La métisse/Chapitre XL

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Éditions Édouard Garand (p. 57-59).

XL


Tous ces drames ont laissé dans l’esprit d’Héraldine Lecours la sensation d’un rêve monstrueux, et parfois encore il lui semble que ce rêve se continue.

Le corps de MacSon a été enterré, après que les autorités eurent déclaré « mort accidentelle ». Rien ne fit supposer qu’il y avait eu suicide.

Une chose certaine, la mort de l’Écossais n’a affecté personne.

Les enfants reçurent la nouvelle avec indifférence, si peu habitués qu’ils étaient à considérer cet homme comme leur père.

Héraldine eut pour son bourreau une pensée de pitié et de pardon.

Quant à François Lorrain, il parut content, car c’était un ennemi redoutable qui disparaissait de son horizon.

Maintenant Héraldine demeurait seule avec ses chers petits. Seule ? pas tout à fait : par les soins de Lorrain elle avait trouvé les services d’un jeune homme de sa race pour la besogne des étables et des champs.

Mais elle était certaine de rester dorénavant avec France et Joubert, héritiers de MacSon. Personne ne pouvait l’empêcher de continuer l’éducation des enfants telle qu’elle l’avait commencée. Personne ne pourrait la séparer de ses chers aimés ! Elle demeurait, enfin, la maman… la maman Didine ! Et à cette pensée si douce à son cœur elle oubliait toutes les souffrances, toutes les humiliations passées, pour ne plus songer qu’à l’avenir, à l’avenir de France et de Joubert. Aussi, que d’actions de grâces ne rendait-elle pas à Dieu et à la Vierge !

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

Le soir d’un dimanche qui précède Noël, François Lorrain vient rendre visite à Héraldine. La Métisse, assise dans une berceuse qu’elle a approchée près du poêle, chante et berce les deux petits. France et Joubert, avec leurs petites têtes reposant sur les épaules d’Héraldine, écoutent silencieux et graves ; et leurs regards vagues, alourdis déjà par le sommeil, flottent sur des horizons imaginaires.

L’entrée de François ne les dérange pas, ils lui sourient seulement.

Héraldine a indiqué du regard un siège au Français.

Après les banalités d’usage, François Lorrain parle :

— Je suis venu ce soir, non pas pour vous rendre ma visite accoutumée depuis la mort de MacSon, mais pour accomplir une mission très importante.

— Rien de grave, au moins ? interrogea Héraldine que le ton solennel de Lorrain a quelque peu impressionnée.

— Si… très grave pour moi. Je suis venu vous demander d’être ma femme.

Héraldine ne berce plus, et elle a écouté très attentivement celui qui lui parle et pour lequel elle conserve une profonde estime. Elle ne se trouble pas ; elle sourit, et laisse ses regards tomber sur les deux petites têtes qui reposent sur son sein.

Les deux petits sont toujours silencieux, et leurs paupières plus lourdes ; ils ne semblent pas entendre les voix qui parlent : ils sont déjà dans un autre monde.

Un silence s’est fait entre Héraldine et François Lorrain. Lui, attend, anxieux, la réponse qu’il espère de toute l’ardeur de son âme. Elle, réfléchit.

Plus tard, Héraldine relève ses paupières et reporte ses regards brillants sur le Français, et avec le plus doux sourire elle lui parle :

— François, j’ai appris à vous estimer. Je vous dois et vous ai voué, comme à votre bonne mère, une reconnaissance qui vivra toujours. Mille fois j’ai invoqué le ciel de me donner l’avantage de le reconnaître par des faits, et non plus par de simples paroles, les inestimables services que vous m’avez rendus avec la plus grande générosité. Aujourd’hui, l’opportunité si longtemps réclamée se présente. Eh bien ! mon devoir est tout tracé, votre demande est tout à fait raisonnable et votre espoir juste. Et pourtant, François, je ne puis formellement ni accepter ni refuser d’être votre femme.

François demeure interdit.

— Je ne vous comprends pas, murmura-t-il Qui vous empêche d’accepter ?

Héraldine du regard indique France et Joubert et réplique simplement :

— Ces petits !

François tressaille. Ah ! comme il comprend encore que ces deux petits enfants sont toute la vie de cette fille généreuse. Mais François les chérit également ces deux petits-là, deux petits que volontiers il accepterait comme ses enfants. Car entre lui et Héraldine, c’est une même communion d’idées, et tous deux peuvent fort bien se comprendre, s’entendre et se dévouer pour les deux orphelins. François voit donc luire une espérance.

— Héraldine, ces petits, si vous le voulez, seront aussi les miens !

— Je vous crois, sourit Héraldine et vous me faites grand plaisir.

— Oh ! je n’ai jamais eu la pensée de vous en séparer !

— Jamais, François, je ne pourrai m’en séparer ; ce serait m’ôter la vie !

— Je vous comprends. Et ces enfants, sans vous, seraient malheureux. Vous êtes leur mère, et ils ne sauraient en avoir de meilleure ni de plus sûre. Mais, Héraldine, vous avez l’avenir à envisager, l’avenir incertain sur lequel il est téméraire de compter. L’avenir appartient à Dieu, et l’escompter c’est lui faire outrage. C’est Dieu qui vous a mise sur la route de ces deux enfants, et cette route il vous l’a tracée. Mille obstacles imprévus, cependant, peuvent surgir. Et vous, faible femme, n’avez-vous rien à redouter pour ces deux petits ? Ne sentez-vous pas que vous leur devez, dès à présent une double protection ? Et cette protection, comment la mieux leur donner qu’en acceptant la main d’un homme qui ne désire que vous faire la plus heureuse des femmes, et faire pour ces orphelins ce que cet homme ferait pour ses enfants ?

— Oui, oui, François, tout cela est vrai, tout cela je le sens. Et cependant, François, je me demande si j’ai le droit, aujourd’hui, après tout ce que ces petits ont souffert, de leur imposer l’autorité d’un second père ? Répondez !

— Oui, Héraldine, vous avez ce droit, ou mieux ce devoir que Dieu vous commande,

— Pardon, François, sommes-nous sûrs que Dieu me commande de leur donner un père qu’ils n’auront pas choisi ? Vous m’avez dit que Dieu m’a mise sur la route de ces enfants ? Je le crois, mais je crois aussi que Dieu a voulu que je sois leur soutien et leur guide. Ce qu’il a voulu jusqu’à ce jour, pourquoi ne le voudrait-il plus désormais ? Ne dois-je pas avoir confiance en lui… toute la confiance qu’il m’est possible d’avoir ? Ne sera-t-il pas là pour protéger ceux qu’il a toujours protégés ? Des pires malheurs, des pires catastrophes ces deux enfants sont toujours sortis indemnes… est-ce que cela ne veut pas dire quelque chose ?

— Oui, oui, Héraldine, vous avez cent fois raison. Et, cependant, je me dis que la Providence ne nous a pas mis en présence sans un dessein, sans un but. Si vous examinez la situation dans laquelle vous vous trouvez, vous y découvrirez une lourde tâche, trop lourde pour vous seule. Je ne veux pas parler de l’éducation des enfants et de leur bien spirituel que vous aurez à surveiller ; mais il reste leur bien matériel. Ils sont les héritiers et maîtres d’une propriété dont l’administration requiert très souvent toute la diligence d’un homme. Je sais bien qu’avec de l’argent vous trouverez toujours une main-d’œuvre suffisante. Mais pourrez-vous facilement surveiller cette main-d’œuvre ? je ne le pense pas, et la ferme de vos petits diminuera chaque année de rendement, et peu à peu cette belle propriété perdra énormément de sa valeur. Au lieu d’accroître le bien de ces orphelins, vous l’aurez — Oh ! sans qu’il y ait de votre faute — peut-être amoindri. Or, si vous devenez ma femme, je m’engage à donner à la terre de vos petits tout le rendement possible et d’augmenter, par là, sa valeur, afin que, plus tard, ces deux orphelins que nous aurons adoptés se trouvent les maîtres d’une bonne et belle propriété dont les revenus assureront leur avenir. N’ai-je pas raison. Héraldine ?

— Oui, j’ai pensé à tout cela. J’ai pensé aussi que je pourrai, par çi par là, avoir recours à vos conseils. Oui, François, j’avais déjà compté sur vous.

— Héraldine, je suis et serai toujours tout à votre service. Seulement, pour que mes services et mes conseils vous soient efficaces, pourquoi ne m’intéressez-vous pas directement à votre œuvre et dans votre œuvre ? Et puisque nous en sommes à discuter une affaire, et que les affaires excluent le sentiment, agissons comme des gens d’affaires.

— Comment ?

— En nous associant, répondit François avec un sourire engageant.

— Et les petits ?

— Seront aussi nos associés.

— Mais il faut au moins l’assentiment de l’associé qu’on désire s’attacher ?

— Consentez pour eux.

Héraldine, perplexe, souffrant de ne pouvoir, accorder à cet homme si généreux et si loyal ce qu’il demande, demeure pensive, sombre presque.

France et Joubert se sont endormis ; et l’on peut entendre leur respiration tranquille.

Héraldine regarde François avec attention et prononce ces mots :

— Si je demandais aux petits ?…

François tressaille.

— Oui, continue Héraldine, si je leur demandais leur consentement, François ? Un jour, je me rappelle, dans une question tout aussi difficile à résoudre que celle-ci, (elle faisait allusion à la demande en mariage faite par MacSon) je leur ai demandé leur avis. J’ai écouté leurs chères petites voix, et je n’ai pas eu tort. Non, François, je ne suis plus maîtresse de ma destinée… l’ai-je jamais été ? Je ne puis pas vous donner ma main, mon cœur, ma vie… toutes ces choses sacrées appartiennent désormais à ces enfants, à eux seuls… et eux seuls peuvent en disposer. François, comprenez-vous ?

Elle le regardait de ses regards profonds, remplis de dévouement, de tendresse, de fidélité, et, peut-être d’amour ! Et comme François Lorrain demeure sombre, sans voix, désespéré peut-être, Héraldine sur un ton plus bas, très grave, et pourtant très tendre, demanda :

— Voulez-vous, François ? Le voulez-vous que je demande aux petits ?

— Ils ne peuvent comprendre ! réplique François d’une voix morne, car il redoute la décision de ces petits innocents.

— Ils comprendront ! affirme Héraldine.

— Je doute.

— Moi, je suis sûre !

— Sur quoi pouvez-vous baser votre assurance ?

— Je les connais, mes petits !

— Et s’ils disent… non ?

Héraldine demeure silencieuse un moment. Un sourire plein d’espérance glisse sur ses lèvres, et, alors, d’une voix qui caresse, qui soupire, qui espère, elle demande en rougissant un peu :

— Vous m’aimez, François ?

— Depuis une heure que je m’évertue à vous le faire entendre, Héraldine.

— Vous m’aimerez toujours ?

— Toujours !… Ah ça, Héraldine, dites donc le mot que j’attends de vous !

— Eh bien ! écoutez : si les enfants disent non, et si vous m’aimez toujours…

Elle eut une seconde d’hésitation. François Lorrain la dévorait du regard et frémissait.

Héraldine poursuivit, parlant plus vite, s’animant, ses regards ardents d’amour :

— François, écoutez ! Plus tard, pas bien loin, mais plus tard, quand mes deux petits comprendront, quand je serai assurée de leur sort, quand je pourrai me dire sans crainte que mes deux petits resteront des français et des catholiques… oui, François, je vous le dis, je vous en fais le serment… François, écoutez-moi !…

François Lorrain vient de se lever, pâle et tremblant, avec un regard de désespoir au fond de sa prunelle sombre. Il prend son chapeau qu’il avait déposé sur la table.

— Écoutez, François…

L’accent d’Héraldine est une supplication ardente.

— Je vous jure, François, oui, je vous jure qu’alors je serai à vous, tout à vous, pour toujours !…

François Lorrain s’arrête, soupire, mais garde le silence.

Héraldine, avec un élan passionné, presse ses lèvres brûlantes sur les deux petits fronts blancs et purs qui reposent sur elle.

Ce contact si doux, si caressant, réveille les deux petits.

Ils frottent leurs petits yeux, regardent François comme avec surprise, et balbutient en même temps :

— Dodo ! dodo !

— Joubert, demande Héraldine d’une voix profonde et tremblante, veux-tu que je remplace ton papa par un autre ?

Joubert lève sur Héraldine un regard surpris et troublé, une sorte de souffrance mystérieuse crispe ses petites lèvres, qui murmurent :

— Un autre papa ?… Non… non…

Il se met à pleurer et cache sa figure sur le sein de la Métisse.

— Et toi, petite France ? interroge encore Héraldine dont les traits sont livides.

— Non, pas de papa… bégaye France tout endormie. Les papas sont méchants, ajoute-t-elle.

Elle aussi se met à pleurer.

Alors Héraldine lève sur la physionomie abattue de François Lorrain un regard mouillé, et d’une voix à peine distincte, prononce :

— Plus tard… François !

Et elle se met à baiser avec une frénésie sauvage les deux petites figures pressées sur son sein palpitant.

Et, pendant que François Lorrain s’en va, presque désespéré, pendant que l’âme d’Héraldine s’élève vers Dieu, et pendant que son cœur déverse sur ces deux petits anges toute l’abondance de sa tendresse, et pendant que ses yeux versent des larmes de pitié, d’ivresse, d’amour, France, câlinement, passe ses petits bras autour du cou d’Héraldine et murmure :

— Didine !

Joubert, rendormi, répète, comme en rêve, de ses lèvres souriantes de suprême aveu :

— Maman Didine !…

FIN