La main de fer/6

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Edouard Garand (73 Voir et modifier les données sur Wikidatap. 17-21).

CHAPITRE IV

UNE PARTIE DE PÊCHE À L’ÎLE CAYNGA


Le renouveau est venu encore une fois rajeunir la terre, lui faire une fraîche toilette comme à une vieille coquette, qui, pour paraître avec avantage, se poudre, se frise, se fleurit et se donne un teint ravissant à l’aide d’artifices plus ou moins condamnables, car, la poudre tombée, la frisure défaite, les roses des joues pâlies ou fanées, il en faut revenir à une seconde opération pour retrouver cette beauté factice. C’est l’histoire du printemps suivi de l’été, de l’automne et de l’hiver. La fraîcheur de la saison printanière passe tôt ; profitons de son règne pour en jouir.

Un jour, au commencement de mai, trois ouvriers de Tonty s’approchèrent de lui, et lui dirent :

— M’sieur l’chevalier, depuis quelque temps nous avons travaillé bien fort, au navire, et vous nous feriez un vif plaisir en nous accordant une demi-journée à tous trois.

— Si vous êtes si fatigués, certainement que je vous accorde une récréation à votre choix.

— Oh ! ce n’est pas pour nous croiser les bras et rester inactifs que nous désirons obtenir un après-midi de liberté !

— Que voulez-vous faire alors ?

— Une petite partie de pêche.

— Mais vous manquez de lignes ; vous n’avez pas d’hameçons !

— Oh ! que non !… avec l’aide d’Albéric Damour, le forgeron, nous nous sommes fait des hameçons, puis Campeau nous a tissé des lignes superbes. Il ne nous manquait que votre permission.

— Vous l’avez… Mais, où irez-vous ?

— Merci !… pas loin… seulement de l’autre côté de l’île ! [1]

— Très bien !… Si vous prenez du poisson cela variera le menu de demain, qui justement tombe un vendredi !

— Oh !… pour en prendre… fiez-vous à nous, — s’il y en a à prendre, — nous ne reviendrons pas bredouille.

Et les trois compères partent gaiement, munis, en outre des engins nécessaires, de deux sacs bien remplis de provisions pour le repas du soir, car on souperait sur le bord de la rivière ; et d’un fusil, parce que enfin on ne sait ce qui peut arriver.

La distance entre la terre ferme et l’Île n’est pas grande, mais il faut néanmoins pour y passer, une embarcation quelconque.

Les trois pêcheurs se firent un bac ou radeau en attachant ensemble de grosses pièces de bois fournies par des arbres déracinés et échoués sur le rivage, et, se servant de gaules, ils traversèrent bientôt à l’autre bord.

Le trio était composé d’Émery LeMieux, grand roux, au visage un peu mince, bouche petite, nez long, yeux gris. Bon pied, bon œil ! Il était adroit tireur autant qu’heureux pêcheur.

Léon Matte, un gros châtain, un peu myope, aimant beaucoup à rire ; ayant toujours une chanson sur les lèvres. Il avait une belle voix, et, au fort, on l’avait surnommé le beau chanteur ! … Bon garçon, pas tout à fait aussi énergique que Émery, mais vraiment bon cœur et aimable compagnon.

Le troisième s’appelait Frédéric Dupoint. Joli brun, aux yeux noirs très rieurs, d’une stature ordinaire, ni obèse ni maigre. Inventant et racontant avec le plus grand sérieux des histoires impossibles qui égayaient énormément ses deux amis.

Les voilà partis. Émery à l’un des bouts du radeau, Frédéric à l’autre, ils se dirigent vers l’Île à l’aide de leurs gaules. Léon assis au centre du bac, bourrait de tabac le fourneau de sa pipe, et chantait durant cette opération :

Somm’s-nous au milieu du bois ?
Ah ! qui me passera le bois,
Moi qui suis si petite ?
Ce sera monsieur que voilà :
Somm’s-nous au milieu du bois ?
N’a-t-il pas bonne mine ? là !
Somm’s-nous à la rive ?

Émery et Frédéric firent chorus. Frédéric voulut même faire un pas de danse, un entrechat, ce qui faillit les plonger tous les trois dans l’onde froide.

— Arrête !… arrête !… Reste tranquille ! crièrent ensemble Émery et Léo ; tu vas nous faire verser !

Frédéric riait.

— Perds-tu la tête, fit Émery, de vouloir sautiller comme ça sur un radeau si étroit ?

— Penses-tu que ça serait drôle de prendre un bain dans de l’eau si froide ?… Tu mériterais, ajouta Léon, qu’on te sauçât à l’eau !

Frédéric riait toujours.

— Si vous m’adressez encore un mot de reproche, dit-il, je vais me trémousser encore de plus belle !

— Ça me rappelle, dit Émery, qu’une fois…

— Allons ! fit le gai Frédéric, monsieur de la petite histoire qui va nous en conter une…

— Laisse faire, dit Léon, je préfère cela à tes sauts…

— Et tu as raison, remarqua Émery. Ce que je veux vous raconter a une morale qui s’appliquerait bien à notre ami.

— Dans ce cas, je t’écoute avec attention !

— Moi aussi, dit Frédéric.

— Eh bien ! reprit Émery, une fois que j’étais à la pêche dans un frêle esquif d’écorce de bouleau, avec… Ah ! qu’importe le nom ! ne médisons pas des absents !… mais c’était un ami !… Ce gars-là ressemblait à Frédéric. Il était connu pour ne pouvoir tenir en place une minute. Il lui fallait se lever, s’asseoir, se tourner à droite, à gauche, se déranger continuellement eu risque de vous faire piquer une tête dans l’onde…

— Il était réellement comme Frédéric, glissa malicieusement Léon.

— Oui !… Eh bien ! je me trouvais, une fois, à la pêche avec ce gaillard-là, et je me disais à part moi : c’est surprenant s’il ne nous arrive rien !… il va se mettre à gigoter tout à l’heure d’une façon dangereuse. Tiens ! voici un endroit qui descend en cran, remarqua subitement Émery, lorsque sa gaule ne trouva pas fond.

— Ça doit être un trou, dit Frédéric, de l’autre bout du radeau, car moi je n’ai pas manqué fond.

— Cela importe peu, dit Léon, nous atterrissons sur l’île avec la poussée que nous avons. Mais j’ai hâte de savoir ce qui t’est arrivé avec ton compagnon de pêche… Il t’a fait chavirer ?…

— Non, du tout !

— Alors ?

— Il a été bien tranquille, bien sage.

— Mais je ne comprends pas.

— Eh bien ! c’est cela qui est la morale ! Comprends-tu, Frédéric ?

Et Émery et Léon partirent d’un grand éclat de rire au dépens de leur compagnon.

— Riez bien, compères, dit ce dernier ; j’aurai mon tour.

Le radeau heurta la rive. Les sacs aux provisions et les engins de pêche débarqués, les amis, avec un bout de corde, amarrèrent leur embarcation et se disposèrent à traverser en droite ligne l’île Cayuga, mesurant ici un quart de mille.

Une demi-heure plus tard, les trois lurons étaient sur la berge occidentale de l’Île, profondément occupés à pêcher.

Et ça mordait !

Et les pêcheurs ne cessaient de décrocher les malheureux poissons qui venaient se prendre à l’appât trompeur, et de les jeter tout frétillants dans l’herbe verdissante du bord de l’eau, au pied d’un gros arbre.

La capture par Émery, d’un poisson plus gros que ceux déjà pris, amena de la part de Frédéric la blague suivante, qui égaya tout le monde.

— Il y a deux ans, dit-il, j’étais venu jusqu’aux chutes de Niagara, en compagnie d’autres du fort Frontenac, rencontrer un parti de chasseurs revenant des pays d’en haut avec le produit de leur chasse de l’hiver précédent.

« À la halte qui eut lieu en cet endroit, j’eus le loisir d’un brin de pêche.

« J’avais emprunté le canot d’un sauvage, et jusque dans les remous et les bouillonnements de la rivière je vins très près des chutes. Tout à coup, je reçois une secousse, ma ligne se tend, et voilà que le poisson qui s’y était pris, se dirige vivement vers la grande cataracte, me remorquant derrière lui. Vous pouvez m’en croire si j’étais excité, car si je ne coupais pas ma ligne immédiatement, je courrais le risque de m’enfoncer sous le grand rideau liquide du Niagara. Mais pour couper ma ligne il fallait un couteau, et je n’en avais pas. Il y avait bien la ressource d’abandonner la partie, mais j’aurais rougi comme un Sauvage à ma rentrée au camp sans poisson et sans ligne. Heureusement, je pensai à donner du jeu à mon puissant remorqueur. Si ce n’est pas une baleine, me disais-je, ça doit être un fier animal !

« Je déroulais du fil en plein, mais pendant ce temps, nous allions toujours bon train. Enfin à mon grand contentement, je m’aperçois que ça ne tirait plus aussi fort.

« Bon, que je m’dis, je m’en vas hâler le marsouin. Ma parole, vous ne devinerez jamais ce qui arriva ?… »

Émery et Léon oubliant le caractère hâbleur de leur ami, l’écoutaient bouche-bée.

— Non, dirent-ils ensemble. Qu’advint-il ?

— Eh bien !… Tout à coup une masse énorme sortit de l’eau et monta… monta vers le haut de la chute. C’était mon animal qui cherchait la fuite de cette façon. Mais il ne pouvait jamais sauter si haut !… Croyant, sous l’impression du moment, que ma prise m’échappait, j’eus la présence d’esprit de donner un bon coup sec sur ma ligne, ce qui eut pour effet d’arrêter le poisson dans son essor ascensionnel… et… naturellement il retomba…

— Dans l’eau ? fit Léon.

— Non, dans mon canot, où je l’assommai à coup d’aviron, et fier de mon succès je retournai au camp.

— Sacrebleu ! s’écria Émery, vexé, comprenant que l’éternel gouailleur venait de leur en conter une.

Léon avait l’air dépité, pendant que le rire sonore de Frédéric retentissait cinq bonnes minutes.

Après cela, il y eut un moment de silence.

Les deux amis boudaient Frédéric.

Mais le moment de souper ramena bientôt la bonne humeur.

En surveillant la cuisson de leur poisson Léon chantait :

Nous allons manger du poisson.
Ah ! ah ! ah ! frit à l’huile,
Manger tous les trois comme des bons,
Fritaine, friton, friton, poêlon,
Ah ! ah ! ah ! frit à l’huile,
Frit au beurre et à l’oignon !

Après le repas, autour du foyer mourant, ils firent la causette en fumant la pipe ; puis les pêcheurs songèrent à réintégrer le poste français.

Ils cheminèrent lentement où ils avaient amarré leur radeau. La fraîcheur exquise du soir vivifiait, et les trois compagnons sentaient leurs poitrines se dilater à son contact bienfaisant…

Émery marchait en tête, muni de l’arme à feu, car une rencontre dangereuse, soit de bipède ou de quadrupède, pouvait se présenter.

Léon suivait ayant Frédéric sur ses talons.

Arrivés au bord de l’eau, Émery eut une exclamation de surprise : le radeau avait disparu !

— Nous ne l’avons pas attaché assez bien, peut-être ? dit Léon.

— C’est ça, dit Frédéric, et l’action du courant ou du remous aura délié la corde ou l’aura usé par un frottement soutenu…

— Ta ! ta ! ta ! dit Émery. C’est moi qui ai attaché le radeau, et je vous assure que j’avais bien fait mon ouvrage.

— Qu’est ceci ? remarqua Frédéric, ramassant à ses pieds un petit bout de corde.

— Le lien qui retenait capturé notre embarcation, dit Émery.

Il le prit et l’examina. Un instrument tranchant l’avait coupé net.

Les trois amis se regardaient l’un l’autre, stupéfaits.

Qui avait ainsi coupé la corde du radeau ?

Émery avait vite débattu un plan en sa cervelle féconde en ruses et stratagèmes.

— Mes vieux, dit-il, au moment où je vous parle, j’en parierais le plus beau de mes poissons, il y a une paire d’yeux, sinon plus, qui nous épient. L’on n’a pas envoyé notre embarcation à la dérive sans raison. Un intérêt réel existe pour cela, et nous devons tenter un effort pour le connaître… il y va peut-être de nos jours…

— Que veux-tu dire ? demanda Léon.

— Je ne sais pas encore quel danger nous devons appréhender, car danger il y a, répondit Émery, mais vous n’ignorez pas que, depuis quelque temps, les Tsonnontouans et certaines peaux-brûlées se conduisent avec insolence et profèrent des menaces contre le chantier du Griffon, disant qu’ils vont le détruire…

— Tes paroles sont vraies, dit Frédéric ; et tu en conclus ?

— J’en conclus pour le moment, qu’un motif existe de retarder notre rentrée au camp, et qu’il importe beaucoup que nous sachions ce que c’est…

— Que proposes-tu ? fit Léon.

— Écoutez bien !… voici mon idée !… Vouloir gagner la pointe nord de l’Île serait donner en plein dans un piège… deux ou trois hommes armés pourraient nous y tenir tranquilles sous le canon de leurs fusils, puis, nous garrotter… tandis que si vous voulez m’écouter, je crois qu’il sera possible de déjouer les plans de l’ennemi.

— Voyons donc, dit Frédéric.

— Je vais me diriger vers le sud, m’enfoncer sous bois le premier, continua Émery. À cinquante pas derrière moi viendra Léon ; et toi, Frédéric, muni du fusil, tu seras l’arrière garde !… tu nous suivras à reculons… si quelque chose de suspect se présente à tes regards vigilants, fais feu, et rejoins-nous à la hâte… Si l’un de nous est saisi inopinément, qu’il lance un « Sauvez-vous ! » avertisseur. Je crois, assurément, qu’il faut que nous soyons au corps de garde avant le jour !… un pressentiment me domine que nous et nos amis de la terre ferme sommes en grand danger !… Mon plan vous va-t-il ?

— Nous l’acceptons !

— Pars, dit ensuite Léon, à voix basse ; je te suis !

Les voilà partis dans l’ordre indiqué par Émery. Ils marchent avec précaution, se dissimulant autant que possible, passant vivement d’un arbre à un autre, se courbant derrière les buissons, les accidents de terrain, et, n’avançant qu’après avoir scruté du regard les entours immédiats… mais l’obscurité s’épaissit et les braves Français éprouvent une difficulté grandissante à se suivre à la distance convenue. Les ténèbres les forcent à se rapprocher un peu. Jusqu’à présent une solitude égale règne dans l’Île, tranquillité qui pèse aux trois individus silencieux se glissant sous bois comme des fantômes !

Il n’y a que le grondement des cataractes éloignées, ressemblant au mugissement sourd d’un mastodonte, qui trouble le calme du soir. Ce ronflement puissant domine les voix infinitésimales de la nature, le cri-cri des insectes, le bruissement des feuilles, etc., et exige chez les disciples de la ligne et de l’hameçon une circonspection raisonnée.

Ils avancent toujours, l’oreille tendue, prête à épier le moindre son insolite.

Soudain, une voix alarmée rompt le calme du paysage. Léon jette un retentissant : « Sauvez-vous ! » C’est tout ce qu’il peut articuler ; un haillon lui ferme la bouche.

Mais ce signal suffit ; l’avant et l’arrière-garde s’arrêtent surprise. Émery et Frédéric subissant alors une inspiration simultanée, s’élancent chacun dans un arbre voisin, et prennent refuge parmi les branches basses, et là, guettent de nouveaux développements.

Émery est à peine installé dans sa cachette aérienne, qu’il entend venir vers lui. Il écoute attentivement et perçoit un bruit de pas se rapprochant. Autant qu’il en peut juger, les êtres qui s’avancent sont au nombre de cinq ou six. Ils arrivent sous lui et s’arrêtent au pied de l’arbre qui le protège.

  1. L’île Cayuga. Le Griffon était en construction dans la crique Cayuga, à l’est de l’île, sur la terre ferme.