La métisse/Chapitre V

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Éditions Édouard Garand (p. 6-7).

V


Qu’on nous permette ici une légère digression qui, en même temps sera une note explicative pour l’intelligence sûre des faits et événements qui composent ce récit.

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Quelques mois avant que Louis Riel établit son gouvernement provisoire du Manitoba, un fils de la vieille Écosse — rugueux montagnard — arrivait au pays avec l’espoir d’y faire une fortune facile et rapide.

L’insurrection des Territoires du Nord-Ouest donnait, à ce moment, fort à penser aux autorités dirigeantes du Canada. La Puissante Compagnie de la Baie d’Hudson venait de céder au gouvernement Impérial de la Grande-Bretagne ses immenses territoires du Nord-Amérique. La cession avait été consentie moyennant argent, concessions de terres, reconnaissance de certains droits et privilèges à la Compagnie. D’après les conventions stipulées et arrêtées, les colons établis depuis nombre d’années — pour la plupart métis français — dans cette partie des Territoires qui, un peu plus tard, allait devenir la province du Manitoba, se voyaient menacés de perdre les terres que, par un dur et long labeur, ils avaient défrichées et fertilisées. Par la transaction accomplie ces terres, en effet, devenaient domaine du gouvernement fédéral du Canada, et elles étaient susceptibles de distribution parmi les colons étrangers qui en demanderaient un droit de propriété. Une foule d’Anglais de l’Ontario et d’Écosse jetaient depuis longtemps un œil d’envie sur ces beaux et fertiles champs. La haine des Orangistes écossais contre ces colons catholiques de descendance française avait déjà enfanté de sourdes hostilités. On voulait chasser ces vigoureux défricheurs et les faire reculer plus au nord vers les terrains largement boisés et incultes. Comme on avait chassé l’indigène de sa bourgade et de son wigwam, de même on désirait éloigner le Métis. Et l’on oubliait… oui, on oubliait que ces braves Métis, depuis leur prodigieuse croissance, avaient été constamment et inlassablement une barrière solide, immuable, contre certaines bandes d’Indiens envahisseurs. Furieux d’avoir été chassés par les blancs, très vindicatifs, ces Indiens, très souvent, sortaient de leurs bois du nord, prenaient la route des provinces de l’Est faisant retentir leurs chants de guerre et leurs cris de mort ; ils allaient franchir des distances énormes, traverser le Haut-Canada et le Bas-Canada, semer partout les sanguinaires déprédations. Les populations anglaises et françaises de l’Est canadien tremblaient. Mais les Métis étaient là… tout en protégeant leur pays contre ces sauvages rancuniers, ils opposaient une digue formidable au flot terrible qu’ils rejetaient ensuite vers le nord. Et combien de fois ces mêmes hommes courageux firent œuvre d’endiguement ?… Leurs services incalculables et si méritoires étaient du jour au lendemain ignorés, une main indigne faisait claquer le fouet sur leurs têtes, une imprécation leur était jeté, la force étrangère et barbare allait les rejeter parmi ces mêmes sauvages du nord qu’ils avaient si longtemps contenus contre les ingrats.

C’est à cet instant qu’on vit ces sublimes chefs métis, Riel, Lépine, Dumont, d’autres encore, se dresser pour protester contre l’empiètement et pour défendre leur patrimoine et leurs foyers : c’était leur juste droit !

Notre montagnard écossais était arrivé au moment où l’on faisait l’enrôlement de volontaires pour aller mettre des halles sous la peau des Métis. Sans métier, sans travail, sans argent pour acquérir une ferme, cet écossais, du nom de MacSon, s’enrôla dans l’armée du général Middleton. Au contact de camarades et de compatriotes envieux, fanatiques, plus sauvages que les Sauvages d’Amérique, ce MacSon se nourrit d’une haine féroce, et ce fut avec une joie immonde qu’il tua, égorgea, se vautra dans le sang de victimes sans défense. Il acquit même une certaine renommé, dans cette armée d’assassins : on l’avait surnommé, ce dont il se glorifiait, le Bourreau MacSon ou MacSon l’égorgeur ! La rébellion étouffée, MacSon réussit, à cause de ses services, à se faire céder une ferme dont le propriétaire métis fut chassé comme un chien.

Maître d’un bien si honorablement gagné, le Bourreau écossais fit venir sa femme d’Écosse ainsi que son fils unique, Malcom, jeune homme de 18 à 20 ans, robuste, et de carrure redoutable déjà.

Deux ans après ses « glorieux exploits », c’est-à-dire en l’année 1887, l’Égorgeur, terrassé soudainement par une maladie inconnue et mystérieuse, rendit son âme au diable.

Son fils Malcom MacSon, hérita du bien du Bourreau Écossais, comme il avait déjà hérité de sa haine contre le français et le catholique. Mais à l’égard du métis, que l’on considérait comme de race très inférieure, la haine était plutôt faite de mépris. Tuer un métis, c’était tuer un sauvage, c’était tuer un chien ! Dans l’esprit de ces étrangers venus d’Angleterre ou d’Écosse, ces colons paisibles et travailleurs de la Rivière Rouge, ne faisaient pas partie de la race humaine. Il ne serait même pas téméraire d’ajouter que beaucoup d’Anglais de l’Ontario pensaient de même à cet époque. Et chose curieuse à noter : nos Anglo-Saxons du Canada et d’Angleterre, qui se targuaient tant et tant de culture et de civilisation, usaient des mêmes procédés et tactiques que les Anglo-Saxons des États-Unis avaient employés auprès de leurs nègres et mulâtres ! des Métis ils voulaient faire une immense cohorte d’esclaves ! Malheureusement, parmi ces Métis il s’en est trouvé quelques-uns qu’on parvint à anglomaniser. À ceux-là on daigna faire petite attention sur le coup, mais ce fut pour mieux les mépriser plus tard. Renégats, ils disparurent bientôt du souvenir d’une race trop franchement canadienne, trop française, trop catholique pour se laisser anglober : la race métisse devait conserver intacte sa foi religieuse, entier son groupement ethnique. N’avait-elle pas eu, d’ailleurs, le meilleur exemple en 1837-38 des Canadiens de la province de Québec ? La race métisse revendiqua donc ses droits et les défendit courageusement. Cet acte de noblesse excita encore la haine et la férocité. Le chef principal de la race métisse, Louis Riel, fut jeté à l’échafaud pour expier, martyr, l’affreux crime d’avoir soutenu et défendu des principes de liberté et de nationalisme.

* * *

La ferme de MacSon se trouvait située dans un arrondissement mi-anglais et mi-français. Ses premiers voisins étaient des fermiers de langue française et de foi catholique. Sans que cet entourage immédiat ne diminuât en rien ses sentiments antipathiques et haineux, il s’aperçut un jour qu’il parlait, par extraordinaire, la langue de ses voisins. Certes, cela s’était fait à son insu et par un voisinage fréquent dont il ne s’était pas défié. Oui. MacSon parlait la langue d’une race qu’il exécrait tant !

À cette époque de notre récit, Malcom MacSon approchait la cinquantaine. Avec ses six pieds de hauteur, son encolure de bœuf, sa force herculéenne dont il aimait à se glorifier et à faire montre, l’Écossais présentait un colosse redoutable. Aussi craignait-on de lui marcher sur les pieds. On connaissait son caractère bouillant, sa colère prompte, ses coups formidables, et on le respectait. Sa tête, à elle seule suffisait pour inspirer la peur. Un crâne planté de cheveux roux, courts, rudes ; le front bas, toujours plissé ; des petits yeux bleus, sournois, méchants, à demi cachés sous des sourcils broussailleux ; des joues couleur de brique, très gonflées ; un nez long, gros, rouge ; de fortes moustaches rousses aux pointes très longues et très tombantes sur une bouche aux lèvres épaisses. Face dure, toujours fermée, rarement réjouie par un sourire de bonhomie. Il ne souriait ou riait que dans la plus forte colère ; cette colère alors devenait dangereuse. Opposément au Russe aux colères blanches MacSon avait des colères rouges… des colères rieuses.

Après la mort de son père, vers l’âge de vingt-deux ans, il épousa une anglaise de l’Ontario de laquelle il eut une fille, Esther. Devenu veuf un an après la naissance d’Esther, il vécut ainsi jusqu’à la mort de sa vieille mère, c’est-à-dire neuf années après la venue au monde de sa fille. Alors il convola en secondes noces avec une Irlandaise. Il brutalisa tellement cette dernière, qu’elle mourut en moins d’une année sans lui laisser d’enfant. Il se remaria une troisième fois quelques années plus tard. Et sa troisième femme fut une française dont il eut France et Joubert, surnoms auxquels il s’était fort opposé. Mais la française avait tenu à donner à sa fille le si doux et si suave nom de France, comme elle avait donné à son fils le nom glorieux de Joubert. Et lorsqu’elle mourut deux ans après la naissance de France des misères que lui avait fait subir l’hercule écossais, ce fut les regards tournés vers sa patrie aimée, et en priant Dieu de conserver français et catholiques les deux petits qu’elle avait pressés avec passion sur son sein malade. Dieu avait entendu la prière de cette malheureuse.

MacSon, en ce monde, ne semblait avoir qu’une affection : sa fille, Esther. Et encore cette affection était-elle incertaine. Également il eût affectionné France et Joubert, mais leurs noms seuls effaçaient, eût-on dit, dans le cœur de cet homme tout amour et toute tendresse paternelle. Quant à l’autre, Esther, c’était, différent : elle était une écossaise vraie, pure, ne professant à l’exemple de son père, nulle religion, n’ayant nulle croyance en un dieu quelconque. C’est peut-être pour cette raison que MacSon avait toujours traité cette jeune fille en demoiselle. Pour lui éviter tout travail, il avait pris à son service une domestique. Mais les servantes étant rares à cette époque, et n’ayant pu trouver une fille de langue anglaise et de religion autre que le catholicisme, MacSon avait été forcé de prendre la première venue : Héraldine Lecours.

Ô bonne ironie !… la servante de l’orangiste écossais, la gouvernante de ses deux enfants était une métisse française et, ô plus sublime ironie ! une catholique ardente !

Mais aussi la pauvre fille allait-elle durement souffrir pour demeurer ce que Dieu l’avait faite !