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La fin d’un Empire. — La japonisation de la Corée

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LA FIN D’UN EMPIRE




LA JAPONISATION DE LA CORÉE




Chosen, le « pays du calme matinal, » attire de nouveau l’attention de l’univers. Les événemens de Séoul sont survenus comme autant de surprises : abdication de l’Empereur ; accession du trône du prince héritier ; nouvelle convention plaçant entièrement le pays sous l’administration japonaise ; guerre civile, dont une fois de plus l’Extrême-Orient est ensanglanté.

Aussi bien, sur ces bords éloignés, le travail de fermentation ne s’arrête jamais. Les faits ne peuvent y prendre une forme définie et stable. Revenu dans cette péninsule de l’Extrême-Asie, j’ai de la peine à reconnaître l’ancienne Corée.


I. — LE RETOUR. FUSAN. LE RENOUVELLEMENT DU PAYS


Le soleil levant ensanglante les côtes déchiquetées de Chosen, qui surgit devant mes yeux de la nappe foncée d’une mer encore endormie. Par degrés se détachent les montagnes lointaines ; les chaînes onduleuses plaquent leurs étendues rosées sur le bleu de l’horizon. Le tableau est d’une parfaite délicatesse de dessin et de couleurs. Telle est l’intensité de mes sentimens que, par la parure de ses rivages et le cristal de son atmosphère, le « pays du calme matinal » semble me frapper pour la première fois.

Me voici débarqué à Fusan, mais tels sont les changemens survenus depuis mon dernier séjour[1], — à la veille de la guerre, — que je ne m’y retrouve plus. Du petit hameau de pêcheurs visité jadis dont la baie ne connaissait que le papillonnement des voiliers, s’est développé un port dont les steamers emplissent la moderne rade. Devant moi surgit une gare où, d’ici quelques semaines, des billets pour Paris et pour Londres seront directement distribués. En 1903, dans la Revue académique de Hongrie, je prédisais à Fusan, tête des voies de communication de l’Asie, ce qui se réalise aujourd’hui. Mais pouvais-je croire à une aussi rapide confirmation ? Quiconque a visité cette baie, — la plus proche du Japon, — où s’entremêlent les promontoires et les îles, ne pouvait cependant douter de l’avenir. Ici se forme un emporium de la taille de Shanghaï et de Yokohama, où les marchandises canadiennes et américaines chercheront bientôt l’accès de l’Asie orientale, sans s’égarer vers Vladiwostock ou Dalny.

Errant par les rues de la ville et me croyant, à chaque carrefour, un nouveau venu, j’accuserais presque mon navire de s’être trompé et d’avoir pris le Japon pour la Corée. Autour de moi, se démène une foule de petits hommes. Ici et là, le Japonais frappe les yeux : négociant, employé, ouvrier. Les accoutremens légers des coolies de Nagasaki s’opposent aux kimonos soyeux des commerçans. Même par cette chaleur asiatique, certains visages jaunes apparaissent coiffés du chapeau haut de forme dont une redingote de drap noir relève encore la dignité. Les uniformes abondent : les boutons de cuivre et les galons d’or sont ici bien portés. Le dernier portefaix de gare aspire à la casquette qui lui donnera une mine de fonctionnaire.

On a beaucoup construit depuis mon passage : plus une chaumière de bambou, plus une hutte recouverte de paille de riz n’est visible. La maisonnette japonaise en bois, ouverte aux quatre vents, règne sans conteste, abritant la plupart du temps un magasin, une maison de thé, une auberge. On a partout quelque chose à vendre : il faut faire des affaires à tout prix. Les gens paraissent infatigables. Des premières heures du matin à la nuit, marchands, artisans sont à leur besogne. D’ici peu, le Japon entend chasser l’Amérique et l’Europe de ces marchés orientaux. Sans parler des exploitations minières, des chemins de fer, des compagnies de navigation, le marché coréen, et la presque totalité du marché mandchourien se sont ouverts avec des avantages exceptionnels aux manufacturiers nippons.

La richesse des mines coréennes a été très anciennement connue, mais le pays même n’en a jusqu’ici guère profité. Les mines de cuivre, de fer, d’argent, d’or, ont été négligées. À peine, sur les rivières, quelques lavages d’or sont-ils à signaler. Vers la fin du siècle passé seulement des compagnies étrangères obtinrent les concessions nécessaires pour entreprendre des travaux plus importans. Elles sont de nationalités diverses : anglaises, allemandes, belges, américaines. Tout étranger résidant ou même traversant le pays est devenu possesseur d’une concession minière. La vente de ces concessions, d’une valeur souvent fort douteuse, est devenue une des plus riches sources de revenus de la maison impériale ; malgré les difficultés sans nombre rencontrées, l’exportation de l’or, dans la dernière année du siècle, s’est élevée à 5 millions de dollars et, depuis lors, augmente annuellement. La compagnie américaine, entre toutes les autres, a réalisé de très gros bénéfices. Mais peu à peu, à la suite de l’occupation et des voies ferrées, les mines passent aux mains des Japonais. D’ici quelques semaines, une fois opérés au Sud de Moukden, les raccordemens encore nécessaires, de Kirin à Fusan, à travers les régions les plus fertiles de la Mandchourie et de la Corée, courra une ligne entièrement nippone.

Les services de navigation sont semblablement monopolisés par deux compagnies japonaises : la Osaka-Shasen-Kaisha et surtout le Nippon-Yusen-Kaisha ; leurs flottes, très considérables, couvrent tous les océans, relient entre eux les ports de l’Asie, de l’Autralasie, de l’Amérique et de l’Europe. C’est la Nippon Yusen-Kaishi qui, puissamment subventionnée, a établi entre Shimonosaki et Fusan ce service quotidien, grâce auquel quelques heures séparent seulement le Japon de la terre continentale. Avant que l’année se termine, la Corée, dont le surnom de « pays ermite » signalait l’isolement, égal à celui du Thibet, sera en communications directes avec les grands centres de l’univers.

Décidément, Fusan m’est devenu étranger. À peine si j’y puis diriger mes pas ! Pourtant, je retrouve dans le fond de la baie les ruines pittoresques de la forteresse de Korrian : en face, voici la petite colline boisée dont le faîte, en pain de sucre, est chargé d’une pagode aux formes fantastiques. J’avance maintenant sur la route de Tong-San et les vieilles chaumières, autrefois vues, semblent réapparaître. Dans les champs, les paysans sont au travail, attifés de leur costume de toile blanche. Les taureaux, dont un anneau de fer perce le naseau afin de donner une prise au conducteur, traînent les préhistoriques charrues de bois. De temps en temps, passe une femme, le visage dissimulé sous un manteau de toile. Quant aux enfans, dépourvus de vêtemens pour la plupart, ils pataugent dans la boue. Plus je m’écarte de la ville, et plus tout ce monde rustique s’affirme. Dans les montagnes, la vie coréenne subsiste, intégrale. Puisse la blanche Corée ne sacrifier que tard son pittoresque aux neutralisantes influences de la banalité cosmopolitaine !


II. — DE FUSAN À SÉOUL EN CHEMIN DE FER


Je gagne la capitale par une journée glorieuse où s’exprime toute la vigueur de l’été. Pris le matin à Fusan, le train me déposera le soir même à Séoul. Le fait me semble si invraisemblable que je n’en puis croire mon indicateur. Voilà donc la forme moderne de cette expédition de dix jours, jadis traversée de tant d’obstacles et d’épreuves !

Les voyageurs, en attendant que la section terminus soit construite, prennent le train à Fukian. Ils sont nombreux. Japonais pour la plupart, entremêlés d’un ou de deux Coréens. Partout ce ne sont qu’employés nippons. Seul le langage japonais frappe l’oreille. La ligne, d’intérêt tout stratégique, est du reste propriété japonaise. Importés des États-Unis, les locomotives et les wagons ont été rapprochés, disait-on, de la taille d’une population plus lilliputienne, habituée à s’accroupir sur les banquettes, à l’orientale. Quelques traits particuliers distinguent les gares, par exemple, ces lavabos communs où, mettant à profit la moindre minute d’arrêt, hommes et femmes se débarbouillent pêle-mêle. Les vendeurs de dîners en boîte, — riz et poissons crus, — vont de-ci de-là, emplissant de thé les tasses des voyageurs. Une multitude de minuscules employés habillés de noir, — en Europe, le personnel d’un train de luxe est bien plus réduit, — accompagnent le moindre convoi à titre de contrôleurs, conducteurs, etc. Tel est l’avantage des pays nouveaux. Le bon marché de la main-d’œuvre permet de partager entre trois hommes les fonctions qu’un seul Américain ou Européen cumulerait ; cet avantage éclatera sur les champs de bataille de l’industrie et du commerce.

Mais soudain, une grande hâte se produit dans la foule des voyageurs, tandis que montent les appels et les cris. D’innombrables casquettes surgissent. Voici les uniformes rangés en ligne le long du train qui s’ébranle lentement pour contourner le golfe de Fusan. Il fouille les collines verdoyantes à la recherche de la demeure où, lors de mon premier voyage, je séjournai. Elle apparaît enfin, mais volets fermés et porte close. Basse et délabrée, la petite chapelle catholique se montre à peine au regard qui la sollicite. Sur cette côte de constructions neuves, il est doublement attristant de trouver dépourvus d’écoles, d’orphelinats, d’églises, et même d’un simple asile, ces fidèles qui, pour le bien matériel et moral de l’Extrême-Orient, accumulèrent tant de sacrifices et d’efforts !

La voie ferrée suit tout l’abord l’ancienne route, j’allais dire carrossable, comme si les voitures avaient jamais été connues dans ce pays de Chosen ! Le voyageur n’y avait le choix qu’entre deux moyens de transports : des porteurs ou ses propres jambes. Lors de ma première campagne dans le haut pays, je voulus chevaucher. Mais si misérable était mon pony, si osseuse la selle dont on l’avait sanglé, que je dus la plupart du temps peiner à pied sur ses soi-disant chemins qui ressemblent à l’à-travers champ de chez nous. Quelques pierres disséminées çà et là au travers d’une rivière y tiennent lieu de pont. Parfois un plancher branlant invite bien le voyageur. Mais le plus souvent, la seule ressource est de se déchausser bravement.

Durant plusieurs lieues, nous longeons la grande rivière du Sud qui s’éploie dans une vallée spacieuse et verdoyante. À droite et à gauche, s’étendent les champs de riz, fort bien labourés, irrigués de tout un système de canaux. C’est, de tout temps, à cette culture, que la population a demandé sa nourriture quotidienne, tout le monde ici est agriculteur. Chaque famille tire de son petit champ non seulement sa subsistance mais encore, sous forme de chanvre, ses vêtemens, sans compter la paille des couchettes et l’huile des lampes. Les objets nécessaires à la vie sont manufacturés dans la maison. Sans quitter la famille, le lin, de simple semence, devient, sous la main des femmes, toile, puis vêtement. Dans une société aux besoins aussi simples, le commerce ne tenait aucune place. Toute la monnaie se réduisait à de petites pièces de cuivre enfilées dans des cordes. Lors de ma première expédition, voulant emporter une somme correspondant à quelques louis, un cheval me fut nécessaire.

Le train s’arrête à tout instant. Pourquoi ? On ne voit guère de villages ou de hameaux. C’est tout au plus si, de temps en temps, monte un Coréen placide et somnolent. Au voisinage des gares, se groupent cependant des maisonnettes japonaises dont les habitans se montrent de tous côtés. Tout nouveau bateau venu du Japon enfle leur nombre. Plus le flot de l’émigration nippone s’amincit vers le Pacifique, devant les obstacles accumulés, plus il se déverse en Corée enflé et bouillonnant. Mercantiles d’instinct, infatigables, adroits, les nouveaux venus réussissent en fort peu de temps à conquérir une avantageuse position. Le concours des autorités est assuré à leurs entreprises.

La plus insignifiante des gares suffit à l’administration militaire pour montrer tête et rappeler qu’on est en pays occupé. Sur le plus désert des quais, tout au moins, un gendarme de service est planté : il se multiplie, bien entendu, suivant l’importance de la gare. Sa tenue est bonne et son allure martiale ne pèche parfois que par un peu d’exagération. Voilà du reste pour lui une occasion d’intervenir. Le train ayant fait une halte quelque peu prolongée, un gamin de quinze ans transgresse le cordon tendu en carré autour de la gare. Deux courageux agens de la force publique se précipitent sur le délinquant, bientôt étendu sur le sol et réduit à l’impuissance en application des règles du fameux yiou-yitsou. Le départ du train m’a dérobé le dénouement de l’aventure. D’un dernier regard, je ne pus que saisir le coupable étendu dans la boue sous les deux soldats victorieux.

Comme nous gagnons le cœur du pays, le paysage développe des lignes puissantes dont une vaste baie de lumière précise le relief, contours et couleurs se fondent dans une atmosphère de topaze brûlée : ombres et clartés atténuent leur crudité dans le lointain. Des heures d’admiration ne peuvent émousser mes sentimens, tandis que, toujours dressées, les montagnes se succèdent au passage, encaissant de prospères vallées, des rivières où, sous l’effort des blanches voiles, s’enlèvent les jonques. Ici et là, de préférence sur les rives d’un cours d’eau, un petit village émerge des arbres séculaires. Du haut du remblai nous plongeons dans l’intérieur des chaumières, isolées les unes des autres par des murs de roseaux ou de paille. Grâce à la multiplication des barrières et des abris, toute masure coréenne semble une forteresse. Le plus humble des habitans peut dire ici sans outrecuidance : My house is my castle!


III. — L’HABITATION CORÉENNE


Le Père Pourthié, qui souvent partagea l’hospitalité de ces logis misérables, nous écrivait :

« Retranchez aux plus pauvres masures que vous connaissez ce qu’elles peuvent retenir encore de beauté et de solidité. Peut-être alors aurez-vous une idée des chétives habitations coréennes. Le Coréen loge généralement sous le chaume. Quatre piliers, fichés en terre, supportent le toit. Une couche de terre pétrie de huit à douze centimètres d’épaisseur, plaquée sur une charpente de poutrelles transversalement et diagonalement croisées, forme la maison. De petites ouvertures y sont pratiquées dans lesquelles des branches formant treillis et, faute de verre, une feuille de papier tamisent la lumière. Telles sont les portes et les fenêtres. Des nattes sordides et qui ne rappellent en rien celles de la Chine ou de l’Inde, quelquefois même une couche de paille, dissimulent, à l’intérieur, la terre battue. Les gens riches tapissent leurs murs de boue d’une feuille de papier. Enfin, les planchers et les dalles de l’Europe seront à l’occasion égalés à leurs yeux par une sorte de carton fortement imbibé d’huile. Les maisons à plusieurs étages n’existent pas en Corée. Pénétrons à l’intérieur. Mais tout d’abord, ôtez vos sandales, les bienséances, la propreté l’exigent. Les riches gardant leurs bas, mais les paysans et ouvriers vont et viennent dans leurs chambres nu-pieds. Prenez bien garde maintenant de ne pas heurter du front les branchages et la terre pétrie qui composent le plafond. Accroupissez-vous sur la natte et gardez-vous de chercher un siège. Le Roi lui-même, pour recevoir les hommages de la Cour, est assis, les jambes croisées, à la façon de nos tailleurs. Voulez-vous inscrire quelque note sur votre calepin ? Ne demandez point de table. Les Coréens n’en ont que pour les sacrifices aux ancêtres et pour les repas. Écrivez sur vos genoux. Peut-être désirez-vous du feu ? On y a pourvu. Mais, tout fourneau étant impraticable sur ces nattes, à l’extérieur de la maison, sur l’un des bas côtés, s’ouvre le foyer de la cuisine. Des conduites en pierre, passant sous la chambre, y viennent aboutir. Les inégalités, les jointures, les anfractuosités de ce canal souterrain sont comblées de terre pétrie. Une chaleur bienfaisante se maintient donc sous les nattes, grâce à l’épaisseur des pierres employées. Parfois, il est vrai, la fumée s’élève en larges bouffées des fentes du sol. Mais est-il un système de calorifère exempt de défauts ?

« L’ameublement sollicite à son tour votre regard. Toute la Corée couche sur des nattes. Les pauvres, — c’est-à-dire la grande majorité, — s’y allongent sans autres couvertures que leurs haillons habituels. Les possesseurs de quelques sapèques se passent la fantaisie d’une couverture qui, dans la classe aisée, vient s’ajouter à un petit matelas de dix à vingt centimètres d’épaisseur. Riches et pauvres cachent dans un coin de chambre un tronçon de bois quadrangulaire et épais de quelques pouces qui leur sert de traversin. Là finit, pour l’homme du peuple, la liste des meubles, à moins qu’on ne tienne compte du bâton transversal qui porte leur habit de rechange. Les gens plus à leur aise sont encore pourvus de quelques corbeilles qui pendent du plafond, ou que supportent des traverses de bois. Les lettrés et les marchands s’assoient auprès d’une petite caisse qui contient un encrier, un rouleau de papier, des pinceaux. Les jeunes dames renferment dans un coffre noir l’indispensable présent de noces : deux jupes, l’une rouge, l’autre bleue. Enfin, quelques livres chinois et des armoires vernies de dimensions modestes distinguent les maisons de la haute noblesse. »

À un pot de fleurs et à une cage d’oiseau près, je n’ai, en ce qui me concerne, rien découvert d’autre dans les différentes maisons coréennes de tout ordre qu’il m’a été donné de visiter.

Au long du chemin, toutes les localités ont été débaptisées, et c’est regrettable. Les Japonais n’ont pas permis au moindre des hameaux de conserver son nom. La capitale elle-même n’a pas été respectée. Séoul a cessé d’exister. Il m’est donc impossible, au passage des gares, de reconnaître si les villages environnans me sont connus ou inconnus. Le train roule toujours en pays de montagnes. Vers le Nord, au loin, je crois reconnaître la cime pointue du Puk-Han, le roi de tous les sommets coréens, sinon par l’altitude, du moins par les formes étranges qu’il assume. Soudainement dressé de la plaine qui court jusqu’aux portes de la capitale, une forteresse crénelée le couronne. Nul Coréen n’ignore son nom et ne manque, s’il en a le loisir, d’en gagner le faîte. La route grimpe au travers des bois de châtaigniers, au long des ruisseaux précipités en cascade. De vieux monumens se révèlent à peine sous la verdure qui les enfouit. Statues habillées de lierre et pagodes, couvertes de mousse, du socle de leur promontoire de rochers, marquent le chemin. Du sommet, le regard embrasse la capitale, mélange confus de pagodes et de sanctuaires, qui recouvre à nos pieds tout un plateau, puis s’éteint vers l’Occident en saisissant l’étincelant miroir de la mer. Mais, pour les enfans du pays, le Puk-Han a son titre de gloire le plus cher dans une ruine délabrée et dans le vieux château cyclopéen de la cime où, plusieurs fois au cours des âges, l’indépendance coréenne trouva un inviolable asile.


IV. — APERÇU HISTORIQUE DES TROIS ROYAUMES


Perpétué par cet acropole, combien le passé de cet ancien « pays des trois royaumes » semble difficile à saisir ! Quels furent les premiers habitans du pays ? question éternellement débattue. Les anciennes légendes, d’origine chinoise pour la plupart, ne sont qu’autant de contes de fées. Parmi les documens conservés, les plus anciens datent du commencement de l’ère chrétienne. La péninsule était alors divisée en trois royaumes : Sin-la au Sud ; Kao-li au Nord ; Pet-si à l’Ouest. Vers le xie siècle le souverain de Kao-li réunit les trois pays en un seul Empire placé sous le protectorat de la Chine. Les descendans d’Ouang-Kien régnèrent pendant plus de trois cents ans, fidèles à leurs suzerains, les empereurs mongols issus de Gengis-Khan dont ils partagèrent la chute quand surgit la dynastie des Ming. Fixés à Nanking, les souverains chinois donnèrent le trône, dans tous les pays tributaires, aux nouvelles maisons dont les services avaient facilité leur avènement. C’est ainsi qu’en 1392 le trône coréen échut au fondateur de la famille en ce moment régnante. Dirigés par les Ming, les premiers rois se révélèrent d’habiles administrateurs. Le premier de la lignée, Tai-tzo fonda Séoul, partagea le pays en huit provinces gouvernées, comme en Chine, par des mandarins, régla tout le système du gouvernement.

Durant des siècles de luttes et de révoltes intérieures qui suivirent, seuls, deux faits d’une portée internationale sont à signaler : l’invasion japonaise, vers la fin du xvie siècle, à laquelle présida le fameux capitaine nippon Taico-Hideyoshi, en possession de deux cent mille soldats ; la soumission plus complète des souverains coréens vis-à-vis des empereurs mandchous par qui les Ming furent, à partir de 1636, remplacés. Le monarque de Chosen dut désormais reconnaître la suzeraineté chinoise par l’envoi d’une ambassade solennelle. En échange de ses cadeaux précieux, le calendrier officiel, destiné à tous les vassaux, lui était transmis. Grâce à cette hégémonie du gouvernement de Pékin, la Corée, ne disposant d’aucune armée sérieuse, ne pouvait s’aventurer dans des guerres extérieures. Comme les autres pays dépendant de la Chine, l’Annam, la Birmanie, le Thibet, la Corée dut n’entretenir aucune relation avec le reste du monde, se cloîtrer rigidement chez elle : ainsi fut constituée autour de la Grande Muraille une immense zone neutre amortissant, pour le compte de l’Empire, les révolutions du dehors ; ainsi, sous le règne des grands Khans, des siècles de paix furent-ils possibles.

Depuis plus de trois cents ans, la Corée ignore la guerre, ne possède ni armes, ni soldats. Aux occasions solennelles, les quelques hommes formant la garde du palais n’étaient armés que d’arcs. Consciente de son impuissance, la nation s’en est plus sévèrement repliée sur elle-même. La moindre chaloupe de pécheurs abordant le rivage fut impitoyablement saccagée et le sang des audacieux cruellement répandu. D’autre part, soucieuse de conserver vis-à-vis du suzerain une certaine indépendance, le peuple coréen a pris le pli d’étaler sans cesse sa misère. Ainsi s’expliquent les lois condamnant tous les dehors du luxe et du bien-être, faisant défense d’exploiter les mines d’or et d’argent. La consigne a toujours été d’être, ou bien de paraître pauvre ; l’obéissance a été parfaite. Jamais, au cours de mes nombreux voyages, je n’ai rencontré de pays aussi misérable, je n’ai vécu parmi peuple plus dénué. Aussi mon souvenir de Chosen et de ses habitans est-il empreint d’une vive compassion.


V. — SÉOUL ou KEIGO


Nous sommes arrivés. Les petits conducteurs à face jaune et casquette rouge crient à assourdir : « Keigo ! Keigo ! » Je n’en puis croire mes yeux. Une gare, des hôtels, des buvettes sans nombre ont surgi. Le Séoul que j’ai connu n’existe plus. C’est à bon droit que le nom en a été changé.

Je pénètre dans les rues de la capitale par une pluie torrentielle, les nuages sont inépuisables et les chemins, submergés. Coolies, portefaix et voyageurs s’enlizent dans la boue, incapables d’avancer. Naturellement, les injures et les coups surgissent d’eux-mêmes à la grande colère des petits policiers nippons dont les vociférations ne peuvent rétablir l’ordre. La ville endormie et muette dont le calme m’avait si profondément pénétré n’existe vraiment plus. Elle m’apparut pour la première fois, je m’en souviens, tout enveloppée de clarté, de silence lunaire. Cette blanche apparition s’est éclipsée à jamais.

Il n’y a pas à s’y méprendre : les Japonais occupent vraiment la ville. À chaque coin de rue, paraît un gendarme. Des guérites de sentinelles marquent chaque carrefour. Dans les ruelles les plus perdues, apparaissent des soldats et, sur les places, se développent de véritables bivouacs. Dans les alentours du palais, la concentration des forces militaires est surtout apparente. Les portes qui donnent accès aux appartemens impériaux ne s’ouvrent que devant des laissez-passer obtenus du Résident japonais. Pour la moindre autorisation nécessaire, force est ici de s’adresser aux autorités nippones. La Corée est bien moins en état de protectorat (suivant l’appellation officielle) qu’en état d’occupation. Il n’est pas jusqu’aux postes et télégraphes qui n’aient été « japonisés. » Du reste, le 21 juillet dernier, l’état de siège a été définitivement proclamé d’un bout à l’autre du pays.

Aussi bien, l’odeur de la poudre est-elle dans l’air. Certes, le peuple vaque à ses affaires ordinaires, et le train-train de la vie quotidienne ne semble en rien modifié. Mais une sorte de révolution souterraine est perceptible et parfois on croirait entendre le cliquetis d’armes cachées. À chaque tournant de rue, des espions s’entre-guettent. L’atmosphère est orageuse ; l’horizon ténébreux dément tout espoir. Jusqu’ici les Coréens sont restés calmes : on les croirait sans un murmure, résignés à leur destin. Habillés de blanc, ils poursuivent, comme d’ordinaire, leurs promenades au travers des grandes voies de la capitale, en contraste frappant avec leurs vainqueurs, vêtus de kimonos noirs. Ces étoffes blanches et noires, sans cesse heurtées, sont pour Séoul une insolite et mouvante parure. Les lenteurs du geste des uns, l’inlassable activité des autres s’opposent sous chacune des couleurs ennemies. Je crois voir des bataillons de fourmis en train de s’ouvrir un chemin parmi des larves immobiles.

Le moindre des Japonais se démène vers un but précis, l’air affairé. Le Coréen, désœuvré d’aspect, flâne avec insouciance, la pipe à la bouche, content de se laisser vivre au jour le jour. Le gouverneur-résident, à grand renfort d’ordonnances, s’acharne à démolir les vieilles barrières sociales, à supprimer les habitudes archaïques auxquelles les Coréens sont attachés. Il a dernièrement prononcé l’interdit sur ce costume entièrement blanc, le plus bizarre de l’univers, sur ce chignon, hérité des empereurs Ming, où tout fils de Chosen veut exprimer sa fierté de mâle. Résultat : les vêtemens blancs se sont rayés ou tachetés de noir. Avant qu’ils disparaissent, ces habits traditionnels, je veux en fixer le détail, en citant la description pleine d’humour d’un ancien explorateur. Et d’abord, la chaussure ! La semelle tressée de paille de riz protège quelque peu la plante du pied des cailloux rencontrés. Pour les orteils, libre à eux de plonger dans la neige et la boue des rigoureux hivers coréens. En été, ces étranges savates, plus légères que nos souliers, ne peuvent être critiquées que pour les brusques bains de pieds auxquels elles laissent exposés. Au bout de dix lieues environ, il vous les faut jeter. Leur prix modique, — de dix à quinze centimes, — permet d’ailleurs d’en être amplement pourvu. Cependant, il existe des sandales plus chères, confectionnées, soit en chanvre, soit en écorce d’arbre.

Passons aux bas. Ils ne sauraient être tissés de soie, de laine ou de coton. Non ! deux simples morceaux de toile grossière, cousus de manière à se terminer en pointe, et suivant les contours du pied, suffisent à la tâche. Une très ample culotte tient semblablement lieu de pantalon. D’étroites guêtres de toile, fixées sous les genoux, la collent agréablement plissée autour de chaque mollet. Une courte veste abrite le haut du corps. Les gens qui ne travaillent pas de leurs mains endossent en outre un habit aux larges manches, à plis tendus sur les hanches. Revêtu par un paysan, cet habit signifie un voyage ou une visite. Les employés portent encore une redingote de couleur, fendue par derrière. Enfin, dans les grandes solennités, un Coréen s’enveloppe par surcroît dans une redingote aux énormes manches. Bien que le rasoir et les ciseaux ne passent jamais sur la tête des indigènes, les épaisses chevelures et les barbes puissantes n’en sont pas moins rares parmi eux. Les enfans des deux sexes, tressant leurs longs cheveux, les laissent tomber en natte sur le dos. Au moment d’aller chercher sa fiancée, le jeune homme ramène ses cheveux en chignon sur le sommet de sa tête. De son côté, la jeune mariée acquiert, suivant ses moyens, autant de faux cheveux que possible et, les ajoutant à ses tresses naturelles, disparaît bientôt sous d’énormes torsades. Ces masses capillaires, dont les étrangers s’offusquent peut-être, ravissent les Coréens. Ainsi frusqué et coiffé, le fils de Chosen complète sa tenue d’un chapeau qui ne diffère des « tuyaux » de chez nous que par le conique de sa forme et le réduit de son diamètre. Il est bien entendu que seul le chignon doit y pénétrer : la stabilité du couvre-chef doit donc être assurée par deux cordons qui font gentiment rosette sous le menton. Avec un tel chapeau, la pluie, le soleil, le vent ont beau jeu contre le malheureux Coréen. Telle est la forme du costume. Mais que dire des matériaux employés ? Une toile grossière, tissée dans l’intérieur de chaque maison pour les besoins de la famille, en fait presque seule les frais.

En regard de cet ajustement si compliqué, les vêtemens japonais apparaissent d’une remarquable simplicité. Hommes et femmes, enfans et vieillards, portent sans distinction le kimono foncé et la plupart du temps seul pensionnaire de la garde-robe. Aussi ample qu’une blouse et tombant à plis aussi longs qu’un kaftan, le kimono recouvre son homme de la tête aux pieds. Avec lui, pour la majorité des gens, ni chapeau, ni souliers, ni même linge de corps ne sont nécessaires. Mais, au cours des dernières années, la population des villes, tout en lui restant fidèle, l’a sans aucun bonheur marié à d’étranges accessoires, chapeau melon, souliers à lacets qui déparent sa grâce de robe flottante. Ainsi vêtus, les citadins nippons semblent s’aventurer dans la rue en manteaux de bain. Bien loin de porter le kimono, chaussés de hautes sandales à forme de cothurne, ils s’ingénient, pour le caricaturer, à s’adresser aux modes occidentales à chapeaux de toute forme, chemises à col empesé et chaussettes, avec mission de faire paraître aux Coréens à gros chignon la civilisation supérieure de leurs vainqueurs.


VI. — L’ADMINISTRATION JAPONAISE. LE MARQUIS ITO, GOUVERNEUR-RÉSIDENT


Toute entreprise de colonisation implique deux grandes difficultés : recruter des colons sérieux et travailleurs ; former un corps de fonctionnaires qui n’abuse pas de son pouvoir à l’égard de la population indigène. Sur ces deux points, toutes les nations colonisatrices ont été en butte aux accusations qui, en Corée, sont renouvelées contre les Japonais. Il est des gens qui vont aux causes vaincues, moins dans l’espoir de leur ramener la fortune, que de limiter, par des dénonciations publiques, les excès des maîtres de l’heure.

Le marquis Ito, chef suprême de l’administration du territoire occupé ou du protectorat, pour employer le terme officiel, est un homme d’État dont une longue expérience rehausse encore les belles aptitudes. Depuis sa plus tendre jeunesse, il participe aux mouvemens politiques du Japon. En lui, le régime constitutionnel a trouvé un de ses plus fermes artisans. Son aventureux voyage en Europe, tenté à une époque où les Shoguns punissaient de la peine capitale entreprise semblable, a été souvent narré. Sa connaissance des institutions occidentales, lors de la grande crise nationale, lui ouvrit le chemin des honneurs publics. Tandis qu’il revient d’un court voyage, en 1864, et que l’escadre des puissances alliées bombarde Shimonosaki, il est choisi, grâce à sa connaissance de l’anglais, pour conférer avec les autorités japonaises, mission dont il s’acquitte du reste sans succès. Mais plus tard, sous Inoue, le plus ardent des radicaux, il collabore à la chute des Tokùgawa, au renversement de Shogùnat. Préfet, vice-ministre, il s’emploie à réorganiser la patrie. Aussi, de par l’assassinat du célèbre homme d’État Okubo Toshisnichi, dont le souvenir est resté vivant, le voilà chef indiscuté des progressistes. Il représente le Japon à la conférence de Tien-tsin et signe le traité avec la Chine. Il rédige la constitution nippone, négocie en 1895 la convention de Shimonosaki, est appelé par l’Empereur en 1901 à la présidence du conseil privé. Quel que soit le parti au pouvoir, ses avis sont toujours sollicités et écoutés, lorsqu’une décision grave pour le bien du pays doit être prise. Le marquis Ito est universellement respecté. Réservé, d’un caractère modéré, haïssant les phrases vides et les formes vaines, les qualités de sincérité qu’il possède, si rares en Extrême-Orient, y sont particulièrement prisées.

Le difficile de la tâche, maintenant assumée par le marquis Ito, résident général en Corée, est de recruter en nombre suffisant des administrateurs compétens et intègres, capables d’appliquer aux hommes et aux faits les ordres partis de lui. Le problème supposé résolu, la situation en elle-même est susceptible de bien des embarras. L’hostilité de la population n’est nullement dissimulée. De toutes les façons possibles, le pays a exprimé son mécontentement. Les rigueurs des conquérans éveillent un sempiternel concert de plaintes. Les journaux recommencent sans cesse, en donnant le récit de ce qu’ils appellent les « atrocités japonaises. » Mais, au lendemain d’une brutale prise de possession, en pouvait-il être autrement ?

Sur le régime japonais en Corée, mes sentimens personnels sont quelque peu divers. Certaines innovations m’ont paru salutaires ; d’autres, condamnables ; de même en ce qui concerne le corps des fonctionnaires. Du haut en bas de l’échelle, d’un bout à l’autre du pays, ils diffèrent grandement en valeur morale et professionnelle. J’ai été témoin de plusieurs scènes gratuitement provoquées par les autorités ; j’ai parfois pu constater, de la part des soldats, une certaine insolence, et de la part des agens de police, un secret penchant pour les abus de pouvoir et les exécutions d’une justice aussi personnelle que sommaire. Je me garderai bien cependant de partir de là pour porter un jugement définitif sur un régime dont la forme actuelle est, à mon avis, temporaire.

La réorganisation coréenne est une question plus complexe qu’on ne l’a tout d’abord supposé. Pour qu’un dénouement simple soit possible, la corruption a trop gêné le libre jeu des forces politiques et administratives. Le peuple a trop appris à finasser avec ses maîtres. Avant les Japonais, les patriotes les plus ardens, déçus dans leurs efforts réformateurs, ont dû laisser les affaires aller leur train. La Corée a de tout temps été divisée en huit provinces ; sur le versant de la Mandchourie et du Yalou : Hypyeng-yang, Hoanghoï, Kyeng-Keui, Tchyoung-tchyeng, Tyen-la ; sur le rebord oriental : Ham-Kyeng, Kang-ouen, Kyeug-syang. Les huit territoires ont leur chef-lieu, résidence du gouverneur. Ils sont subdivisés en trois cents trente-deux districts, sous des mandarins d’un rang plus ou moins élevé. Chefs de l’administration, les mandarins sont encore armés de la puissance exécutive, et décident ordinairement des procès civils. Le résultat d’un pareil cumul de fonctions a été la mise en coupe réglée de tout un peuple. Pour comprendre la situation désespérée de la Corée, il faut connaître son ancien système de gouvernement, synonyme de cruelle exploitation.


VII. — L’ANCIEN RÉGIME. — LES MANDARINS. — LES TORTURES


Afin de bien juger les derniers événemens, il faut en connaître les causes, le régime anarchique sous lequel la Corée a si longtemps gémi. Des documens réunis par la Société des missions étrangères, je détache le passage suivant sur l’administration des mandarins.

Les procès civils sont en général du ressort des mandarins de district. Les mandarins militaires disposent de la justice criminelle, et leur juridiction a reçu le nom de « tribunal de voleurs. » Les procès graves sont cependant portés devant le gouverneur de la province ou même devant le tribunal criminel de Séoul. Le tribunal Keum-Pou, siégeant également dans la capitale, juge les fonctionnaires publics et les inculpés de lèse-majesté. Un simple mandarin ne peut condamner ni à mort ni à l’exil : un gouverneur de province n’en a lui-même le pouvoir que sous certaines restrictions, et toute sentence capitale qu’il prononce est généralement confirmée par le tribunal criminel de Séoul. Mais les juges n’encourent aucune responsabilité si, au cours de l’interrogatoire, l’accusé succombe sous les coups, et c’est là un expédient souvent employé pour abréger les procès embarrassans. À en juger par la multiplicité de leurs attributions, on croirait les mandarins, qui, pour la plupart, administrent plusieurs districts, surchargés de travail. Une vie plus inoccupée que la leur serait cependant difficile à imaginer : boire, fumer, jouer, voilà leurs principaux passe-temps. Certes, il leur faut tenir tribunal trois fois la semaine. Mais, sans que parties ou témoins aient été entendus, ils savent à merveille expédier lestement les affaires en quelques coups de langue ou de baguette. Le gros de la besogne retombe sur des employés subalternes, qui sont de deux sortes : les uns, attachés aux mandarins civils, peuvent recevoir le nom de prétoriens ; les autres, dépendans des mandarins militaires, sont assimilables à nos gendarmes. (Chaque district renferme un assez grand nombre de prétoriens, étroitement resserrés en caste séparée, ne prenant jamais femme à l’extérieur de leur petit monde, transmettant leurs charges à leurs enfans. Ils sont, paraît-il, le seul nerf de l’administration. Leur principe directeur est en tout cas de tromper le mandarin au mieux de leurs efforts, de le tenir autant que possible écarté des affaires. Pour la plupart dénués de traitemens réguliers, ils ne vivent que de fraudes et d’exactions, forcés de satisfaire, non seulement à leurs besoins, mais encore à l’avidité de leurs maîtres. Les satellites des mandarins militaires ne forment pas une classe à part : on les engage selon les besoins du service ; des malfaiteurs de tout ordre, pour s’assurer une sorte d’immunité, réussissent souvent à se faire enrôler. Aucune solde ne leur étant assurée, ces étranges gendarmes doivent vivre de rapines. Très habiles, ils arrêtent, paraît-il, sans y jamais manquer, les criminels aux trousses desquels on les lance, mais ils les traitent sur un pied de bonne camaraderie qui, pour ces derniers, rend l’aventure peu dangereuse.

Il est donc bien difficile en Corée d’obtenir justice.

La torture, tel est le grand recours des juges pour élucider un procès. Elle est de différentes sortes, dont la plus terrible est sans aucun doute un simple séjour en prison. À ces cachots coréens les chrétiens, en temps de persécution, préfèrent tous les supplices. Qu’on imagine une cour fermée de hautes murailles où s’adossent de petites huttes en planches que, par des portes étroites, un peu d’air et de lumière visite seulement. Le froid et la chaleur y sont également intolérables. L’espace y est si restreint que nos martyrs, incapables de s’étendre à terre, durent se tenir debout, parqués à la façon des bêtes. Le sang et le pus des blessures reçues au tribunal imbibant bientôt les nattes, les maladies pestilentielles enlevèrent bon nombre de malheureux. Tel fut le tourment de la faim et de la soif que plusieurs, après avoir courageusement confessé leur foi dans les supplices, s’abandonnèrent enfin. Ils en étaient venus à manger la paille pourrie, à avaler par poignées la vermine grouillante autour d’eux.

En fait de tortures proprement dites, on cite la planche à voleurs. Le patient doit toujours se coucher sur le ventre. D’une planche de chêne longue de quatre à cinq pieds, on lui frappe violemment les membres inférieurs. Après quelques coups, le sang jaillit, les chairs se détachent et volent en lambeaux : au dixième, la planche résonne sur les os dénudés. Au cours d’un seul interrogatoire, des chrétiens ont reçu jusqu’à soixante coups. Une règle longue de trois pieds, des verges, un solide bâton remplacent quelquefois la planche. Le juge a parfois recours à la dislocation des os. Les genoux et les gros orteils du supplicié sont étroitement liés, deux bâtons tournés en sens contraire ayant été préalablement passés dans l’intervalle qui les sépare. On force sur ces bâtons : les os se recourbent en arc de cercle. Autre procédé. Les bras une fois solidement attachés derrière le dos, on tire sur deux bâtons passés sous les aisselles et faisant levier, obligeant ainsi les épaules à se rapprocher. Puis le bourreau, pour remettre les os à leur place naturelle, ramène violemment vers lui les bras du torturé en s’arc-boutant du pied sur sa poitrine. S’agit-il d’extorquer des aveux ? Dépouillé de ses vêtemens et ligoté, l’accusé, suspendu par les bras, reçoit les coups de bâton en volée. Les lèvres du malheureux écument bientôt et la langue reste pendante ; le visage tourne au violet. Pour prévenir une mort trop rapide, on le laisse respirer quelques minutes sur le sol, quitte à le rehisser à bonne portée quelques instans après. La corde de crin, habilement maniée de droite et de gauche, vient également taillader les chairs et endommager les os.

Le bon plaisir des juges réglemente ces tourmens : la haine des chrétiens leur a parfois inspiré d’inouïs raftinemens de supplices. La peine de mort une fois prononcée, défense est faite d’infliger au condamné une torture quelconque : il doit seulement apposer sa signature à l’acte de condamnation, afin d’en reconnaître le bon droit. S’il s’agit d’un haut dignitaire, des poisons administrés dans le secret de la prison sont l’instrument de mort obligatoire.

Des soldats japonais sont de garde devant la porte de la prison bondée de prisonniers politiques. On renforce sans cesse leur nombre, les arrestations importantes se multipliant de jour en jour. À chaque instant, dans les rues, au milieu d’un groupe de plusieurs Nippons, paraît un personnage coréen en route vers quelque cachot. Nombreux sont ceux qui contre cette destinée cherchent un secours dans le suicide. Bien souvent, dans la rue, un cliquetis d’arme à feu vous arrête. Puis c’est vers l’hôpital le transport d’un blessé ou d’un cadavre. Les larges rues, jadis si paisiblement ensoleillées, sont mornes et sanglantes. Et comme pour marquer un deuil, les pluies ne cessent cette année de se précipiter et les nuages grisâtres d’ensevelir la ville.


VIII. — LES PALAIS IMPÉRIAUX


Dans cette désolante tristesse, le palais impérial, remarquable par une double rangée de colonnades, fait figure de mausolée. La rigide façade, de pierres entièrement blanches, surplombe en gigantesque sarcophage les chaumières environnantes, — humbles tombeaux de cimetière. L’empereur coréen y vit enterré.

Cet étrange palais m’étonne. Il a surgi depuis mon dernier voyage. Le souvenir de l’audience impériale qui me fut accordée est associé à un fouillis de petites maisonnettes reliées de corridors en bois. Dominant les pavillons à toit de pagode et les cabanes en bois, ce monument gréco-romain m’est incompréhensible. Demeure étrange d’un monde plus étrange encore. Sous les mêmes toits s’entassent les puissans personnages et les plus infimes esclaves. Il m’a été donné d’y rencontrer des hommes aux manières exquises et d’une rare culture, auprès d’eunuques géans et blafards, fiers de leurs rapports quotidiens avec le monarque, de leur puissance largement rémunérée par les plus hauts dignitaires de l’Empire. Lors des audiences impériales, le chef des eunuques est debout près du monarque dont il est l’ombre vivante, témoin des moindres gestes du souverain qui, à son insu, ne laisse pas tomber une parole.

La capitale compte quatre palais impériaux. Le dernier édifice a été construit par un souverain désireux d’échapper à la hantise des souvenirs malheureux et qui, hélas ! renouvela seulement la scène de ses désastres. L’un des palais se trouve auprès de la porte orientale ; l’autre, vers le Nord, au pied du Puk-Han ; le troisième, dans l’Est extrême de la ville. L’édifice gréco-romain se dresse au cœur de la capitale. L’Empereur, autrefois, résida à tour de rôle dans les trois palais, commençant son règne dans le Chiang-duk-Koung, situé à l’Orient, dans un site qui, malgré l’abandon, semble encore de rêve. À mi-montagne, les pavillons aux toits en parasol et les kiosques bien sculptés, ceinturés de jardins d’agrément et de rivières artificielles, développent à la faveur d’un bois séculaire leur labyrinthe plein de surprises. Déjà, l’été déclinant, les feuillages et les massifs ont pris des teintes de feu. Par les tonnelles et les charmilles délaissées, on croit errer au château de la Belle au bois dormant.

Un serpent vint un jour à se dégager d’une gouttière. Consultés, les astrologues et devins virent dans ce fait un avertissement secret. Leurs conseils furent acceptés. Après quatre années de séjour, la cour émigra vers Kyeng-Pok-Koong, le palais septentrional. Les cours d’honneur dallées de marbre blanc, rafraîchies de canaux et de viviers, les ponts arches, les portails parsemés de clous dorés y font revivre le palais d’Hiver de Pékin, dont la salle du trône reparaît également avec ses marches et ses bornes marquant la place de chaque dignitaire. Jamais étiquette de cour ne fut, pour la rigidité, comparable à la coréenne, qui régente une noblesse en possession de privilèges inouïs. Trop nombreux pour être tous pourvus d’emplois, trop orgueilleux pour s’abaisser à travailler de leurs mains, les nobles, devenus pauvres, conservent jalousement leurs traditions, s’acharnent à tirer parti de leurs prérogatives, maintiennent l’étiquette.

Le Kyeng-Pok ne porta pas bonheur au souverain. Les dures épreuves s’étant rapidement succédé, une fois de plus on se décida à gagner Chuang-Duck. C’est au cours de ce second séjour qu’éclata la Révolution de 1884. La population soulevée fit irruption au seuil des appartemens impériaux et la clameur des gens affolés de misère résonna sous les voûtes, jusqu’au monarque. L’Empereur dut, à dos d’esclave, chercher une retraite dans la vieille forteresse qui couronne la cime du Puk-Han. Jamais plus il n’a voulu revoir les pagodes à toit de parasol et leurs jardins désormais ouverts à la ruine, à l’oubli. L’Impératrice, dont l’autorité fut indiscutée, y voulut retourner cependant. Par une nuit d’octobre de 1895, les soldats japonais franchirent les enclos, prirent d’assaut le petit pavillon d’été qu’avoisinait un étang fleuri de lotus et massacrèrent la souveraine. L’auguste cadavre fut mutilé, traîné jusqu’au bois voisin et réduit, sur un haut bûcher, en cendres impalpables.


IX. — LES DRAMES DU PALAIS IMPÉRIAL


Ainsi fut écrite une des pages les plus tristes de l’histoire contemporaine. Les assassins ne purent jamais être découverts. Le forfait commis, ils partirent comme ils étaient venus, nullement inquiétés. Quelques casquettes, quelques lambeaux d’uniformes maculés marquèrent seuls leur passage.

L’Empereur, pris de peur, se réfugia à la légation de Russie. Il y est resté deux ans, le temps nécessaire pour construire le nouveau palais au sein du quartier étranger, au milieu des bâtimens qu’habitent les ministres européens. Les événemens dont le souvenir domine l’édifice justifient son apparence de mausolée. C’est là que les événemens des derniers jours venaient atteindre le monarque. Sur ces portails sont venus battre les flots de la foule révoltée. Les troupes japonaises ont couvert ces perrons. Après quarante-trois années de revers continus, dans cette salle, la couronne est enfin tombée du chef impérial. Parvenus, semble-t-il, à leur dénouement, les événemens de cette vie incroyable à récapituler. En 1869, le monarque aujourd’hui déchu succède à son grand-oncle Li-Ping, mort sans enfans, sous la régence (à peine avait-il douze ans) de son père Li-Leng-Yug, le personnage bien connu dans l’histoire de l’Extrême-Orient sous le nom de Taï-Wen-Kun ou le « Maître de la grande cour. »

Cet homme était despotique, ambitieux et cruel. Il fit peser sur le pays une vraie terreur, il persécuta les chrétiens, supprimant par centaines des citoyens paisibles et vertueux.

Li-Hi, majeur en 1873, arrêta aussitôt ces exécutions et ouvrit le pays aux étrangers. Le « Maître de la grande cour » tenta par tous les moyens d’entraver une politique contraire à ses intérêts. En 1876, il avait élaboré tout un plan pour réduire son fils au suicide : voyant son dessein déjoué par les partisans de l’Empereur, il ne leur ménagea pas une cruelle vengeance. Avec l’aveu du gouvernement de Pékin, le meurtrier fut embarqué de force sur un navire chinois, exilé du royaume. Mais avec le vieux régent l’autorité du monarque semble avoir disparu. Alors s’ouvrit l’ère des luttes et des révolutions et pour de longues années, dans les rues de Séoul, soldats japonais et chinois se livrèrent de vraies batailles. Aux malheurs publics s'ajoutent les infortunes privées du Souverain. En 1884, il n’échappe que de fort peu à une conspiration formée contre ses jours. En 1885, il pardonne à son père. Le Tai-Wen-Kun regagne Séoul, reçu avec tous les honneurs dus à son rang. Invité à participer à la fête qui se déroule au temple des Ancêtres, il prétexte un léger malaise et s’abstient. Or, la cour à peine réunie, une mine souterraine fait explosion. Les ravages sont immenses, mais la famille impériale est indemne. Dix ans après, l’Impératrice devait succomber. En 1898, Li-Hi résiste durant plusieurs jours à toutes les sommations d’abdiquer qui lui sont adressées. Quelques semaines plus tard, il repousse une coupe empoisonnée, après y avoir déjà trempé ses lèvres et subit une longue maladie. Impuissant, il assiste aux luttes des Japonais avec les Chinois et les Russes, causes pour ses États de douloureuses dévastations. En 1897, on lui a permis de s’intituler empereur du Tai-Han ou grand empire ; mais le traité de Portsmouth donne à ce rêve de grandeur une fin hâtive : l’indépendance coréenne est morte. Une à une, les légations étrangères se ferment, et les diplomates reprennent pour de bon le chemin de l’Europe. Les conquérans japonais prennent ouvertement possession du pays.

Cette déchéance contraste avec les honneurs divins rendus au monarque. Il ne descend pas du ciel comme l’Empereur de Chine ou de la déesse Soleil comme le Mikado ; le culte de ses sujets n’en est pas moins quasiment religieux. Daigne-t-il serrer la main de l’un de ses sujets ? un signe sensible doit à jamais signaler la place effleurée par les phalanges sacrées. Le souverain n’a jamais de portrait peint de son vivant ; jamais son effigie ne paraît sur les monnaies. Car l’image impériale pourrait-elle tomber dans des mains indignes, se souiller au contact du sol ? On raconte qu’un souverain étranger, ayant adressé à l’Empereur coréen son portrait, le cadeau ne parvint point à son destinataire, nul ministre ne se sentant digne de servir d’intermédiaire à de si hauts personnages. Telle est à Chosen la majesté de cette tradition royale dont l’infortuné Li-Hsi est imprégné.


X. — LA RÉVOLUTION ET LE DÉVOUEMENT AU SOUVERAIN
QUALITÉS MORALES DES CORÉENS


Le 20 juillet 1907, la fin tragique de ce règne douloureux est venue. Dans la nuit du vendredi au samedi, les ministres nommés quelques semaines auparavant, grâce à l’influence japonaise, ont obtenu du souverain qu’un courrier fût expédié pour demander les troupes nippones soi-disant nécessaires à la sécurité du palais. Avertis d’avance, semble-t-il, les soldats du Mikado ne se firent pas attendre : vers minuit, le mausolée royal était complètement cerné. Quels événemens se sont développés au cours des heures qui suivirent ? L’histoire n’en connaît que le dénouement. Les agonies de cette nuit de vendredi resteront mystérieuses. Les derniers efforts de Li-Hsi échapperont à tous, sauf aux quelques témoins de son abdication.

À peine les événemens de la nuit sont-ils rapportés que toute la population est en émoi. Des groupes armés parcourent les rues. Des harangues patriotiques retentissent. « À bas les Japonais ! Mort aux tyrans ! » vocifère la foule enragée. Les domiciles des ministres soupçonnés de trahison sont attaqués. Li-Wan-Yang, le président du conseil, craignant de succomber dans la rue, erre toute la journée dans le palais, sa maison est une des premières incendiée, et par une fuite précipitée sa famille n’échappe aux flammes que difficilement. La populace s’en prend ensuite à la demeure du ministre de la Guerre, mais trouve à qui parler en la personne des fantassins japonais. Les favoris des ministres, affolés, se réfugient dans les casernes, les hôtels, les clubs étrangers. Le ministre du Commerce Song-Phong-Chan, les yeux hagards, descend les rues qui mènent au commissariat de police japonais. À tout instant, retentissent des coups de fusil provenant de personnes embusquées dans les maisons. Pris pour des Japonais, quelque étrangers sont tués. Le fils du chancelier du consulat allemand, jeune homme de dix-neuf ans à peine, traversant la grande place, est ainsi frappé d’une balle en pleine poitrine. Partout ce ne sont que gémissemens et plaintes. Le sang coule abondamment de tous côtés.

Cependant, l’armée japonaise occupe les points stratégiques. Le détachement le plus important enveloppe le palais ; la prison de la Grande Cloche, la Résidence, les gares, les barrières reçoivent aussi leur contingent. Les escarmouches se succèdent à bref intervalle. Dans l’après-midi, devant le palais, la cavalerie japonaise charge la garde coréenne. Les feux de salve jonchent la place de cadavres. La police tire sur la foule dont la rue principale déborde. Les troupes appelées en hâte des garnisons voisines, arrivant à tout instant, prennent d’assaut les casernes et les magasins de munitions coréens. La non-existence des troupes coréennes rend la victoire facile au général Hasegawa, qui commande en chef. Et pourtant, la soi-disant garde impériale, le seul corps militaire que possède encore l’Empereur, n’a pas failli au devoir. Apprenant la nouvelle de l’abdication et de l’exil impérial, ils ont sauté sur leurs sabres et couru au palais.

Là, l’ordre du licenciement de la garde leur a été communiqué en même temps que l’acte d’abdication. Le commandant du dernier régiment coréen, le colonel Pack, homme d’une loyauté à toute épreuve, obéissant à la dernière volonté de son maître, ramène ses hommes dans leurs quartiers et demeure au milieu d’eux. Mais, lorsque les troupes nippones se présentent, il vient d’expirer. Rangés autour de son cadavre, les soldats luttent désespérément et tiennent en échec, dans leurs misérables casernes, des forces supérieures de Japonais ; la cause perdue de l’Empereur a décuplé leur énergie.

Malgré tout le désordre gouvernemental des dernières années, la fidélité à la personne d’un souverain, du reste irréprochable, est un sentiment très vivace en Corée. Li-Hsi a été unanimement vénéré de ses sujets. Il leur inspire cette dévotion filiale, base de l’ordre social dans ces pays d’extrême-Asie, où le roi dispose de sa nation comme le père dispose de sa famille. La loyauté envers le prince a sa racine dans le cœur même du peuple coréen.

Grâce à l’harmonie intérieure qui en conserve et en étend sans cesse l’unité, les familles se groupent en clans, dont quelques-uns sont devenus très puissans, monopolisant souvent une des fonctions de la vie nationale. Tel fut le clan des Min. L’impératrice victime des Japonais en était issue. Il me fut donné d’assister aux funérailles du chef de cette puissante maison. Long de plusieurs lieues, le cortège comprenait toute la noblesse de Séoul. Une cavalcade de monstres en formait la tête : démons rouges, verts, bleus et jaunes, bêtes effrayantes, serpens et dragons aux gorges enflammées dont les longs replis jouaient sur la foule. Des sociétés et confréries suivaient, accompagnées de pleureuses, habillées de sacs de chanvre et hurlant à qui mieux mieux. Venaient ensuite les portraits du défunt, les objets précieux lui appartenant, ses chevaux, ses bœufs aux interminables files. Enfin émergeait le catafalque, vraie pagode de plusieurs étages, décoré d’incroyables richesses et porté par quarante personnes : les membres de la famille lui faisaient escorte : les hommes, à cheval, entièrement vêtus de blanc, les femmes, accroupies dans des palanquins tendus de soie, les serviteurs, les domestiques de tout ordre, les esclaves, les innombrables mendians de la capitale fermaient la procession. Mais comment décrire cette pompe évoquée d’un autre âge, sinon d’un autre monde ? Les funérailles se déploient à la lueur des torches dont les espaces nocturnes, jusqu’à l’horizon, sont enflammés. Toute la vieille Corée ressuscite.

Le neveu du défunt, en revanche, fut un homme moderne parlant plusieurs langues étrangères, habitant une villa européenne peu éloignée des légations. Je le connus à la cour de Saint-James voilà dix ans, lors du jubilé de la reine Victoria où il vint représenter la Corée. En arrivant à Séoul, une de mes premières visites fut pour lui. Mais quel ne fut pas mon étonnement d’apprendre qu’il n’a pu, lui aussi, survivre à la débâcle nationale ! Déjà, auprès du peuple, son trépas est illustré d’une légende héroïque. Peu de temps après l’enterrement du prince Min, raconte-t-on, ceux qui pénétrèrent dans la chambre mortuaire virent un arbuste verdoyant marquer la place où, pour la patrie, le dernier soupir fut rendu. Ce patriote, de manières charmantes, était coutumier d’une hospitalité magnifique. À ce titre, il exprimait une des vertus les plus précieuses de ce pays, où la réception des étrangers, chez le plus pauvre des paysans, passe pour le premier des devoirs. La porte des pauvres comme celle des riches est toujours ouverte au passant, chacun tirant fierté du nombre de ses hôtes, avant du reste un absolu besoin de recevoir et de converser. Entre ces gens réunis souvent pour la première fois, les questions du jour sont librement discutées, les plus puissans personnages critiqués ou loués avec un abandon parfait. Pour sa piété filiale, pour sa cordiale hospitalité, le peuple coréen, si difficile à bien comprendre, mérite qu’on lui passe bien des défaillances.


XI. — LES CORÉENS : LA RACE, LES APTITUDES INTELLECTUELLES


Le peuple coréen présente des traits tout à fait contradictoires. J’ai rencontré chez lui des hommes de valeur, j’ai souvent recueilli des preuves d’une intelligence très développée ; il m’a été donné d’enregistrer des actes témoignant d’un véritable héroïsme. D’autre part, l’indolence et l’inaction générale m’ont stupéfait. Faut-il adopter l’opinion de ceux qui ne veulent voir en Corée qu’une race déchue et imbécile ? Quel jugement d’ensemble à porter ?

Au point de vue de la race, on distingue en Corée deux types distincts. Les habitans des régions septentrionales et des rives du Yalou sont très différens, même pour l’observateur superficiel, de ceux des côtes Sud. Les uns se rapprochent des Mandchous, les autres des insulaires de l’Est. Les uns, cédant à un grand mouvement de migration, sont venus du continent ; les autres, navigateurs, sont issus de la Malaisie.

En général, le Coréen a les traits plus réguliers que le voisin nippon. D’une stature plus haute, surtout dans le Nord, il est robuste et jouit d’une forte santé. Au point de vue moral, il se distingue par son goût pour les spéculations de l’intelligence, par son dédain ou sa paresse lorsqu’il faut agir physiquement. Partout se marque, chez le Coréen, cette tournure abstraite des idées, cette recherche du plaisir dans la théorie et non dans la pratique.

C’est dans les écoles que leurs aptitudes se révèlent. Leurs progrès, l’assiduité avec laquelle ils poursuivaient leurs travaux nous frappent particulièrement.

Pour la diffusion des langues étrangères, l’Empereur a établi des écoles où l’anglais, l’allemand, le français, le russe sont enseignés. Les dernières méthodes pédagogiques y sont en vigueur, le professeur réserve ses leçons aux étudians les plus avancés qui dispensent ensuite à leurs cadets le savoir ainsi acquis. Ayant assisté à ces cours, j’y ai admiré les capacités étonnantes des maîtres et des élèves. Dans les orphelinats des sœurs de Saint-Paul-de-Chartres, les enfans coréens se sont révélés à moi tout à leur avantage. Il s’agit de malheureux petits êtres, abandonnés de leurs parens et recueillis par d’admirables religieuses qui, à les secourir, ont consacré leur vie. L’éducation leur manque et non pas les talens. Avec une réorganisation générale des écoles du pays, le plus grand espoir est permis dans la jeunesse coréenne. Le Japon, à en croire son programme, s’est donné pour première tâche de civiliser Chosen. Croyons-en sa sincérité et espérons !


XII. — LA JEUNESSE DE l’EMPEREUR LI-HSI, SON ACCESSION AU TRÔNE, SON MARIAGE


C’est dans la matinée du 20 juillet dernier que Li-Hsi a définitivement transmis à son fils aîné le spectre de Taï-Han. La cérémonie officielle n’a duré que quelques minutes et ni l’un ni l’autre des intéressés n’y a assisté : les fonctionnaires de la Cour se sont bornés à rédiger de leur mieux les actes officiels. Le couronnement n’aura pas lieu, les rangs de la haute noblesse étant décimés et les fonctionnaires survivans répugnant à paraître dans semblable cérémonie. Le malheureux Li-Hsi peut tirer de l’affliction de son peuple une dernière consolation.

Vingt-huitième monarque de la dynastie, il est né en 1852, de parens médiocrement fortunés et bien loin de ce trône où devaient le porter un jour des événemens imprévus. L’histoire de son avènement met en relief cet usage de l’adoption pratiquée par les monarques japonais et chinois, condition de longues dynasties. Tug-Chong, décédé à l’âge de vingt et un ans, eut pour successeurs son fils mineur Hung-Chong, emporté après une quinzaine d’années de règne, puis son frère, Chuli-Chong, qui mourut après avoir occupé le trône durant quatorze ans, ne laissant qu’une fille. Aussi, après de longues intrigues, le fils cadet du célèbre Taï-Wen-Kun, adopté par la veuve encore survivante d’Ing-Chong, agissant au nom de son mari défunt, accéda-t-il en 1869 au trône coréen.

Les forfaits du « Maître de la grande cour, » le despote cruel, responsable du sang de martyrs innombrables, sont déjà connus. Notons qu’avant de mourir il exprima son profond regret de l’injustice faite aux chrétiens. Son fils, par son libéralisme inouï en Corée, sa tolérance vis-à-vis des différentes confessions religieuses, s’attacha à supprimer tous les souvenirs du règne sanglant. Il avait reçu l’éducation énergique des enfans du clan impérial, avait pu déborder, durant sa jeunesse, l’étroit horizon de la vie royale. Du reste, sa famille étant loin d’être riche, bien des luxes lui restèrent longtemps inconnus. Ne pouvant payer le relieur dont il tenait ses livres, raconte-t-on, il le consolait ainsi : « Ne crains rien, grâce à ce que tes bouquins m’ont appris, je serai un jour en mesure de solder ma dette. » Le fait témoigne à la fois de sa pauvreté et de ses espérances.

Le jeune homme fut nourri des classiques chinois. Sous des maîtres appelés, pour leur renommée, de toutes les provinces, il se révéla docile, studieux, et il commandait une affection durable. Par la suite, ses professeurs, ses camarades d’étude et de jeu lui restèrent fermement attachés. Quelque temps après son avènement, il releva en chignon la longue natte brune de ses cheveux pour y implanter, en signe de virilité, le fameux cylindre de crins noirs. En 1866, il épousa une jeune fille issue du clan puissant de Min dont le père, décédé, reçut pour l’occasion le titre posthume de « Yeo Sung Bu von Kun » (prince de la ville de Yugu, beau-père de l’Empereur). Ce personnage, réduit par les événemens à mener dans une ville de province un train de vie fort modeste, ne pouvait avoir transmis à sa fille unique des idées de domination. Le Taï-Wen-Kun, dont la femme appartenait également à une famille Min (elle était tante à la mode de Bretagne de la jeune fiancée), espérait, grâce à ce mariage, s’assurer un empire absolu sur un fils naturellement soumis. Mais intelligente, volontaire, faisant autorité en matière de littérature classique, l’impératrice exerça sur son mari un ascendant considérable dont elle profita pour faire écarter de plus en plus son beau-père des affaires publiques : de là les conspirations répétées du vieillard déçu dans ses ambitieux calculs ; de là ses tentatives répétées contre la vie du couple royal. La souveraine ne devait échapper à ces dangers que pour tomber, après trente-deux années consacrées au bien de l’Empereur et de la patrie, sous les coups de la soldatesque japonaise.


XIII. — UNE AUDIENCE IMPÉRIALE


L’Empereur n’a jamais pu oublier cette mort ; jamais les Nippons, fauteurs du crime, n’ont bénéficié de son pardon. Le pâle visage du monarque, aux traits douloureusement tirés, est empreint, depuis ce jour, d’une souffrance visible. Lors de la première audience particulière qui me fut accordée, voici quelques années, la lassitude du souverain me frappa.

Me reportant à mon Journal, j’y trouve, à la date du 17 novembre 1902, le récit suivant de ma visite au palais : — Depuis hier soir, nous sommes une fois de plus en pleine révolution. Mais la révolution étant pour la Corée une seconde nature, nul n’y attache de l’importance, et chacun va son chemin sans plus d’émoi. À mon grand étonnement, je suis invité à me rendre au palais dans le courant de l’après-midi. Un cortège de courriers, de secrétaires, d’interprètes m’y conduit. Mes porteurs, en longs kafetans violets, déposent une chaise à toit de pagode devant l’entrée principale, ornée d’une de ces marquises, aux colonnes de fonte, fierté des gares de banlieue.

Je franchis le seuil de la plus provinciale des antichambres, accrochant mon manteau à des patères de porcelaine blanche qui font partie d’un meuble dans le goût bourgeois. Un salon, ou mieux une des salles d’attente qui précèdent le cabinet d’un dentiste ou d’un avocat s’ouvre devant nous. Les principaux ornemens en sont une table ronde surchargée de ces livres pompeusement reliés qui, feuilletés à en paraître usés, durant de longues heures d’ennui, n’ont jamais été lus ; des chaises de Vienne, des gravures dans la manière pseudo-classique de l’Empire. Cet appartement, destiné, paraît-il, aux réceptions d’Européens, a-t-il été meublé pour leur étaler l’artificiel et la banalité de leur goût ?

Le maître des cérémonies, le grand chambellan, le ministre de la maison impériale, plusieurs aides de camp nous aident à supporter l’attente. Leurs uniformes sont copiés sur les grandes tenues de l’armée française : tuniques de drap bleu foncé et pantalons rouges rehaussés de galons et de boutons d’or. La coupe est aussi parfaite que l’étoffe. La main de l’artisan d’outre-mer s’y décèle. Tous ces hauts fonctionnaires s’expriment en anglais ou en français sans ces exagérations de mots et de gestes qui souvent rendent fatigant le commerce des Asiatiques. Ils montrent même cet abandon, cette simplicité parfaite que seuls peuvent se permettre les esprits d’élite et les gens de bonne souche.

Habillés de calicot rouge, du capuchon aux brodequins, ce qui leur donne un faux air de dominos, des domestiques viennent annoncer que l’Empereur est prêt à me recevoir. Un étroit couloir de bois naturel, auquel nous accédons par une petite porte, nous mène dans la cour d’honneur, basse-cour devrait-on dire. Des communs la bordent sur les deux côtés et, au milieu, sur les boues accumulées, a été jetée une passerelle de planches, relevée pour la circonstance d’un tapis de feutre à grands ramages. Pour réussir sur ce chemin périlleux, les vertus d’un équilibriste sont nécessaires, et la souplesse d’échine des courtisans y trouve ample occasion de s’exercer. La porte de la salle d’audience s’entr’ouvre aussitôt dans un silence religieux. D’un premier coup d’œil, j’aperçois une haute galerie tapissée d’un aveuglant papier indigo, puis, au milieu de la pièce, debout, adossé à un paravent et les mains prenant appui sur une table, l’Empereur. L’expression est bienveillante. Le pâle visage reflète de la douceur. Les yeux sont d’une affreuse tristesse. Li-Hsi porte une casaque de damas jaune richement brodée de fleurs et d’emblèmes mystiques, ornée d’une ceinture aux incrustations de jades beaucoup plus large que la taille, affectant ainsi l’apparence d’un cercle autour d’un tonneau défoncé. Sa Majesté est coiffée du haut casque de crins noirs.

Elle me retient longuement, avide de renseignemens sur les souverains, les mœurs, les institutions de l’Occident. Elle ne peut retenir quelques paroles marquant son vif désir d’un voyage en Europe et comme la phrase s’achève, dans ses yeux mélancoliques, une larme paraît. Le monarque a paru satisfait de ce que je lui ai rapporté des œuvres et des écoles de l’Église catholique, si cruellement persécutée par ses ancêtres.


XIV. — LE NOUVEL EMPEREUR. — LE DERNIER TRAITÉ CORÉEN-JAPONAIS


Le nouvel Empereur est très dissemblable de son père. Taciturne et léthargique, ses pensées errent dans de vagues espaces. Ayant à peine dépassé la trentaine, il marque un âge beaucoup plus avancé. Haut de taille, ventripotent, il se distingue par la lourdeur et l’immobilité des traits. Un regard fixe se dégage péniblement des paupières mi-closes, et les membres sont figés comme chez une statue. Marié depuis bientôt dix ans, le souverain est dépourvu de toute progéniture. Aussi fut-il souvent question de donner le titre d’héritier présomptif au fils cadet de Li-Hsi, jeune homme très actif et remarquablement doué, que de longs séjours à l’étranger et de sérieuses études poursuivies particulièrement aux États-Unis ont mis en mesure de répondre efficacement à l’appel possible de son pays. Derrière les deux princes se groupent des factions également nombreuses. Mais il semble que les vertus mêmes du fils cadet de l’Empereur soient pour le faire éliminer du trône à jamais.

En attendant, nul ne sait ce qui va advenir du vieux monarque. Au lendemain de l’abdication, les conquérans japonais parlaient de lui donner comme retraite dernière soit Chemulpo, soit le palais de Kyong-Kurido où s’allongent les tombes royales. Mais l’Empereur a refusé de quitter ses appartemens, déclarant qu’il céderait à la seule violence. À la nouvelle de l’exil imminent du souverain, le peuple se révoltait déjà dans les rues. Les Nippons se tinrent cois. Le projet d’exil, afin de laisser tomber toutes les colères soulevées, semble temporairement abandonné. Du reste, des questions plus importantes sollicitent l’attention du ministre des Affaires étrangères Hayachi, arrivé ici à la veille de l’abdication, en conférence avec le gouverneur général durant des journées entières. Il s’agit de rédiger le document qui sans équivoque établira en Corée l’omnipotence nippone. Dans la soirée du 24 juillet, le marquis Ito, faisant appeler le président du conseil coréen, l’a chargé de présenter immédiatement au monarque le texte du nouveau traité. L’audience a été courte, et le ministre a pu sans délai annoncer au gouverneur la ratification impériale. Sans perdre de temps, en pleine nuit, les hommes d’État réunis en conférence ont élucidé les points de détail encore douteux, ne se séparant qu’au lever du jour.

En un mot, le traité livre aux Japonais l’administration tout entière de la Corée. En voici le texte :


« Les gouvernemens du Japon et de la Corée, ayant en vue le bien-être de la Corée, le bonheur et la félicité du peuple coréen, sont convenus de ce qui suit :


Article I. — Le gouvernement coréen doit suivre en matière de réformes administratives les avis du gouverneur général.

Art. II. — Toutes les lois et mesures administratives proposées par le gouvernement coréen doivent auparavant obtenir le consentement et l’approbation du gouverneur général.

Art. III. — Le gouvernement coréen doit dorénavant complètement séparer les services judiciaires des services administratifs.

Art. IV. — La nomination et le renvoi de hauts fonctionnaires coréens sont soumis à l’approbation du gouverneur résident.

Art. V. — Le gouvernement de Corée nommera aux offices de l’État les Japonais recommandés par le gouverneur résident.

Art. VI. — Le gouvernement de Corée n’appellera des étrangers à exercer les fonctions publiques qu’avec l’assentiment du gouverneur général.

Art. VII. — Les clauses du présent traité ont été arrêtées conformément aux stipulations du traité de Portsmouth.

Fait le 24 juillet, 40e année de Meji.
Marquis Ito, résident.
Fait le 24 juillet. 11e année de Kwangmu.
Yi, président du Conseil. »


L’élaboration du traité commencée durant la nuit du 23 juillet ne s’est terminée qu’à une heure fort avancée de la nuit suivante, les ministres coréens, tout acquis au Japon qu’ils étaient, faisant certaines réserves notamment à propos de la nomination des fonctionnaires japonais et ne cédant qu’au dernier moment. Durant la journée du 25, la nouvelle convention fut officiellement portée à la connaissance du peuple et l’état de siège proclamé ; les troupes occupèrent les positions qui commandaient Séoul, et des batteries d’artillerie, arrivées en toute hâte, firent résonner les avenues. La colline de Oai-song-dai, qui domine toute la cité, fut ainsi transformée en un vaste camp fortifié. Le Tai-han-mon, la principale porte donnant accès au palais, fut également cernée par des détachemens d’infanterie, tandis que contre elle étaient braquées quatre pièces de gros calibre. Enfin, le port de Chemilpo se remplissait de cuirassés nippons. L’occupation de la Corée par le Japon est maintenant complète.


XV. — CONCLUSION


Cette fin de l’indépendance coréenne était inévitable. Sorti victorieux des guerres contre les puissances voisines et jouissant en Extrême-Orient d’une hégémonie certaine, le Japon devait à tout prix prendre pied à Séoul. Mais, tout en acceptant l’événement comme répondant à d’inéluctables nécessités, l’univers s’est demandé si l’appareil des coups d’État et des voyages du ministre des Affaires étrangères, la mise en scène de l’abdication, au prix de sanglantes émeutes, n’avaient pas été superflus. N’eût-il pas été plus simple et plus digne de s’installer en Corée sans détours, à visage découvert ?

Le pays a de tout temps été prédestiné au régime qu’il connaît aujourd’hui. Dès les époques les plus reculées, nous le trouvons dans la vassalité de ses voisins. Lors de la dynastie des Tang, qui rassembla en un seul corps les trois royaumes de Chosen, et tant que se perpétuèrent les maisons des Tsin, des Han, des Sun, la suprématie chinoise s’affirme, indiscutable. De leur côté, les hordes mongoles n’ont cessé de ravager et d’occuper le territoire coréen. Au xvie siècle, c’est aux Japonais qu’il appartient de parler en maîtres, puis, de nouveau, aux empereurs mandchous qui, de Pékin, dominent Séoul. Leur suzeraineté ne s’éclipse qu’au traité de Simonosaki, après les lourdes défaites que leur inflige le Japon. Pour sauvegarder son indépendance dans ces événemens critiques, la Corée n’a su s’imposer aucun sacrifice, n’a pas fait mine de s’armer, contente en apparence de cette indépendance de façade que lui concédaient les actes diplomatiques, de ce titre impérial assumé audacieusement par son souverain. Quand sonna l’heure décisive, aussi dénuée de fer que d’or, elle n’a pu que courber le front devant les sommations nippones. Par contraste avec cet affaissement national, combien l’activité japonaise depuis trente ans n’est-elle pas remarquable ! Les Nippons ont lentement conquis le pays par leurs capitaux, leurs banques, leurs chemins de fer, leurs lignes de navigation ; ils ont même essayé d’en réorganiser l’armée à l’image de la leur. Dans leur triste situation, les Coréens, abdiquant leur colère, n’espéraient-ils pas de leurs vainqueurs le salut ? Un homme qui se noie tend les bras vers un ennemi. Comment attendre le relèvement de la patrie des partis nationaux occupés durant des années à s’entre-déchirer cruellement ?

Pour débarrasser le pays de ses méthodes archaïques et de sa corruption, il faut, avant tout, former la génération qui se lève. Les matériaux sont bons. Durant mes voyages, j’ai visité des institutions de tout ordre où grandissent les enfans coréens : orphelinats de mission, écoles primaires et fort primitives des villages, établissemens étrangers où sont enseignées les langues européennes, séminaires. En majorité, les élèves sont bien au niveau des études qu’ils entreprennent. J’ai vu des garçons témoigner, en latin, en mathématiques par exemple, de connaissances aussi sûres que celles de leurs camarades européens. Le goût des questions métaphysiques est même très remarquable chez les étudians appelés à suivre des cours plus élevés : l’aptitude à spéculer, atavique chez les Chinois et les Indiens, se révèle également chez les Coréens. Le développement moral est tout aussi satisfaisant. Naturellement dociles, les jeunes gens restent fidèles aux principes reçus. Maîtres d’école et catéchistes témoignent à l’envi du vif désir que marquent leurs élèves de se perfectionner. Tous ceux qui ont vécu en Corée, en dépit de la débâcle générale d’aujourd’hui, déclarent qu’un favorable avenir dépend seulement d’une réorganisation sérieuse de l’État, et d’une forte éducation morale de la jeunesse. La situation géographique de la péninsule, l’équilibre de son climat, la fertilité de son sol, la richesse de ses mines assurent un large bien-être national. Les vertus latentes du peuple une fois appelées au jour, le développement ne sera plus purement matériel, s’exprimera également sous les formes intellectuelles et spirituelles.

Espérons donc que le présent règne, si tragiquement ouvert, marquera la rénovation de la Corée ; espérons que la paix et la prospérité de la péninsule une fois établies, Chosen deviendra vraiment le pays du calme matinal…


Vay de Vaya.
  1. Voyez la Revue du 15 octobre 1904.