La prise de Montréal/03

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Éditions Édouard Garand (p. 10-17).

III

ROYALISTES ET INDÉPENDANTS


Armé des fusils enlevés des casernes, le peuple s’était rué vers la place du marché où le chahut semblait tourner à l’émeute.

Là se trouvaient réunis en grand nombre des commerçants et des bourgeois anglais.

Car tout près du marché se tenaient les séances des deux comités qui dirigeaient les deux partis rivaux de la ville : le comité des Royalistes et celui des Indépendants. Le premier, nous l’avons dit, représentait l’élément canadien et prêchait la défense du pays ; l’autre, soutenu par les Anglais, pactisait avec les révolutionnaires américains. L’un voulait défendre la cité à tout prix, l’autre la livrer à l’ennemi.

C’était dans une immense baraque située sur un côté du marché que se tenait en permanence le Comité des Royalistes dont le chef reconnu et respecté était Maurice D’Aubières. D’Aubières était un jeune homme qui venait d’atteindre la trentaine et qui appartenait à la haute bourgeoisie de la cité. Son père était un des plus riches armateurs du pays, et Maurice, qui venait de terminer de brillantes études, entrait dans la carrière de son père afin de seconder ce dernier dans ses nombreuses entreprises et lui succéder plus tard. Au moment où s’ouvre notre récit, M. D’Aubières est en France avec sa femme. Maurice a commencé à diriger les affaires paternelles, et son nom hautement estimé, sa situation et sa fortune, sans parler de son patriotisme, l’ont de suite placé au rang d’un chef. Depuis cinq ans d’ailleurs le jeune homme s’exerce dans la politique et se mêle activement aux choses publiques, et depuis ces cinq années le peuple aimait à le regarder comme l’un des futurs dirigeants de la race.

Lorsque le vent de sympathie venu des frontières américaines avait soufflé sur le peuple canadien et commencé à semer la défection, Maurice D’Aubières avait voulu arrêter le mal à ses premiers symptômes, et il avait formé la société dite « des jeunes royalistes », société qui enrégimentait la jeunesse anglaise et canadienne, des villes et des campagnes. La jeunesse anglaise, pervertie par la propagande américaine, s’était peu à peu détachée de la société des jeunes Royalistes pour joindre le parti opposé dit « Les Indépendants » qui avait pris naissance sous la direction du grand marchand Lymburner, de Québec. Bientôt la société des jeunes Royalistes, qu’appuyait fortement le gouverneur Carleton, ne comptait plus que des Canadiens. Il s’en était donc suivi une âpre rivalité qui des amis d’hier avait fait des ennemis acharnés. Enfin, lorsque l’invasion américaine avait menacé les frontières, la scission s’était accentuée entre Anglais et Canadiens et ceux-ci avaient proclamé Maurice D’Aubières comme leur chef suprême.

D’Aubières avait toutes les qualités nécessaires pour tenir avec honneur le rang où l’avait élevé le peuple canadien. Ce qui le distinguait surtout, c’étaient son énergie et son audace. Son nom et sa valeur avaient rapidement couru toute l’Amérique du Nord, et il était redouté autant des ennemis de l’extérieur que ceux de l’intérieur du pays.

Il était en outre parmi les jeunes bourgeois de cette époque héroïque, — trop peu nombreux, hélas — l’un de ceux et, peut-être mieux, celui qui aimait le plus son pays, le Canada. Dès l’âge de vingt-cinq ans, il s’était mis à cimenter l’adhésion des Canadiens au régime anglais et parvenait à convaincre ses compatriotes que jamais les Américains ne sauraient leur assurer un régime plus favorable à leurs aspirations nationales que le régime garanti par l’Angleterre. Il est vrai que celle-ci, ou plutôt, pour être plus juste, ses représentants au Canada n’observaient pas toujours l’esprit et la lettre de ces garanties, mais D’Aubières croyait qu’avec un peu de temps, de patience et d’énergie, l’on finirait par faire respecter entièrement les droits et privilèges de la race, droits et privilèges qu’une bande de fanatiques et de mannequins à prébendes essayait de faire rayer du code des lois canadiennes. D’Aubières mettait encore ses concitoyens en garde contre les promesses si alléchantes des Américains qui, affirmait-il, comme révolutionnaires, étaient capables de donner des garanties de paix et de prospérité aux Canadiens, pas plus qu’ils ne pouvaient accorder des garanties de respect des croyances religieuses, puisque dans leurs propres états ils dénonçaient ces croyances et exprimaient ouvertement des principes de morale contraires aux principes des Canadiens.

Sa parole facile, claire, ardente, l’amour profond qu’il avait de son pays, la sincérité de ses actes comme de ses pensées, sa position sociale, sa belle mine, son énergie, son audace, tout cela en avait fait un héros populaire. Et à l’heure où les troupes américaines stationnaient presque sous les murs de la cité, le peuple canadien mettait sa confiance en son héros. Mais D’Aubières ne pouvait devenir chef et héros sans susciter des haines, et il s’était fait, sans le vouloir, un ennemi terrible dans le parti des Indépendants. Cet ennemi était, comme lui, un jeune homme fort bien doué. Ce jeune homme, dont on ignorait l’exacte origine, était français et portait le nom de Louis Cardel ; mais on savait qu’il était un émissaire de Montgomery et du Congrès de Philadelphie.

Ce Cardel était venu à Montréal au printemps de cette même année 1775, et de suite il avait entrepris une active propagande auprès des Canadiens pour les convaincre de la réalité des avantages que leur offrirait le régime des Américains. Il ajoutait ouvertement que ces derniers désiraient faire la conquête du Canada pour l’unir à leurs provinces de l’Atlantique et faire de toute l’Amérique du Nord un empire qui ferait l’envie du monde entier. Il affirmait que les Canadiens demeureraient les maîtres souverains dans leur province et que ce serait la Nouvelle-France ressuscitée. Le peuple se laissait prendre à ces belles paroles, la défection s’infiltrait rapidement dans les rangs des enfants de la race et Cardel commençait à entrevoir le plein succès de sa mission, lorsque survint Maurice D’Aubières. Et lui, vaillamment, hardiment, combattit l’ennemi et réussit à défaire son œuvre funeste. Alors, entre ces deux jeunes hommes de talent, car Cardel était également un garçon instruit et doué de qualités brillantes, la haine se fit.

Tous deux étaient de taille à peu près semblable, tous deux élégants, tous deux hardis. D’Aubières était blond et de beaux et longs cheveux châtain-clair encadraient sa figure aux traits harmonieux et énergiques. Ses yeux d’un beau bleu-de-ciel étaient doux et candides, mais il s’en échappait parfois des rayons qui étincelaient comme des éclairs, et le regard était droit et loyal. Cardel était brun et portait perruque brune. Il essayait de porter l’élégance au plus haut degré du raffinement, et il avait réussi à faire une certaine sensation dans les salons de la bourgeoisie canadienne et anglaise. Ses manières fort distinguées, mais un peu trop prétentieuses, lui donnaient l’air du grand seigneur, et l’on pouvait surprendre chez lui la copie du ridicule puritanisme affiché par la bourgeoisie américaine. Il était donc d’un physique propre à lui faire faire de faciles et nombreuses conquêtes féminines. Ses yeux étaient d’un noir brillant, perçant, fascinateur presque, mais le regard qui s’en échappait manquait de franchise et de droiture. Sous les paupières qui s’abaissaient souvent on devinait l’astuce et la ruse, on aurait pu y surprendre aussi une certaine méchanceté.

Comme on le voit, D’Aubières et Cardel étaient deux jeunes hommes qui pouvaient rivaliser avec d’égales chances de succès dans la lutte engagée ; mais jusqu’à ce jour, heureusement, et depuis les cinq ou six mois que la lutte se faisait, Maurice D’Aubières semblait demeurer le plus fort des deux.

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

Revenons au Comité des Royalistes.

Il était environ cinq heures, et à mesure que la nuit se faisait le marché se vidait de sa tourbe tourmentée. Chacun regagnait son logis pour y prendre le repas du soir.

Le vent continuait à souffler avec non moins de violence.

Nous avons dit que la baraque où se réunissaient les membres du comité Royalistes se trouvait sur un côté du marché, mais la porte d’entrée se trouvait placée sur une ruelle transversale qui descendait de la rue Notre-Dame, coupait la rue St-Paul et aboutissait aux fortifications du bord de l’eau à l’endroit dit « Porte du Marché ». La Porte du Marché s’ouvrait entre les deux bastions qui dominaient le pont de la rivière St-Pierre. Nous aurons bientôt l’occasion de mieux connaître ce point de défense de la ville.

La baraque où se tient le Comité Royaliste ne comprend qu’une seule pièce, vaste et spacieuse, meublée seulement d’une longue table en bois blanc et de bancs rangés le long des murs. Trois lampes éclairent vaguement l’endroit. Une soixante de jeunes hommes de la bourgeoisie y discutent avec animation. Maurice D’Aubières paraît, accompagné de ses deux lieutenants. Le jeune homme est calme et souriant. Le comité l’acclame par des battements de mains et des vivats joyeux.

— Mes amis, crie D’Aubières, les deux tiers de la cité sont avec nous !

Une clameur d’enthousiasme emplit la salle.

— Il ne reste plus, reprend D’Aubières, que d’organiser nos forces en bataillons et de les armer. Mais si nous avons les hommes, il nous manque les armes…

— Ces armes, nous les trouverons ! clame un jeune homme debout sur un banc.

— Certes, nous les trouverons, mes amis. Mais il importe de savoir où les trouver.

— Nous fouillerons la ville entière, des caves aux greniers ! crie la salle tout entière.

— Cela prendrait trop de temps, sourit énigmatiquement D’Aubières. Moi, je propose que nous allions prendre ces armes-là où elles se trouvent, c’est-à-dire au Comité des Indépendants dont les caves recèlent huit cents fusils et de la poudre et des balles en quantité sans compter des épées, des pistolets, des baïonnettes et autres armes qui nous seront fort précieuses.

— Allons chercher ces armes ! fit l’assemblée avec élan.

— C’est mon avis, poursuit D’Aubières. Toutefois, avant d’user de la force, il faut savoir si les Indépendants persistent à prendre fait et cause pour les Américains. Or, de ce pas je vais sonder leurs intentions, puis les sommer, s’ils refusent de se joindre à nous.

Et sous des acclamations délirantes D’Aubières, toujours suivi de ses gardes du corps, quitte le comité.

Les Indépendants tenaient réunions rue Saint-Paul et non loin des Royalistes, dans le soubassement d’une grande maison de commerce anglaise que dirigeait une belle et jeune veuve anglaise, Lady Sylvia, dont le mari avait succombé l’année d’avant à une longue et cruelle maladie. La maison de commerce de Lady Sylvia était une haute construction de pierre, percée de fenêtres si petites qu’elles ressemblaient à des meurtrières, et la forme massive du bâtiment lui donnait un aspect de forteresse. Cette construction faisait vis-à-vis à une poterne percée dans un bastion qui avoisinait la Porte du Marché. Comme on le comprend cette maison de commerce se trouvait fort bien située pour la facile expédition ou la réception de ses marchandises, car à cette époque le transport de ses marchandises, ne se faisait guère que par les voies d’eau. Les voies de terre étaient généralement d’un passage difficile, et le chariot ne servait que pour les petites expéditions au sein des terres. Le navire était donc le meilleur moyen de transport.

Disons de suite ici que les portes de la cité étaient gardées par des miliciens obéissant directement à D’Aubières, en personne, ou à son aide-de-camp et second, Lambruche, et D’Aubières lui-même tenait directement ses pouvoirs de Guy Carleton, gouverneur du Canada. Mais si les portes étaient gardées, il n’en était pas de même des poternes qui, au nombre de deux, demeuraient sans gardiens. Était-ce l’oubli ? Nul n’aurait su le dire. Il est vrai que l’une d’elles, à quelque distance de la Porte du Marché, était impraticable, attendu qu’elle se trouvait barricadée par une plateforme qu’on y avait élevée et sur laquelle on avait hissé un canon. Mais l’autre poterne, et précisément celle qui faisait face à l’établissement de Lady Sylvia, pouvait être facilement ouverte. Il est vrai que cette poterne donnait à l’extérieur des murs sur un fossé profond rempli d’eau, mais l’eau y était gelée presque à pierre. Si donc la surveillance de cette poterne avait été oubliée, il pouvait être à craindre que cet oubli ne coûtât cher à Maurice D’Aubières et à la cause qu’il défendait. Nous arrêterons là ces détails que nous avons jugé nécessaires, puisque c’est à cet endroit même, entre la Porte du Marché et cette poterne, que va se jouer le dénouement de cette histoire.

Lorsque D’Aubières et ses deux compagnons prirent le chemin du Comité des Indépendants, la noirceur était tout à fait venue. Les rues n’étaient éclairées que de loin en loin par de faibles réverbères dont la clarté rougeâtre et tremblotante ne décrivait dans la nuit qu’un petit cercle diffus. Sans les devantures des boutiques et des tavernes pour la plupart munies d’une lanterne ou d’un réverbère, il aurait été difficile de se guider sûrement dans la cité, Beaucoup de gens allaient à leurs affaires ou rentraient à leur logis en s’éclairant de falots. Mais Maurice D’Aubières ne paraissait pas embarrassé dans l’obscurité, il marchait d’un pas rapide et sûr dans cette ruelle qui allait à la rue Saint-Paul, car nulle part la ruelle n’était éclairée. Sur la rue St-Paul, une couple de réverbères des tavernes jetaient dans l’obscurité une lumière diffuse. D’Aubières et ses deux compagnons tournèrent à gauche et marchèrent vers la maison de commerce de Lady Sylvia dont l’enseigne était faiblement éclairée par une lanterne que balançait le vent.

La rue était déserte et calme.

Lorsque les trois jeunes canadiens furent devant l’immeuble, la lanterne accrochée au-dessus de l’enseigne s’éteignit subitement.

— Oh ! oh ! murmura D’Aubières, notre venue aurait-elle été signalée qu’on nous éteint le luminaire au nez ?

— Le vent a pu l’éteindre, répliqua un des compagnons du jeune chef.

— C’est vrai, sourit D’Aubières. N’importe ! je connais les aîtres. Mes amis, ajouta-t-il enveloppons-nous soigneusement dans nos manteaux, puis, la main à la garde de nos épées, en avant !

Et ce disant, malgré la profonde noirceur des lieux, D’Aubières ouvrit une porte basse que lui seul peut-être pouvait voir et, avec ses deux amis, s’engagea dans un escalier de pierre et court. En bas se trouvait une autre porte basse et bardée de fer munie à hauteur d’homme d’un œil-de-bœuf. D’Aubières frappa à cette porte d’une certaine façon. Sans bruit l’œil-de-bœuf s’ouvrit et toujours dans la noirceur la plus dense une voix rude demanda en anglais :

— Le mot d’ordre ?

— Sylvia ! répondit D’Aubières avec assurance.

La voix grogna quelque chose d’incompréhensible puis tout retomba dans le silence.

Alors D’Aubières dit à ses deux compagnons :

— Vous allez demeurer ici, l’épée au poing, et vous ne laisserez entrer personne. Si j’avais besoin de vous, je m’arrangerai pour vous faire entrer.

Comme il achevait ces paroles la porte s’ouvrit et D’Aubières la franchit rapidement. Il se trouva dans un passage obscur et transversal à une extrémité duquel une porte vitrée jetait un peu de lumière. Un homme était là qui, après avoir refermé la porte de l’escalier, conduisit sans mot dire D’Aubières à la porte vitrée. Le jeune homme put alors saisir un vague bruit de conversation. Vers les approches de la porte, D’Aubières vit le gardien saisir un cordon qui pendait au mur et tirer dessus. Aussitôt, les conversations entendues se turent, et l’instant d’après l’inconnu frappait deux coups dans la porte vitrée et celle-ci était aussitôt ouverte de l’intérieur.

Maurice D’Aubières, enveloppé dans son ample manteau d’un gris foncé, le tricorne sur les yeux, pénétra dans une petite salle basse et enfumée en laquelle une dizaine de personnages étaient assis autour d’une table qu’éclairait une lampe posée au milieu. Dans le silence solennel qui régnait et sous les yeux perçants qui se fixaient sur lui comme avec surprise ou curiosité, le jeune canadien marcha d’un pas assuré vers la table. À trois pas de celle-ci il s’arrêta, abaissa le collet de son manteau, enleva son tricorne et narquois salua ainsi :

— Messieurs, j’ai bien l’honneur de vous présenter mes respects !

Un murmure de stupeur s’échappa de toutes les lèvres, et ce nom fut prononcé avec diverses intonations par plusieurs bouches à la fois :

— Maurice D’Aubières !…

Lui, souriait doucement.

Mais déjà l’un des personnages se levait d’un bond, se ruait sur D’Aubières, appuyait contre la poitrine de ce dernier la lame d’un poignard et disait avec un accent froid et cruel, tandis qu’un rictus de haine plissait ses lèvres :

— Monsieur, votre audace est cause de votre mort !

Je le regrette infiniment, mais pour se débarrasser d’un ennemi dangereux et s’en défaire à coup sûr, il faut frapper dès que l’occasion s’en présente !

— Monsieur Cardel, répliqua froidement D’Aubières, si dans cinq minutes je ne suis pas sorti de ce lieu, sain et sauf, cette maison sera devenue un amas de décombres sous lesquels nous serons tons enfouis… Frappez !

— Votre menace est ridicule ! ricana sourdement Cardel.

Et il leva le bras pour frapper…

Au même instant un cri de femme retentit. Cardel hésita. Un autre personnage se levait de la table, un personnage vêtu d’un manteau noir avec capuchon. Mais le capuchon était renvoyé en arrière et une jolie tête de femme apparaissait. Puis cette femme bondissait jusqu’à Cardel qu’elle tentait de repousser en disant :

— Monsieur, si cet homme a été assez brave pour venir seul ici, il mérite d’en sortir sans qu’il soit attenté à sa vie !

Cardel s’était reculé en grognant de rage.

— Merci, Lady Sylvia ! murmura le jeune canadien en s’inclinant profondément.

— Lady Sylvia, fit un gros bourgeois de la table où il était assis, observez que cet homme a pu saisir nos secrets alors…

— Un homme qui saisit les secrets de ses adversaires, riposta ardemment Lady Sylvia, ne vient pas ensuite s’exposer à la vengeance et aux représailles !

— Madame, dit D’Aubières, voilà qui est bien parlé. Vos secrets, ajouta-t-il en souriant et en regardant Cardel qui reprenait une physionomie hautaine et méprisante, il y a beau jour que je les tiens. C’est pourquoi je suis ici ce soir. Aussi j’en arrive au fait sans détours, car je suis pressé : Madame, messieurs, je suis venu vous demander si, définitivement, vous êtes pour nous ou contre nous ?

La question était posée si nettement qu’il était impossible d’en détourner la réponse.

Cardel, avec un sourire ambigu, répondit :

— Monsieur D’Aubières, vous devez savoir que nous travaillons pour les meilleurs intérêts du pays et de sa population.

— Ce n’est pas une réponse à ma question ! répliqua le jeune canadien en regardant Lady Sylvia.

— Au contraire monsieur, sourit la jolie femme qui, à vingt-cinq ans, n’en paraissait pas plus de dix-huit ou vingt ; au contraire, monsieur, les paroles que vient de prononcer Monsieur Cardel sont l’expression entière de nos pensées et de nos actes.

D’Aubières regarda la jeune femme profondément. Elle rougit de plaisir car il y avait une certaine admiration dans l’œil bleu-de-ciel du jeune bourgeois canadien. En effet, D’Aubières n’avait vu Lady Sylvia que de loin et deux ou trois fois seulement, de sorte qu’il n’avait jamais eu l’avantage de la bien regarder, et maintenant il pouvait voir nettement toute l’exquise beauté de la jeune veuve. C’était une blonde, blonde comme lui-même, et chose étrange, leurs yeux se ressemblaient autant par la couleur que par leur expression, et l’ensemble des traits de leur visage avait des analogies si frappantes qu’on aurait été porté à prendre ce jeune homme et cette jeune femme pour le frère et la sœur. D’Aubières la considéra donc avec un sentiment de curiosité et d’admiration à la fois, mais cette beauté si séduisante qu’elle fût, ne l’enivra pas. Car D’Aubières aimait une autre beauté, une beauté de son pays, une beauté brune, très brune même et veloutée, et avec des yeux si noirs et des lèvres si rouges qu’on l’aurait prise pour une Andalouse. Or l’image de la beauté brune, qui sans cesse s’imprimait dans l’esprit et le cœur du jeune canadien, empêchait les charmes séducteurs de la beauté blonde de s’exercer contre lui. Il sourit et reprit :

— Madame, vous dites « l’expression de nos pensées et de nos actes »… mais dois-je les interpréter d’une façon qui les rende tout à fait contraires aux nôtres ?

— Je vous prie de parler plus clairement, monsieur.

— Je le veux bien, car je n’ai dans le langage d’affaires aucun goût pour les figures et les périphrases. Et voici une question non moins nette que ma première : Êtes-vous pour l’Angleterre ou pour les Américains ?

Cette fois il était difficile de trouver une échappatoire. Néanmoins, tout en esquissant un sourire ironique, Cardel répondit :

— Monsieur nous sommes pour la Liberté ?

— C’est à dire la Révolution ?

— Interprétez-le comme bon vous semble.

— Soit, reprit froidement D’Aubières en promenant un regard assuré sur les personnes devant lui. Mais je dois vous dire de suite que vous n’êtes pas les plus forts, et vous le savez probablement mieux que moi. D’abord, j’ai les pouvoirs du gouverneur Carleton, puis je tiens les deux tiers de la cité et neuf cents miliciens sont prêts à m’obéir.

— Bah ! partit de rire un officier anglais, des miliciens qui manquent de fusils et de balles…

— Pardon, monsieur. Tout à l’heure nous avons trouvé deux cent cinquante fusils, et cela vous le savez aussi. Mais ce que vous ignorez peut-être, c’est que cette nuit même nous trouverons huit cents autres fusils avec d’abondantes munitions, de sorte que nous aurons plus d’armes et de munitions qu’il ne nous en faut.

Les Indépendants s’entre-regardèrent avec un certain malaise, mais nul ne répliqua. Cardel retourna à la table et se mit à entretenir ses gens à voix basse, tandis que ses regards de feu se posaient de temps à autre sur D’Aubières et Lady Sylvia. La jeune femme venait d’attirer le jeune canadien un peu à l’écart et lui parlait ainsi :

— Monsieur D’Aubières, disait-elle, d’une belle voix profonde et harmonieuse et avec un charme ravissant, je vous reconnais pour un garçon très intelligent, un garçon à qui sourit l’avenir de son pays, et je me demande avec surprise comment il se fait que ce garçon, très intelligent, se laisse entraîner sur la pente d’un gouffre ! Je sais encore que vous êtes loyal et que vous ne sauriez vous rebeller contre l’autorité que vous avez sciemment reconnue. Mais quand une telle autorité devient injuste ou impotente, est-il possible qu’on s’y soumette encore ? Vous avez dit que vous tenez vos pouvoirs du gouverneur Carleton, je vous crois. Vous lui obéissez parce qu’il est votre supérieur et peut-être aussi parce qu’il est le représentant attitré de l’Angleterre. Mais oubliez-vous que ce supérieur et ce représentant d’une grande nation vous a abandonné à vos seules forces et qu’il a fui devant l’ennemi ?

— Il n’a pas fui, Madame, répliqua tranquillement D’Aubières, il est allé au secours de Québec.

— Mettons que vous avez raison de ce côté. Vous prétendez aussi que vous avez sous vos ordres neuf cents miliciens, mais vous semblez ignorer que les Américains sont au nombre de deux mille déjà et que d’autres régiments s’approchent par le lac Champlain. Que gagnerez-vous contre de telles forces ? Une chose certaine, les Américains sont décidés à pousser à toutes les extrémités, ils réduiront la ville en cendres et poussière et vous et les vôtres tomberez infailliblement ou sous les balles ou au pouvoir des vainqueurs. Si c’est là le but vers lequel vous marchez, monsieur, avouez que ce n’est pas travailler pour le bien de son pays, ou bien je ne m’y connais point !

— Madame, sourit le jeune homme, j’aurais mauvaise grâce à nier la valeur de vos arguments, et il est bien possible que tout arrive comme vous le dites. Mais moi, en mon âme et conscience, je pense que les Américains seront incapables de réduire notre ville en poussière, parce que dès demain matin nous les attaquerons dans leurs retranchements à la Longue Pointe.

— Ah ! vous voulez donc vous y faire battre une deuxième fois ?

— Non, car la première fois nous ne nous étions pas préparés pour une offensive ; demain nous le serons !

— Alors, tandis que vous courrez à la Longue-Pointe, Monsieur Montgomery viendra prendre la ville par ici !…

D’un geste, elle indiquait le point des fortifications sur le fleuve.

— N’oubliez pas, madame, répliqua D’Aubières avec assurance, que nous aurons culbuté les Américains à la Longue-Pointe, avant que ne vienne à nos portes Monsieur Montgomery.

— Je comprends, sourit moqueusement la jeune femme que vous escomptez beaucoup plus des chances de la bataille, que vous ne comptez que sur la tactique du combat et le nombre de vos forces.

— Madame, quand on défend son pays et son foyer, on compte beaucoup sur son cœur et son courage.

— Je ne savais pas que vous étiez sentimental, monsieur Maurice, sourit dédaigneusement la belle veuve.

— Je suis de cette race qui n’a point honte de sonder son cœur, car c’est du cœur, madame, qu’est sortie toute la force de cette race qui est la race française.

— Vous n’êtes qu’un rejeton lointain de la race, Monsieur D’Aubières.

— Un rejeton qui brûle d’un même feu, Madame ! Voyez tous ces Canadiens, il y en a près de quatre-vingt mille, et tous encore sont animés par l’âme vibrante de la France !

— Mais tous ne marchent pas sur vos pas…

— Oh ! Madame, vous savez bien qu’il y a des déserteurs et des traîtres partout ! Est-ce que l’Angleterre… la chevaleresque Angleterre, en est exempte ?

À ce trait direct la jeune femme rougit violemment et une flamme d’indignation éclata au fond de ses prunelles bleues. Peut-être allait-elle essayer de relever le trait, quand Cardel s’approcha, hautain et dominateur.

— Monsieur D’Aubières, annonça-t-il sur un ton défiant, nous avons décidé pour éviter la destruction de la propriété, d’ouvrir les portes de la cité aux Américains. Voici à ce sujet la proclamation de Monsieur Montgomery, voulez-vous la lire ?

— Non, merci. Du moment que j’ai votre décision, je ne désire plus rien. Adieu, monsieur !

D’Aubières pivota sur ses talons et se dirigea vers la porte.

Lady Sylvia le retint un moment.

— Monsieur D’Aubières, murmura-t-elle avec un sourire ensorcelant, vous m’intéressez au plus haut point. Nous avons commencé un entretien qu’il me plairait de poursuivre avec vous dans l’intimité. Si ce soir…

— Madame, interrompit un peu rudement D’Aubières, ce soir, c’est la veillée des armes… quand nous serons vainqueurs… lorsque nous aurons repoussé et chassé les envahisseurs de mon pays !

Et, s’inclinant avec une parfaite aisance, il se retira.

Pourtant, avant de disparaître dans le passage obscur, il s’arrêta sur le seuil de la porte, se retourna vers ses adversaires et prononça avec un accent résolu :

— Messieurs, s’il est vrai que vous avez décidé de livrer la ville en ouvrant les portes à l’ennemi, veuillez vous souvenir que nous serons devant ces mêmes portes !…

Il s’en alla.