La main de fer/5

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Edouard Garand (73 Voir et modifier les données sur Wikidatap. 14-17).

CHAPITRE III

LE POSTE DE NIAGARA


Le 14 juillet 1678, la petite troupe du seigneur de Cataracouy s’embarquait à La Rochelle, à destination de la Nouvelle-France. De la Salle emmenait des artisans, quelques hommes d’armes et deux religieux. Il convient d’ajouter à ce contingent des femmes et des enfants. Soit en tout un effectif d’environ une trentaine d’âmes. La navigation sur l’Atlantique, très lente alors, prit deux mois entiers pour la traversée, car ce n’est que le 15 septembre suivant que leur navire jetait l’ancre devant Québec.

L’automne allait bientôt commencer et De la Salle ne voulait pas perdre une seule journée inactive. Aussitôt descendu à terre, il envoya ses gens au fort Frontenac, et remit au père Hennepin, récollet venu de France avec lui, une lettre d’instructions et d’ordres pour M. de la Motte qui commandait au fort. Quant à lui et son lieutenant, ils restèrent une semaine à Québec pour conclure certaines transactions urgentes couvrant les opérations futures de Cavelier de la Salle vers l’ouest.

Presque tout de suite, Tonty fut à même de constater l’animosité que quelques personnages très en vue nourrissaient envers son chef. Cela le froissa, lui, dont le caractère était droit et loyal, et il résolut autant qu’il le pourrait de s’opposer à ces projets hostiles.

De la Salle s’était construit une barque de dix tonneaux sur le lac Ontario, — ou, comme on l’appelait alors, le lac Frontenac , mais il comprit que pour faciliter ses entreprises à l’ouest, la nécessité d’un bateau plus grand, s’imposait. Il fallait de plus que ce navire put naviguer en amont des chutes du Niagara.

Il envoya le sieur de la Motte avec seize hommes, charpentiers et autres artisans, pour la construction de ce vaisseau en haut des chutes, et établir en même temps un poste à l’embouchure de la rivière de ce nom.

De la Motte, le père Hennepin et les seize Français partirent de Cataracouy, le 18 novembre 1678, dans leur barque. Ils côtoyèrent le littoral nord du lac jusqu’à ce qu’ils atteignirent l’endroit où se trouve Toronto aujourd’hui.

Des vents contraires, des tempêtes qui sévirent vigoureusement, forcèrent l’équipage de s’abriter dans la baie de Toronto et d’attendre patiemment le beau temps. Enfin, le 5 décembre, ils mirent le cap au sud, et le lendemain, l’étrave de leur navire fendait les ondes de la rivière Niagara.

Les Français atterrirent au bas des rapides, où est Lewiston moderne, et, de la Motte et le père Hennepin accompagnés de trois ou quatre hommes de l’équipage, gravirent la falaise escarpée qui dominait la rivière à cet endroit, et se dirigèrent vers les chutes.

Le panorama s’étendant à perte de vue, attirait l’attention des voyageurs. Au loin, au Midi, le regard était ébloui par une nappe agitée et étincelante sous les réverbérations du soleil. Une île taillée en pointe, comme un coin, séparait l’onde fuyante en amont des chutes, et se terminait à son extrémité septentrionale par d’énormes rochers surplombant l’abîme, formant ainsi deux puissantes cataractes, dont les voix tonnantes jetaient dans les airs, un vacarme assourdissant.

À l’orient et à l’occident, des bouquets de chênes et de sapins balançaient tristement leurs bras décharnés, au gré du souffle de Borée.

Le vert tendre des gazons s’était bronzé, et, par endroits le sol disparaissait sous des lambeaux d’hermine ; l’hiver au front neigeux avait déjà donné distraitement de grands coups de pinceau dans ce paysage grandiose.

Soudain, l’attention des blancs fut attirée par une scène d’un autre genre ; cette nature morte qu’ils contemplaient venait de s’animer. Une scène de vénerie se déroula sous leurs yeux.

Des chasseurs sauvages débouchèrent de l’un des bosquets d’arbres décorant le panorama que les Français admiraient encore. Ces Nemrods poursuivaient un magnifique dix-cors. L’animal arriva sur la berge et la vue de l’onde rapide et bouillonnante l’arrêta brusquement. Il voulut fuir d’un autre côté, mais les sauvages s’étaient déployés et lui barraient la route. Alors, courageusement, le cerf s’élança dans la rivière pour la franchir à la nage. Mais le courant est tellement fort que rien ne peut lui résister, et bientôt la vaillante bête épuisée est entraînée vers le gouffre redoutable.

Le dix-cors dans ses efforts désespérés pour se tirer du danger où il venait de s’engager, s’était rapproché de la berge. Les chasseurs Tsonnontouans s’en étant aperçus voulurent se saisir de lui à l’aide de cordes ; courant le long de la rivière, ils essayaient à l’aide de leurs longues lanières de cuir, de capturer le cerf. L’un d’eux, soit excès de zèle, soit imprudence, s’avança trop sur le bord, car un éboulement se produisit sous ses pieds, et, en un clin d’œil il fut précipité dans l’abîme. Nous allions dire dans le styx ; c’était à peu près la même chose : ses instants étaient comptés, et Caron l’attendait au gouffre du Niagara.

De la contemplation de cette masse d’eau, arrivant par des rapides si étrangement agités aux deux cataractes, où elle se précipitait avec un fracas saisissant, s’émanait une griserie, une fascination attirante, dangereuse et quasi irrésistible. Les Français le ressentirent. Les eaux se choquant à tout moment dans leur course furibonde, créaient en leurs heurts des gerbes superbes, des fusées étincelantes et prismatiques sous les effluves dorées du soleil, phénomènes qui se renouvelaient sans cesse aux mêmes endroits, comme s’ils eussent eu un caractère permanent, et que l’onde ne se fût jamais déplacée.

L’effet avait un cachet fascinateur très sensible, et MM. de la Motte, Hennepin et leurs compagnons, s’apercevant qu’ils subissaient cette influence, battirent en retraite, et regagnèrent leur barque.

Des glaçons, flottant au gré du remous, frappaient comme autant de béliers, les flancs de la barque et menaçaient de l’éventrer.

De la Motte comprit le danger tout de suite, et s’avisa d’y parer. Il fit haler le navire plus près de terre, au moyen d’un câble et du cabestan ; le câble se brisa. Le maître-charpentier en prit un plus fort, en fit une ceinture et l’équipage s’employa en un commun effort pour atteindre la côte : Eh hop ! Ils réussirent, après beaucoup de difficultés.

Cela accompli, le commandant songe à la construction d’une habitation pour l’hiver. Malgré le grand froid chacun travaille avec courage, et bientôt l’édifice est terminé.

On y transporte les provisions, armes, bagage, etc., apportés dans la barque, et enfin, l’on entoure l’habitation d’une palissade de pieux, mesure prudente, rendue nécessaire par le voisinage des Iroquois. Le sol était gelé ; les travailleurs, afin d’y pouvoir enfoncer les pieux, faisaient bouillir de l’eau qu’ils versaient sur la terre pour l’amollir.

Seize hommes diligents, en six jours, peuvent accomplir une jolie somme d’ouvrage. Leur principal labeur et le plus important étant achevé, le Récollet célébra la première messe au Divin Maître, dans ce coin du Canada. C’était le 11 décembre.

De la Motte avait encore pour mission de se concilier les Iroquois par des présents et des promesses, car ils regarderaient certainement d’un œil farouche l’établissement des Français au Niagara. Il partit donc un matin avec le religieux et plusieurs hommes pour le village des Tsonnontouans, situé à deux journées de marche des chutes du Niagara. Aux approches du village indien, leur présence fut signalée et leur arrivée souleva des acclamations variées.

Que voulaient les Français ?

Voir le vaillant chef des Tsonnontouans et fumer avec lui le calumet de la paix.

On conduisit aussitôt la petite troupe dans la cabane des sachems, où bientôt le grand chef de la tribu et ses conseillers parurent. Les sauvages s’assirent par terre, avec la gravité qui leur est ordinaire. Le calumet circula ; chacun à son tour tira solennellement une bouffée de fumée qu’il soufflait au visage du voisin, puis le haut dignitaire des Iroquois s’informa de ce qui lui valait l’honneur de la visite des visages pâles.

De la Motte se leva et annonça qu’Ononthio désirait entrer en relations plus intimes avec eux.

Pour cela, les Français venaient s’établir au Niagara y ouvrir un comptoir pour traiter avec eux. Ils y trouveraient toutes sortes de marchandises à des prix aussi favorables que ceux des Hollandais d’Albany et des Anglais de Boston.

Les Tsonnontouans ayant les Français à proximité auraient un débouché facile pour leurs pelleteries.

De la Salle ferait construire un grand canot sur le lac Érié, ce qui rendrait une alliance avec lui encore plus importante.

À la fin de chacune de ses propositions, De la Motte introduisait un ballot contenant des présents, lesquels étaient bien accueillis comme on peut le croire.

Mais les Peaux-Rouges remirent leur réponse au lendemain, car il ne font rien sans avoir délibéré au préalable.

La séance à huis clos des Iroquois fut orageuse ; plusieurs des ennemis irréconciliables de la race française s’opposèrent énergiquement à traiter avec les étrangers. Leur inimitié provenait sans doute de leur contact avec les Hollandais et les Anglais. Cependant, pour cette fois le parti modéré l’emporta et le conseil des sachems accepta l’alliance proposée.

L’un des chefs subalternes, sur l’ordre d’un ancien de la tribu, s’adressa aux visages pâles.

— Les Tsonnontouans, dit-il en substance, jouissaient de la réputation bien méritée de guerriers intrépides. Les fils d’Ononthio étaient renommés aussi pour leur vaillance, et les Iroquois admettaient le compliment des premiers en contractant le rapprochement désiré.

En ce qui concernait la construction d’un grand canot, les Sauvages n’étaient pas contents de l’idée. Ce projet allait assurer aux Français la suprématie sur les mers d’eau douce avoisinantes, mais confiants dans la parole des blancs, que cette barque ne serait jamais qu’un instrument pour le commerce des pelleteries, ils se reposaient sur leur honneur pour que ce bâtiment n’eût point de caractère moins pacifique.

Les Iroquois, pour engager leur parole et leur consentement, offrirent à M. de la Motte des colliers de verroterie.

Assuré, dans tous les cas, d’une neutralité temporaire chez ses voisins, le commandant retourna au poste de Niagara, où M. de la Salle venait d’arriver avec Tonty et quatorze hommes. De la Motte lui fit le rapport de son expédition.

Apprenant que les Sauvages n’avaient pas tous vu du même œil favorable son établissement au Niagara, De la Salle se douta bien que les choses n’en resteraient pas là, et que ses ennemis lui créeraient bientôt de sérieux embarras. Ses traiteurs appartenant aux premières familles canadiennes, lui mettraient en travers de ses entreprises, les farouches et traîtres Iroquois.

Il n’y avait donc pas de temps à perdre.

Aussitôt, De la Salle fit abattre des chênes croissant en quantité tout près de là, et le 26 janvier 1679, il plaçait en chantier la quille de son navire, et promit une prime de dix louis d’or pour activer les travaux.

Voyant que tout allait bien, De la Salle repartit pour le fort Frontenac.

S’en retournant, il se fit accompagner par Tonty et quelques hommes du poste de Niagara jusqu’à l’embouchure de la rivière de ce nom, où il indiqua à son lieutenant un emplacement pour un fort qu’il voulait appeler Conty.

Le poste palissadé érigé par M. De la Motte n’aurait pas subi avec avantage l’attaque d’une bande d’Iroquois. Il avait été fait trop à la hâte, ne répondant qu’au besoin urgent de protéger contre les rigueurs de l’hiver.

Diligemment, Tonty s’occupa des deux ouvrages commis à ses soins. Les travaux de construction de la barque avançaient à vue d’œil et le fort Conty prenait des proportions rapides.

De la Salle avait laissé avec Tonty, deux Mohicans, chasseurs émérites qui, l’hiver durant, pourvurent la garnison de gibier. On peut affirmer que sans ces braves, les habitants du poste auraient souvent éprouvé les sensations désagréables des tiraillements de la faim.

Dans le voyage de M. de la Salle au Niagara, l’embarcation chavira à quelque distance du rivage et les vivres qu’il apportait à De la Motte furent perdus. Tonty soupçonna le pilote d’avoir à dessein causé ce naufrage pour servir les intérêts des ennemis du seigneur de Cataracouy.

Avec le printemps de 1679, apparurent autour du chantier du « Griffon » et du poste des Français, des figures suspectes d’Iroquois, au verbe hautain, menaçant de détruire la barque mi-achevée.