La terre paternelle/3

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C.O. Beauchemin & Valois (p. 19-26).

III

un notaire au rabais.


La douleur causée par le départ du jeune Charles se fit longtemps sentir dans la famille, mais le temps, ce grand maître qui, à la longue, calme les plus grandes afflictions, vint à bout de celle-ci comme de toutes les autres. Les occupations avaient repris leur routine habituelle, et rien en apparence ne faisait remarquer l’absence de Charles ; seulement, on savait que, chaque soir, après la prière en commun, la mère et sa fille prolongeaient la leur de quelques minutes. Il n’est pas besoin de dire pour qui étaient ces prières ferventes, souvent entrecoupées de longs soupirs. Le père paraissait le seul qui eût le plus généreusement fait son sacrifice. Il lui restait encore son fils aîné qui, depuis le départ de son jeune frère, avait redoublé de soins et d’attentions pour lui. Le père, de son côté, sentait sa tendresse s’accroître pour celui qu’il regardait maintenant comme son fils unique. Le plus grand malheur qu’il redoutait était de voir ce fils les abandonner à son tour. Aussi cherchait-il tous les moyens de se l’attacher plus étroitement. Il crut à la fin en avoir trouvé un bien efficace ; et, comme il ne prenait jamais de résolutions tant soit peu importantes sans consulter sa femme, il s’empressa de lui en faire part.

— Tu sais, ma chère femme, lui dit-il, que nous avons déjà perdu un de nos enfants ; j’ai bien peur que l’aîné nous quitte à son tour. J’épie ses démarches depuis quelques jours, et il me semble qu’il se passe quelque chose d’extraordinaire en lui ; je lui ai même entendu dire à un de nos voisins qu’après tout son frère n’avait pas si mal fait, qu’il reviendrait dans trois ans, avec de l’argent devant lui, et qu’il pourrait alors s’établir ; au lieu que lui ne serait pas alors plus avancé. Que deviendrions-nous, ma chère femme, s’il lui prenait envie de nous quitter ? Sais-tu que j’ai dans la tête un projet qui doit nous l’attacher pour toujours ? J’y pense depuis quelque temps, et je crois que tu seras de mon avis : ce serait de lui faire donation de tous nos biens moyennant une rente viagère qu’il nous paierait. Par ce moyen, il se trouvera maître de la terre, et ne pensera plus à partir. Qu’en dis-tu ?

— Cela mérite bien réflexion, répondit la femme. Je n’y avais pas encore pensé ; seulement, je te ferai observer que plusieurs se sont donnés comme cela à leurs enfants, et n’ont eu que du chagrin avec eux.

— Mais, ma chère femme, est-ce que tu craindrais quelque chose de semblable de notre fils ? Il s’est toujours montré si bon pour nous ! d’ailleurs, on fera faire l’acte par un bon notaire. Nous commençons à être avancés en âge, et je pense que ce serait le meilleur moyen d’être heureux sur nos vieux jours.

— Eh bien ! répondit la femme, prenons le temps d’y réfléchir, et nous en reparlerons plus tard.

La conversation s’était ainsi prolongée entre Chauvin et sa femme jusque auprès de l’église, où ils se rendaient. C’était un dimanche. Dans toutes les directions et aussi loin que la vue pouvait s’étendre on voyait arriver les paroissiens : ceux qui demeuraient près de l’église, à pied ; les plus éloignés, en voiture ou à cheval ; et, à mesure que ces derniers arrivaient, ils attachaient leurs montures aux poteaux rangés symétriquement sur la place publique au-devant de l’église. Puis les groupes se formèrent ; on parla temps, récoltes, chevaux, jusqu’à ce que le tintement de la cloche leur annonça que la messe allait commencer ; tous alors entrèrent dans l’église, et suivirent l’office divin avec un religieux silence. La messe finie, on se hâta de sortir pour assister aux criées.


Ces criées, qui se font régulièrement le dimanche à la porte des églises, sont regardées comme de la plus haute importance, par la population des campagnes ; en effet, toutes les parties des lois qui l’intéressent, police rurale, ventes par autorité de justice, les ordres du grand-voyer, des sous-voyers, des inspecteurs et sous-inspecteurs, s’y publient de temps à autre et dans les saisons convenables ; c’est pour eux la gazette officielle. Ensuite viennent les annonces volontaires et particulières : encan de meubles et d’animaux, choses perdues, choses trouvées, etc., etc., tout tombe dans le domaine de ces annonces ; c’est la chronique de la semaine qui vient de s’écouler. Ces criées sont confiées à un homme de la paroisse qui porte le nom de crieur, qui sait lire quelquefois, et bien souvent ne le sait pas du tout, mais qui rachète ce défaut par de l’aplomb, une certaine facilité à parler en public, et une mémoire heureuse qui lui a permis de se former un petit vocabulaire de termes consacrés par l’usage. Si l’on ajoute à cela le ton comique et original avec lequel il parle, les contre-sens et les mots merveilleusement estropiés, on aura quelque idée de cette scène, quelquefois unique en son genre.

La foule s’étant donc serrée près du crieur, qui, placé sur une estrade élevée, et après avoir promené sur l’auditoire un regard assuré :

— Messieurs, s’écria-t-il, attention ! J’ai bien des annonces à vous faire aujourd’hui.

C’est défendu de lâcher les animaux dans les chemins avant le temps fisqué (fixé) par la loi ; ainsi, tous les animaux qui seront trouvés dans les chemins seront poursuis et paieront l’amende…

Les seigneurs de l’Île vous font annoncer que le temps des rentes est arrivé ; ainsi, tous ceux qui doivent des zods lé ventes (lods et ventes) et des arriérages sont avertis d’aller s’éclaircir en payant ce qu’ils doivent, et d’y aller sans délai s’ils veulent avoir du grati (gratis).

Il y aura un encan public mardi prochain…, non, mercredi prochain…

— Une voix : Non, c’est vendredi.

— Le crieur : Ah ! oui, oui, Messieurs, c’est une trompe (erreur), c’est vendredi ; là ous qu’il y aura beaucoup de meubles de ménage trop longs à détailler ; des chevaux, des vaches, des moutons, trop longs à détailler ; de plus, des charrettes, charrues, aussi trop longs à détailler.

Pendant que les annonces allaient ainsi leur train, deux hommes fendaient la foule, portant un lourd fardeau ; ils s’approchèrent du crieur et le déposèrent à ses pieds.

Messieurs, continua celui-ci, un veau pour l’Enfant Jésus[1]. Qu’est-ce qui veut du veau ?… Une piastre pour commencer…, rien qu’une piastre pour ce beau veau bien gras… ; deux piastres…, il s’en va…, il va s’en aller… Une fois…, deux fois…, trois fois… Adjugé… à moi ; — c’est moi qui l’achète.

Cependant, la foule, voyant que la séance tirait à sa fin, commençait déjà à défiler, lorsque le crieur se sentit tirer par l’habit ; il se baissa pour écouter quelques mots qu’on lui dit à l’oreille, puis se relevant :

— Arrêtez, Messieurs, encore une annonce de grande importance. M. Dunoir, notaire, vous prévient qu’il vient s’établir parmi vous, et qu’il fera toutes sortes d’actes, depuis le compte de partage le plus difficile et le plus embrouillé jusqu’au plus simple billet ; il prendra meilleur marché que l’autre notaire ; les ac (actes) de vente avec la coupie (copie), cinq chelins ; les ac de damnation (actes de donation), six chelins…, etc., etc.

Ici le notaire glissa quelque chose dans la main du crieur, qui reprit aussitôt :

— Je vous assure, Messieurs, que c’est un bon notaire, un jeune homme qui paraît ben retors dans le capablement. Il vous demande votre pratique… Il vous servira comme y faut. C’est fini, Messieurs, y a pu rien pour aujourd’hui.

L’assemblée, à ce signal, se dispersa promptement.

Le notaire seul resta, attendant que le curé fût sorti de l’église pour aller lui présenter ses respects. Laissons M. Dunoir chez M. le curé, qui l’aura sans doute invité à dîner, et suivons le père Chauvin et sa digne compagne jusque chez eux.

  1. Suivant l’usage, comme l’on sait, le curé fait chaque année, dans sa paroisse, au temps de Noël, une quête pour les pauvres. Chacun donne librement ce qu’il veut : argent, denrées ou autres effets. Dans le cas présent, quelqu’un avait promis un veau, et l’offrait en vente pour en verser le produit dans le fonds de la quête.