La métisse/Chapitre VI

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Éditions Édouard Garand (p. 7-9).

VI


Aussitôt après la sortie du fermier, le petit Joubert quitte la table et va se pendre au cou de la Métisse. Il a deviné une rude peine sur les traits cuivrés de sa maman adoptive ; il a cru voir trembler une larme furtive sous les cils noirs et longs qui se sont abaissés ; et, capable de comprendre que cette femme qui l’aime n’a commis aucune faute — un simple accident — il veut, dirait-on, effacer cette peine que vient de faire méchantement à cette douce créature le fermier brutal… son père ! Il entoure de ses deux petits bras le cou d’Héraldine, et sur les lèvres sèches, blêmes, il presse avec ardeur, avec amour, ses deux petites lèvres rouges et humides.

— L’Écossais fait toujours de la peine à Didine… murmure l’enfant d’une voix chagrinée.

Héraldine le serre sur son sein gonflé, sourit, et lui chuchote à l’oreille :

— Ne dis pas ce mot, petit… Il faut dire : papa. Oui, c’est vrai, ton papa a fait de la peine à ta maman Didine.

— Mais il est méchant, papa… Pourquoi, veux-tu dire à Joubert, que des gens l’appellent l’Écossais ?

— Tu n’as pas bien compris, Joubert : ces gens ont dit que ton papa est un écossais.

— Mais je suis canadien et français, moi… et Didine également… et France…

— Oui, oui, canadien et français… Mais ton papa, lui, c’est différent : il est écossais parce qu’il est né au pays d’Écosse. Tu me comprends, Joubert ?

Elle l’embrasse sur les yeux, riante.

Le petit secoue les boucles d’or de sa tête comme pour exprimer que ce raisonnement pour lui n’est pas clair.

— Pourtant, insiste-t-il gentiment, ma mère était française ?

Héraldine presse le petit fortement sur elle, elle baise sa petite bouche rouge avec force et murmure :

— Demain, Joubert, je t’expliquerai. À présent, Didine a sa besogne à faire. Oui, oui, demain…

Elle dépose à terre le bambin qui, non satisfait de laisser au lendemain la solution d’un problème qui le tourmente, regarde Héraldine avec un air de doute et dit :

— Demain… certain, certain ?

— Oui, oui, mon petit Joubert.

Debout et tout près, France a écouté avec attention ce court et étrange colloque, levant sur Héraldine deux grands yeux interrogateurs. Elle aussi s’était déjà posé cette question :

« Pourquoi elle et Joubert étaient-ils français, quand leur père était écossais, c’est-à-dire une sorte d’anglais pour eux ? Et pourquoi aussi leur sœur, Esther, était-elle anglaise ? »

Il était arrivé aux deux enfants de se faire la question de l’un à l’autre, et l’insaisissable solution obsédait leur jeune esprit déjà devenu raisonneur. Du reste, à toute chose qu’ils ne pouvaient comprendre, ils aimaient à demander : « Pourquoi ? »

Il faut reconnaître qu’à l’âge où venaient d’atteindre France et Joubert, la curiosité est vivace, alerte, sur le qui-vive et impatiente.

Lorsqu’à un jeune esprit il se présente une idée qui ne semble pas commune aux idées générales qu’il a déjà acquises ; lorsque survient un événement qui semble de pas sortir des faits naturels connus, la jeune intelligence veut de suite en savoir le pourquoi. Car toute chose nouvelle est pour elle une création soudaine et imprévue ; cette chose est curieusement extraordinaire et il importe d’en connaître la provenance. Les enfants précoces vont plus loin : c’est la nature même de cette chose nouvelle pour eux qu’ils veulent connaître.

Voilà comment nous trouvons sur les lèvres de France et Joubert ce pourquoi. Il leur semblait surnaturel, un mensonge, que leur père fut anglais ainsi qu’Esther, et qu’eux fussent des petits canadiens-français… Pourquoi ?

Héraldine savait que c’était lourde et délicate tâche que d’instruire ces deux petits curieux. Et pour éviter des explications qui n’eussent pas été comprises à cet âge si tendre, elle avait dit : demain. Demain, oui, mais avec l’espoir que les deux enfants auraient oublié l’incident de ce jour.

La Métisse avait embrassé la petite France à son tour, puis elle avait dit aux deux enfants :

— Allez tous deux jouer dans le jardin… Allez, petits, pendant que votre maman Didine va s’occuper de sa besogne.

Ils étaient partis, France et Joubert, riant, gambadant, lançant au ciel clair leurs notes heureuses.

* * *

Esther, après le départ du fermier, était remontée à sa chambre. Elle ne désirait pas discuter la conduite de son père, et, par une délicatesse naturelle, elle ne voulait pas imposer sa présence à la Métisse, dont elle devinait la gêne et le trouble. Là-haut, on pouvait l’entendre fredonner l’air d’une chanson anglaise.

Demeurée seule, Héraldine se mit à essuyer le lait répandu, puis à s’occuper du ménage, sa besogne quotidienne.

Mais cette besogne ne se faisait pas avec l’entrain de certains jours où, par magie, l’humeur de MacSon s’alliait à la beauté et la gaieté de la nature. Après la récente brutalité de l’Écossais, les traits d’Héraldine paraissaient conserver une profonde souffrance. Chacun de ses mouvements était empreint de lassitude. Ses regards fixes, mornes, se posaient avec indifférence sur les objets, contrairement à la vénération qu’on éprouve pour les choses qui forment le décor de notre existence. Le mobilier, surtout, d’un foyer vit avec nous d’une coexistence, pour dire, et avec les ans il devient partie inhérente à notre nature. Un meuble quelconque, une chaise, une simple image réveille en nous des souvenirs endormis, ou joyeux ou chagrins, que le fusain du passé dessine capricieusement. On les aime ces objets, de plaisir ou de souffrance, on s’y sent attachés par on ne sait quel lien invisible et insaisissable. C’est pourquoi coûte-t-il si souvent de nous séparer du moindre objet, même sans valeur : c’est une partie de nous !

Il est vrai de placer l’objection qu’Héraldine Lecours n’avait encore demeuré chez MacSon que six mois. Mais l’attachement profond qui s’était mystérieusement tissé entre elle et les deux enfants du fermier, l’amour réciproque qui s’était développé entre ces trois êtres, oui, ces deux sentiments de force avaient fait éclore dans le cœur de la Métisse l’amour des choses qui entouraient la gaieté bravante des deux petits et leurs charmantes espiègleries. Il lui semblait que toutes les choses qui l’environnaient depuis ces six mois seulement, jusqu’à l’air même de cette maison qu’elle respirait, étaient devenues nécessaires à son existence, à son bonheur. C’est ainsi qu’elle s’était mise à prendre un soin tout particulier du ménage, à l’aimer, à le traiter comme sien… tout à l’encontre de la domesticité vulgaire qui ne respecte le bien du maître que par la crainte d’un congé immédiat, et, conséquemment, la perte d’une place qu’elle estime pour la paie de chaque mois, ou pour la facilité du service.

Héraldine, servante du fermier MacSon, était entrée dans cette maison, comme si elle eût pénétré dans son propre foyer. D’un premier coup d’œil elle avait aperçu sa tâche : deux petits, sans mère, dont il faudrait entreprendre l’éducation. Entre ces deux enfants et elle une sympathie était née sur le coup. Comme deux aimants qui s’attirent l’un vers l’autre, se rapprochent et s’unissent. Héraldine et les deux enfants de MacSon devenaient inséparables. Et la Métisse, aimant ces enfants, aima tout ce qui les touchait de près ou de loin, tout ce qui les environnait, et elle aima avec une tendresse passionnée. Elle répéta aux petits :

— Je vous servirai de mère !…

* * *

Mais en ce jour, mère douloureuse, ne pouvant extraire de sa pensée la scène pénible de l’instant d’avant, elle travaille distraite, découragée, et son teint sombre s’assombrit davantage.

« Non… il n’est pas possible de vivre plus longtemps avec un maître injuste, aussi brutal, aussi méchant !… Partir !… »

C’est vrai… elle peut partir… chercher ailleurs le travail dont elle a besoin pour vivre ! C’est facile : elle connaît justement deux ou trois fermiers d’excellente réputation qui demandent une domestique !… Mais partir… Oh ! cette idée seule la fait frémir, pauvre Métisse ! Pour elle, partir c’est quitter les deux chers petits, les abandonner sans défense, impuissants, à un père sans principes, à une sœur consanguine et indifférente. Ce sont deux petits français qui seront bientôt noyés dans les flots de la population étrangère ; ce sont deux petits catholiques dont on fera bien vite des renégats, des êtres sans foi, sans loi peut-être, et qui seront voués au hasard des caprices de l’existence !… Non ! Non !… Héraldine restera ! Elle restera quand même… Plus tard, lorsqu’elle sera bien sûre que ses deux petits pourront, sans danger, entreprendre la voie qui les conduira à leur carrière respective, quand les obstacles prévus et redoutés auront été nivelés, oui, alors, s’il le faut, elle pourra partir !

— Je ne les abandonnerai pas à présent, se répétait Héraldine, je ne veux pas, je ne peux pas !

Puis, sous un afflux de pensées incertaines, les traits de sa figure se crispaient avec une sorte d’énergie sauvage, et l’on eût pu voir sur son front bombé ce trait d’énergie souligner l’accent de la volonté.

Elle arrêta un moment sa besogne pour écouter les deux petites voix mutines qui se disputaient dehors.

— France, je vais le dire à Didine !…

— C’est moi ; Joubert, qui le dirai à maman Didine !…

— Non… c’est moi ; et elle va te gronder !

— J’ai pas peur… quand elle saura la vérité !…

Les petites voix aigres-douces s’échauffaient ce qui arrivait souvent, du reste, — elles éclataient presque.

Héraldine s’approcha d’une fenêtre, entr’ouverte, se pencha, contempla les deux petits sous les arbres pleins de chants divers et remués par la brise, et elle sourit… Alors, sa figure cuivrée parut s’éclairer, resplendir… ses yeux noirs reflétèrent une joie inconnue, mystérieuse, surnaturelle…