La terre paternelle/4

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C.O. Beauchemin & Valois (p. 27-35).


IV.

la donation.


De retour à la maison, l’entretien sur l’affaire importante de la donation projetée ne tarda pas à se renouer entre les deux époux. Le mari fit valoir de nouveau les raisons déjà données, et d’autres qu’il crut propres à faire goûter ce projet à sa femme. Celle-ci fit ses remarques, ses objections ; le tout fut longuement discuté, tourné et examiné sur toutes les faces, et, après mûre délibération, définitivement agréé de part et d’autre. Ils appelèrent alors leur fils, et lui firent part de la résolution qu’ils venaient de prendre. Comme on le pense bien, le fils ne pouvait en croire ses oreilles : se voir tout d’un coup seul maître et possesseur de la terre paternelle lui semblait presque un rêve ; aussi, à la réitération des offres de son père et de sa mère, mit-il moins de temps à les accepter qu’il n’en avait fallu à ceux-ci pour se décider à faire cette démarche. Il fut ensuite convenu que l’acte en serait passé le surlendemain, et tous trois employèrent le temps qui restait jusque-là à en débattre les conditions.

Le jour arrivé, le père, la mère et leur garçon se préparèrent à se rendre chez le notaire. Comme c’était une affaire qui intéressait toute la famille, Marguerite fut invitée à les accompagner ; on invita même, suivant l’usage, quelques parents et quelques voisins, amis intimes de la famille, et tous ensemble se dirigèrent vers la demeure du notaire. Au moment du départ, on fut indécis si l’on irait chez l’ancien ou le nouveau notaire ; mais, les avis étant pris, la majorité décida que l’on donnerait la préférence au nouveau, parce qu’il s’était fait annoncer comme un bon notaire, et qu’il faisait les actes à meilleur marché que l’ancien. Un quart d’heure après, on arrivait chez le nouveau praticien. M. Dunoir était en ce moment à sa fenêtre, lorsqu’il vit plusieurs voitures s’arrêter devant sa porte, et une dizaine de personnes en descendre :

— Bon ! dit-il, mes annonces font effet ; voilà déjà des pratiques.

Et, allant lui-même ouvrir la porte, il introduisit les arrivants, leur offrit poliment des sièges, où tous prirent place, Chauvin, sa femme et leur fils, près du notaire, le reste, en seconde ligne, un peu à l’écart.

— Qu’y a-t-il à votre service ? demanda le notaire.

— Nous sommes venus, répondit Chauvin, nous donner à notre garçon que voilà, et passer l’acte de donation.

— Ah ! dit le notaire, en s’efforçant de faire l’agréable, et lorgnant Marguerite du coin de l’œil, je croyais que c’était pour le contrat de mariage de mam’selle.

Marguerite baissa la tête en rougissant ; tous les autres se mirent à rire.

Eh bien, mam’selle, reprit le notaire, quand vous serez prête, je serai à vos ordres pour passer votre contrat de mariage ; en attendant faisons notre acte de donation.

Tout en parlant ainsi, le notaire avait pris une feuille de papier, et y avait imprimé du pouce une large marge, puis, après avoir taillé sa plume, il la plongea dans l’encrier et commença :

Pardevant les notaires publics, etc., etc.,

Furent présents J.-B. Chauvin, ancien cultivateur, etc., et Josephte Le Roi son épouse, etc., etc.,

Lesquels ont fait donation pure, simple, irrévocable, et en meilleure forme que donation puisse se faire et valoir, à J.-B. Chauvin, leur fils aîné, présent et acceptant, etc., d’une terre sise en la paroisse du Sault-au-Récollet, sur la rivière des Prairies, etc., bornée en front par le chemin du Roi ; derrière par le Tréquarez des terres de la côte St-Michel ; du côté nord-est à Alexis Lavigne, et à l’ouest par Joseph Sicard ; avec une maison en pierre, grange, écurie et autres bâtisses sus-érigées, etc., etc.

Cette donation ainsi faite pour les articles de rente et pension viagères qui en suivent, savoir :

Le notaire s’arrêta un moment, et dit à Chauvin qu’il allait écrire les conditions à mesure qu’il les lui dicterait :

— 600 lbs en argent.

— 24 minots de blé froment, bon, sec, net, loyal et marchand.

— 24 minots d’avoine.

— 20 minots d’orge.

— 12 minots de pois.

— 200 bottes de foin.

— 15 cordes de bois d’érable, livrées à la porte du donateur, sciées et fendues.

— Le donataire fournira aux donateurs quatre mères moutonnes et le bélier, lesquels seront tonsurés aux frais du donataire.

— 12 douzaines d’œufs.

— 12 livres de bon tabac canadien en torquette.

— Une vache laitière.

— Deux…

— Pardon, Monsieur, interrompit le père Chauvin, vous dites seulement : une vache laitière ; mais je vous ai dit qu’en cas de mort, nous sommes convenus, mon fils et moi qu’il la remplacerait par une autre.

— C’est juste, dit le notaire, nous allons ajouter cela.

— Une vache laitière qui ne meurt point.

— Bon, c’est cela, dirent les assistants…

— Deux valtes de rhum.

— Trois gallons de bon vin blanc.

Ici le notaire passa la langue à plusieurs reprises sur ses lèvres.

— Un cochon gras pesant au moins 200 lbs.

— Un…

— Mais, papa, interrompit le garçon, voyez donc, la rente est déjà si forte ! mettez donc un cochon maigre ; il ne vous en coûtera pas beaucoup à vous pour l’engraisser.

— Non, non, dit le père, nous sommes convenus d’un cochon gras, tenons-nous-en à nos conventions.

Là-dessus, longue discussion entre eux, à laquelle tous les assistants prirent part. À la fin, le notaire parut comme illuminé d’une idée subite :

— Tenez, s’écria-t-il, je m’en vais vous mettre d’accord ; vous, père Chauvin, vous exigez un cochon gras ; vous, le fils, vous trouvez que c’est trop fort ; hé bien, mettons :

— Un cochon raisonnable.

— C’est cela, c’est cela, dirent ensemble tous les assistants.

En même temps, un éclat de rire, mais étouffé presque aussitôt, fit tourner tous les yeux du côté de Marguerite, qui, depuis longtemps, faisait tous ses efforts pour se contenir.

Le notaire la regarda, en fronçant légèrement les sourcils :

— Mam’selle, dit-il, pourrais-je savoir le sujet de… ?

— Chut ! Marguerite, dit le père…

Vinrent ensuite les clauses importantes de l’incompatibilité d’humeur, du pot et ordinaire, du cheval et de la voiture en santé et en maladie, et puis, à la fin, l’enterrement des donateurs quand il plairait à Dieu de les rappeler de ce monde.

Nous ferons grâce à nos lecteurs du reste des charges, clauses et conditions de ce contrat, lesquelles furent de nouveau longuement débattues, et qui en prolongèrent la durée bien avant dans l’après-midi. Aussi ce ne fut pas sans une satisfaction générale que le notaire annonça qu’il allait en faire la lecture. La lecture finie, le père, la mère et leur garçon touchèrent la plume en même temps que le notaire en traçait trois croix entre leurs noms et prénoms, lesquelles devaient compter comme leurs signatures ; puis le notaire signa lui-même son nom, en l’enlaçant d’un tournoyant paraphe, et procéda de suite à l’opération importante de mentionner les renvois et compter les mots rayés.

— Un… deux… trois… quatre… Seize renvois en marges bons.

— Un… deux… trois… quatre… Quarante-deux mots rayés et huit barbeaux sont nuls.

— Là, dit le notaire, voilà qui est fini. Il n’y a que mam’selle qui ne signe pas ; mais je l’attends à son contrat de mariage ; on verra si elle rira alors autant qu’elle le fait maintenant.

Après avoir tiré sa bourse et payé le coût de l’acte selon le nouveau tarif publié à la porte de l’église, le père Chauvin et tous les invités gagnèrent leurs voitures et se mirent en route.