La métisse/Chapitre XVIII

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Éditions Édouard Garand (p. 26-27).

XVIII


Esther avait accompli sa mission. Elle n’avait eu qu’à dire :

— Héraldine, papa m’envoie te chercher !

Cela avait été un coup de baguette magique.

La Métisse s’était dressée d’un bond. La lividité sépulcrale de ses traits s’était éclairée, sa figure s’irradiait, ses yeux noirs s’emplissaient de joie, de bonheur, son âme chantait, son cœur bondissait dans l’affolement de l’ivresse. Du coup elle oubliait les brutalités de MacSon, ses grossièretés, ses injures elle ne pensait qu’à France et Joubert : ses petits !

Elle allait revoir ses petits ! C’était inouï… Vivre encore auprès d’eux et pour eux ! C’était incroyable…

Et, dans son bonheur, inconsciente de ses actes et de ses paroles tant son esprit courait à l’avance là-bas, elle s’élança au cou d’Esther qu’elle embrassa longuement.

— Esther… ma bonne Esther !

Puis, se ressaisissant, elle s’informa des deux enfants, Ensuite elle remercia la vieille femme qui lui avait montré tant de bonté, elle lui avoua une reconnaissance de toute sa vie. Elle eût voulu répéter ces paroles à François Lorrain qui s’était absenté ce jour-là ; mais elle en chargea la mère. Puis elle partit avec Esther, hâtivement, courant presque, tant elle était dévorée du désir ardent de serrer au plus tôt dans ses bras France et Joubert.

À son retour à la ferme, François Lorrain, après le premier moment de stupeur, fit sentir son mécontentement.

— Et toi, dit-il brusquement à sa mère, tu l’as laissée aller !

— Mon pauvre enfant, que pouvais-je faire ?

— Mais il fallait la raisonner, lui démontrer que c’est folie de servir MacSon, qu’elle s’en va à un suicide !

— Ah ! si tu savais comme elle aime les petits, là-bas !

— Qu’importe ! ce ne sont pas ses enfants, que diable !

— Je lui ai fait remarquer ça un jour ; mais elle les appelle constamment ses petits et ne pense qu’à eux.

— Quelle étrange créature ! murmura Lorrain qui se prit à songer.

Le brave Français avait éprouvé une forte déception en constatant le départ d’Héraldine, Durant les trois semaines que la Métisse avait séjourné là, François, après la première sympathie du moment, s’était épris d’une grande estime pour elle. Quand, auparavant, il allait à la ferme de MacSon, c’était l’image d’Esther qui l’attirait. Il n’avait jamais bien regardé Héraldine, qui lui était apparue de prime abord comme une créature peu intelligente, stupide, qui se laissait rouler dans l’esclavage dans lequel l’Écossais la poussait du pied. Femme sans valeur morale, sans énergie, peut-être sans âme, faite pour le joug ou l’égoût… Non pas que François l’eût méprisée ; mais cette femme pour lui était peu de chose dans la servilité où elle croupissait. C’était l’impression qu’Héraldine avait laissée dans son esprit, et cette impression il ne cherchait pas à la modifier.

Mais le soir où, devant le bourreau MacSon, il s’était posé en champion de la femme, ce soir-là, pour la première fois, François Lorrain avait regardé Héraldine Lecours. Les regards doux, terrifiés et suppliants de la Métisse avaient rencontré les siens ; il y avait eu un choc invisible, insaisissable, et sous ce choc François s’était senti fortement troublé. Il avait, dans une seconde inoubliable, deviné la haute valeur morale d’Héraldine ; il avait vu étinceler, dans ces grands yeux noirs, qui l’avaient fasciné un moment, une énergie incroyable ; il avait découvert une âme pure, forte, douce, une âme faite pour aimer avec toute l’ardeur et toute la tendresse possibles. Et de en moment, l’image d’Esther s’éclipsa légèrement.

Un peu après, François se sentit assiégé par le désir de revoir Héraldine. À sa mère il en avait parlé avec beaucoup d’enthousiasme, il l’avait dépeinte avec toutes les qualités et toutes les vertus dont il est possible d’orner l’image d’une femme. Puis, tout à coup, il avait demandé à sa mère :

— Que penses-tu de cette fille-là, maman ?

— Si elle est seulement la moitié de ce que tu m’en dis, François, cette fille serait pour toi un parti préférable à la fille de MacSon.

Cette réponse avait mis au cœur de François Lorrain un ciel. Certes, il pensait bien encore un peu à Esther ; mais l’image de l’autre se présentait toujours la première à son esprit et avec un éclat qui rejetait dans l’ombre celle d’Esther.

L’après-midi, au cours duquel il avait pu causer avec Héraldine à la ferme de MacSon, cet après-midi avait développé en lui la force mystérieuse qui l’entraînait vers cette femme.

Héraldine avait été si aimable, charmante presque, si plaisante ; et l’air si bon qu’elle avait, ses beaux yeux noirs veloutés si pleins de caresses, de mystères… Il n’y a pas à dire, mais François avait été captivé, et, depuis, il était demeuré sous le charme.

— Prist ! monologuait François en poursuivant, ce même après-midi son chemin vers sa ferme, cette fille me remue quelque chose au fond du cœur ! Comment se fait-il que je ne l’aie pas plus tôt remarquée ? Quelle différence entre elle et Esther ! Celle-ci est gênée, mal mise, indifférente et presque bête. Celle-là parle bien, avec un mot pour rire, sans timidité… c’est une vraie femme, quoi ! Esther, après tout, n’est qu’une fillette… trop jeune pour moi. Héraldine doit avoir la trentaine, et son âge me convient mieux. Ensuite, c’est la femme faite pour le foyer, pour la ferme ! Et puis, c’est une Canadienne, une Française… et surtout une bonne catholique ! L’autre, une Anglaise, quoi !… sans instruction, sans religion, sans rien ! Aurais-je été insensé de me laisser aller à cette dérive ! Comme on est stupide quelquefois ! C’est égal ! maintenant j’en tiens pour cette Métisse. Elle n’est pas laide, pas laide le moins du monde ! Elle a des yeux qui vous mangent… quels beaux yeux ! Quand je la connus pour le première fois, c’est assez singulier, ses yeux m’ont fait peur ! Cette façon qu’elle a de vous regarder fixement ! Mais on découvre, avec un peu d’attention, dans ces yeux-là des trésors de toutes sortes !…

Et les pensées de François voyageaient, volaient, tournoyaient ; il en avait plein lui d’Héraldine. De ce moment, Esther n’existait plus qu’à l’état de vieux souvenir.

Aussi, après les trois semaines que la Métisse venait de séjourner chez lui, après avoir pendant trois semaines trop courtes, hélas ! respiré le même air que cette fille étrange ; après avoir caressé en son imagination des rêves prodigieux, presque insensés, il ressentait une déception si amère, un choc si terrible, qu’il en demeurait désemparé. Et il en voulait presque à sa pauvre vieille mère de n’avoir pas gardé Héraldine de force.

Après être demeuré longtemps plongé dans une sombre rêverie, François Lorrain se leva tout à coup et, regardant sa mère, dit ;

— Maman, j’aime cette fille-là, et je la veux pour femme !

— Si elle veut de toi, François, répliqua la vieille d’une voix chevrotante, prends-la ! D’ailleurs, c’est Dieu toujours qui dirige les destinées ; tu auras accompli les desseins de la Providence.