice Marie, femme de l’empereur Ferdinand, mais de préférence à sa seconde fille la Reine de France qu’il voulait absolument exclure ainsi que ses enfans de la succession d’Espagne [11]. Bien que le testament fut un peu ancien puisqu’il datait de 1665 [12], et bien que le droit de Philippe IV à disposer ainsi par avance de la succession de son fils fût des plus contestables, Victor-Amédée n’avait garde d’oublier une disposition qui lui était aussi favorable, et nous le verrons souvent, après la mort de Charles II, invoquer le testament bien oublié de Philippe IV. Mais un intérêt plus direct et plus pressant que cette arbitraire désignation ne lui permettait pas de demeurer indifférent à l’attribution ou au partage de la monarchie d’Espagne. Parmi les possessions qui devaient changer de maître à la mort de Charles II se trouvait le Milanais. Lors même que Victor-Amédée se serait résigné à voir passer dans de nouvelles mains cette riche province, éternel objet de l’ambition de sa maison, il lui importait singulièrement de savoir auquel des deux puissans voisins qui enserraient son petit Etat, le roi de France ou l’empereur d’Autriche, elle tomberait en partage. Ce n’était pas tout. Les conventions mêmes, qui étaient intervenues à Turin entre Louis XIV et lui, avaient apporté à ses convoitises un nouvel aliment. Le traité par lequel la paix avait été conclue entre la France et la Savoie avait été, sur les instances mêmes de la France, doublé d’un second traité secret dit traité d’action [13], par lequel Victor-Amédée s’engageait à joindre ses troupes à celles du Roi en vue de chasser d’Italie les Impériaux, et pour le déterminer à cette action commune, Louis XIV avait dû consentir à l’insertion dans le traité d’un certain article par lequel « en cas que pendant la présente guerre la mort du Roi Catholique arrivât sans enfans, Sa Majesté Très Chrétienne s’obligeoit d’aider de tout son pouvoir son Altesse Royale sur le Milanais » et renonçait « en cas de mort du dit Roi Catholique à toute prétention, par conquête ou autrement, sur le duché de Milan. » A la vérité, Louis XIV se trouvait dégagé des obligations que lui imposait cet article 14 du traité, puisque la guerre avait pris fin sans que le Roi Catholique eût jugé bon de mourir, mais il y avait là de sa part une sorte de promesse, et Victor-Amédée ne devait pas le lui laisser oublier.

En effet, dans une dépêche du 17 décembre 1696, Tessé rendait compte au Roi d’un « discours général » que le duc de Savoie lui avait tenu, à propos des embarras et des troubles que ferait naître la mort du roi d’Espagne, mais où ce prince n’avait pas manqué cependant de soulever la question spéciale du Milanais. En homme prudent, Tessé avait fait une réponse vague, et il demandait des instructions. Louis XIV s’empressait de lui répondre : « J’étois bien persuadé que les moindres apparences d’une ouverture à cette succession inspireroient au duc de Savoie le désir de profiter de quelque partie, et je vois qu’il vous a déjà communiqué ses desseins sur le duché de Milan, qu’il demande mon assistance pour cet effet, et qu’il veut m’engager à la luy donner, par l’interest que j’ay d’empescher l’Empereur d’ajouter ce duché aux autres estats qu’il possède. Ce prince doit estre persuadé que je souhaite plus que personne ses avantages solides, que cette raison me touche encore plus que celle de l’acquisition qu’il me propose. Mais le temps de prendre des mesures sur ce sujet n’est pas encore venu. La santé du Roy « d’Espagne a toujours esté si foible que les moindres accidens font craindre pour sa vie, quoique dans le fond ils ne soient pas dangereux. Son âge peut faire espérer que le malheur que l’on craint est encore fort éloigné, et c’en seroit un pour toute l’Europe qu’un pareil événement, qui rendroit la guerre plus vive qu’elle ne l’a jamais esté, chaque prétendant se trouvant armé et en estat de soutenir ses droits par la force. Vous sçavez tout ce que j’ai fait pour rendre le repos à l’Italie. Tous mes soins seroient inutiles, et les troupes estrangères y rentreroient bientost, lorsque l’on pourroit pénétrer les mesures anticipées que je prendrois avec le duc de Savoye, pour la conqueste du Milanois : aussi j’approuve fort la réponse verbale que vous lui avés faite sur ce sujet, et je vous donne avis d’éviter d’entrer avec luy dans aucun détail, luy marquant seulement que, si le cas de la mort du Roy d’Espagne arrivoit, il me trouvera disposé à tout ce qui peut contribuer à ses avantages particuliers [14]. »

Assurément la réponse de Louis XIV était mesurée autant que prudente. On peut la considérer comme un chef-d’œuvre de l’art diplomatique de ne rien refuser et de ne rien promettre. Cependant, à deux reprises différentes, Louis XIV assurait le duc de Savoie de l’intérêt qu’il prenait « à ses avantages particuliers. » Il y avait là un engagement moral que Victor-Amédée devait rappeler plus d’une fois à Louis XIV, jusqu’au jour où la violation formelle de cet engagement le rejeta définitivement dans le parti des ennemis de la France.


II

Peu après cet échange de dépêches, Tessé voyait enfin arriver le jour, depuis longtemps attendu par lui avec impatience, où il pouvait enfourcher un cheval pour partir. Sa mission extraordinaire, si longtemps prolongée, prenait fin à peu près en même temps que celle du comte de Govon que Victor-Amédée avait envoyé à Paris, en mission extraordinaire également, aussitôt la conclusion de la paix. Ils étaient remplacés, Tessé, par le comte de Briord, dont nous reparlerons tout à l’heure, Govon, par le marquis de Ferreiro, vieux diplomate qui avait déjà rempli à la Cour de France les fonctions d’ambassadeur. Mais c’était la première fois que, suivant une des clauses du traité de Turin qui tenaient le plus au cœur de Victor-Amédée, le représentant d’un duc de Savoie allait recevoir à Versailles le traitement d’ambassadeur d’une tête couronnée. Sainctot, l’introducteur des ambassadeurs, dans ses Mémoires encore inédits, qui sont à la Bibliothèque de l’Arsenal, nous explique tout au long en quoi consistait la différence de traitement. Pour l’entrée publique à Paris., le Roi faisait choix sur une liste, dressée par l’introducteur des ambassadeurs, d’un maréchal de France qui devait aller chercher l’ambassadeur et l’accompagner à son entrée. Il en était de même pour l’ambassadeur d’une tête non couronnée. Mais, quand il s’agissait de l’audience publique à la Cour, c’était un prince qui allait chercher l’ambassadeur d’une tête couronnée et le conduisait auprès du Roi. S’agissait-il au contraire de l’ambassadeur d’une tête non couronnée, il devait se contenter d’un simple maréchal. De plus, dans le premier cas, les compagnies des gardes françaises et suisses prenaient les armes, et les tambours appelaient en dehors du palais. Dans le second, elles prenaient les armes en dedans du palais, et les tambours n’appelaient pas. Cependant la Savoie jouissait d’un privilège qui faisait l’objet de l’envie des autres puissances italiennes, et en particulier de la République de Gênes. Pour faire honneur à la duchesse Christine, sa sœur, qui avait épousé le duc Charles-Emmanuel, Louis XIII avait décidé que, pour l’ambassadeur de Savoie, les gardes françaises et suisses prendraient les armes en dehors du palais et les tambours appelleraient.

Conformément à ce cérémonial, le maréchal de Noailles fut désigné pour accompagner le marquis de Ferreiro à son entrée. Le 7 juillet 1697, il l’alla chercher, non point à son hôtel, où il était installé depuis le mois d’avril, mais au couvent de Picpus, où tout ambassadeur nouvellement arrivé était réputé avoir été reçu provisoirement, et où il allait coucher la veille [15], s’il était le représentant d’un prince catholique. (S’il était le représentant d’un prince protestant, il fallait aller le chercher à Rambouillet.) Le marquis de Ferreiro et sa suite montèrent dans trois carrosses magnifiques dont les panneaux étaient ornés de peintures symboliques, « exprimant toutes d’une manière fort vive, dit le Mercure de France, que la paix était sortie de la guerre au moment où on s’y attendait le moins. » « M. l’ambassadeur de Savoie, continue le Mercure, reçut de grands applaudissemens dans toutes les rues par lesquelles il passa. Il y avait une foule de peuple extraordinaire, sans compter les gens de qualité qui occupaient les fenêtres [16]. » Le maréchal de Noailles lui fit faire le tour de la Place Royale, comme c’était l’usage, et le conduisit ensuite à l’Hôtel des Ambassadeurs extraordinaires. Cet hôtel était affecté, comme son nom l’indique, à recevoir les ambassadeurs des puissances qui n’avaient point eh France de représentant ordinaire. C’était là en particulier qu’on logeait les envoyés des puissances musulmanes. Mais l’usage voulait en outre, quand le Roi n’était pas à Paris, que tout nouvel ambassadeur y fût conduit et y demeurât pendant trois jours et demi. Il était même nourri par les officiers du Roi, c’est-à-dire qu’un maître d’hôtel était chargé de l’approvisionner en viandes et légumes, tout en laissant le cuisinier de l’ambassadeur accommoder les plats au goût de son maître. Pendant ces trois jours et demi, un maître d’hôtel du Roi offrait également du café, du chocolat et du thé à tous ceux qui venaient rendre visite à l’ambassadeur.

Ferreiro passa donc trois jours et demi à l’Hôtel des Ambassadeurs extraordinaires, où un grand nombre de personnes vinrent le complimenter, les unes à titre privé, les autres officiellement, entre autres le duc de Beauvillier, au nom du duc de Bourgogne. Mais la cérémonie la plus importante et qui devait assurer définitivement à l’ambassadeur de Savoie le traitement de représentant d’une tête couronnée était l’audience publique à Versailles. Le 29 juillet suivant, le comte de Brionne vint chercher le marquis de Ferreiro pour l’y conduire. Brionne était un prince de la maison de Lorraine. Il avait été, l’année d’auparavant, désigné par Louis XIV pour aller recevoir la princesse Adélaïde à Pont-de-Beauvoisin. A cette occasion, il avait même soulevé un incident, en se refusant à donner de l’Altesse Royale au duc de Savoie dans l’acte de délivrance de la princesse. Louis XIV et Victor-Amédée avaient été également mécontens de ce refus. En le chargeant d’aller recevoir l’ambassadeur de Savoie, Louis XIV imposait à Brionne une sorte d’amende honorable, et Victor-Amédée ne pouvait recevoir une plus éclatante satisfaction. Brionne conduisit donc Ferreiro à Versailles, à l’audience publique où, dit le Mercure, « il reçut les mêmes applaudissemens, et partout les mêmes honneurs qu’on a coutume de faire aux ambassadeurs des rois. »

Il y avait cependant une puissance dont cette exaltation des ducs de Savoie ne faisait pas-le compte : c’était la République de Venise. « Cette république, dit Sainctot, était bien regardée comme tête couronnée, mais la dernière de toutes. » Aussi n’était-ce point un prince, mais un maréchal de France qui accompagnait l’ambassadeur vénitien à sa première audience publique et à son audience de congé. La République de Venise était alors représentée par Erizzo, esprit sagace auquel on doit d’intéressantes dépêches, mais, dit Sainctot, « le plus vétilleux des ambassadeurs sur les questions d’étiquette. » Aussi, lorsque vint pour lui le moment de demander son audience de congé, ne man-qua-t-il pas d’adresser au Roi un long et dolent mémoire, dont on trouve la copie dans Sainctot [17]. Il se plaint de cet avantage fait au duc de Savoie, « qui le met si notablement au-dessus de la République de Venise, alors qu’il lui est si inférieur en forces, en titres et en dignités. » « Il n’est pas malaisé de comprendre, ajoute Erizzo, qu’il est bien dur à cette République de voir qu’un prince qui sort d’une guerre qu’il a faite à la France en remporte pour prix un si grand avantage, et qu’au contraire une République, toujours ferme et constante dans l’amitié et dans l’attachement qu’elle a pour Sa Majesté, se voit refuser un honneur qui ne la rend pas seulement inégale dans la cour de France aux autres couronnes, mais même au duc de Savoye. »

Les justes doléances de cette fidèle alliée ne trouvèrent point Louis XIV insensible : Sainctot nous apprend en effet que « ce Mémoire eut l’effet que l’ambassadeur souhaitoit du Roi. Il lui accorda l’honneur que les têtes couronnées ont d’avoir un prince, qu’il eut à son audience de congé. » Ainsi se trouva résolue, à la satisfaction générale, cette question d’étiquette qui préoccupait si fort la cour de Turin et la République de Venise, mais dont nous avons quelque peine à comprendre l’importance. Il est vrai qu’aujourd’hui, il n’y a plus ni République de Venise, ni Cour de France, et que c’est un représentant de la République française qui jouit à la cour de l’héritier de Victor-Amédée du traitement d’ambassadeur d’une tête couronnée.

Au rebours de Ferreiro, Briord n’était point, comme on dit aujourd’hui, de la carrière. Il était premier écuyer de M. le Prince. Ce fut Torcy, son ami, qui le fit choisir. « Le sujet étoit bon, dit Saint-Simon, mais le monde fut surpris du lieu où on avoit été chercher un ambassadeur [18]. » Nommé en février 1695, Briord ne rejoignit son poste qu’en avril, et ne fit son entrée publique à Turin qu’en décembre. Les instructions qu’il emportait avec lui sont datées du mois de mars [19]. Ces instructions se ressentaient du souvenir des anciennes fautes et du désir de ne pas les renouveler. Après avoir mis Briord en garde contre l’humeur du prince, « ambitieux, inquiet, dissimulé, jaloux de son autorité, » auprès duquel il était envoyé, on lui recommandait de faire connaître au duc de Savoie les intentions du Roi, « avec douceur, mais en même temps avec toute la fermeté qui convient à ceux qui ont l’honneur de parler au nom de Sa Majesté. » Il devait travailler, par sa conduite, à établir dans l’esprit du duc de Savoie « l’opinion que l’ambassadeur de Sa Majesté n’est point envoyé auprès de lui pour le contraindre, » mais, en même temps, il devait bien faire comprendre au duc de Savoie « les raisons pressantes qui doivent le porter à se conduire d’une manière qui fasse connaître au Roi, de plus en plus, que ce prince regarde ses intérêts comme inséparables de ceux de Sa Majesté. » Enfin, si le duc de Savoie, comme il y avait toute apparence, soulevait à nouveau la question de la succession d’Espagne et s’appuyait sur l’article 14 du traité d’action pour revendiquer, le cas échéant, le Milanais, Briord devait faire tout son possible pour « éluder » la question et, s’il ne pouvait éviter qu’elle ne lui fût faite ; « dans les formes, » il devait répondre que, « l’article 14 de ce même traité ne devant avoir aucun effet si la neutralité d’Italie est acceptée, il n’a point reçu d’instructions du Roi sur ce qui est contenu dans l’article 14. »

Tessé attendait l’arrivée de Briord à Turin pour prendre congé. A l’en croire, le nouvel ambassadeur aurait fait bonne impression. « Il m’a paru, écrivait Tessé au Roi dans sa dernière dépêche, que le premier coup d’œil fut favorable, et la sorte dont il a parlé avec dignité et dont il s’est conduit dans son audience et depuis qu’il est icy m’ont prévenu que Votre Majesté ne pouvoit faire un meilleur choix pour son service, un plus convenable au prince auprès duquel je le laisse [20]. » Briord, de son côté, rendait compte au Roi de sa première entrevue avec Victor-Amédée. Aux assurances d’amitié que le nouvel ambassadeur apportait de la part de Louis XIV, Victor-Amédée répondait « en termes soumis et respectueux, » et il protestait « d’un attachement éternel à tous les intérêts du Boy. » Briord ne négligea pas de se faire conduire par Tessé chez la comtesse de Verrue. « Je n’employai le nom de Votre Majesté qu’avec toute la précaution que je devois, » dit-il, en rendant compte au Roi de sa visite, et il ajoute : « Elle parut très attachée aux intérêts de Votre Majesté [21]. »

La mission de Briord paraissait donc s’annoncer sous de favorables auspices, mais bientôt il put s’apercevoir combien la dame de Volupté (c’est ainsi que l’histoire a surnommé la comtesse de Verrue), plus fidèle à son pays qu’à son amant, avait eu raison de dire à Tessé que son successeur « devoit compter sur peu de commerce. » Quelques mois ne s’étaient pas écoulés qu’il se voyait obligé d’informer Louis XIV de l’éloignement où le tenait le duc de Savoie et de la solitude où, par crainte de déplaire à ce maître capricieux, les courtisans le laissaient. « Peu après mon arrivée, écrivait-il [22], je m’aperçus que ceux qui approchent le plus de M. le duc de Savoie évitoient de venir chez moy et d’avoir du commerce avec moy. Je fus informé dans la suite qu’il s’estoit expliqué assez ouvertement qu’il ne souhaitoit pas qu’on y vinst manger. Je m’aperçus dans la suite que plusieurs de ceux qui venoient le plus librement manger chez moy l’évitoiont avec soin et quelques-uns m’avouoient même de bonne foy qu’ils estoient fâchés d’être privés de cet honneur, mais qu’ils estoient très bien informés qu’ils ne pouvoient plus mal faire leur cour. » Briord ajoutait dans la même dépêche une preuve singulière de l’aversion que Victor-Amédée, en dépit de sa réconciliation apparente, continuait d’éprouver pour la France. Sa sœur, la princesse de Masseran, était venue passer trois mois à Turin. Elle avait un fils, « fort joli, » disait Briord, et elle témoignait le désir de l’envoyer étudier à Paris. Non seulement Victor-Amédée lui en refusait la permission, mais, l’enfant ayant un jour parlé français devant lui, Victor-Amédée lui dit : « Si je vous entends plus parler cette langue, je vous feray fouetter jusqu’au sang et je ne prendray aucun soin de vous ; je veux que vous ne parliez que piémontois. »

Malgré ces preuves peu équivoques des mauvaises dispositions de Victor-Amédée, les nécessités de sa politique n’en amenaient pas moins Louis XIV à modifier les instructions qu’il avait données à Briord lors de son départ pour Turin. Ces instructions portaient, nous venons de le voir, que l’ambassadeur devait éluder toute question qui pourrait lui être faite au sujet du Milanais et toute proposition de Victor-Amédée d’en revenir à cet article 14 du traité d’action par lequel Louis XIV avait promis de l’aider à conquérir cette province, sauf à se faire rétrocéder par lui la Savoie. « Il me paraît présentement, écrivait Louis XIV à Briord, qu’un pareil traité serait le moyen le plus assuré d’empêcher l’Empereur de se rendre maître de toute l’Italie et d’engager le duc de Savoie à s’y opposer par la considération de son intérêt particulier… Il est de mon service de suivre cette proposition. » Mais, comme les circonstances étaient différentes, le duc de Savoie ne devait pas s’attendre à ce que l’appui de la France pour la conquête du Milanais lui fût prêté à des conditions aussi favorables qu’il l’aurait été lorsqu’il s’agissait de détacher Victor-Amédée de l’alliance autrichienne, et, en échange de cet appui, Briord devait réclamer pour la France, non plus seulement la Savoie, mais la ville et le comté de Nice [23].

Ce plan d’agrandir la France du côté des Alpes, et de lui faire atteindre ses frontières naturelles, en favorisant les ambitions du Piémont dans la haute Italie, Louis XIV l’avait trouvé dans l’héritage d’Henri IV. Il faisait habilement de le reprendre. Mais il ne lui fut pas donné de le réaliser, et c’est à un souverain issu d’une autre dynastie que devait échoir, un siècle et demi plus tard, cette heureuse fortune. Tant il est vrai que les intérêts permanens d’un pays imposent à travers les siècles à ceux qui le représentent, à des titres divers, une même politique ; et tant la conquête ou la revendication de ses frontières naturelles est pour la France un objet de légitime ambition dont elle ne s’est jamais écartée et ne s’écartera jamais sans dommage. A l’époque qui nous occupe, il eût même été à souhaiter que Louis XIV s’attachât davantage à ce sage projet, et que, dans ses relations diplomatiques avec la Savoie, il ne fît pas preuve d’un peu de versatilité, ou même, comme nous l’allons voir, de dissimulation.

Bien qu’il lui eût été recommandé de ne témoigner aucun empressement, et d’attendre les ouvertures du duc de Savoie, Briord, peu familier avec les finesses de son nouveau métier, crut sans doute mieux faire de provoquer sur la question du Milanais les explications du marquis de Saint-Thomas, le seul ministre de Victor-Amédée qui eût son secret. Sans plus de façons, il lui proposa la conclusion d’un traité aux termes duquel la France et la Savoie s’engageaient, au cas de la mort du roi d’Espagne, à combiner leurs forces pour envahir le Milanais, et à faire obstacle à l’occupation de cette province par les armées impériales. Le Milanais, ainsi occupé, aurait été rétrocédé à Victor-Amédée, en échange de la Savoie et du comté de Nice. Mais Briord ne connaissait pas bien encore le prince avec lequel il avait à traiter. C’était l’habitude de Victor-Amédée, toutes les fois que quelque proposition précise lui était faite, d’en suggérer immédiatement une différente, avec l’arrière-pensée que les difficultés soulevées, ou l’indifférence affectée par lui, lui vaudraient en fin de compte quelque arrangement plus avantageux. En présence de cette proposition formelle, Saint-Thomas, après avoir pris les ordres de son maître, se déroba. Il allégua que, dans une aussi grave matière, une entente préalable avec la République de Venise, avec les autres princes d’Italie, avec le Pape lui-même, serait nécessaire. C’était une défaite. Briord le comprit bien, et, un peu mortifié, il en rendit compte au Roi dans une longue dépêche. Il eut d’autant plus lieu de regretter sa malencontreuse démarche que sa conduite ne fut pas approuvée à Versailles [24]. Il fut blâmé d’avoir fait le premier des ouvertures à Saint-Thomas, « qui avoit écouté sans s’ouvrir, » voulant forcer Briord à s’expliquer davantage, « dans la pensée qu’il feroit des offres plus avantageuses. » « Heureusement, ajoutait la dépêche du Roi, la démarche que vous avez faite, par trop de zèle pour le bien de mon service, n’a rien gâté dans les conjonctures présentes… Il n’est plus question de suivre les offres que vous avez faites. C’est ce que vous ferez connoître au marquis de Saint-Thomas, s’il vous en reparle encore. Vous direz que je ne vous ay point instruit de mes intentions, voyant que le rétablissement de la santé du roi d’Espagne devoit suspendre toutes les mesures que l’on avoit prises en cas d’ouverture de la succession de ce prince [25]. »

Nous connaissons aujourd’hui ces conjonctures auxquelles Louis XIV faisait allusion. A son tour, il usait d’une défaite, et le rétablissement de la santé du roi d’Espagne ne suspendait aucune des mesures prises en vue de l’ouverture de sa succession. Nous savons au contraire qu’à cette même époque, Louis XIV traitait avec Guillaume III du partage de la monarchie espagnole, et que l’attribution du Milanais était précisément un des points en discussion entre eux. Par une dépêche en date du 17 avril, c’est-à-dire antérieure de six jours à celle que nous venons de citer, Louis XIV chargeait le comte de Tallard, son ambassadeur à Londres, de soumettre à Guillaume III l’alternative de deux projets de partage. Dans l’un de ces projets, le duché de Milan était bien attribué au duc de Savoie ; mais, dans l’autre, ce même duché devenait le lot de l’archiduc Charles, second fils de l’empereur Léopold, la France se réservant, bien entendu, dans l’une et l’autre alternative, une part considérable de l’héritage [26]. Si, dans sa dépêche du 23 avril à Briord, Louis XIV lui mandait de retirer la proposition faite par lui à Saint-Thomas, c’est qu’il était informé d’autre part, par Tallard, de l’invincible répugnance de Guillaume III à comprendre Victor-Amédée dans le partage. Poursuivant ainsi une négociation en partie double, il n’y a pas à s’étonner que Louis XIV ne voulût pas être engagé d’un seul côté au-delà d’une certaine mesure, et qu’il sût mauvais gré à son ambassadeur d’avoir été sur le point de le lier par un traité en forme avec le duc de Savoie, au lieu de se borner à une simple ouverture dont il pourrait toujours se dédire. Mais il n’y a pas à s’étonner non plus que Victor-Amédée, assez pénétrant pour se douter de ces négociations mystérieuses, auxquelles il était à la fois partie et étranger, sentît redoubler sa mauvaise humeur vis-à-vis de la France, et qu’il cherchât à nouer en Europe d’autres intelligences. Briord signalait dans ses dépêches les commerces que le duc de Savoie entretenait de tous les côtés, mais en particulier avec l’Empire, et le chagrin qu’en éprouvait la duchesse de Savoie, aussi Française de cœur que de naissance. « J’ay appris, écrivait-il à la date du 13 septembre, que Madame la duchesse de Savoye est revenue chagrine de la Vénerie. Comme, pendant tout le séjour qu’elle y a fait, elle a esté continuellement avec M. le duc de Savoye et qu’ils ont paru estre dans une parfaite intelligence, je ne puis attribuer ce chagrin qu’à quelque découverte qu’elle a faite des intentions secrètes de M. de Savoye [27]. »

Prévenu d’autres côtés, en particulier par Villars, son ambassadeur à Vienne, le Roi mandait à Briord de bien surveiller le duc de Savoie, surtout pendant un séjour qu’il allait faire aux eaux de Saint-Maurice en Valais, ce qui le rapprochait des possessions impériales, et pouvait faciliter un secret commerce. « Il est du bien de mon service, écrivait-il à Briord, que vous observiez le plus qu’il vous sera possible les démarches qu’il fera tant à l’égard de l’Empereur que de l’Angleterre et des États Généraux. Il paraît qu’il songe à prendre de nouvelles liaisons avec ces trois puissances [28]. »

Ainsi la méfiance entre les deux alliés était au comble, et les événemens qui allaient se dérouler ne devaient faire que l’augmenter. Victor-Amédée ne pouvait en effet apprendre sans un vif déplaisir, par la rumeur publique, d’abord que, dans les premiers jours d’octobre 1698, un traité avait été signé entre Louis XIV et Guillaume III, par lequel la succession d’Espagne était partagée entre la Bavière, l’Empire et la France, sans qu’il fût admis au partage, ensuite que Charles II, outré de voir sa succession dépecée ainsi de son vivant, l’avait, par testament, laissée tout entière au prince électoral de Bavière. Ainsi, dans l’une et l’autre éventualité, celle d’un partage et celle d’une succession régulière, Victor-Amédée était également évincé et déçu dans ses espérances. Aussi laissait-il apercevoir ouvertement son chagrin. « Petits et grands s’en sont aperçus, » écrivait Briord, et, dans une autre dépêche : « Je sais encore que le duc de Savoye a dit dans son particulier qu’il est apparemment condamné à planter des choux le reste de sa vie, et qu’il en donneroit volontiers quinze années pour pouvoir se trouver à la teste d’une armée et avoir part à quelque [29] chose de grand. » Victor-Amédée n’était pas homme à prononcer des paroles en l’air. Ce langage belliqueux était assurément une manière détournée d’offrir son alliance à Louis XIV pour le cas où celui-ci voudrait s’opposer par la force à l’exécution éventuelle du testament de Charles II. Il est peu probable que Louis XIV, dont l’objet était sincèrement de préserver la paix de l’Europe, eût répondu à ces ouvertures. Mais un événement inopiné changeait la face des choses : c’était la mort du prince électoral de Bavière, enfant de six ans, sur la frêle tête duquel avait reposé pendant quelques mois ce vaste héritage, et qu’un mal subit enlevait en quelques jours. « Plusieurs discours furent tenus sur la cause véritable de sa mort, » dit Torcy dans ses Mémoires [30]. Pas plus qu’il n’avait su cacher son déplaisir, Victor-Amédée ne parvenait à cacher sa joie. « Je sceus, écrivait Briord, peu après que M. le duc de Savoye avoit publié cette nouvelle, qu’en lisant la lettre qui luy donnoit cet avis il avoit rougi, et qu’il avoit voulu montrer de la douleur de Testât de M. le duc de Bavière, mais que ceux qui l’approchent de plus près estoient persuadés qu’il en avoit une grande joye, et que ses courtisans l’avoient témoigné assez ouvertement [31]. »

Cet accident imprévu semblait avoir surexcité les convoitises de Victor-Amédée. Probablement il avait fini par savoir qu’au cours des négociations antérieures au traité de partage du H octobre, sa propre candidature au trône d’Espagne avait été un instant mise en avant par Louis XIV lui-même, et que, sans l’en informer, celui-ci avait fait valoir les droits que le testament de Philippe IV conférait aux descendans de l’infante Catherine, au cas où le prince électoral de Bavière mourrait sans enfans. « Lorsque j’ai proposé, écrivait Louis XIV à Tallard, le 3 septembre 1698, de se conformer à ce testament et d’élever le duc de Savoye sur le trône d’Espagne, si le prince électoral mouroit sans enfans, mon intention n’étoit pas de rendre valable un acte que je ne puis reconnaître comme bon, mais seulement de suivre les vues de Philippe IV, sans autoriser les dispositions qu’il avoit faites [32]. »

L’hypothèse que Louis XIV avait envisagée venait précisément de se réaliser. Aussi Victor-Amédée ne perdait-il point de temps à charger son principal ministre de s’en ouvrir avec Briord. « M. de Saint-Thomas, mandait ce dernier, s’est expliqué nettement dans la conversation qu’il a eue avec moy qu’après Votre Majesté et l’Électeur, son maistre avoit plus de droit que personne à la monarchie d’Espagne… Il me dit en passant, mais je crois avec dessein, que, si on pou voit transiger sur cette succession, le traité seroit bientôt fait. Tout leur passe par la teste, et l’on regarde icy le prince de Piémont comme devant estre un jour roy d’Espagne. Les poètes, les peuples, les honnêtes gens même tiennent tous un même langage [33]. »

Victor-Amédée entretenait d’étranges illusions lorsqu’il croyait Louis XIV disposé à transiger sur la succession d’Espagne et à traiter avec lui d’une aussi importante affaire sur un pied d’égalité. Avec un allié à la fois aussi hautain et aussi méfiant, le langage n’était guère habile. Pas plus après qu’avant la mort du prince de Bavière, il n’entrait dans les desseins de Louis XIV de prendre quelque engagement formel avec la Savoie. Sur l’échiquier de sa diplomatie compliquée, il voulait au contraire se servir de Victor-Amédée comme d’une pièce qu’il ferait avancer ou reculer à son gré, tantôt soutenant ses intérêts, tantôt l’abandonnant, suivant que lui-même y verrait son propre avantage. Cette politique, pour être habile, ne laissait pas d’être assez étrange. C’est ainsi que, huit jours à peine après la mort du prince de Bavière, Louis XIV saisissait Guillaume III d’un nouveau projet de partage de la monarchie espagnole qui comportait deux alternatives. D’après l’une, la couronne d’Espagne serait conférée à l’archiduc Charles, et le Dauphin recevrait, en plus de Naples et de la Sicile, qui lui étaient attribués par le précédent traité, le duché de Milan, qu’il se réservait d’échanger contre les États du duc de Lorraine. Enfin Louis XIV se réservait également la faculté de rétrocéder à Victor-Amédée Naples et la Sicile, en échange de Nice et de la Savoie. D’après l’autre, c’était au duc de Savoie lui-même qu’auraient été attribués le royaume d’Espagne et les Indes, mais il aurait cédé ses États patrimoniaux, c’est-à-dire non seulement la Savoie et Nice, mais encore le Piémont, à Louis XIV [34]. Ainsi Victor-Amédée était également intéressé dans l’une et l’autre combinaison, dont la seconde aurait même fait de lui un singulièrement grand personnage, et Louis XIV ne lui donnait pas d& fausses assurances, lorsqu’il chargeait Briord de lui dire « qu’il ne cessoit pas d’avoir à cœur ses intérêts particuliers. » Mais, comme, d’un autre côté, il tenait à demeurer entièrement libre dans ses négociations avec Guillaume III, et comme il savait ce prince animé d’une rancune persistante vis-à-vis de l’allié qui l’avait trahi deux ans auparavant, il tenait à ce que Victor-Amédée demeurât dans une ignorance absolue de ces négociations, où il était cependant le principal intéressé, puisque c’était de ses États patrimoniaux que les deux négociateurs disposaient. Pour être mieux assuré que son secret ne serait pas trahi, Louis XIV ne tenait même pas son ambassadeur à Turin au courant des négociations qu’il poursuivait à Londres, et jamais il n’avait témoigné à Victor-Amédée autant de méfiance qu’au moment précis où il proposait de l’appeler au trône d’Espagne. « La conduite de ce prince dans les moindres circonstances, écrivait-il à Briord, fait juger de son caractère et de ce qu’il penseroit dans une occasion plus considérable. Il attend toujours que vous lui fassiez les premières ouvertures ; mais, comme il ne convient point présentement de luy faire aucune proposition, il n’y a rien à changer à la conduite que vous tenez [35]. »

Cependant le malheureux Victor-Amédée, se sentant également suspect à son nouvel allié, la France, et à ses anciens confédérés de la ligue d’Augsbourg, l’Angleterre et l’Autriche, qui ne pouvaient lui pardonner sa trahison, s’agitait désespérément, et il avait recours à tous les moyens pour pénétrer les secrets de ces transactions où l’avenir de sa maison se jouait sans qu’il en fût informé. Tantôt, écrivait Briord, il consultait de tous côtés les astrologues sur la naissance de son fils « et voudroit bien trouver que les étoiles lui destinassent la couronne d’Espagne. » Tantôt, ayant recours à ses procédés habituels de double jeu et de dissimulation, il cherchait à rentrer en grâce du côté de l’Autriche. Il faisait fête à l’envoyé de l’Empereur et le recevait dans l’intimité à la Vénerie, qui était son Versailles ou plutôt son Marly, tandis qu’il n’invitait même pas Briord aux fêtes données à l’hôtel de ville de Turin en l’honneur de la naissance du prince de Piémont. Le bruit courait même qu’il offrait la main de sa seconde fille, la princesse Marie-Louise-Gabrielle de Piémont, pour l’archiduc Charles, qui était un des prétendans à la succession d’Espagne. Mais, par ces avances, il ne parvenait pas plus à désarmer la rancune de Léopold que celle de Guillaume, et, tenu en une égale méfiance par tous les souverains de l’Europe, il exhalait publiquement une mauvaise humeur qu’on attribuait, mandait Briord, au « peu de part qu’il avoit dans ce qu’on publie et qui regardoit la succession de la couronne d’Espagne. »

Comme pour mieux faire sentir à Victor-Amédée son isolement, Louis XIV prit même un parti singulier : ce fut de rappeler Briord, qu’il envoya à la Haye. Du mois de décembre 1699 au mois de mai de l’année suivante, la France ne fut représentée à Turin que par des secrétaires chargés de l’expédition des affaires, mais par lesquels rien d’important ne passait. Il était impossible de témoigner plus ouvertement à Victor-Amédée le parti pris de le tenir en dehors de tous les arrangemens et remaniemens qui se préparaient alors en Europe. La blessure faite à son amour-propre dut être profonde. Il n’était pas d’humeur à prendre son parti de cette mise en quarantaine, et, comme on ne pouvait l’empêcher de conserver un ambassadeur en France, nous allons le voir faire tous ses efforts pour pénétrer par ce canal au cœur de la place dont on veut l’exclure.


III

Le marquis de Ferreiro, le premier ambassadeur de Victor-Amédée à Versailles dont nous avons raconté tout à l’heure la réception officielle, était un vieux diplomate, un peu usé, en qui Victor-Amédée paraît avoir eu une médiocre confiance, car les dépêches qu’il lui adresse, et dont nous avons pu consulter les originaux aux archives de Turin, ne contiennent rien d’intéressant. Au mois de juin 1699, Ferreiro avait été remplacé par le comte de Vernon. Le lecteur se souvient peut-être d’avoir déjà rencontré ce dernier comme maître des cérémonies du duc de Savoie au moment du voyage de la duchesse de Bourgogne de Turin à Fontainebleau, et de l’avoir vu dénouer heureusement, avec Desgranges ou avec Dangeau, de graves questions d’étiquette. Ce fut sans doute la souplesse d’esprit dont Vernon avait fait preuve qui détermina Victor-Amédée à le choisir pour son [36] représentant à Versailles, dans des circonstances aussi délicates. On sent la confiance que son nouvel ambassadeur lui inspire, à la fréquence et à la longueur des lettres qu’il lui adresse, et les réponses de Vernon, un peu verbeuses et diffuses, montrent cependant, par l’exactitude qu’il apporte à renseigner son maître, qu’il n’était point indigne de cette confiance. Lettres et dépêches remplissent, aux archives de Turin, de nombreuses liasses [37].

Durant les premiers mois de la mission de Vernon, Victor-Amédée recommande à son ambassadeur de conserver une attitude prudente et réservée. « Nous attendons, lui écrit-il, de voir ce que disposeront les décrets du Ciel et à quoi tendront les dispositions de la Terre. » Il lui rappelle les droits qu’il tient du testament de Philippe IV. Mais Vernon ne doit pas, pour l’instant, faire valoir ces droits. Il doit se borner à exclure ceux que Victor-Amédée appelle les pretendenti maggiori, qui sont les fils de l’Empereur et les petits-fils du roi de France. Il doit en même temps ne perdre aucune occasion de protester du profond attachement de son maître pour le roi de France, rappeler à celui-ci la promesse qu’il a faite d’avoir à cœur les avantages particuliers du duc de Savoie, et lui représenter l’intérêt qu’il a lui-même à favoriser, de préférence à tous autres, un prince qui lui est attaché par les liens de tant d’alliances et qui a, en quelque sorte, l’honneur d’être de sa maison [38]. Mais, en même temps, il doit demeurer en relations cordiales avec le comte de Zinzendorf, qui est le représentant de. Léopold à Versailles, ne repousser aucune des avances que celui-ci pourrait lui faire, et lui répondre en termes généraux, mais avec prudence, de façon qu’il demeure satisfait, « sans que cependant il en puisse résulter quelque rumeur à la cour [39] . » Vernon se tira avec dextérité de cette tâche délicate. Avec une égale exactitude, il rend compte à son maître de ses conversations tantôt avec Torcy, tantôt avec Zinzendorf. Avec Torcy, il reprend cette question de l’échange du Milanais contre la Savoie, qui avait déjà fait l’objet de pourparlers aussitôt interrompus entre Victor-Amédée et Briord. Avec Zinzendorf il se borne à protester de l’inviolable attachement de son maître pour l’Empereur ; mais, comme Victor-Amédée ne peut tenir tête seul aux forces réunies de la France, de l’Angleterre et de la Hollande, Vernon l’excuse de ne prendre aucun engagement avec l’Empire. Et Victor-Amédée de lui répondre en approuvant son langage, mais en lui recommandant avec Torcy de ne pas se montrer trop sollecito à propos de l’échange du Milanais, et avec Zinzendor de ne pas entrer trop avant dans la matière, « per la troppo pericolosa consequenza che potrebbe nascere quando potesse subodorarsene qualche cosa. « En même temps, il prend les mêmes précautions, et presque dans les mêmes termes, avec son ambassadeur à Vienne, le marquis de Prié, qu’il autorise à s’entretenir avec le comte d’Harrach, principal ministre de l’Empereur, du mariage possible de la princesse de Piémont avec l’archiduc Charles, mais en lui recommandant de bien se cacher de Villars, l’ambassadeur de France, et d’agir avec riserva et cautela, et en l’avertissant pardessus toute chose che deveva tenersi segretissimo questo pensiero accio non possa, per niun conto, subodorarsi dalla Francia [40]. »

Malgré ces menées tortueuses, Victor-Amédée ne parvenait cependant pas à pénétrer le secret des négociations qui se poursuivaient simultanément à Londres et à la Haye, et dont il continuait à demeurer exclu. C’est ainsi qu’il apprenait, par une dépêche de Vernon en date du 15 avril 1700, qu’un nouveau traité de partage, signé à Londres le 13 mars, venait d’être ratifié, le 25 du même mois, à la Haye, où Briord était arrivé juste à temps pour apposer sa signature au bas de l’acte que Tallard avait préparé. Par ce traité, la couronne d’Espagne était attribuée à l’Archiduc, Naples et la Sicile au Dauphin, le Milanais au duc de Lorraine, qui cédait ses États patrimoniaux à Louis XIV. Pour Victor-Amédée, rien. On peut penser son dépit, qu’il se voit cependant obligé de dissimuler, lorsque Louis XIV, à l’inverse de ce qu’il avait fait lors du premier traité de partage, prend son parti de communiquer ce traité à l’Europe, et charge son nouvel ambassadeur à Turin de solliciter l’adhésion de Victor-Amédée à ce démembrement anticipé et public de la monarchie d’Espagne. Ce nouvel ambassadeur, Phelypeaux, était, comme Briord, un tard venu dans la carrière diplomatique. Il était maréchal de camp lorsqu’il fut envoyé à Cologne, en 1697, auprès de l’Electeur, et de là à Turin où il fut nommé sur place lieutenant général en 1702. « C’étoit, dit Saint-Simon, un grand homme, bien fait, de beaucoup d’esprit et de lecture, naturellement éloquent, satirique, la parole fort à la main, avec des traits et beaucoup d’agrément, et, quand il le falloit, de force…, mais particulier et fort singulier, d’un commerce charmant quand il vouloit plaire et qu’il se plaisoit avec les gens, d’ailleurs épineux, difficile, avantageux et railleur [41]. »

Avec ces qualités et ces défauts, Phelypeaux n’était pas l’homme qu’il fallait pour remplir une mission aussi délicate. Là où un peu d’adresse et de souplesse eût été nécessaire, il voulut employer la hauteur et l’autorité. Aussi ne devait-il rien obtenir. Victor-Amédée avait déjà fait savoir par Vernon son refus de signer un traité cosi nudo, « d’autant plus, disait Vernon à Torcy un peu embarrassé, que son Altesse Royale avoit eu lieu d’espérer que ses intérêts ne seraient pas sacrifiés [42]. » Aux instances de plus en plus pressantes de Phelypeaux, il se dérobait en répondant ironiquement qu’il était « un trop petit prince pour entrer dans une aussy grande affaire dont on n’avoit jugé à propos de luy donner part ni portion [43]. » Mais l’humilité de ce prince artificieux, comme l’appelle Phelypeaux, cachait un profond ressentiment ; et il s’abandonnait en son particulier à des mouvemens et à des transports de colère dont Phelypeaux croyait devoir informer le Roi. En même temps le bruit se répandait de plus en plus qu’il était en train de nouer des intelligences avec l’Empereur. A une question directe de Phelypeaux, Victor-Amédée répondait d’un air triste : « Hélas, monsieur, je n’ay aucun engagement et n’en veux jamais prendre [44]. » Mais Louis XIV n’en redoutait pas moins une défection analogue à celle qui, quatorze années auparavant, avait jeté la Savoie du côté de l’Empire. Soucieux de ne pas retomber dans la faute autrefois commise par lui-même et par Louvois, il sent la nécessité de s’assurer, par quelques concessions, l’appui et l’adhésion de ce « petit prince » qui n’en tenait pas moins les clefs de l’Italie. Il essaye d’abord de le contenter par des assurances vagues, qu’il chargeait Torcy de transmettre à Vernon. Nombreuses sont les dépêches où l’ambassadeur de Victor-Amédée rend compte à son maître de ses conversations avec le ministre de Louis XIV. Torcy, à dessein sans doute, ne se montre guère précis dans son langage ni dans les espérances qu’il donne à entrevoir. Un jour, il parle de l’échange des États de Victor-Amédée, qui seraient cédés à la France contre Naples et la Sicile, que lui abandonnerait le Dauphin. Vernon se contente de sourire et traite la proposition de « cosa puramente ideale, » à quoi Torcy de répondre sans insister que « non era chimera. » Un autre jour, il dit à Vernon « que de n’avoir pas été nommé un des premiers à une succession ne laissoit pas que, dans la suite, on ne pût être des mieux partagés [45]. » Mais d’aussi vagues promesses ne suffisent pas à Victor-Amédée, qui fait la sourde oreille et continue de refuser son adhésion au traité.

Louis XIV se résout alors à faire un pas de plus et, transportant la négociation de Versailles à Turin, il modifie les instructions qu’il avait données d’abord à Phelypeaux. Ces instructions portaient que l’ambassadeur « devoit se réduire à des expressions générales de l’estime et de l’affection que Sa Majesté a pour lui (Victor-Amédée), et l’embarrasser en lui donnant lieu de croire que le sieur Phelypeaux a des ordres particuliers dont il ne pourra s’expliquer qu’après avoir reconnu de plus près et par lui-même quelles sont les dispositions de ce prince [46]. » Peu de temps après l’arrivée de Phelypeaux à Turin, Louis XIV les confirmait encore en l’autorisant à donner à entendre à Victor-Amédée que l’exécution du traité de partage pouvait « faire naître des conjonctures favorables où ce prince ressentiroit de nouvelles marques de son amitié, » mais en lui recommandant d’avoir toujours soin « de se renfermer dans les expressions générales [47]. » Par une dépêche du 17 septembre, il l’invitait à aller plus loin «… Il est cependant nécessaire que le duc de Savoye puisse croire qu’il se pourroit trouver des ménagemens dans les autres conditions du traité, capables de le contenter… Il faut aussi qu’il s’explique, et, s’il attend quelque avantage pour luy, il est juste qu’il les demande. » Mais s’expliquer n’était pas beaucoup dans les habitudes de Victor-Amédée. Aussi se tient-il sur une grande réserve dans ses conversations avec Phelypeaux, et il se borne à lui répondre que son ambassadeur en France a reçu des instructions. C’est en effet entre Vernon et Torcy que se débat de nouveau la question des ménagemens qui seraient de nature à contenter le duc de Savoie. Victor-Amédée sait parfaitement ce qu’il veut. C’est le Milanais. Mais, fidèle à ses habitudes de ne jamais marcher droit, il demande autre chose, c’est-à-dire le Montferrat, qui jouxtait le Piémont, et sur lequel, depuis deux siècles, la maison de Savoie prétendait avoir des droits héréditaires, mais qui faisait partie des États du duc de Mantoue. Torcy fait observer qu’il n’est cependant pas possible de dédommager Victor-Amédée aux dépens d’un prince qui a toujours été un ami de la France. Alors, réplique Victor-Amédée, il ne reste plus que le Milanais, et c’est en effet sur l’échange du Milanais contre la Savoie et le comté de Nice que se poursuit la négociation.

Louis XIV se prête à remanier le traité de partage qu’il a signé quelques mois auparavant. Le duc de Lorraine, auquel ce traité attribuait le Milanais, aura en échange Naples et la Sicile, que lui cédera le Dauphin, et Victor-Amédée, auquel le Milanais est transféré, cédera en échange, à Louis XIV, la Savoie et le comté de Nice. Ce nouveau traité aurait été également avantageux à tout le monde : au duc de Lorraine, qui troquait sa petite principauté enclavée et vassale contre un grand État indépendant ; à Victor-Amédée, qui achetait, au prix de deux provinces assez pauvres, l’État le plus riche de l’Italie du Nord ; et à la France qui, d’un seul coup, se serait enrichie de trois provinces dont elle devait attendre un siècle et demi l’annexion définitive. C’est sur ces bases que la négociation se poursuit à Versailles entre Torcy et Vernon [48], à Turin entre Victor-Amédée et Phelypeaux. Il est à regretter pour la paix du monde et l’avenir des deux pays que Louis XIV et Victor-Amédée ne se soient pas attachés avec plus de persistance à ce sage projet. Mais chacun des deux commet la même faute. Louis XIV, oubliant l’acte de sagesse par lequel il s’était honoré autrefois en restituant Pignerol à la Savoie, voudrait profiter de l’occasion pour remettre la main sur cette place importante située au cœur du Piémont. Victor-Amédée, de son côté, au lieu de prendre Louis XIV au mot, d’accepter l’échange, et de se borner à repousser l’exigence de Pignerol, sur laquelle Louis XIV autorisait par avance son négociateur à ne pas insister [49], soulève de son côté des difficultés. Il veut bien céder le comté de Nice, mais il voudrait garder la vallée de Barcelonnette qui lui donne accès en France, tout comme Louis XIV veut avoir Pignerol pour s’assurer un accès en Piémont. Aussi envoie-t-il à Vernon un « Mémoire des confins qu’on pourroit régler pour la séparation des États qui resteroient à Son Altesse Royale d’avec ceux de la France, au cas que le projet de l’échange de la Savoie et du comté de Nice dût avoir son effet [50]. » Naturellement cette limitation est toute à son avantage. Il voudrait bien aussi qu’on ajoutât au Milanais le Montferrat, ou tout au moins le marquisat de Final, et, par ses refus ou ses exigences, il retarde maladroitement la signature du traité jusqu’à certain matin du 7 novembre, où Vernon est fort étonné de trouver à Torcy l’aria per cosi dire fredda, et où celui-ci ne lui montre aucune confidenza [51]. C’est que, ce matin-là, un courrier est arrivé, apportant la nouvelle de l’agonie du roi d’Espagne. Victor-Amédée, prévenu de son côté, comprend la faute qu’il a faite, et, hâtivement, il s’efforce de la réparer. Tout en se plaignant à Vernon de la froideur avec laquelle Torcy « a parlé sur la négociation entamée avec Sa Majesté Très Chrétienne, qui apparemment n’est qu’un artifice pour nous mettre, comme on dit, la puce à l’oreille et nous faire franchir le pas suivant le désir de Sa Majesté, pour l’utilité très considérable qu’Elle y trouverait, » coup sur coup il lui envoie deux dépêches. Il est prêt à céder tout le comté de Nice, avec la vallée de Barcelonnette. Que Vernon ne parle plus du Montferrat ! Qu’il ne parle même plus du marquisat de Final ! Mais qu’il obtienne la signature des deux traités dont, par le même courrier, le texte lui est envoyé, l’un d’échange, l’autre d’alliance, et qu’il donne tous ses soins « à une affaire de si grande importance, et des plus éclatantes qui se soient jamais ménagées pour la gloire et l’agrandissement de notre maison [52]. » Mais il était trop tard. Au moment même où Victor-Amédée expédiait ces deux dépêches, il y avait déjà cinq jours qu’un second courrier était arrivé à Versailles, porteur d’une double nouvelle : Charles II était mort, et son testament, excluant la Savoie aussi bien que l’Autriche, laissait à un petit-fils de France la totalité de cette vaste monarchie dont, la veille encore, le démembrement avait été préparé et sanctionné par Louis XIV.


IV

Retournons maintenant à Fontainebleau et à Versailles, dans ce milieu familier dont Turin nous a un peu trop éloignés, et où nous allons retrouver plus d’une figure amie. Nous n’essayerons point de refaire-ici, d’après Saint-Simon, le tableau de la Cour durant les sept jours qui s’écoulèrent du 9 au 16 novembre, entre l’arrivée du courrier porteur du testament de Charles II en faveur du duc d’Anjou et l’acceptation de ce testament. Surexcitation générale des esprits, incertitude des sentimens, ardeur des uns, appréhension des autres, propos des courtisans, caquets des princesses, tout a été mis par ce roi des peintres dans une admirable lumière. Nous voudrions seulement essayer de démêler quelle fut, dans cette grande crise du règne, l’attitude des principaux personnages que nous avons déjà rencontrés. Sur les sentimens du duc de Bourgogne, les renseignemens précis font défaut. Il n’assista point aux deux conseils qui se tinrent en présence de la Pantocrate (pour parler comme Madame dans sa correspondance) [53], et où furent seulement convoqués Monseigneur, le chancelier Pontchartrain, Torcy et Beauvillier. Si de l’opinion de l’ancien maître il était permis de conclure à celle de l’élève, nous dirions que le duc de Bourgogne n’était pas, au premier abord, favorable à l’acceptation. Beauvillier fut, en effet, le seul qui opina nettement pour s’en tenir à l’ancien traité de partage, « persuadé, dit Torcy dans ses Mémoires [54], que la guerre, suite nécessaire de l’acceptation, causeroit la ruine de la France. » Il serait à l’honneur du duc de Bourgogne (et pareille appréhension convient à son caractère) que la crainte des maux déchaînés par la guerre l’eût emporté dans son esprit sur l’ardeur naturelle à la jeunesse. Mais c’est là simple conjecture, et rien ne permet une affirmation positive. En tout cas, il fut l’un des premiers auxquels le Roi fit part de sa résolution. Le 11 novembre, Louis XIV reçut l’ambassadeur d’Espagne. « Après l’audience, ajoute Dangeau, le Roi fit entrer Monseigneur le duc de Bourgogne dans son cabinet. Il est fort secret. On croit qu’il sait les résolutions que le Roi a prises [55]. » Trois jours après, il assistait à une conversation que le Roi eut encore dans son cabinet avec le duc d’Anjou. Rien ne transpira non plus de cette seconde conversation, ni dans les propos du duc de Bourgogne, ni dans ceux du duc d’Anjou lui-même, qui, lorsqu’on lui parlait du testament du roi d’Espagne, se bornait simplement à répondre qu’ « après l’honneur qu’il lui avait fait de le nommer son successeur, sa mémoire lui serait toujours bien précieuse [56]. » Ces deux princes, dont l’un avait dix-huit et l’autre dix-sept ans, savaient déjà qu’en ces temps-là, et peut-être encore de nos jours, le premier devoir de leur métier et la première qualité dans les affaires publiques, c’est la discrétion. Ils avaient été à bonne école, car nul prince ne fut jamais plus secret que Louis XIV.

La duchesse de Bourgogne fut moins réservée. Il ne paraît pas qu’elle assistât en personne à cette soirée où le Roi demanda en badinant aux princesses « quel parti elles prendraient dans les affaires d’Espagne. » Aussitôt la duchesse de Bourbon et la princesse de Conti de répondre « qu’elles y enverraient promptement Monseigneur le duc d’Anjou, et que, par le raisonnement qu’elles entendaient faire au public, c’était ce qui serait le plus approuvé. » A quoi le Roi, connaissant son monde, répondit à son tour : « Je sais que, quelque parti que je prenne, beaucoup de gens me condamneront [57]. »Mais, s’il faut en croire Louville, elle se serait exprimée plus librement encore que les princesses : « Il faudrait que le Roi fût bien sot, aurait-elle dit aux duchesses de Sully et du Lude, s’il refusait la couronne d’Espagne pour son petit-fils ; » et ce propos hardi ne faisait que traduire l’état d’esprit de tout le jeune monde de la Cour. Quant à Mme de Maintenon, entre les affirmations contraires de contemporains ayant toute raison d’être [58] également bien informés, son rôle véritable, là comme en bien des circonstances de sa vie, demeure une énigme.

Le 15 novembre, le Roi quitta Fontainebleau pour Versailles, emmenant avec lui, dans son lourd carrosse à six chevaux, le duc et la duchesse de Bourgogne, la duchesse de Bourbon, la princesse de Conti, la duchesse du Lude. Le voyage dura six heures (ce qui était fort peu pour le temps), car on mangea dans le carrosse. La conversation entre ces augustes personnages dut être quelque peu contrainte, ne pouvant rouler que sur des futilités. Deux seulement étaient dans la confidence de la résolution prise, trois peut-être, si l’on suppose que, contrairement à ses habitudes, le duc de Bourgogne aurait trahi pour sa femme le secret du Roi. Mais les trois autres ne devaient point penser à autre chose qu’à la journée du lendemain, où l’on s’attendait à ce que cette résolution fût connue, et l’on aimerait savoir quels propos, durant ces six heures, s’échangèrent entre eux, si le respect contint jusqu’au bout leur curiosité, si les princesses furent indiscrètes, et ce que Louis XIV leur répondit.

Le lendemain, il y eut, comme on peut penser, foule au lever du Roi. Tous les courtisans qui avaient leurs entrées, tous les représentai des puissances étrangères s’y étaient précipités pour apprendre des premiers la grande nouvelle. Le duc de Bourgogne était avec le duc d’Anjou et l’ambassadeur d’Espagne dans le cabinet du Roi, lorsque, l’huissier ayant ouvert les portes à deux battans, et tout le monde pouvant voir ou entendre, Louis XIV proclama le duc d’Anjou roi d’Espagne et prononça les célèbres paroles résumées par la postérité dans cette phrase qui n’est jamais sortie de sa bouche : « Il n’y a plus de Pyrénées [59]. » La scène avait quelque chose de solennel. Louis XIV était radieux, mais ému. Le duc de Bourgogne et le duc d’Anjou s’embrassaient en pleurant « et, dit la relation du baron de Breteuil, introducteur des ambassadeurs, la plupart de ceux qui les environnaient, touchés par la nouveauté et la grandeur du spectacle, se mirent à pleurer aussi [60]. » Au milieu de la joie et de l’émotion générales, il y avait cependant deux hommes qui ne savaient quelle contenance faire. L’un était le comte de Zinzendorf, l’ambassadeur de Léopold, qui, par une fâcheuse coïncidence, avait précisément demandé audience au Roi pour lui faire part de la naissance d’un prince auquel la reine des Romains venait de donner le jour. Tous les yeux se tournaient vers lui, jouissant de sa déconvenue, et il devait maudire le fâcheux hasard, un peu cherché peut-être, qui lui avait fait accorder son audience précisément ce jour-là. Mais il y avait un autre ambassadeur dont l’embarras n’était pas moindre, c’était le comte de Vernon. L’attention ne se portait guère sur lui, car, les négociations de Louis XIV avec Victor-Amédée étant demeurées absolument secrètes, personne ne pouvait deviner la déception qu’il éprouvait. Ce qui devait au reste le préoccuper, ce n’était pas les propos des courtisans ; c’était l’attitude à prendre vis-à-vis de ce nouveau roi, en présence duquel il se trouvait inopinément, et qu’il voyait monter en triomphe sur un trône auquel, la veille, son propre souverain aspirait encore. Victor-Amédée était un maître peu commode, qu’il ne fallait pas mécontenter. Mais il ne fallait pas non plus prendre une attitude de protestation imprudente et incivile. Nous savons par le propre récit de Vernon comment il se tira de la difficulté.

Le lendemain de la proclamation du duc d’Anjou comme roi d’Espagne, il écrivait à Victor-Amédée : « Au nouveau roi, qui se tenait en face de Sa Majesté, je n’ai pas fait autre chose qu’une profonde inclination, et, sans affectation, j’ai continué la conversation déjà commencée avec Sa Majesté, laquelle m’a dit comme elle espérait que Votre Altesse Royale serait satisfaite de cet heureux événement (successo) qui assurait la paix universelle [61]. » S’étant ainsi adroitement tiré du mauvais pas, Vernon attendait des instructions. Dans une première dépêche, Victor-Amédée exhalait sa mauvaise humeur : « Nous avions toujours soupçonné, écrivait-il à la date du 16 novembre, que les offres de la France n’étaient pas tout à fait sincères, » et, caressant l’illusion que le traité d’échange du Milanais pouvait encore être signé, il demandait à Vernon de lui faire savoir par retour du courrier ce que positivement il pouvait attendre de la France, « afin, ajoutait-il, que nous puissions prendre nos plus justes mesures, ce que nous disons pour vous deux seuls et dont vous ne laisserez entendre à personne. »

Celui aux lumières duquel Victor-Amédée adressait, en même temps qu’à celles de Vernon, ce suprême appel était le président de la Tour, son ambassadeur à la Haye, en ce moment de passage à Paris. Mais ce fidèle serviteur, en qui Victor-Amédée avait une confiance particulière, ne laissait à son maître aucune illusion. « Pour moy, lui écrivait-il, je me confirme dans l’opinion que tout s’exécutera presque sans opposition, et l’on se croit ici en pleine sûreté, de sorte que l’on ne changera rien au projet du testament [62]. » Aussi Victor-Amédée, se rendant mieux compte de la situation, prenait-il, au bout de quelques jours, son parti de faire bonne mine à mauvais jeu, et il autorisait Vernon à se joindre aux ambassadeurs qui vinrent adresser leurs complimens au roi d’Espagne. Ce fut un grand soulagement pour la duchesse de Bourgogne, qui se demandait avec anxiété, connaissant l’humour de son père, à quel parti il s’arrêterait. Elle reçut Vernon à sa toilette, au sortir de l’audience accordée aux ambassadeurs par le roi d’Espagne, et lui fit part des inquiétudes par lesquelles elle avait passé [63]. Victor-Amédée s’exécuta jusqu’au bout. A la vérité, il ne crut pas devoir, comme le lui conseillait Vernon, envoyer un gentilhomme tout exprès pour porter ses complimens à Louis XIV, mais il lui adressait une lettre personnelle qui débutait ainsi : « Ce nouvel accroissement que reçoit la gloire de Votre Majesté, ayant accepté pour Monseigneur le duc d’Anjou la succession de toute la monarchie d’Espagne, m’est un sujet de joye que je ne saurois assez lui témoigner, voyant qu’un sang si auguste que celui de Votre Majesté soit justement destiné à remplir les premiers trônes de l’Europe [64]. » Il y avait bien quelque ironie dans cette phrase et dans l’emploi du mot toute, mais cette ironie était si bien dissimulée sous les formes du respect que Louis XIV put très bien ne pas s’en apercevoir. Il était tout entier à la joie du nouvel accroissement, si laborieusement préparé par sa diplomatie, que recevait la grandeur de sa maison [65]. « Je crois encore que tout ceci est un songe, » disait-il à l’ambassadeur d’Espagne, le soir du premier souper qu’il donna en public, ayant à sa droite le roi d’Espagne assis dans un fauteuil, tandis que le duc et la duchesse de Bourgogne ainsi que le duc de Berry, le plus jeune des trois frères, étaient au bout de la table sur des plians. Pendant quelques jours, il semblerait, à lire Dangeau, que la cour de Versailles fût tout entière aux préoccupations d’une étiquette improvisée. Il s’agissait de faire honneur au jeune prince, qui, la veille encore, était sous l’autorité de son gouverneur, et qui, du jour au lendemain, se trouvait l’égal de son grand-père, le supérieur de ses frères. Le Roi se complaisait à faire ressortir cette situation nouvelle et à combler d’égards son petit-fils. Le premier soir, il voulut le reconduire lui-même jusqu’à la porte du nouvel appartement qui lui avait été aussitôt affecté, et, en le quittant, il lui dit avec une solennité un peu affectée : « Je souhaite que Votre Majesté repose bien cette nuit. » « Sa Majesté, ajoute Breteuil, ne pouvait s’empêcher de sourire en jouant cette espèce de comédie [66]. »

Les jours suivans se passèrent en échange de cérémonies entre les trois frères, qui vivaient habituellement dans une grande familiarité, et qui, pour s’aimer beaucoup, ne laissaient pas de se quereller parfois. « Ils étoient tendrement unis, dit Saint-Simon, et si la vivacité et l’enfance excitaient quelquefois de petites riottes entre le premier et le troisième, c’était toujours le second, naturellement sage, froid et réservé, qui les raccommodoit [67]. » Pour l’instant, ce n’était plus de petites riottes qu’il s’agissait entre eux, mais de politesses officielles. Le roi d’Espagne rendait d’abord au duc de Bourgogne la visite qu’il lui devait, comme s’il eût été un souverain étranger nouvellement arrivé à la Cour. Le duc de Bourgogne venait recevoir son frère à la porte d’entrée de son grand appartement, mais il avait soin de ne pas dépasser les marches qui descendaient de cet appartement dans la salle commune avec celui de la duchesse de Bourgogne ; c’était ce qu’on appelait recevoir au haut du degré. Durant toute la conversation qui fut courte, les deux princes se tinrent debout. Même cérémonial lorsque, quelques jours après, le roi d’Espagne rendit visite au duc de Berry. Mais la duchesse de Bourgogne n’y mettait pas tant de façons. Elle ne put se tenir d’aller voir le roi d’Espagne dans son petit cabinet où, probablement, celui-ci la fit asseoir, et le roi d’Espagne lui rendit de même sa visite, sans aucune réception ni cérémonie, ce qui paraît avoir contriste beaucoup Breteuil. Toujours un peu espiègle, elle se cacha même un jour dans la ruelle du lit pour entendre les complimens adressés à son royal beau-frère par l’Académie française, qui, rapporte Breteuil, « ne fut pas conduite, mais seulement présentée par le grand maître et le maître des cérémonies, par une distinction et une prétention du grand maître des cérémonies que l’Académie prétend être nouvelle [68]. »

Ainsi s’écoulaient les journées, le roi d’Espagne se prêtant à toutes ces cérémonies avec la gravité qui lui était naturelle et dont, au dire de Mme de Maintenon, « il avait été prévenu dès le ventre de Madame sa mère [69]. » Mais le soir, la famille et la nature reprenaient leurs droits. Que ce fût à Versailles ou à Marly, où la cour se transporta pour quelques jours, les trois princes se réunissaient après souper avec la duchesse de Bourgogne chez Mme de Maintenon. Là ces jeunes êtres, à la veille d’une séparation qu’ils savaient devoir être longue, mais qu’ils ne prévoyaient pas éternelle, jouissaient ensemble des derniers jours d’une intimité qui allait bientôt finir. La gaieté de leur âge prenait le dessus sur la tristesse du prochain départ et les préoccupations du lendemain. Ils se livraient ensemble à de petits jeux, dansaient aux chansons et jouaient même à cligne-musette. Ce fut un de ces soirs que le roi d’Espagne, s’approchant un peu gauchement de la duchesse de Bourgogne, la pria d’accepter, en souvenir de leur mutuelle affection, de fort jolis pendans d’oreille en diamans qui lui venaient de sa mère, cette pauvre Dauphine Bavière dont nous avons raconté la vie et la fin également mélancoliques. Avant d’offrir ces pendans d’oreille à sa belle-sœur, le roi d’Espagne « consulta Mme de Maintenon pour savoir si ce présent n’était pas trop petit et la priant ensuite d’aider à le faire recevoir agréablement à Madame la duchesse de Bourgogne [70]. » Ces bijoux ne portaient évidemment pas bonheur. Celle qui les recevait devait, comme la Dauphine, mourir à trente ans, et celui qui les donnait ne devait jamais la revoir.

Ainsi s’écoulaient les jours en attendant la date fixée pour le départ du nouveau roi. Dans l’âme pure du duc de Bourgogne, aucun sentiment de jalousie ne paraît s’être élevé contre ce cadet qui se trouvait déjà porté à l’un des premiers trônes de l’Europe, tandis que lui-même devait, suivant toutes les prévisions humaines, attendre si longtemps celui auquel il était appelé. Il avait spontanément demandé à Louis XIV, ou plutôt (car son grand-père lui faisait un peu peur) il avait chargé Beauvillier de demander pour lui la permission d’accompagner son frère jusqu’à la frontière d’Espagne. Ce voyage en commun, qui retardait le moment de la séparation, était aussi pour lui une occasion unique de compléter son éducation de prince, et d’apprendre à connaître, province par province, ville par ville, la plus grande partie du pays sur lequel il devait régner. « Le Roi répondit à M. de Beauvillier que Monseigneur le duc de Bourgogne lui faisoit plaisir d’avoir pensé à cela, que non seulement il le trouvoit bon, mais qu’il y enverroit le duc de Berry avec lui [71]. » Pour mieux entrer dans les désirs du duc de Bourgogne, Louis XIV décida qu’après avoir conduit leur frère jusqu’à la Bidassoa, les deux jeunes princes effectueraient leur retour par le Languedoc et la Provence. C’était les deux tiers de la France d’alors que le duc de Bourgogne allait ainsi apprendre à connaître, et son absence devait durer plusieurs mois.

Voyage de prince n’était pas alors chose facile à organiser, et surtout un voyage comme celui-là, qui soulevait de nombreuses questions d’étiquette. C’était un souverain étranger qui allait traverser la France, mais il était escorté par deux princes français, dont l’un était l’héritier présomptif de la couronne, et on ne pouvait pas non plus oublier tout à fait que ces trois princes étaient frères, et qu’ils avaient vécu jusque-là sur un pied d’étroite familiarité. Il fallait marquer la différence des rangs, et cependant ne pas l’exagérer. Dangeau et Breteuil se complaisent à nous expliquer les minuties d’étiquette auxquelles on s’arrêta. Le Roi, comme c’était sa coutume pour les affaires importantes, se mêla des moindres détails. Il régla lui-même la route, nomma le nombre des brigades de gendarmes, de chevau-légers, de mousquetaires gris et noirs qui devaient former la garde pendant la route. Il donna en outre six-vingts de ses gardes du corps, soixante pour suivre Sa Majesté Catholique et soixante pour les princes ses frères. Il décida que le roi d’Espagne mangeroit toujours seul, « à cause de la difficulté du fauteuil, » et qu’il assisterait également seul à la messe, « à cause du carreau [72]. » Aux réceptions, ils ne seraient jamais assis ni les uns ni les autres. Mais, les cérémonies publiques exceptées, les trois frères devaient vivre ensemble, et il leur était permis, entre autres, de manger dans le même carrosse.

Louis XIV désigna également les personnes qui devaient faire partie du voyage. Le duc de Beauvillier, en sa qualité d’ancien gouverneur des trois princes, devait exercer le commandement général. Le maréchal de Noailles devait le suppléer en cas de nécessité, car, le duc de Beauvillier relevant de maladie, on craignait qu’il ne pût suivre la route jusqu’au bout. En plus de ceux qui devaient, comme Louville, accompagner Philippe V jusqu’à Madrid, plusieurs jeunes gentilshommes des plus élégans étaient désignés pour faire nombre, entre autres le comte d’Ayen, le propre neveu par son mariage de Mme de Maintenon, qui savait, en toutes circonstances, assurer une place à quelqu’un de ses protégés. Une troupe de musiciens accompagnait les princes pour les délasser en route, ce qui dut faire grand plaisir au duc de Bourgogne, grand amateur de musique. En revanche, aucun précepteur n’était de la troupe, ce qui ne laissait point d’augmenter la joie du duc de Berry.

Toutes choses étant ainsi réglées, le départ des princes s’effectua le 4 décembre. La veille du départ, la duchesse de Bourgogne avait été rendre visite au roi d’Espagne, qui la reçut sans cérémonie, dans ses appartemens particuliers. Il y eut, au cours de cette visite, beaucoup de pleurs répandus. Le 4, à dix heures et demie, après avoir entendu la messe, le Roi, Monseigneur, le roi d’Espagne, le duc et la duchesse de Bourgogne, Monsieur le duc de Berry, Monsieur et Madame s’entassèrent tous les huit dans un de ces spacieux et lourds carrosses dont on peut voir le modèle dans les tableaux de Van der Meulen, et qui servaient aux voyages princiers. La duchesse de Bourgogne était sur la banquette du fond entre les deux rois ; le duc de Bourgogne sur la banquette de devant. Le carrosse s’ébranla et prit la route conduisant au château de Sceaux, récemment acheté par le duc du Maine, où devaient avoir lieu les adieux. Une foule considérable avait accompagné ou précédé la famille royale. Les carrosses étaient sur quatre files. Aux abords du château, les murailles des jardins, les toits des maisons et même les arbres « étaient pleins de toute sorte de gens que la curiosité d’un spectacle qui ne s’était jamais vu en France y avait attirés [73]. » Les appartemens mêmes du château avaient été envahis, « le Roi ayant, rapporte le Mercure, ordonné avec bonté que chacun pût voir une chose qui n’avoit jamais été, et que les portes ne fussent fermées qu’au plus bas peuple [74]. » La duchesse de Bourgogne elle-même fut un instant séparée par la foule du cortège royal, car, dans cette cour qu’à distance nous nous figurons toujours si rigide et si bien ordonnée, il y avait des momens où, comme à la naissance du duc de Bourgogne, comme à l’arrivée de la duchesse de Bourgogne à Fontainebleau, la joie publique faisait oublier l’étiquette et confondait les rangs. Le Roi, qui avait déjà le visage baigné de larmes, conduisit d’abord son petit-fils dans la dernière pièce de l’appartement du rez-de-chaussée, qui était précédée d’un grand salon. Il y pénétra seul avec lui, les princes, les princesses et les courtisans demeurant dans la première pièce, où ils observaient un profond silence, « chose rare entre Français, » ajoute Breteuil dans sa relation. Ils demeurèrent en tête à tête un long quart d’heure, le roi de France donnant au roi d’Espagne ses derniers conseils, le grand-père faisant au petit-fils ses derniers adieux. Puis Louis XIV ouvrit la porte à deux battans et appela successivement d’abord Monseigneur, puis le duc et la duchesse de Bourgogne, le duc de Berry et les autres princes et princesses du sang. On n’entendait pas ce qu’ils se disaient, mais on voyait les deux rois fondre en larmes, Monseigneur se cachant le visage contre la muraille, le duc et la duchesse de Bourgogne, le duc de Berry « pleurant et poussant même des cris d’affliction » tandis qu’ils embrassaient leur frère. C’est que les séparations d’alors entre membres d’une famille royale étaient autre chose que les séparations d’à présent, et que les princes qui se disaient ainsi adieu savaient bien le peu de chances qu’ils avaient de se retrouver jamais.

Peu à peu l’émotion était devenue générale, et ce fut au milieu des larmes et des sanglots de toute l’assistance que Louis XIV, suivi des autres princes, reconduisit le roi d’Espagne à travers le grand salon, jusqu’à la porte qui donnait sur le péristyle. Là il l’embrassa, car l’étiquette ne voulait pas qu’il allât plus loin, et il le laissa partir. Mais l’étiquette fut vaincue par la nature. Le roi d’Espagne s’étant éloigné de quelques pas, Louis XIV ne put y tenir : s’avançant sur le péristyle, il le rappela, et, une dernière fois, il le tint longtemps et étroitement serré sur sa poitrine. Puis, l’abandonnant, il rentra dans l’appartement, et, pour se remettre, se réfugia dans la petite pièce du fond, où la duchesse de Bourgogne vint aussitôt le rejoindre. Seule à seul avec lui, l’enfant qu’elle était encore pouvait mieux que personne sécher les larmes du vieillard.

Cependant, le roi d’Espagne montait dans son carrosse avec le duc de Bourgogne, et s’installait avec lui dans le fond en prenant la droite. Le duc de Berry et le duc de Noailles s’asseyaient sur la banquette du devant, et, à quelques minutes moins une heure, ils quittaient Sceaux pour la première étape de leur long voyage. Nous rejoindrons plus tard le duc de Bourgogne au cours de ce voyage, où nous le verrons pour la première fois faire son métier, car c’est de l’homme que nous avons parlé jusqu’à présent, et il nous reste à étudier le prince. Mais pour l’instant, il nous faut retourner à Turin, et montrer comment la mauvaise humeur, assez juste, sachons en convenir, d’avoir été frustré du Milanais au moment où il croyait le tenir, finit par entraîner Victor-Amédée jusqu’à la trahison.


HAUSSONVILLE.

  1. Voyez la Revue des 1er mars, 1er avril, 15 mai 1899.
  2. Signé en réalité le 29 juin le traité de Turin ne porte dans les recueils publics que la date du 29 août, Victor-Amédée ayant voulu dissimuler à ses confédérés de la ligue d’Augsbourg la date de sa défection.
  3. Consulter sur ces négociations, en plus de l’introduction de M. Mignet aux négociations relatives à la Succession d’Espagne qui s’arrête malheureusement à l’année 1679 : la Diplomatie française et la Succession d’Espagne, par Legrelle (1 vol. ) ; Louis XIV et Guillaume III, par Hermile Reynald (2 vol. ) ; Guillaume III et Louis XIV, par Sirlema de Grovestins (8 vol. ) ; Villars, d’après sa correspondance, par le marquis de Vogüé, 2 vol. L’auteur de la savante Storia della diplomazia della Corte di Savoia, que nous avons eu occasion de citer, le sénateur Carutti, est entré dans plus de détails, mais en se plaçant surtout, ce qui est bien naturel de la part d’un Italien, au point de vue apologétique.
  4. Voyez la Revue du 15 août 1896.
  5. Gagnière, Marie Adélaïde de Savoie. Lettre du comte de Govon, envoyé extraordinaire de Savoie auprès de Louis XIV, p. 78.
  6. Quelques fragmens de ces lettres ont même été insérés dans l’ouvrage improprement appelé Mémoires de Tessé, qui a été publié en 1800 par le général de Grimoard. M. de Leris eu a tiré également hou parti dans son étude sur la comtesse de Verrue.
  7. Papiers Tessé, 23 janvier 1697.
  8. Papiers Tessé, Tessé au Roi, 28 février 1697.
  9. Le ministre de Savoie traduit ainsi les mots de Despacho Universale. On sait qu’on appelait ainsi en Espagne le grand Conseil du gouvernement.
  10. Papiers Tessé, Tessé au Roi. 7 mars 1697.
  11. Pour apporter un peu de clarté dans les négociations si compliquées auxquelles la Succession d’Espagne donna lieu, nous croyons devoir reproduire ici un tableau généalogique des divers prétendans à la succession d’Espagne.
    PHILIPPE II
    Philippe III Catherine, femme de Charles-Emmanuelle Ier duc de Savoie
    Philippe IV Anne, femme de Louis XIII Marie-Anne, femme de Ferdinand III, empereur d’Autriche Victor-Amédée Ier
    Charles II Marie-Thérèse, femme de Louis XIV Marguerite-Thérèse, femme de Léopold Ier, empereur d’Autriche Charles-Emmanuel II
    Le Dauphin Marie-Antoinette, femme de Maximilien II, électeur et duc de Bavière Victor-Amédée II
    Le duc de Bourgogne Philipe IV, duc d’Anjou Joseph-Ferdinand, prince électoral de Bavière L’archiduc Charles
  12. Voyez un extrait de ce testament dans Mignet : Succession d’Espagne, t. Ier, p. 382.
  13. Legrelle, la Diplomatie française et la Succession d’Espagne, p. 406. Le traité d’action n’est pas en effet reproduit par Dumont, Corps universel diplomatique du droit des gens qui se borne à reproduire le traité de paix, t. VIII. Partie 2, p. 368. Mais le texte « convenu et expédié » par Tessé le 30 mai 1696 se trouve aux Affaires étrangères. Corresp. Turin, vol. 96.
  14. Papiers Tessé. Le Roi à Tessé, 28 déc. 1696.
  15. Un gentilhomme de la Chambre allait, quelques jours auparavant, prier le supérieur du couvent de vouloir bien prêter son appartement.
  16. Mercure de France, juillet 1697.
  17. Bibliothèque de l’Arsenal. Mémoires de Sainctot, t. II, p. 123.
  18. Saint-Simon, édition Boislisle, I. IV. p. 34.
  19. On trouvera ces instructions dans la publication entreprise depuis quelques années par la Commission des Archives diplomatiques sous ce titre : Recueil des instructions données aux ministres et ambassadeurs de France. Savoie, Sardaigne et Mantoue. t. II. p. 189. Les deux volumes consacrés à la Savoie sont précédés d’une judicieuse introduction de M. le comte Horric de Beaucaire, où il a mis excellemment en lumière les (relations, parfois si compliquées, de la France et de la Savoie.
  20. Papiers Tessé. Tessé au Roi, 27 avril 1697.
  21. Aff. étrang., Corresp. Turin, vol. 99. Briord au Roi, 27 avril 1697.
  22. Aff. étrang., Corresp. Turin, vol. 99. Briord au Roi, 1er mars 1698.
  23. Aff. étrang., Corresp. Turin, vol. 99. Le Roi à Briord, 3 avril 1698.
  24. Aff. étrang., Corresp. Turin, vol. 100. Briord au Roi, 12 avril 1698. )
  25. Aff. étrang., Corresp. Turin, vol. 100. Le Roi à Briord. 23 avril 1699.
  26. Voir le texte de cette dépêche et le récit de cette négociation dans l’ouvrage de M. Hermile Reynald : Négociations entre Louis XIV et Guillaume III, t. Ier, p. 91.
  27. Aff. étrang., Corresp. Turin, vol. 100. Briord au Roi, 13 sept. 1698.
  28. Ibid., Le Roi à Briord, 7 août 1698.
  29. Ce traité avait été signé le 11 octobre 1698 à Londres et ratifié ensuite par les États généraux-de Hollande. V. Reynald, t. II, p. 36 et suiv.
  30. Mémoires de M. de ***, pour servir à l’Histoire des négociations depuis le traité de Ryswick jusqu’à la paix d’Utrecht, t. I, p. 83.
  31. Aff. étrang., Corresp. Turin, vol. 100. Briord au Roi, 31 février 1699.
  32. Le Roi à Tallard. Dépêche citée par Reynald, t. I, p. 143.
  33. Aff. étrang., Corresp. Turin, vol. 101. Briord au Roi, 23 mai 1699.
  34. Louis XIV à Tallard, 13 février 1699. V. Hermile Reynald, t. 1er, p. 241.
  35. Aff. étrang., Corresp. Turin, vol. 101. Le Roi à Briord, 11 juillet 1699.
  36. Aff. étrang., Corresp. Turin, vol. 101. Briard au Roi, 21 oct. 1699.
  37. Aux Archives de Turin, les pièces ne sont point reliées comme chez nous mais réunies par liasses (mazzi). Les lettres des ducs de Savoie à leurs ambassadeurs en France sont classées sous cette rubrique : Lettere Ministri Francia. Les pièces relatives aux conventions diplomatiques de toute nature sont classées sous la rubrique : Negociazioni Francia.
  38. Archives de Turin, Lettere Ministri Francia, mazzo 125. Victor-Amédée à Vernon, 26 mai et 22 août 1699.
  39. Ibid., Victor-Amédée à Vernon, 5 sept. 1699.
  40. Archives de Turin, Lettere. Ministri Francia, mazzo 126-127. Vernon à Victor-Amédée, 12 sept., 9 nov., 16 nov., 20 nov. 1699, 15 mars, 19 mars, 1700. Victor-Amédée à Vernon, mazzo 126. 26 sept., 12 déc. 1699. Lettere Ministri Vienna, mazzo 31. Victor-Amédée au marquis de Prié, 23 janvier 1700.
  41. Saint-Simon, édition Boislisle, t. XII, p. 128.
  42. Archives de Turin, Lettere Ministri Francia, mazzo 128. Vernon à Victor-Amédée.
  43. Aff. étrang., Corresp. Turin, vol. 106. Phelypeaux au Roi, 28 août 1700.
  44. Ibid., Phelypeaux au Roi. 3 juillet 1700.
  45. Archives de Turin, Lettere Ministri Francia, mazzo 127. Vernon à Victor-Amédée, 10 mai, 31 mai, 10 juin 1700.
  46. Recueil des instructions données aux ambassadeurs et ministres de France, Savoie, Sardaigne et Mantoue, t. Ier, p. 213.
  47. Aff. étrang., Corresp. Turin, vol. 106. Le Roi à Phelypeaux. 17 juin 1700.
  48. Archives de Turin. Lettere Ministri Francia, mazzo 128. Vernon à Victor-Amédée, 3 sept., 4 oct., 19 oct. 1700. Aff. étrang., Corresp. Turin, vol. 106 : Le Roi à Phelypeaux, dépêches de septembre et octobre 1700, passim. Voyez aussi, au Recueil des instructions, t. Ier, p. 232, l’instruction donnée, en octobre 1700, au comte de Tessé, que, plus confiant dans ses talens de négociateur que dans ceux de Phelypeaux, Louis XIV dépêcha pour la seconde fois auprès du duc de Savoie.
  49. Recueil des Instructions, etc., t. Ier, p. 243.
  50. Archives de Turin, Lettere Ministri Francia, mazzo 129. Victor-Amédée au comte de Vernon, 28 octobre 1700.
  51. Archives de Turin. Lettere Ministri Francia, mazzo 128. Vernon à Victor-Amédée, 7 nov. 1700.
  52. Archives de Turin, mazzo 129. Lettre de Victor-Amédée à Vernon, 13 et 14 novembre 1700.
  53. Recueil Jæglé, t. II, p. 260. La présence de Mme de Maintenon à ces deux conseils ne paraît point douteuse, bien que Torcy affirme le contraire dans ses Mémoires. Mais le témoignage de Dangeau, toujours si exact, est formel.
  54. Mémoires de M. de ***, pour servir à l’Histoire des négociations depuis le traité de Ryswick jusqu’à la paix d’Utrecht, t. Ier, p. 156.
  55. Mémoires de Dangeau, t. VII. p. 413.
  56. Ibid., t. VII, p. 415.
  57. Ibid., t. VII, p. 415.
  58. Mémoires secrets du marquis de Louville, t. Ier, p. 27.
  59. « Il n’y a plus de Pyrénées : elles sont abîmées, » aurait dit l’ambassadeur d’Espagne, et ses paroles, prêtées à Louis XIV, seraient devenues le mot historique. V. Dangeau, t. VII, p. 419, et le Mercure de France, novembre 1700.
  60. En plus de la relation de Dangeau el de celle de Saint-Simon, la seconde à peu près calquée sur la première, il existe deux récits des incidens qui se sont déroulés à Versailles depuis la proclamation du duc d’Anjou comme roi d’Espagne, jusqu’à son départ pour Madrid. L’un est tiré des Mémoires, encore inédits du baron de Breteuil, qui sont à la bibliothèque de l’Arsenal. Il a été publié au tome XVIII, p. 339, des Mémoires de Dangeau, sous ce titre : Reconnaissance du duc d’Anjou, comme roi d’Espagne. L’autre est intitule : Diverses particularités qui se sont passées à Versailles au sujet de l’appellation de Philippe V, ci-devant duc d’Anjou, pour régner dans tous les royaumes qui composent la monarchie d’Espagne, vacante par la mort de Charles II, roi d’Espagne, dont ce prince laissa par testament Philippe V son héritier. L’original est à la préfecture de Seine-et-Oise (fonds Bombelles), mais il a été également publié au tome XVIII des Mémoires de Dangeau, p. 359.
  61. Archives de Turin, Lettere Ministri Francia, mazzo 128. Vernon à Victor-Amédée, 17 nov. 1700. Les dépêches de Victor-Amédée sont tantôt en italien, tantôt en français, qu’il écrivait, comme on voit, assez médiocrement.
  62. Lettere Ministri Francia, mazzo 12f ». Le président de la Tour à Victor-Amédée, 1er déc. 1700.
  63. Ibid., Vernon à Victor-Amédée, 1er déc. 1700.
  64. Ibid., mazzo 129. Victor-Amédée à Louis XIV, 27 nov. 1700. La lettre signée par Victor-Amédée est aux archives des Affaires étrangères. Corresp. Turin, vol. CVI.
  65. Nous n’avions point à entrer dans le détail de toutes les négociations auxquelles la Succession d’Espagne donna lieu. Mais il ne parait guère douteux qu’en même temps qu’il convenait avec Guillaume III du partage de la Succession d’Espagne, Louis XIV s’efforçait, par l’habile intermédiaire du marquis d’Harcourt, son ambassadeur auprès de Charles II, de la faire attribuer tout entière à son petit-fils. Voir sur ce point : Hippeau, Avènement des Bourbons au trône d’Espagne. Peut-être Victor-Amédée aurait-il été en droit de lui renvoyer le reproche de double jeu.
  66. Dangeau, t. XVIII, Appendice. Reconnaissance du duc d’Anjou, etc., p. 344.
  67. Saint-Simon, édition Boislisle, t. VII, p. 328.
  68. Dangeau, t. XVIII, Appendice. Reconnaissance du duc d’Anjou, etc., p. 350.
  69. Correspondance générale, t. IV, p. 376.
  70. Dangeau, t. VII, p. 437.
  71. Dangeau, t, VII, p. 422.
  72. Suivant l’étiquette de la Cour, seul un souverain avait droit à un Fauteuil pour dîner et à un carreau sur la banquette où il s’agenouillait à la messe. Le roi d’Espagne avait eu un fauteuil aux dîners de Versailles et un carreau à la chapelle ; mais, au cours du voyage, on ne voulait sans doute pas trop marquer l’inégalité entre ses frères et lui.
  73. Dangeau, t. XVIII, Appendice, p. 364. Diverses particularités, etc.
  74. Mercure de France, décembre 1700.