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La tragédie de Locrine/Traduction Hugo, 1867

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Traduction par François-Victor Hugo.
Pagnerre (3p. 53-130).

LA

LAMENTABLE TRAGÉDIE

DE

LOCRINE



PERSONNAGES :
BRUTUS, roi de Bretagne.
LOCRINE,
CAMBER,
ALBANACT,
fils de Brutus.
MADAN, fils de Locrine et de Guendeline.
CORINÉIUS,
ASSARACHUS,
frères de Brutus.
TRASIMACHUS, fils de Corinéius
DEBON, vieil officier breton.
HUMBER, roi des Scythes.
HUBBA, son fils.
THRASSIER, commandant scythe.
STRUMBO,
TROMPART,
OLIVIER,
WILLIAM,
clowns.


GUENDELINE, fille de Corinéius, femme de Locrine.
ESTRILDE, femme d’Humber, puis maîtresse de Locrine.
SABREN, fille de Locrine et d’Estrilde.
DOROTHÉE, première femme de Strumbo.
MARGUERITE, sa seconde femme.


ATÉ, déesse de la vengeance.
LE SPECTRE D’HUMBER.
LE SPECTRE D’ALBANACT.
LE SPECTRE DE CORINÈIUS.
La scène se passe dans diverses parties de la Grande-Bretagne.

PANTOMIME.

Tonnerre et éclairs. Entre Atê toute en noir, tenant d’une main une torche allumée, et de l’autre une épée sanglante. Aussitôt apparaît un lion courant après un ours ; puis survient un archer qui tue le lion et se retire. Até reste seule.

ATÉ.

In pœnam sectatur et umbra.
Un lion formidable, souverain des forêts,
De force prodigieuse et de vastes proportions,
Effarant d’un rugissement hideux les arbres tremblants,
A traversé les bois et chassé les bêtes errantes ;
Depuis longtemps il rôdait par les halliers ombreux,
Refoulant devant sa face les animaux inoffensifs,
Quand soudain d’un buisson épineux
Un archer redoutable, déchargeant son arc,
À blessé le lion d’un trait effrayant ;
Le coup a fait jaillir le sang
Et mis la rage au cœur du lion.
En vain montre-t-il les dents et les griffes,
Et lance-t-il des éclairs de ses yeux enflammés,
Le trait aigu lui a fait une blessure mortelle.
Ainsi le vaillant Brutus, terreur du monde,
Dont le seul regard épouvantait ses ennemis,
A été atteint par cet archer, la mort.
Oh ! qui peut sur cette terre rester longtemps
Dans un état de prospérité et d’heureux bien-être ?

Elle sort.

SCÈNE I

[Une tente dans un camp.]
Entrent Brutus, porté dans une chaise, Locrine, Camber, Albanact, Corinéius, Guendeline, Assarachus, Debon, et Thrasimachus.

BRUTUS.

— Très-loyaux seigneurs, fidèles compagnons, — qui avez avec moi, votre indigne général, — traversé l’abîme dévorant de l’Océan, — laissant derrière vous les confins de la belle Italie, — voyez, la fin de votre Brutus approche. — Il faut que je vous quitte, quelque regret que j’en aie. — Mes muscles se contractent, mes sens sont paralysés, — un froid glacé m’a pénétré jusqu’aux os. — La sombre et affreuse mort, au visage pâle et blême, — se présente devant mes yeux hagards — et s’apprête à me lancer le trait fatal. — Ce bras, messeigneurs, ce bras indomptable, — qui, si souvent, a abattu le courage de mes ennemis — et dominé l’arrogance de mes voisins, — frustré de son énergie et de sa force, — accablé par la décrépitude, cède aujourd’hui à la mort. — Tel finit, usé par les années, le cèdre vigoureux — qui répandait au loin son délicat parfum — parmi les filles du fier Liban. — Ce cœur, messeigneurs, ce cœur intrépide — qui était la terreur des peuples limitrophes — et pour mes royaux voisins un fléau terrible, — est brisé et privé de la vie — par les armes de la mort impartiale ! Ainsi la foudre — lancée des profondeurs brûlantes des cieux — et glissant le long de la voûte céleste, — déchire le chêne sacré et le fend jusqu’aux racines. — Vainement je me débats contre cet ennemi. — Donc, que la mort soit la bienvenue, puisque Dieu le veut ainsi.


ASSARACHUS.

— Hélas ! monseigneur, nous déplorons votre situation, — et nous souffrons de voir votre personne ainsi tourmentée. — Mais quelle que soit la décision du destin, — il ne dépend pas de nous de l’annuler ; — celui qui voudrait mettre à néant cet arrêt suprême, — en volant avec Icare trop près du soleil, — pourrait faire une chute avec le jeune Bellérophon ; — car, quand les sœurs fatales ont décidé — de nous séparer de notre forme terrestre, — aucune force mortelle ne saurait contremander leur volonté. — Ainsi, digne seigneur, puisqu’il n’y a aucun moyen de s’y soustraire, — cessez vos lamentations et laissez-là vos pénibles gémissements.


CORINÉIUS.

— Votre altesse sait que de victoires j’ai remportées, — que de trophées j’ai élevés — triomphalement partout où nous avons passé ! — Le monarque grec, le belliqueux Pandrassus, — et toute la bande des Molosses, ~ Gossarius au bras fort, le roi des Gaules, ~ ont éprouvé la force de nos armes victorieuses — et apprécié à leurs dépens notre chevalerie. — Partout où l’aurore, servante du soleil, — partout où le soleil, brillant gardien du jour, — partout où le joyeux jour à la lumière vivifiante, — partout où la lumière rayonne sur le monde, — la gloire des Troyens vole avec des ailes d’or — dont l’essor échappe aux traits de la cruelle envie. — La renommée de Brutus et de ses compagnons — pénètre jusqu’aux cieux, et à travers les cieux jusqu’au trône — du puissant Jupiter, maître du monde. — Donc, digne Brutus, laissez-là ces tristes lamentations ; — que votre haute illustration soit pour vous une consolation, — et ne redoutez pas la mort, si terrible qu’elle semble.


BRUTUS.

— Ah ! Corinéius, vous vous méprenez sur ma pensée, — en méconnaissant la cause de ma douleur. — Je ne crains pas de me livrer à la mort fatale ; — Dieu sait que c’est là le moindre de mes soucis. — Une inquiétude plus grande me glace jusqu’aux os — et me fait frissonner. — La cause de cette inquiétude, c’est vous, mes petits seigneurs.


THRASIMACHUS.

— Très-noble prince, s’il est une chose que peuvent faire — vos pairs loyaux pour calmer vos angoisses, — je vous le déclare au nom de tous, — nous aurons le courage de l’entreprendre, — dussions-nous pénétrer dans le sombre Tartare, — où le triple Cerbère, à la gueule venimeuse, — épouvante les spectres de ses bruyants aboiements, — dussions-nous déchirer et fouiller les entrailles de la terre brute, — dussions-nous, audacieux émules des Ixion, — être chargés de chaînes d’un éternel acier.


BRUTUS.

— Écoutez donc les dernières paroles de votre souverain ; — nous allons vous révéler à tous — notre royale pensée, notre ferme détermination. — Quand la radieuse Hébé, fille du grand Jupiter, — couvrait mes joues mâles d’un juvénile duvet, — le meurtre néfaste de mon malheureux père — nous chassa d’Italie, mon frère, le vieil Assarachus, et moi. — Exilé, nous fûmes contraints de fuir — dans les États du noble Pandrassus, le monarque grec. — Là, seul, je pris en main votre cause ; — là, je restaurai votre antique indépendance. — En vain la Grèce se fâcha ; en vain toute la Molossie se souleva ; — en vain le brave Antigone, avec sa bande martiale, — me rencontra, moi et les miens, en bataille rangée ; — en vain Pandrassus, et ses tributaires, — avec toute la multitude de leurs confédérés, — essayèrent de détruire notre glorieux souvenir — et d’effacer de la terre le nom des Troyen. — De mes propres mains je fis Pandrassus prisonnier, — et de vive force je l’obligeai à ratifier — certaines conditions que nous lui proposions. — De la Grèce à travers l’orageux Hellespont, — nous arrivâmes dans les champs de Lestrigon, — où était notre frère Corinéius ; — puis nous traversâmes le golfe de Sicile, — et, franchissant la mer Illicienne, — nous atteignîmes les côtes de l’Aquitaine ; — là, avec une armée de barbares gaulois, — Gossarius et son frère Gathelus — attaquèrent notre troupe et furent mis en déroute. — C’est là que pour vous je perdis mon cher Turnus, — Turnus qui, en une heure, avec sa hache de bataille effilée, — avait tué six cents hommes d’armes. — De là nous parvînmes heureusement — sur la rive d’Albion, au havre de Corus ; — nous écrasâmes les géants, descendants de la race d’Albion, — ainsi que Gogmagog, fils de Samothée, — le capitaine maudit de ce peuple damné, — et enfin je vous établis dans cette île. — Maintenant voyons si mes laborieux efforts, — si tous mes soins, si toutes mes graves blessures, — si toutes mes peines n’ont pas été inutiles.


CORINÉIUS.

— Dès le premier jour où je t’ai suivi, toi et les tiens, brave roi, — j’ai risqué ma vie et le plus pur de mon sang — pour obtenir les faveurs de ta main princière ; — pour cela, dans de dangereuses entreprises, — dans maints conflits, dans diverses querelles, — j’ai montré le courage de mon âme virile ; — pour cela j’ai combattu Gathelus, — le frère de Gossarius de Gaule ; — pour cela, je me suis mesuré avec le furieux Gogmagog, — le sauvage capitaine d’une bande sauvage ; — et en récompense de ces actes, j’ai reçu la noble terre de Cornouailles, — don gracieux d’une gratitude royale ; — et en échange de ce don, Corinéius est prêt à sacrifier, — pour le bonheur de Brutus, sa vie et le plus pur de son sang.


DEBON.

— Brave prince, l’engagement que mon ami vient de prendre à votre égard, — Debon est prêt à le tenir jusqu’au bout.


BRUTUS.

— Donc, loyaux seigneurs, puisque vous êtes tous unanimes — et résolus à suivre les injonctions de Brutus, — dévouez-vous à mes fils, dévouez-vous à ces orphelins, — et protégez-les contre leurs dangereux ennemis. — Locrine, colonne de ma famille, — unique pilier de ma vieillesse affaiblie, — Locrine, approche, approche de ton père, — et reçois sa bénédiction suprême, puisque tu es l’aîné de mes fils ; — sois le capitaine de tes frères, — et suis les traces de ton vieux père, — lesquelles le conduiront aux portes du véritable honneur ; — si tu te conformes à la leçon sacrée de la vertu, — tu seras couronné de laurier, — et tu porteras la guirlande d’un éternel renom, — parmi l’élite des glorieux.


LOCRINE.

— Si Locrine ne suit pas vos avis, — et ne se comporte pas en tout comme un prince — qui cherche à augmenter la grande réputation — que lui ont laissée en héritage — ceux qui furent ses ancêtres, — puisse-je être précipité dans l’Océan, — et englouti dans les entrailles de la terre, — ou puisse la foudre empourprée du grand Jupiter — tomber sur ma tête maudite !


BRUTUS, prenant Guendeline par la main.

— Puisque je vous vois tous inquiets de savoir — qui épousera notre royal fils, — Locrine, reçois de ma main ce présent, — don plus précieux que les riches mines — découvertes au cœur de l’Amérique. — Tu te marieras à la belle Guendeline ; — aime-la, et prends-la, car elle est à toi, — si son oncle et elle-même y consentent.


CORINÉIUS.

— Combien votre altesse m’honore, — mes paroles ne sauraient l’exprimer en ce moment. — Les parents vigilants sont moins glorieux — de leur propre élévation — que de voir les enfants issus de leur sang — installés dans l’honneur et dans la prospérité.


GUENDELINE.

— Loin de mon âme virginale, la pensée — de contredire la volonté de mon vieux père !

À Locrine.

— Puisque celui à qui je dois obéir — vient de me donner à votre royale personne, — je ne résisterai pas à la tentation, — comme font ces dames rusées qui affectent de repousser le plus — ce qu’elles désirent le plus posséder.

Locrine s’agenouille. Brutus lui met la couronne sur la tête.

BRUTUS.

— Maintenant, mon fils, à toi de figurer sur la scène du monde ! — Tu as à jouer le rôle d’un roi. — Relève-toi, Locrine, et porte la couronne royale, — et, pour la porter avec honneur, — médite sur la nature de la majesté. — Et recueille mes dernières paroles : — si tu veux que mon âme soit en repos, — si tu as souci de ta propre sécurité, — chéris et aime celle qui vient de t’être fiancée.


LOCRINE.

— Puissé-je ne pas posséder la couronne plus longtemps — que l’incomparable Guendeline !


BRUTUS.

— Camber !


CAMBER.

Monseigneur !


BRUTUS.

— Ô toi, la gloire de notre âge, — le préféré de ta mère Imogène, — prends le sud pour ton domaine. — De toi naîtra une race princière — qui perpétuera l’honneur de ce pays — en portant le sceptre royal.

À Albanact.

— Et toi, Albanact, unique joie de ton père, — le plus jeune par les années, mais non par l’esprit, — parfait modèle de toute chevalerie, — prends pour ton domaine le nord, — pays couvert de montagnes et d’âpres rochers — et plein de bêtes féroces indomptées, — qui convient à ton âme martiale. — Puissiez-vous, mes fils, vivre dans une incessante prospérité — et maintenir entre vous une ferme concorde ! — Suivez les conseils de ces graves seigneurs — afin de mieux résister à la violence… — Mais soudain, à cause de la faiblesse de mon âge — et de la défaillance des forces vitales, — ma maladie s’aggrave, — et la mort cruelle hâte son pas, — pour me déposséder de ma force terrestre. — Mes yeux se troublent, envahis par les nuées de la vieillesse ; — les convulsions de l’agonie saisissent mes os brisés. — Je vous lègue à tous ma bénédiction, — et avec ma bénédiction, mon âme prête à s’envoler. — Mon sablier est épuisé, et toutes mes misères — finissent avec la vie ; la mort ferme mes paupières. — Mon âme s’enfuit en hâte vers les Champs-Élysées.

Il expire.

LOCRINE.

— Astres maudits ! astres maudits et damnés, — qui abrégez ainsi la vie de mon noble père ! — Dieux inexorables, trop envieux destins — qui tranchez ainsi le fil des jours de mon père ! — Ce Brutus qui était notre gloire à tous, — ce Brutus qui était la terreur de ses ennemis, — le martial Brutus est privé de la vie, — trop tôt, hélas ! par le couteau de Démogorgon. — Les plaintes les plus touchantes ne peuvent émouvoir le juste Éaque.


CORINÉIUS.

— Les plus terribles menaces ne peuvent effrayer le juge Rhadamanthe. — Quand tu serais aussi fort que le puissant Hercule — qui domptait les monstres les plus énormes du monde, — quand tu toucherais le luth harmonieux aussi harmonieusement — que l’époux de la belle Euridice — qui enchantait les eaux par ses accords, — mettait en danse les pierres, les oiseaux, tous les animaux, — et forçait les arbres des montagnes à le suivre, — tu ne pourrais pas émouvoir le tribunal de l’Érèbe, — ni inspirer la compassion au cœur du sinistre Pluton. — Car la mort fatale attend tout le monde, — et chacun doit suivre la route du sépulcre. — Le brave Tantale, père du vaillant Pélops, — l’hôte des dieux, subit une mort prématurée ; — de même le vieux Titan, époux de l’Aurore ; — de même le sombre Minos que le juste Jupiter — daigne admettre à son sacrifice. — Les trompettes foudroyantes de Mars altéré de sang, — la rage terrible de la cruelle Tisiphone, — les vagues furieuses de l’humide océan, — sont les instruments de la mort fatale. — Donc, noble cousin, cesse de pleurer — celui dont la vieillesse annonçait la fin nécessaire. — Il ne nous reste plus qu’à enterrer les os de celui — qui fut la terreur de ses ennemis. — Princes, enlevez ce cadavre, et soutenez, mort, — celui qui, vivant, soutint l’empire troyen. — Sonnez, tambours et trompettes. Marchons sur Troynovant, — pour y célébrer les funérailles de notre capitaine.

Ils sortent.

SCÈNE II

[Cathness. Une échappe de savetier.]
Entre Strumbo en robe de chambre, ayant à la main un papier et un encrier.

STRUMBO.

Ou les quatre éléments, les sept planètes et toutes les étoiles du pôle antarctique sont liguées contre moi, ou j’ai été engendré et mis au monde dans le déclin de la lune, quand toute chose va de travers, comme dit Lactance dans son quatrième livre des Consultations. Oui, mes maîtres, oui, vous pouvez rire ; mais moi, il faut que je pleure. Vous pouvez vous réjouir, mais moi, il faut que je me lamente. Les larmes amères doivent couler de l’humide fontaine de mes jolis yeux, le long de mes belles et douces joues, aussi abondamment que l’eau coule des baquets à lessive ou le vin rouge des muids. Car croyez-moi, messieurs, mes bons amis, et caetera, le petit dieu, ce coquin de dieu Cupido, m’a frappé au talon avec une de ses perfides flèches à moineau. En sorte que non-seulement, mais encore… Oh ! la belle phrase !… je brûle, je brûle, ha ! ha ! je brûle d’amour, d’amour, ha ! d’amour ! Ah ! Strumbo, qu’as-tu vu ? Tu as vu, de tes yeux vu Dorothée ; arrache-les donc, car ils vont faire ton malheur. Ah ! Strumbo ! qu’as-tu entendu ? sa voix, sa voix plus douce que la voix du rossignol ; oui, tu l’as entendue de tes deux oreilles ; coupe-les donc, car elles ont causé ton chagrin. Va, Strumbo, tue-toi, noie-toi, pends-toi, affame-toi… Oh ! mais alors je devrai donc quitter celle que j’aime… Mon pauvre cœur !… Maintenant, ma caboche, à l’œuvre ! Je vais lui écrire une éloquente lettre d’amour, et elle, en entendant la verbosité grande de mon écriture, elle s’éprendra immédiatement de moi.

Il écrit quelques mots, puis lit.

Ma plume est mauvaise, messieurs, prêtez-moi un canif. Je crois qu’en se hâtant trop on ne fait rien qui vaille.

Il écrit de nouveau, puis lit.

… « Oui, mistress Dorothée, unique essence de mon âme, la petite étincelle d’amour que votre suave beauté a allumée en moi est devenue maintenant une grande flamme qui, avant peu, aura. consumé mon pauvre cœur, si vous n’en éteignez la furieuse ardeur avec l’eau exquise de votre secrète fontaine. Hélas ! je suis un gentleman de bonne réputation, majestueux de nom, élégant de costume, distingué d’allure. Aussi, que votre gentil cœur ne soit pas dur au point de mépriser un jeune homme de belle prestance et de bonnes mœurs, et de le tuer en le méprisant. Sur ce, attendant le moment et l’heure, je vous salue.

« Votre serviteur,
« Signor Strumbo. »

Ô esprit ! ô cahoche ! ô mémoire ! ô main ! ô encre ! ô papier !… C’est bon, maintenant, je vais l’envoyer… Trompart ! Trompart ! quel coquin ! allons, drôle, venez donc quand votre maître vous appelle… Trompart !

Entre Trompart.

TROMPART.

Voilà, monsieur.


STRUMBO.

Tu sais, mon mignon, quel bon maître j’ai toujours été pour toi depuis que je t’ai pris à mon service.


TROMPART.

Oui, monsieur.


STRUMBO.

Je t’ai toujours chéri comme si tu avais été le fruit de mes entrailles, la chair de ma chair, l’os de mes os.


TROMPART.

Oui, monsieur.


STRUMBO.

Eh bien, voici l’occasion de te montrer serviteur diligent, porte cette lettre à mistress Dorothée, et dis-lui…

Il lui parle à l’oreille. Trompart sort.

Oui, mes maîtres, vous allez voir un mariage tout à l’heure… mais la voici. Il faut maintenant donner forme à ma passion amoureuse.

Trompart rentre avec Dorothée.

DOROTHÉE.

Salut, signor Strumbo. J’ai reçu votre lettre par votre homme ici présent, qui m’a fait un lamentable récit de vos angoisses ; et, apprenant ainsi combien était grande votre passion, je suis venue ici bien vite.


STRUMBO.

Oh ! ma chère pouponne, la fécondité de mon intellect n’est pas assez grande pour pouvoir vous dire les lamentables sanglots que j’ai poussés, les insomnies que j’ai subies pour l’amour de vous ; je vous prie donc de me recevoir dans votre familiarité :

Car votre amour est
Aussi voisin et aussi proche
Du fond de mon cœur
Que mon œil l’est de mon nez,
Ma jambe de mes chausses,
Et ma chair de ma peau.


DOROTHÈE.

Morguienne, maître Strumbo, vous parlez trop savamment pour que je comprenne votre pensée ; exprimez vous donc en termes clairs, et laissez-là vos ténébreuses énigmes.


STRUMBO.

Hélas ! mistress Dorothée, tel est mon malheur que je ne puis être compris quand je voudrais le plus l’être ; en sorte que mon grand savoir est pour moi un inconvénient. Mais, pour parler en termes nets, je vous aime, mistress Dorothée ; daignez seulement n’admettre dans votre familiarité.


DOROTHÉE.

Si c’est la tout, j’y consens.


STRUMBO.

Tu consens, chère fille ! Laisse-moi lécher ton orteil… Au revoir, maîtresse.

Se tournant vers le public.

Si quelqu’un d’entre vous est amoureux, qu’il ait la tête pleine de mots nouvellement frappés, et il obtiendra bientôt le succado de labras, et quelque chose de plus.

Ils sortent.

SCÈNE III

[Trinovant.]
Entrent Locrine, Guendeline, Camber, Albanact, Corinéius, Assarachus, Debon et Thrasimachus.

LOCRINE.

— Oncles, princes de la belle Bretagne, — maintenant que notre noble père est enseveli — comme devait l’être un si grand prince, — nous allons, s’il vous plaît, ma bien-aimée et moi — célébrer aujourd’hui notre royal mariage — dans le temple de la Concorde.


THRASIMACHUS.

— Très-noble seigneur, tous vos sujets — doivent se conformer aux volontés de votre altesse — surtout dans une affaire — qui intéresse autant son bonheur.


LOCRINE.

— Réjouissez-vous donc, seigneurs ; allons dans le sanctuaire de la belle Concorde ; — là nous consacrerons le jour aux jeux chevaleresques, — la nuit à la danse et aux ballets masqués ; — et nous offrirons au dieu Risus toutes nos fêtes.

Ils sortent.

PANTOMIME.

Petit éclair. Coup de foudre. Entre Até dans le même appareil que tout à l’heure. Puis Persée et Andromède, la main dans la main ; puis Céphèe, portant une épée et un bouclier. Par une autre porte arrive Phinée, couvert d’une armure noire et suivi par des Éthiophiens ; il chasse Persée et enlève Andromède. Tous se retirent, hormis Até.



ATÉ.

Regit omnia numen.
Quand Persée épousa la belle Andromède,
La fille unique du roi Céphée,
Il crut avoir consolidé sa couronne
Et assuré pour toujours la durée de son empire.
Mais, las ! le superbe Phinée, avec une bande
Formée d’Éthiophiens brûlés du soleil,
A enlevé la mariée par la force des armes
Et changé la joie des époux en un déluge de larmes.
Tel est le sort du jeune Locrine et de son amante.
Il croit que son mariage fera son bonheur,
Mais ce sombre jour, ce sombre jour maudit
Est le commencement de ses misères.
Voyez venir, dans tout leur attirail guerrier,
Humber et ses Scythes.
Je n’ai rien à dire. La suite vous apprendra
Quels tragiques événements arrivèrent dans cette guerre.

SCÈNE IV

[Le camp des Scythes.]
Entrent Humber, Hubba, Estrilde, et des soldats.

HUMBER.

— Le limaçon finit par atteindre les sommets les plus élevés — en gravissant les murailles d’un majestueux château ; — l’eau, par un suintement continuel, — finit par percer le marbre le plus dur ; — nous, nous avons fini par atteindre Albion. — Ni le barbare souverain des Daces, ni le maître de la brave Belgique — n’ont pu nous empêcher de nous frayer un passage jusqu’à cette île. — Or, j’apprends qu’une troupe de Phrygiens, — sous la conduite du fils de Posthumius, — a dressé ici ses tentes seigneuriales, — et compte prospérer dans cette île charmante. — Mais je déjouerai leurs folles espérances, — et je leur apprendrai que l’empereur Scythe — mène la Fortune liée à une chaîne d’or, — et la contraindra de céder à sa volonté — et de lui faire hommage de leur couronne royale ; — cette couronne, je l’aurai, en dépit de leur triple armée, — et de toutes les forces que peuvent m’opposer leurs petits rois.


HUBBA.

— Si celle qui domine la porte d’or de Rhamnis — nous accorde l’honneur de la victoire, — comme elle nous a favorisés jusqu’ici, — très-noble père, nous dominerons ce pays, — assis sur des trônes constellés de topazes ; — et Locrine et ses frères seront forcés de reconnaître — qu’Humber et son fils doivent seuls régner ici.


HUMBER.

— Courage, mon fils ! La fortune nous favorisera — et nous conférera la couronne de lauriers — qui ne décore que les plus nobles conquérants. — Mais que dit Estrilde de ces contrées ? Comment en trouve-t-elle le climat ? — Plaisent-elles à ses yeux gracieux ?


ESTRILDE.

~ Sire, ces plaines garnies des richesses de Flore, — et jonchées de fleurs de mille couleurs, — ont un charme exquis pour ma pensée ; — ces collines aériennes, couvertes de halliers ombreux, — ces halliers pleins d’oiseaux mélodieux, — ces oiseaux qui font entendre de célestes accords, — rappellent les bois de Thessalie, — où Phébus, avec les neuf dames savantes, — fait ses délices de la plus suave musique. — Du sommet humide des montagnes, — les sources précipitent en dansant leurs eaux murmurantes — et arrosent toute la terre de leurs vagues cristallines. — Les douces brises du modeste Eurus, — agitant le feuillage sonore des forêts de Silvain, — font de ce pays l’égal du paradis de Tempé ; — et tous ces agréments réunis — me font croire que ce sont les îles fortunées, — heureuses surtout si Humber peut les conquérir.


HUBBA.

— Madame, là où la résolution ouvre la marche — et où le courage la suit d’un pas hardi, — la fortune ne saurait imposer sa tyrannie ; — car l’héroïsme est semblable à un roc — qui se dresse au-dessus des vagues de l’Océan. — Les vagues ont beau le battre de tout côté, — le terrible Borée a beau souffler sur lui — avec la hideuse clameur de ses ouragans, — il demeure toujours immuable.


HUMBER.

— Ô toi, la gloire de ton père, tu es royalement résolu.

Entre Ségar.

— Eh bien, digne Ségar, quelles nouvelles étranges — apportes-tu à notre majesté ?


SÉGAR.

— Monseigneur, le plus jeune des fils de Brutus, — l’intrépide Albanact, avec ses millions d’hommes, — approche et compte, avant la matinée prochaine, — faire subir à vos forces le choc de l’épée fatale.


HUMBER.

— Bah ! qu’il arrive avec ses millions de soldats ! — Il trouvera ici un accueil convenable, — et bien digne des gens qui sont nos ennemis ; — car nous les recevrons à la pointe de nos lances, — et nous les massacrerons avec nos lames. — Oui, quand leur masse serait infinie, — quand ils seraient plus nombreux que les armées — amenées contre l’empereur des Scythes — par la puissante reine de Babylone, — par Sémiramis, la souveraine de l’orient, — nous ne reculerions point d’un pas, — et nous leur prouverions que nous sommes invincibles.


HUBBA.

— Ah ! par le grand Jupiter, roi suprême des cieux — et par les dieux immortels qui vivent là-haut, — dès que l’Aurore aura montré sa face joyeuse, — et que Lucifer, monté sur son destrier, — aura amené le chariot du soleil d’or, — je rencontrerai le jeune Albanact en rase campagne, — et je briserai ma lance sur son casque — pour éprouver sa valeur enfantine ; — alors je multiplierai de si lamentables spectacles, — je causerai une si grande effusion de sang — que tous ces marmousets seront étonnés de ma force. — Telle la belliqueuse reine des Amazones, — Penthésilée, armée de sa lance, — ceinte d’un corselet de brillant acier, — emprisonna dans leur camp les Grecs défaillants.


HUMBER.

— Vous parlez, mon noble fils, comme un vaillant chevalier, — comme un prince qui veut faire la joie de son père. — Demain donc, avant que le splendide Titan ait lui — et que la timide Éos, messagère du jour, — ait banni des yeux des hommes le sommeil humide, — tu conduiras l’aile droite de notre armée ; — l’aile gauche sera sous le commandement de Ségar, — l’arrière-garde sous mes ordres. — Toi, aimable Estrilde, si belle et si gracieuse, — pour peu que la fortune me favorise en mes entreprises, — tu seras la reine de l’aimable Albion. — Allons, rangeons nos troupes en bataille, — et équipons nos intrépides soldats, — de telle sorte qu’ils soient le boulevard de notre empire — et qu’ils accomplissent parfaitement nos vœux de bonheur.

Ils sortent.

SCÈNE V

[Cathness. Devant l’échoppe de Strumbo.]
Entrent Strumbo, Dorothée et Trompart, ravaudant des souliers, et chantant.

TROMPART.
Nous, savetiers, nous menons vie joyeuse…

TOUS.
Dan, dan, dan, dan.

STRUMBO.
À l’abri de l’envie et de la discorde.

TOUS.
Dan diddle dan.

DOROTHÉE.
Notre joie est grande, notre labeur léger.

TOUS.
Dan, dan, dan, dan.

STRUMBO.
Et pourtant nos gains ne sont pas minces.

TOUS.
Dan diddle dan.

DOROTHÉE.
Avec cet art si fin et si beau…

TOUS.
Dan, dan, dan, dan.

TROMPART.
Nulle occupation n’est comparable…

TOUS.
Dan diddle dan.

STRUMBO.
Pour la gaieté et l’allégresse,
Dan, dan, dan, dan.

DOROTHÉE.
Nous, savetiers, nous sommes fort heureux,
Dan diddle dan.

TROMPART.
La canette est pleine d’ale mousseuse…
Dan, dan, dan, dan.

STRUMBO.
Toujours à demeure dans notre échoppe.
Dan diddle dan.

DOROTHÉE.
Voilà notre repas. notre nourriture,
Dan, dan, dan, dan.

TROMPART.
Ça nous tient en joyeuse humeur.
Dan diddle dan.

STRUMBO.
Ça nous fait travailler de compagnie,
Dan, dan, dan, dan.

DOROTHÉE.
En buvant gaiement à la ronde,
Dan diddle dan.

TROMPART.
Bois à ton mari, Dorothée.
Dan, dan, dan, dan.

DOROTHÉE.
À toi donc, mon Strumbo !
Dan diddle dan.

STRUMBO.
Bois vite le reste, Trompart.
Dan, dan, dan, dan.

DOROTHÉE.
Quand ce sera vide, nous remplirons de nouveau,
Dan diddle dan.
Entre un capitaine.

LE CAPITAINE.

— La plus humble condition est la plus éloignée de l’ennui. — Comme cet homme est assis gaîment sur son escabeau ! — Mais quand il se verra saisi par la presse, — il changera de note et chantera un autre air. — Holà ! avec votre permission, maître savetier !


STRUMBO.

Vous êtes le bienvenu, mon gentleman. Vous faut-il de vieux souliers, de vieux brodequins ? Voulez-vous qu’on vous raccommode vos souliers ? Je le ferai aussi bien que le meilleur savetier de Cathness.


LE CAPITAINE, lui montrant de l’argent.

Oh ! maître savetier, vous vous trompez sur mon compte. Voyez-vous ceci ? Je viens, non pas pour acheter des souliers, mais pour vous acheter vous-même. Allons ! il faut que vous deveniez soldat dans le parti du roi.


STRUMBO.

Oui, mais écoutez, monsieur, le roi vous a-t-il donné commission de prendre un homme malgré lui ? J’ai peine à le croire, je vous promets. Vous a-t-il donné commission ?


LE CAPITAINE.

Oh ! ne vous préoccupez pas de ça, mon cher ; je n’ai pas besoin de commission. Tenez, je vous somme, au nom de notre roi Albanact, de comparaître demain à l’hôtel de ville de Cathness.


STRUMBO.

Le roi Nactaball ! miséricorde ! Qu’avons-nous à faire avec lui, ou lui avec nous ? Quant à vous, maître Queue de chapon, dégaînez votre batte, ou je vous administre la bastonnade sur les épaules pour vous apprendre à venir ici avec vos attributs.


LE CAPITAINE.

Je t’en prie, l’ami, du calme ! J’exécute l’ordre du roi.


STRUMBO.

Eh bien, rayez-moi de vos rôles.


LE CAPITAINE.

Je ne le puis.


STRUMBO, saisissant un bâton.

Vous ne voulez pas. Eh bien, monsieur, nous allons voir si vous avez de l’estomac. Par le chaperon bleu et la sainteté de Dieu ! nous allons en découdre.

Ils se battent.
Entre Thrasimachus.

THRASIMACHUS.

Eh bien ! quel est ce bruit ? Quelle est cette clameur soudaine ? Eh quoi ! mon capitaine aux prises avec ce savetier ! Quelle est la raison de cette querelle, mes maîtres ?


LE CAPITAINE.

L’unique raison, seigneur, c’est qu’il ne veut pas prendre l’argent de son enrôlement.


THRASIMACHUS.

Allons, mon brave, prends cet argent, je te l’ordonne, si tu ne veux pas être roué vif.


STRUMBO.

En vérité, maître gentleman, je n’ai pas besoin d’argent ! Si vous voulez, je vais repasser ça à quelqu’un de ces pauvres diables.


THRASIMACHUS.

Nullement. Aie soin de te trouver demain à l’hôtel de ville.

Thrasimachus et le capitaine sortent.

STRUMBO, à Dorothée.

Ô femme, j’ai fait là de la belle besogne. Si je m’étais tenu coi, je n’aurais pas été enrôlé ; je puis bien pleurer à présent…

À Trompart.

Allons, maraud, fermons boutique ; car il nous faut partir pour la guerre.

Ils sortent.

SCÈNE VI

[Cathness. — Le palais d’Albanact.]
Entrent Albanact, Debon, Thrasimachus, et des seigneurs.

ALBANACT.

— Braves cavaliers, princes d’Albany, — qui avec notre père défunt — avez franchi les frontières de la brave Grèce, — en trempant vos épées affilées dans le sang tiède de nos ennemis, — voici le moment de manifester votre énergie, — votre grandeur d’âme, votre résolution ; — maintenant s’offre l’occasion — de prouver le courage et le zèle — que vous avez toujours fait vœu de montrer pour la cause d’Albanact. — Car dans ce moment, oui, dans ce moment même, — d’insolents fugitifs, venus des confins de la Scytbie, — désolent le pays tout entier par leurs incursions ; — mais, croyez-moi, seigneurs, je ne cesserai pas — de poursuivre ces misérables vagabonds, — que toutes les rivières, rougies de leur sang, — n’attestent leur ruine fatale.


DEBON.

— Ainsi votre altesse méritera une grande renommée, — en suivant les traces de votre vieux père.


ALBANACT, à Thrasimachus.

— Mais, dis-moi, cousin, as-tu traversé la plaine ? — As-tu vu là ces fugitifs pusillanimes — reformant leurs bandes harassées ? — Quel était leur ordre de bataille ?


THRASIMACHUS.

— Après avoir traversé les bois de Calédonie, — nous avons aperçu le camp de ces Scythes vagabonds ; — il était rempli d’hommes et regorgeait de munitions. — Nous pouvions voir de là leurs vaillants chevaliers — chevaucher à travers la vaste plaine : — Humber et Hubba, couverts d’une armure azurée, — montés sur des coursiers blancs comme la neige, — allaient contempler les riantes prairies en fleurs. — Hector et Troylus, les aimables fils de Priam, — chassant les Grecs au delà du Simoïs, — n’étaient pas à comparer à ces deux chevaliers.


ALBANACT.

— Tu as fait avec éloquence le portrait d’Humber et de son fils ; — ils seront aussi fortunés que Polycrate, — s’ils échappent à nos épées victorieuses, — ou s’ils peuvent se vanter de ne pas devoir la vie à notre clémence.

Entrent Strumbo et Trompart.

STRUMBO ET TROMPART, criant.

Au feu ! au feu !


THRASIMACHUS.

— Eh bien, mes maîtres, que signifient ces clameurs, — ces cris jetés au milieu de notre auguste cour ?


STBUMBO.

Au feu ! au feu !


THRASIMACHUS.

Ah çà ! drôles, direz-vous pourquoi vous criez ainsi ?


STRUMBO.

Au feu ! au feu !


THRASIMACHUS.

Misérables, dites-moi pourquoi vous faites ce bruit, — ou avec ma lance, je vous fais jaillir les boyaux !


ALBANACT, à Strumbo.

Où sont vos maisons ? où sont vos résidences ?


STRUMBO.

Nos résidences ! ah ! ah ! j’en rirai un mois et un jour ! Dieu me pardonne ! Croyez-vous donc que de pauvres et honnêtes gens comme nous ont des résidences comme les princes ?… Ah ! ah ! ah ! Comme vous m’avez tout l’air d’un abominable capitaine, je vais vous dire notre situation :

Du sommet à la base,
De la tête au pied,
Du commencement à la fin,
Notre masure est brûlée.

Montrant Trompart.

Cet honnête garçon et moi, nous avions notre cabane dans les faubourgs de la cité, près du temple de Mercure. Elle a été incendiée par les soldats scythes, avec tous les faubourgs, et il n’en reste plus que les cendres pour la lessive des campagnardes. Et, ce qui me fait le plus de peine, ma femme bien aimée, ô cruelle fatalité, a été rôtie par ces maudites flammes.

Et voilà pourquoi, capitaine,
Nous ne cesserons de crier
Jusqu’à ce que vous répariez tout,
En réédifiant nos maisons
Qui sont maintenant réduites en cendres.


STRUMBO ET TROMPART.

Au feu ! au feu !


ALBANACT.

C’est bien ; nous remédierons à ces outrages, — et nous ferons tomber la vengeance sur la tête de ces barbares. — Quant à vous, mes braves gens, — nous vous indemniserons avec usure, — en reconstruisant vos maisons près de notre palais !


STRUMBO.

Près de votre palais ! Par grâce, monsieur le roi, si vous voulez faire plaisir à de pauvres gens comme nous, vous les reconstruirez près de la taverne.


ALBANACT.

Ce sera fait.


STRUMBO.

Près de la taverne ! ah ! par Notre Dame, monsieur, c’est parler en bon garçon. Entendez-vous, monsieur ? Quand notre maison sera reconstruite, si par hasard vous passez ou repassez de ce côté-là, nous vous régalerons d’une pinte du meilleur vin.

Sortent. Strumbo et Trompart.

ALBANACT.

— Je suis désolé, seigneur, que les biens de mes sujets — soient ainsi pillés par les Scythes, — qui comme vous voyez, avec leurs agiles fourrageurs, — dévastent tous les lieux où ils passent. — Mais, maudit Humber, tu déploreras le jour — où tu as envahi Cathness.

Ils sortent.

SCÈNE VII

[Les abords du champ de bataille.]
Entrent Humber, Hubba, Ségar, Thrassier et les autres Scythes.

HUMBER.

— Hubba, prends un escadron de cavalerie, — une troupe de lanciers et de chevaliers armés à la légère, — suffisante pour une telle entreprise, — et porte-les dans les bois de Calédonie ; — puis, quand l’escarmouche augmentera, — élance-toi de ta retraite — et tombe sur les Troyens affaiblis. — La ruse, aidée de la chevalerie, — ne peut jamais être frustrée de la victoire.

Entrent Albanact, et ses soldats ; parmi lesquels se trouvent Strumbo et Trompart.

ALBANACT, à Humber.

— Infâme Hun, comment as-tu l’insolente audace — de braver le belliqueux Albanact, — le puissant maître de ces contrées ? — Tu paieras de ta vie ta témérité, — et tu déploreras trop tard ton outrecuidante entreprise ; — car avec cette épée, trempée dans le sang de mes ennemis, — je séparerai ta tête de ton corps, — et je ferai couler à flots ton sang lâche.


STRUMBO.

— Et moi, avec ce bâton, arme puissante de Strumbo, — je te rabattrai le caquet, misérable Scythe.


HUMBER.

— Je ne m’effraie pas de tes menaces, petit faquin, — et je ne crains pas ta folle insolence ; — si tu ne sais pas mieux brandir ta lame fanfaronne — que gouverner ta langue intempérante, — superbe Breton, tu connaîtras trop tôt — la force d’Humber et de ses Scythes.

Ils se battent, Humber et ses soldats se retirent.

STRUMBO.

Ô horrible ! terrible !

Tous sortent.

SCÈNE VIII

[Le champ de bataille.]
Fanfare d’alarme. Entrent Humber et ses soldats.

HUMBER.

— Comme ce jeune Breton, Albanact, — lance bravement les foudres de la guerre, — écrasant des milliers d’hommes dans sa rage furieuse ! — Avec quel éclat il triomphe de tous, — en faisant mouvoir dans la plaine les massifs escadrons ! — On dirait qu’entassant les cadavres, il veut escalader le ciel étoilé. — Tel Briarée, armé de ses cent bras, — lança ses cent montagnes contre le grand Jupiter. — Tel le monstrueux géant Monychus — jeta le mont Olympe sur le bouclier du grand Mars — et fit voler d’énormes cèdres sur l’écu de Minerve ! — De quel front hautain il regarde — mon armée en déroute ! Comme il tourne sa face altière — contre nous, en nous épouvantant de sa force ! — De même nous voyons de loin la mer courroucée — s’amonceler en une énorme montagne avec un grondement affreux — et se briser en mille flocons d’écume sur les navires — qu’elle fait rouler sur les vagues comme des balles de paume.

Fanfare d’alarme.

— Hélas ! je crains que mon Hubba ne soit surpris.

Nouvelle alarme. Entre Albanact.

ALBANACT.

— Suivez-moi, soldats ; suivez Albanact ; — donnez la chasse aux Scythes qui fuient à travers la plaine ! — Qu’aucun d’eux n’échappe à notre victoire ! — Qu’ils sachent bien que la puissance des Bretons est supérieure — à toutes les forces des Huns tremblants.


THRASIMACHUS.

— En avant, braves soldats, en avant, sus à l’ennemi ! — Celui qui fera prisonnier Humber ou son fils — recevra en récompense une couronne d’or.

Fanfare d’alarme. Nouveau combat. Humber lâche pied. Hubba s’élance sur les derrières des Bretons, et tue Debon. Strumbo est renversé. Albanact s’enfuit, puis revient blessé.

ALBANACT.

— Injurieuse Fortune, c’est donc ainsi que tu m’accables ! — C’est au matin de mon triomphe, — à l’aube de ma prospérité, — que tu me brises par ce coup fatal ! — Ne pouvais-tu donc manifester ta rancune — qu’au printemps de ma dignité ? — Ne pouvais-tu donc cracher ton venin — que sur la personne du jeune Albanact ? — Moi, qui ai toujours épouvanté mes ennemis — et les ai réduits à une honteuse déroute, — moi qui toujours me suis conduit comme un lion — au milieu de la mêlée terrible des piques, — il faut maintenant que je succombe, lamentablement frappé — par la traîtrise d’Humber et l’acharnement du sort. — Maudits soient, maudits soient les charmes damnés de la Fortune — qui trompe les cœurs fantasques des hommes, — des hommes assez crédules pour se fier à sa roue capricieuse — qui ne cesse de tourner follement. — Ô dieux ! ô cieux ! désignez-moi seulement le lieu — où je pourrai trouver son odieuse résidence ; — et, s’il le faut, je franchirai les Alpes pour gagner les déserts du Maroc, — où Phébus en flamme, assis sur son char — dont les roues sont garnies d’émeraudes, — darde de si brûlants rayons, — et dépouille Flore de son gazon émaillé ; — j’escaladerai le mont Caucase, — où la terrible Chimère, sous sa triple forme, — aspire de sa panse monstrueuse des flammes — qu’elle vomit sur les animaux épouvantés ; je traverserai la froide zone où les glaçons — arrêtent au passage les navires flottants — en se dressant comme des montagnes sur la mer congelée ; — et si là je trouve enfin l’odieuse retraite de la Fortune, — je lui arracherai des mains sa roue versatile, — et je la garrotterai elle-même dans d’éternels liens… — Mais c’est en vain que je murmure ces menaces. — La journée est perdue, les Huns sont vainqueurs, — Debon est tué, mes hommes sont exterminés ; — les rapides torrents roulent violemment leurs flots ensanglantés ; — et enfin (oh ! pourquoi faut-il que cette nuit finale soit si longue !) — moi-même, couvert de blessures incurables, — je dois laisser ma couronne au pouvoir d’Humber.


STRUMBO.

Que le Seigneur ait pitié de nous !… On dirait, messieurs, que c’est un jour férié ; car voilà bien des hommes qui font la sieste dans les champs ; mais Dieu sait que c’est tout à fait contre leur gré.


THRASIMACHUS.

— Fuis, noble Albanact, sauve-toi ; — les Scythes nous poursuivent en toute hâte, — et il ne reste plus qu’à fuir ou à mourir. — Fuis, noble Albanact, sauve-toi.

Il s’enfuit, alarmé.

ALBANACT.

— Non ! que ceux-là fuient qui craignent de périr, — et qui tremblent au seul nom de la mort fatale. — Jamais le superbe Humber ne se vantera, ne se targuera — d’avoir mis en fuite le jeune Albanact ; — mais, de peur qu’il ne triomphe de ma défaillance, — cette épée va enlever la vie à son maître — dont elle a si souvent sauvé la vie menacée. — Mais, ô mes frères, si vous avez souci de moi, — vengez ma mort sur la tête de ce traître.

Et vos queis domus est nigrantis regia Ditis,
Qui regitis rigido stygios moderamine lucos,
Rex cæci regina poli, furialis Erinnys,
Dîque deæque omnes, Albanum tollite regem,
Tollite flumineis undis rigidaque palude ;
Nunc me fata vocant, hoc condam pectore ferrum.

Il se poignarde.
Entre Trompart.

TROMPART, regardant Albanact.

Oh ! qu’a-t-il fait ? Son nez saigne ; mais ça sent le renard par ici !… Voyez donc où mon maître est couché… Maître ! maître !


STRUMBO.

Laisse-moi tranquille, te dis-je ! je suis mort !


TROMPART.

Rien qu’un mot, mon bon maître.


STRUMBO.

Je ne parlerai pas. Je te dis que je suis mort.


TROMPART, chantant.

Eh quoi ! mon maître est mort !
Ô bâtons et pierres !
Os et briquetons !
Eh quoi ! mon maître est mort !
Ô vous, basilics
Qui vivez dans les bois,
Vous, épines et broussailles,
Vous, rôtisseries et boucheries,
Hurlez et gémissez.
Avec des hurlements et des cris,
Avec des plaintes et des pleurs,
Lamentez-vous aussi,
Ô charbonniers de Croydon,
Ô paysans de Roydon,
Et vous, pêcheurs de Kent.
Car Strumbo le savetier,
Le joyeux savetier
Est étendu mort sur le terrain.

Mon maître ! au voleur ! au voleur ! au voleur !

Il sort

STRUMBO.

Où sont-ils, les voleurs ? corbacque ! relevons-nous et sauvons-nous ! Nous allons être dévalisés tout à l’heure.

Il sort

SCÈNE IX

[Le camp des Scythes.]
Entrent Humber, Hubba, Ségar, Thrassier, Estrilde, et des soldats.

HUMBER.

— Ainsi nous avons échappé par une heureuse victoire ~ aux coups terribles de Mars furieux, — aux foudroyantes alarmes et au tambour de Rhamnusia. — Les Troyens égorgés, noyés dans leur sang, — infectent l’air de leurs cadavres — et sont devenus la proie de tous les oiseaux voraces.


ESTRILDE.

— Qu’ainsi périssent tous nos ennemis ! — Qu’ainsi périssent tous ceux qui sont hostiles au bonheur d’Humber ! — Et puisse le grand Jupiter, souverain du monde, — protéger mon bien-aimé contre toutes les trahisons perfides !


HUMBER.

— Merci, aimable Estrilde, consolation de mon âme ! — Maintenant, vaillant Hubba, pour la prouesse chevaleresque — que tu as montrée contre les hommes d’Albany, — accepte cette couronne de laurier en fleur, — digne récompense de ton héroïsme.

Il met une couronne sur la tête d’Hubba.

HUBBA.

— Cet honneur inattendu, noble sire, — va exciter mon courage à de plus grands exploits — et me faire tenter des entreprises si difficiles — que tout l’univers retentira du nom d’Hubba.


HUMBER.

— Et maintenant, braves soldats, pour célébrer ce beau succès, — vidons des coupes entières de ce vin des Amazones, — plus délicieux que le nectar ou que l’ambroisie, — et noyons la lie du souci maudit — dans des gobelets couronnés des dons de Bacchus. — Maintenant marchons vers les flots argentés de l’Abie — qui serpentent brillamment à travers les plaines — et mouillent les gras pâturages. — Sonnez, trompettes et tambours, sonnez gaiement, — puisque nous nous en retournons avec la joie et la victoire.

Ils sortent.

PANTOMIME.

Entre Até, toujours dans le même appareil. Un crocodile apparaît au bord d’une rivière, et un petit serpent vient le piquer. Alors tous deux se précipitent dans l’eau.

ATÉ.

Scelera in autorem cadunt.
Au haut d’une rive, près des eaux orageuses du Nil,
S’était arrêté, terrible, le crocodile égyptien,
Broyant affreusement de ses longues dents aiguës
Les entrailles déchirées d’un chétif poisson.
Son dos était armé contre les coups de lance
D’une cuirasse de bronze brillant comme de l’or bruni ;
Et, comme il allongeait ses pattes cruelles,
Une vipère subtile, rampant secrètement près de lui,
A dardé son aiguillon fourchu sous les griffes du monstre
Et lui a infiltré son poison jusqu’aux os ;
Ce qui a fait enfler et crever le crocodile
Qui avait tant de confiance en sa force.
De même Humber, ayant vaincu Albanact,
Voit sa gloire humiliée par l’épée de Locrine.
Remarquez ce qui va suivre, et vous verrez facilement
Que toute notre vie n’est qu’une tragédie.

Até sort.

SCÈNE X

Entrent Locrine, Guendeline, Corinéius, Assarachus, Thrasimachus et Camber.

LOCRINE.

— Est-ce bien vrai ? Albanact est-il tué ? — Le maudit Humber, avec son armée de vagabonds, — avec sa meute de chiens métis, — a-t-il causé la chute de notre frère redouté ? — Oh ! que n’ai-je la harpe du Thrace Orphée, — et que ne puis-je évoquer des ombres de l’enfer — les plus affreux démons du noir Érèbe, — pour en faire les tourmenteurs de ce traître maudit ! — Que n’ai-je la lyre d’Amphion — pour animer par des accords vivifiants — les pieds de pierre de tous les rochers — et les précipiter sur les Scythes ! — Par la foudre du tout-puissant Jupiter, — le Hun mourra, eût-il dix mille vies ; — et ces dix mille vies, je voudrais qu’il les eût, — pour que je pusse, avec le bras fort d’un Hercule, — faire sauter les têtes sifflantes de cette hydre infâme. — Mais parle, cousin, il me tarde de savoir — comment Albanact a eu une mort si prématurée.


THRASIMACHUS.

— Après que l’armée traîtresse des Scythes — eut envahi la campagne en martial équipage, — le jeune Albanact, impatient de tout délai, — conduisit ses troupes contre ces maraudeurs, — dont la multitude alarmait nos soldats dans l’âme, — mais ne pouvait effrayer le vaillant prince. — Plein d’un courage héroïque, — pareil à un lion au milieu de troupeaux de brebis, — il moissonnait les fugitifs défaillants, — en se frayant un passage à la pointe de l’épée ; — déjà, nous avions presque repoussé l’ennemi, — quand soudain, d’un bois silencieux, — Hubba, avec vingt mille soldats, — est lâchement tombé sur nos derrières affaiblis, — exterminant tout dans un fatal massacre ; — c’est alors que le vieux Debon, ce chevalier martial, — succomba à ses nombreuses blessures, — et qu’Albanact, accablé par la multitude, — tout en frappant vaillamment ses ennemis, — exhala sa vie et sa gloire dans la poussière. — Lui mort, nos soldats furent mis en déroute, — et seul j’ai pu échapper — pour vous apporter la nouvelle de ces événements.


LOCRINE.

— Le vieux Priam, roi de la majestueuse Troie, — grand empereur de l’Asie barbare, — quand il vit son noble fils — tué traîtreusement par tous les Mirmidons, — ne fut pas plus affligé que je ne le suis de la mort d’Albanact.


GUENDELINE.

— Hécube, la reine d’Ilion, — quand elle vit la ville de Pergame — et son palais brûlés par les flammes dévorantes, — et ses cinquante fils et filles, dans l’éclat de la jeunesse, — égorgés par l’épée sanglante du perfide Pyrrhus, — ne versa pas autant de larmes amères que j’en verse sur le sort d’Albanact.


CAMBER.

— La douleur de Niobé, la belle reine d’Athènes, — pleurant ses sept fils magnanimes à la guerre, — et ses sept filles plus belles que les plus belles, — n’est pas comparable à ma désolation.


CORINÈIUS.

— En vain vous vous lamentez sur la mort du prince, — en vain vous vous lamentez sur sa chute. — Celui qui aime le plus n’est pas celui qui pleure le plus, — mais celui qui cherche à venger l’injure faite. — Croyez-vous donc avoir raison d’un ennemi belliqueux — avec des gémissements puérils et des lamentations efféminées ? — Dégaînez vos épées, dégaînez vos épées victorieuses, — et cherchez dans la vengeance la consolation d’une telle douleur. — Dans le Cornouailles, Où j’exerce mon autorité, — Corinéius a sous son commandement — dix mille vaillants hommes d’armes prêts à marcher, — et, si les circonstances l’exigent, — Corinéius en aura davantage.


CAMBER.

— Et dans les plaines de la martiale Cambrie, — près des flots argentés de l’orageux Ithan, — là où les fées au pied léger bondissent de rivage en rivage, — le jeune Camber a une armée regorgeant d’or et de vivres, — vingt mille braves cavaliers, — parfaitement exercés aux luttes de la chevalerie, — que leur courage rend tout à fait invincibles. — Tous ces hommes, et d’autres encore, si les circonstances l’exigent, — je les offre pour venger la mort de mon père.


LOCRINE.

— Merci, aimable oncle ! mon bon frère, merci ! — Car c’est la vengeance, la douce vengeance — qui peut seule soulager et terminer mes maux. — J’en jure par l’épée du sanglant Mars, — jamais le doux repos ne pénétrera sous mon front, — que je ne sois vengé du traître — qui a tué mon noble frère Albanact. — Sonnez, trompettes et tambours, rassemblons nos troupes, — car nous allons marcher tout droit sur l’Albanie.

Ils sortent.

SCÈNE XI

[Les bords de l’Abie.]
Entrent Humber, Estrilde, Hubba, Thrassier et les soldats scythes.

HUMBER.

— Nous voilà parvenu, victorieux conquérant, — près des flots argentés du fleuve qui, en mémoire de notre victoire, — sera appelé de notre nom, ~ et deviendra célèbre dans la postérité ; — car j’espère fermement, avant que le soleil d’or — lance ses chevaux dans les plaines de la belle Thétis, — voir les cours d’eau, transformés en torrents de sang, — échanger leur azur pour une pourpre sinistre, — à la suite du fatal massacre — qui va être consommé sur les plaines verdoyantes.

Entre le Spectre d’Albanact.

LE SPECTRE.

— Voyez comme le traître présage son malheur ; — voyez comme il se glorifie de sa propre chute ; — voyez comme il triomphe de sa propre perte ! — Ô fortune vile, inconstante, capricieuse, fragile !


HUMBER.

— Il me semble voir les deux armées sur le champ de bataille. — Les lances brisées percent le cristal des cieux ; — les uns gisent sans tête sur le sol, les autres sans souffle ; — et la terre est partout jonchée de cadavres. — Voyez ! le gazon a perdu ce vert charmant — dont la vue était le plus doux spectacle.


LE SPECTRE.

— Oui, traître Humber, tu en feras l’expérience à tes dépens, — au milieu des angoisses, des douleurs et des lamentations ; — les prairies qui maintenant charment les regards — seront, avant la nuit, rouges de sang ; — les forêts ombreuses qui maintenant entourent ton camp — seront, avant la nuit, tout imprégnées de sang ; — le fleuve profond qui passe près de tes tentes — et abreuve tout ton camp de ses eaux — avant la nuit deviendra un torrent de sang, — et ce sang sera celui de tes recrues en déroute. — Car maintenant la vengeance va soulager ma trop longue douleur, — et maintenant la vengeance va rassasier mon âme avide.

Le spectre sort.

HUBBA.

— Advienne que pourra ! je prétends soutenir l’épreuve, — et vivre avec la gloire du triomphe — ou mourir avec le renom de la chevalerie ; — il n’est pas digne du rayon de miel, — celui qui évite la ruche parce que les abeilles ont un aiguillon ; — la victoire que je préfère n’est pas la victoire facile, — mais celle que mille dangers accompagnent. — Car rien ne peut effrayer notre âme royale, — qui n’aspire qu’à la couronne d’or, — unique but de mes entreprises. — Quand elle serait fixée par un enchantement dans le sombre royaume de Pluton ; — et gardée comme un trésor par la bande infernale, — pour la conquérir, j’exterminerais le triple Cerbère — et tout son hideux cortège de stryges, — ou je roulerais la pierre du misérable Sysiphe.


HUMBER.

— Tes pensées sont toutes martiales, mon noble fils ; — et toutes tes paroles sentent la chevalerie.

Entre Ségar.

— Belliqueux Ségar, quels étranges accidents — vous ont fait abandonner la garde du camp ?


SÉGAR.

— Au combat, monseigneur ! au noble combat ! — Saisissez votre casque et votre bouclier. Les Bretons arrivent — plus nombreux qu’autrefois les Grecs, — amenés au port de la phrygienne Ténédos.


HUMBER.

— Mais que dit Ségar de ces événements ? — Quel conseil donne-t-il en ces extrémités ?


SÉGAR.

— Eh bien, monseigneur, l’expérience nous enseigne ceci, — que la résolution est dans le besoin un unique appui. — Et notre honneur, monseigneur, nous enseigne ceci, — que nous devons être hardis en toute entreprise. — Donc, puisqu’il nous faut ou combattre ou mourir, — soyons résolus, monseigneur, à la victoire.


HUMBER.

— Résolu ! je prétends l’être, Ségar. — Peut-être quelque heureuse étoile nous favorisera-t-elle — et apporterai-elle un soulagement à notre état critique. — Allons, fortifions notre camp, — afin de repousser leur redoutable invasion.

Ils sortent.

SCÈNE XII

Entrent Strumbo, Trompart et Olivier suivi de son fils William.

STRUMBO.

Oui, voisin Olivier, si vous êtes à ce point violent, tenez-vous bien, car vous trouverez en nous deux gaillards aussi solides que qui que ce soit dans tout le nord.

Il montre Trompart.

OLIVIER.

Ma foi, non, foisin Strumbo. Che fois que fous êtes un homme peu sensé et que fous cherchez à faire tort à fotre fieil ami, à un de vos confifes familiers. Foyant donc que fotre opinion est d’achir sans raison, moi et mon fils William, nous aurons recours au moyen qui est le plus éloigné de la raison…

Il brandit un gourdin.

Oui ou non, foulez-fous épouser ma fille ?


STRUMBO.

Voilà une question très-délicate, voisin, je vais la résoudre de mon mieux : quelle raison avez-vous de me demander d’épouser votre fille ?


WILLIAM.

Morbleu, monsieur, quelle raison aviez-vous vous-même, quand ma sœur était dans le grenier, de la jeter sur le foin et de lui labourer le ventre ?


STRUMBO.

Par la messe ! tu dis vrai ! D’accord ! mais vous voulez que je l’épouse pour ça ? Non ! je la méprise, — et vous aussi, — et vous aussi ! je vous méprise tous.


OLIVIER.

Alors, fous ne foulez pas l’épouser ?


STRUMBO.

Non, foi de vrai gentilhomme.


WILLIAM.

Eh bien, nous vous donnerons une leçon, avant de nous séparer.

Il lève le bâton sur Strumbo.
Marguerite entre et enlève le bâton des mains de son frère.

STRUMBO, à Marguerite.

Oui-dà, vous venez à propos, car autrement je les aurais arrangés !


MARGUERITE.

Ah ! maître impertinent ! rustre ! godelureau ! gâte-sauce ! lèche-plat ! vous ne voulez rien entendre ?


STBUMBO.

Comment ! est-ce à moi que vous parlez ainsi ?


MARGUERITE.

Oui, monsieur sans honneur, monsieur le petit esprit, à vous-même ! Ah ! vous ne voulez pas de moi !


STRUMBO.

Non, en vérité, ma petite dame. Quel talent vous avez pour me donner des sobriquets ! Je croirais, en vérité, que vous avez été élevée à l’université de Bridewell. Vous avez votre rhétorique au bout de la langue, tout comme si vous n’aviez jamais reçu de leçon dans votre jeune temps.


MARGUERITE.

Eh ! monsieur le libertin, si vous ne voulez pas de moi, bien le bonsoir !


STRUMBO.

Eh ! madame l’effrontée, si vous avez le ton si bref, bien le bonsoir !


MARGUERITE.

Seulement, maître, avant que vous partiez, un dernier mot.

Elle le bâtonne.

Vous ne voulez pas de moi !


STRUMBO.

Oh ! me tête ! ma tête ! grâce ! grâce ! grâce ! je consens, je consens, je consens.


MARGUERITE.

À cette condition, je te laisse tranquille.


OLIVIER.

Eh pien, maître Strumbo, ma sœur fous a-t-elle donné une ponne leçon ?


STRUMBO.

Oui, mais écoutez, voisin Olivier. Ça ne me ferait pas de bien d’avoir la tête rompue tous les jours. Empêchez cela, et nous nous entendrons.


OLIVIER.

Eh pien, mon fils, car fous êtes mon fils à présent, tout fa s’arrancher. Ma fille, faites la paix avec lui.

Strumbo et Marguerite se serrent la main.

STRUMBO, à part.

Tu es une agréable noisette : que le diable te croque !… Messieurs, voilà ma chance. Ma première femme était une aimable et paisible créature, mais je crois que celle-ci lasserait un diable. Je souhaite qu’elle soit grillée comme mon autre femme ; autrement, je n’aurai plus qu’à m’aller pendre pour être débarrassé d’elle. Ô braguette ! tu m’as perdu ! Voilà ce que c’est que de se frotter à de chauds cotillons.

Ils sortent.

SCÈNE XIII

[Le camp des Bretons.]
Entrent Locrine, Camber, Corinéius, Thrasimachus et Assarachus.

LOCRINE.

— Maintenant je suis gardé par une armée d’hommes — dont le hautain courage est invincible ; — maintenant je suis escorté par des soldats — capables de forcer Bellone à la retraite — et de la faire trembler devant leur puissance. — Maintenant je trône comme le dieu formidable de la guerre, — alors que, revêtu d’une armure de diamant — et monté sur un char que traînaient de puissants taureaux, — il chassa les Argiens par de là les eaux du Xanthe. — Maintenant, maudit Humber, ta fin approche ; — la gloire de tes victoires s’écroule ; — et toute ta renommée et toute ta haute illustration — vont sur l’heure être moissonnées par Locrine ; — tes fanfaronnes bannières lamées d’argent, — les insignes de tes tentes, — vont être captivées par ma main ; — et toi-même, tu seras immolé — sur la tombe d’Albanact, en réparation de tous les outrages — que tu lui as faits de son vivant. — Mais peux-tu me dire, brave Thrasimachus, — à quelle distance nous sommes du camp d’Humber ?


THRASIMACHUS.

— Monseigneur, c’est dans ce sombre bois maudit — qui porte les traces de notre ruine, — qu’Humber a retranché son camp damné. ~ Marchons, monseigneur, il me tarde de voir — ces Scythes perfides noyés dans leur sang.


LOCRINE.

— Douce fortune, favorise Locrine d’un sourire, — permets-moi de venger la mort de mon noble frère, — et, au milieu de la majestueuse Troynovant, — j’érigerai à ta déité un temple — de marbre massif incrusté d’hyacinthes, qui dépassera la plus haute pyramide — dont le sommet domine le firmament.


CAMBER.

— Le robuste rejeton du plus redoutable chevalier, — l’énergique Hercule, ce fils puissant d’Alcmène, — qui dompta les monstres des trois mondes — et délivra les opprimés du joug des tyrans, — ne montra jamais dans les combats autant de vaillance — que je prétends en montrer pour venger le noble Albanact.


CORINÈIUS.

— Corinéius a vécu plus de quatre-vingts ans, — soit en guerre, soit dans les douceurs de la paix, — et pourtant je me sens aujourd’hui aussi vigoureux — que je l’ai jamais été au printemps de mon âge ; — je me sens capable de brandir cette énorme massue, — qui a été maculée des cervelles de mes ennemis ; — et avec cette massue je briserai le front de bataille — d’Humber et de ses maraudeurs, — ou je perdrai la vie au plus épais de la mêlée, — et je finirai mes vieux jours avec honneur ; — mais, avant que je meure, ils apprendront tous — quelle vigueur anime le bras fort de Corinéius.


THRASIMACHUS.

— Et si Thrasimachus se soustrait au combat — soit par faiblesse, soit par couardise, — qu’il ne se vante plus d’avoir eu pour oncle Brutus — et d’avoir pour père le brave Corinéius.


LOCRINE.

— Courage donc, soldats ! combattez d’abord pour votre salut, — puis pour votre repos, enfin pour la victoire.

Ils sortent.

SCÈNE XIV

[Le champ de bataille.]
Alarme. Entrent d’un côté Hubba et Ségar, de l’autre Corinéius.

CORINÉIUS.

— Es-tu cet Humber, prince des fugitifs, — qui par trahison tua le jeune Albanact ?


HUBBA.

— Je suis le fils de celui qui tua le jeune Albanact, — et, si tu n’y prends garde, superbe Phrygien, — j’enverrai ton âme se plaindre, — au bord du Styx, des injures d’Humber.


CORINÈIUS.

— Vous triomphez avant la victoire, messire ; — car Corinéius n’est pas si facile à tuer ! — Maudits Scythes, vous déplorerez le jour où vous avez mis le pied en Albanie. — Qu’ainsi périssent tous ceux qui sont hostiles au bonheur de la Bretagne ! — Qu’ils meurent tous dans une éternelle infamie ! — Et pour celui qui veut renverser notre souverain, — qu’il succombe sous les coups de cette massue.

Combat. Corinéius assomme Hubba et Ségar d’un coup de massue et se retire.

SCÈNE XV

[Les abords du champ de bataille.]
Entre Humber.

HUMBER.

— Que ne suis-je en quelque désert solitaire, — où je puisse exhaler à mon gré mes imprécations — et effrayer la terre de mes cris réprobateurs, — où tous les échos en chœur — m’aident à pleurer mes malheurs — en répétant mes douloureuses lamentations ? — Que ne suis-je en quelque affreuse caverne, — où je puisse à ma guise honnir, conspuer et maudire — les cieux, l’enfer, la terre, l’air, le feu, — et lancer à la voûte étoilée des malédictions — qui infectent les régions aériennes — et retombent sur la tête du breton Locrine ? — Vous, hideux esprits qui pleurez dans le Cocyte — et qui grincez des dents avec d’atroces lamentations, — vous, molosses effroyables qui hurlez dans le noir Léthé — et qui effrayez les spectres avec vos gueules béantes, — vous, sinistres spectres qui, en fuyant ces molosses, — vous plongez dans le Puryphlégéthon, — venez tous, et de vos notes criardes — poursuivez l’armée triomphante des Bretons. — Viens, féroce Érynnis, avec ton horrible chevelure de serpents, — venez, affreuses furies, armées de vos fouets, — et vous, les trois juges du noir Tartare, — suivis de toute l’armée des démons de l’enfer, — et broyez dans de nouveaux supplices les os du fier Locrine ! — Ô dieux ! ô étoiles ! maudits soient les dieux et les étoiles, — qui ne m’ont pas noyé dans les plaines de la belle Thétis ! — Maudite soit la mer qui, avec ses flots furieux, — avec ses lames écumantes, n’a pas brisé mes vaisseaux — contre les rochers de la haute Cérannie — et ne m’a pas englouti dans son humide abîme ! — Plût aux dieux que j’eusse abordé sur la côte — où résident Polyphème et les Cyclopes, — sur celle où les sanglants anthropophages — dévorent avidement les créatures égarées !

Entre le spectre d’Albanact.

— Mais pourquoi le spectre sanglant d’Albanact vient-il — mettre un corrosif sur mes misères ? — N’est-ce pas assez de subir une si humiliante défaite ? — et faut-il encore que nous soyons tourmentés par des spectres, — par des apparitions horribles à contempler ?


LE SPECTRE.

Vengeance ! vengeance !


HUMBER.

— Ainsi votre ombre errante ne peut être satisfaite — que par une terrible vengeance, par la chute d’Humber, — parce qu’il vous a vaincu en Albanie. — Ah ! sur mon âme, Humber se laisserait condamner — à la faim de Tantale, à la roue d’Ixion, — au vautour de Prométhée, — plutôt que de regretter votre ruine ! — Quand je serai mort, je veux traîner ton spectre maudit — à travers tous les flots du sombre Érèbe, — à travers le soufre bouillant du lac infernal, — pour calmer l’ardente furie — qui fait rage dans mon âme immortelle.


LE SPECTRE.

Vindicta ! vindicta !

Ils sortent.

PANTOMIME.

Entre Até, toujours dans le même appareil. Puis apparaît Omphale, ayant une massue à la main, et une peau de lion sur les épaules. Hercule la suit, tenant une quenouille. Alors Omphale se retourne, et, enlevant sa pantoutfle, en frappe Hercule à la tête. Puis tous deux se retirent. Até reste seule.

ATÉ.

Quem non Argolici mandata severa tyranni,
Non potuit Juno vincere, vicit amor.

L’intrépide Hercule, ce miroir du monde,
Fils d’Alcmène et du grand Jupiter,
Après avoir remporté tant de victoires,
Après avoir exterminé tant de monstres,
Livra son cœur vaillant à Omphale,
Une femme craintive, dénuée de force virile.
Elle prit la massue, et porta la peau du lion.
Lui prit le rouet et fila comme une fillette.
Ainsi, le martial Locrine, exalté par la victoire,
Devient amoureux de la concubine d’Humber,
Et oublie ainsi l’incomparable Guendeline.
Son oncle Corinéius est furieux de ceci,
Et force Locrine à implorer sa grâce.
Voilà le résumé ; les développements suivent.

Elle sort.

SCÈNE XVI

[La tente de Locrine.]
Entrent Locrine, Camber, Corinéius, Assarachus, Thrasimachus, et des soldats.

LOCRINE.

— Ainsi, de la furie des mêlées de Bellone, — au bruit du tambour, aux accents de la trompette, — le roi breton revient triomphalement. — Les Scythes, tués dans ce grand carnage, — sont aussi nombreux que les brins d’herbe ; — ils ont rougi de leur sang les eaux des ruisseaux, — offrant leurs personnes — en sacrifice à l’âme d’Albanact. — Maintenant, maudit Humber, tu as payé ta dette : — tes perfidies, tes ruses, tes trahisons, — tous tes artifices, tous tes stratagèmes damnés, — sont expiés par la perte de ta vie et par une éternelle honte. — Où sont tes chevaux caparaçonnés d’or, — tes ardents coursiers retenus par le mors écumant ? — Où sont tes soldats forts et innombrables, — tes vaillants capitaines et tes nobles pairs ? — De même que les paysans avec leurs faux tranchantes — moissonnent le foin jauni, — de même que le laboureur avec le soc affilé — déchire les entrailles des champs fertiles, — et extirpe les racines avec des lames aiguës, — de même Locrine, avec sa puissante hachette, — a fait sauter les têtes de tous tes Huns ; — de même les pairs de Locrine, épouvantant tous tes pairs, — ont causé la ruine de ton armée, — afin que tu fusses puni de ta faute — et que tu périsses pour avoir égorgé le vaillant Albanact.


CORINÉIUS.

— Et c’est ainsi, oui, c’est ainsi que seront traités tous ceux — qui chercheront à envahir Albion malgré notre volonté. — Si la brave nation des Troglodytes, — si les Éthiopiens noirs comme le charbon, — si toutes les forces des Amazones, — si toutes les armées des pays barbares — osaient pénétrer dans notre petit univers, — nous les ferions vite repentir de leur téméraire entreprise, — de telle sorte que nos enfants pourraient dire après nous : — Ci-gît le monstre qui a tenté d’envahir notre pays.


LOCRINE.

— Oui, ce sont des monstres, ceux qui veulent envahir notre pays, — et ils doivent être traités comme des monstres, — car le puissant Jupiter, le roi souverain des cieux, — qui guide le concours des météores — et gouverne les mouvements du firmament azuré, — ne cessera pas de combattre pour le salut des Bretons… — Mais, arrêtez ! je crois entendre une rumeur tumultueuse — aux abords de notre tente.

Entrent des soldats amenant Estrilde.

ESTRILDE.

— Que le prince, ceint de la couronne d’or, — qui tient dans sa main le sceptre royal, — et qui s’imagine qu’aucun accident ne peut le renverser — ou que son empire durera éternellement, — regarde la pauvre Estrilde, ce parfait modèle d’infortune. — Naguère j’étais gardée par une escorte martiale, — composée de princes du plus noble sang ; — maintenant je suis tombée au pouvoir de mes ennemis, — et il faut que par ma mort j’apaise leur ressentiment. — Ô vie, hâvre des calamités — Ô mort, refuge de toutes les misères ! — Je pourrais comparer mon affliction à ta souffrance, — ô malheureuse reine de la malheureuse Pergame ! — Mais toi, du moins, tu as assisté à la ruine de tes ennemis ; — du haut du rocher de Cépharée, — tu as vu leur mort, et alors tu as quitté ce monde ! — Moi, il faut que je subisse l’insolence du vainqueur. — Les dieux, prenant en pitié ta continuelle douleur, — ont transfiguré ton corps, et, avec ton corps, ta détresse. — La pauvre Estrilde survit sans espoir de secours, — car, dans l’adversité, les amis sont rares et peu nombreux. — Peu nombreux, ai-je dit ? Il n’en reste plus un seul, — car la cruelle mort les a tous exterminés. — Trois fois heureux ceux qui ont eu la bonne fortune — d’en finir à la fois avec l’existence et avec la souffrance ! — Trois fois malheureuse suis-je, moi que la fortune contraire — a cruellement livrée à mes ennemis ! — Ô soldats ! y a-t-il une misère — comparable à cette perfidie de la fortune ?


LOCRINE.

— Camber, ce doit être la reine des Scythes.


CAMBER.

— Oui, si nous en jugeons par ses lamentables accents.


LOCRINE, à part.

— Si elle a raison de pleurer la mort d’Humber, — et de verser des larmes amères sur sa chute, — Locrine n’est que trop fondé à déplorer son propre malheur — et à s’affliger de sa douleur intime. — Humber, vaincu, mourut d’une mort prompte, — et ne souffrit pas longtemps de sa lamentable blessure. — Moi, vainqueur, je dois vivre d’une vie languissante, — et sentir incessamment la force du coup soudain de Cupidon. — J’ai réduit Humber à mourir d’une mort prompte ; — lui me réduit à souhaiter une prompte mort… — Oh ! ce doux visage peint avec les couleurs même de la nature, — ces joues où le rose se mêle à la blancheur de la neige, — ce cou décent qui surpasse l’ivoire, — ces seins charmants à rendre Vénus jalouse, — sont comme autant de pièges, tendus par un oiseleur rusé, — auxquels mon cœur défaillant s’est laissé prendre. — Les tresses d’or de sa chevelure exquise, — qui resplendissent comme des rubis au soleil, — ont tellement enlacé le cœur languissant du pauvre Locrine, — qu’il lui est impossible de s’en dégager. — Combien est vrai ce que j’ai si souvent ouï dire : — pour un atome de joie, un monde de soucis !


ESTRILDE.

— Dure est la chute de ceux qui d’un trône d’or — sont précipités dans un océan de détresse.


LOCRINE.

— Dure est la servitude de ceux qui, par une boutade de Cupidon, — sont roulés dans les vagues d’une anxiété sans fin.


ESTRILDE.

— Ô royauté, vouée à, toutes les misères !


LOCRINE.

— Ô amour, la plus calamiteuse des calamités !

Il s’assied sur son trône.

PREMIER SOLDAT.

— Monseigneur, en pillant les tentes des Scythes, — j’ai trouvé cette dame, et pour manifester — le profond dévouement que je porte à votre grâce, — je présente ma prisonnière à votre majesté.


DEUXIÈME SOLDAT.

— Il ment, monseigneur ! C’est moi qui le premier ai trouvé cette dame, — et je la présente ici à votre majesté !


PREMIER SOLDAT.

— Présomptueux coquin, veux-tu donc m’enlever ma prise ?


DEUXIÈME SOLDAT.

— Non ! c’est toi plutôt qui me ravis mon bien.


TROISIÈME SOLDAT, au deuxième.

— Misérable ! fais céder tes titres aux miens, — ou avec mon épée je perce tes lâches entrailles.


DEUXIÈME SOLDAT.

— Tout beau, mon bon monsieur ! il ne suffit pas de parler. — Chien qui aboie mord rarement les étrangers.


LOCRINE.

— Irrespectueux manants, vous vous disputez sous nos yeux ! — Geôlier, emmenez-les d’ici au donjon ; — et qu’ils y restent pour y vider leur querelle ! — Mais toi, belle princesse, ne sois nullement effrayée ; — réjouis-toi au contraire de la faveur qu’a pour toi Locrine.


ESTRILDE.

— Quelle faveur peut avoir pour moi celui qui a tué mon époux ?


LOCRINE.

— C’est la fortune de la guerre qui te l’a enlevé, mon amour.


ESTRILDE.

— Mais c’est Locrine qui a causé sa mort.


LOCRINE.

— Il était l’ennemi de l’empire de Locrine, — et il avait tué mon noble frère Albanact.


ESTRILDE.

— Mais il m’était uni par les liens du mariage, — et vous voudriez que j’aimasse son meurtrier !


LOCRINE.

— Mieux vaut vivre que ne plus vivre.


ESTRILDE.

— Mieux vaut mourir avec un renom de chasteté — que vivre dans la honte et dans une immense infamie. — Que dira de moi le genre humain — si j’oublie mon amour pour m’attacher à toi ?


LOCRINE.

— Les rois n’ont point à craindre les sentences du vulgaire.


ESTRILDE.

— Mais les dames doivent sauvegarder leur honneur.


LOCRINE.

— Y a-t-il donc de la honte à vivre dans les liens du mariage ?


ESTRILDE.

— Non, mais il y en a à être la maîtresse d’un roi.


LOCRINE.

— Si tu veux céder à l’amour brûlant de Locrine, — tu seras la reine de la belle Albanie.


ESTRILDE.

— Mais Guendeline minerait mon pouvoir.


LOCRINE.

— Sur mon honneur, tu n’auras rien à craindre.


ESTRILDE.

— Eh bien, brave Locrine, Estrilde se livre à toi. — Par les dieux que tu invoques, — par l’ombre redoutée de ton père défunt, — par ta main droite, par ton ardent amour, — aie pitié de la pauvre Estrilde, ta misérable captive !


CORINÉIUS.

— Locrine a-t-il donc oublié sa Guendeline, — qu’il fait ainsi sa cour à l’amante du Scythe ? — Eh quoi ! les paroles de Brutus sont-elles si tôt oubliées ? — Mes services sont-ils si vite méconnus ? — Ai-je été si dévoué à ton père aujourd’hui mort, — t’ai-je protégé contre le bras d’Humber, — pour que tu t’acquittes envers moi par une telle ingratitude ? — Est-ce là la récompense de mes cruelles blessures ? ~ Est-ce là l’honneur réservé à mes labeurs passés ? — Ah ! par mon épée, Locrine, je te le jure, — tu me paieras cet outrage.


LOCRINE.

— Mon oncle, faites-vous à votre royal souverain l’injure — de croire que nous ne sommes qu’un zéro à cette cour ? — Vous me reprochez vos services ! — Eh ! mais vous n’avez fait que le devoir d’un sujet. — Nous savons, nous savons tous, que vous avez été suffisamment récompensé — de ce que vous avez fait pour notre feu père.


CORINÉIUS.

— Arrière, superbe petit maître ! tu me braves ! — Eh bien, tout empereur que tu es, sois sûr — que ton audace ne sera pas impunie.


ASSARACHUS.

— Pardonnez, mon frère ! Noble Corinéius, — pardonnez pour cette fois. Réparation vous sera faite.


THRASIMACHUS, à Corinéius.

— Mon oncle, rappelez-vous les dernières paroles de Brutus, — et avec quelle insistance il vous prie d’aimer son fils. — Que votre âme ne se courrouce point ainsi d’un tort — qui n’est pas encore irrémédiable.


CORINÉIUS.

— Eh bien, Locrine, tiens ! je me réconcilie avec toi. — Mais, si tu aimes ta vie, aime ta femme. — Si tu violes tes engagements, — une sanglante vengeance tombera sur ta tête. — Allons, retournons à la majestueuse Troynovant, — où tous ces différends vont être aplanis.


LOCRINE, à part.

— Que des millions de démons poursuivent ton âme ! — Que des légions d’esprits tourmentent ton fantôme impie ! — Que dix mille supplices broient tes ossements maudits ! — Que tout ce qui respire — devienne l’instrument et l’agent de ta mort !

Ils sortent.

SCÈNE XVII

[Une forêt.]
Entre Humber seul, ses cheveux retombant sur les épaules, son armure ensanglantée, un javelot à la main.

HUMBER.

— Quel basilic a couvé dans ce lieu, — où tout est dévasté ? — Quelle atroce furie hante ces halliers maudits, — où il ne reste pas même une racine pour servir d’aliment à Humber ? — La terrible Alecto a-t-elle, de son souffle venimeux, — exhalé le poison dans ces tendres plaines ? — Le triple Cerbère a-t-il, avec son écume délétère, — semé l’aconit sur ce gazon flétri ? — L’effroyable Disette a-t-elle, avec sa verge magique, — frappé de stérilité tous les arbres fruitiers ? — Quoi ! pas une racine, pas un fruit, pas un animal, pas un oiseau, — pour nourrir Humber dans cette solitude ? — Que feriez-vous de plus, vous, démons de l’Érèbe ? — Mon estomac est brûlé par la soif, — mes entrailles crient : Humber, donne-nous des aliments ! — Mais le misérable Humber ne peut pas vous donner d’aliment ; — ces bois maudits n’offrent pas d’aliment ; — ce sol stérile ne produit pas d’aliment ; — les dieux, les dieux inexorables ne m’accordent pas d’aliment ; — comment donc puis-je vous donner des aliments ?

Entre Strumbo, coiffé d’un bonnet écossais, une fourche à la main.

STRUMBO.

Comment vous portez-vous, mes maîtres, comment vous portez-vous ? Comment avez-vous esquivé la potence tout ce temps-ci ? Pour ma part, je l’ai souvent échappé belle cette année ; mais, Dieu soit loué ! j’ai tout surmonté à force de courage… Ma femme et moi, nous sommes au mieux pour le moment, grâce à ma virile énergie ; car je vais vous dire, mes maîtres, un certain jour, je suis rentré le soir, ma foi, complètement pris de vin ; je suis monté quatre à quatre dans la chambre, où ma femme, tranquillement assise, le dos contre le lit, était en train de bercer mon petit bébé, en chantant lullaby. Dès qu’elle m’a vu venir le nez au vent, croyant que j’étais ivre, comme je l’étais en effet, elle a empoigné un bâton, elle est venue furieusement à moi, avec un air atroce, comme si elle allait me dévorer d’une bouchée, et elle m’a foudroyé de ces paroles : Misérable ivrogne ! où as-tu été si longtemps ? Je t’apprendrai à me faire passer des nuits pareilles ! Et sur ce, elle a fait mine de m’appliquer un atout. Moi, tout en tremblant qu’elle ne me mît ses dix commandements sur la figure, j’ai couru sur elle, et, la saisissant solidement par la ceinture, je l’ai jetée vaillamment sur le lit, puis je me suis jeté sur elle, et alors je l’ai tellement charmée par mes ébats que depuis elle m’a toujours appelé son petit mari, et a complètement cessé de maugréer. Et voyez les bonnes dispositions de la créature ! Elle m’a acheté avec sa dot un coin de terre, et c’est ainsi que je suis devenu l’un des hommes les plus cossus de notre paroisse… Ah çà, mes maîtres, quelle heure est-il ? Il est l’heure du déjeuner… Vous allez voir ce que j’ai pour mon déjeuner.

Il s’assied et étale ses provisions.

HUMBER.

— Y eut-il jamais une terre aussi inféconde que cette terre ? — Y eut-il jamais un bois aussi désolé que ce bois ? — Y eut-il jamais un sol aussi stérile que ce sol ? — Oh ! non. La terre où demeurait la Famine squalide — ne saurait se comparer à cette terre maudite. — Non ! le climat même de la zone torride — est plus fertile que ce bois maudit. — Jamais la douce Cérès, jamais Vénus n’apparut ici. — Triptolème, le dieu des laboureurs, — n’a jamais semé sa graine dans cet affreux désert. — Les chiens de l’Achéron, mordus par la faim, — chassés des neuf cercles du Puryphlégéton, — ont laissé les traces de leurs pas sur ce terrain damné. — Les Furies au cœur de fer, hérissées de serpents, — ont déchaîné sur toutes ces plaines d’énormes hydres, — qui ont dévoré l’herbe, les plantes, les arbres, — et épuisé toutes les sources.

En entendant la voix d’Humber, Strumbo tressaille, remet ses provisions dans sa poche et essaie de se cacher.

HUMBER, continuant.

— Ô toi, le maître suprême du ciel étoilé, — qui gouvernes l’existence de toutes les créatures mortelles, — des profondeurs de la nue fugitive — fais pleuvoir des aliments, ou je vais m’évanouir et mourir ; — verse-moi à boire, ou je vais m’évanouir et mourir.

Apercevant Strumbo.

— Ô Jupiter, as-tu envoyé Mercure — sous cette forme paysannesque, pour m’apporter de la nourriture ? — À manger ! à manger ! à manger !


STRUMBO.

Hélas ! monsieur, vous vous méprenez ; je ne suis pas Mercure, je suis Strumbo.


HUMBER.

— Donne-moi à manger, misérable, donne-moi à manger, — ou je vais broyer contre ce roc ta cervelle maudite, — et t’arracher les entrailles de mes mains sanglantes. — Donne-moi à manger, misérable, donne-moi à manger.


STRUMBO.

Par le salut de mon corps ! camarade, je te donnerais un bœuf entier plutôt que de me laisser traiter par toi de la sorte. Broyer ma cervelle ! oh ! horrible ! terrible !… Je crois que j’ai un sac de pruneaux dans ma poche.

Il met la main dans sa poche. Au moment où il va l’en tirer, entre le spectre d’Albanact qui le frappe sur le bras. Strumbo se sauve. Humber se met à sa poursuite. Tous deux disparaissent.

LE SPECTRE.

— Voilà la récompense de l’ambition coupable, — de l’usurpation et de la trahison. — Voilà les maux réservés à ceux — qui envahissent des terres — indépendantes de leur domination.

Il sort.

SCÈNE XVIII

[Un palais.]
Entre Locrine, seul.

LOCRINE.

— Le vieux Corinéius a vécu sept ans — pour le malheur de Locrine et la désolation de la belle Estrilde, — et il espère vivre sept ans encore. — Oh ! suprême Jupiter, annihile cet espoir. — Devrait-il respirer l’air du ciel, — devrait-il jouir des bienfaits de la vie, — devrait-il contempler le radieux soleil, — celui qui rend ma vie comparable à une mort affreuse ? — Vénus, fais disparaître de la terre ce monstre, — qui désobéit ainsi à tes commandements sacrés. — Cupidon, précipite dans le ténébreux enfer ce monstre — qui viole les lois délicieuses de ta mère. — Mars, armé de ton bouclier flamboyant — et de ton glaive meurtrier, fais périr — celui qui gêne Locrine dans ses plus douces joies. — Et pourtant malgré sa vigoureuse vigilance, — en dépit de ses yeux hostiles perçants comme les yeux du lynx, — j’ai pu tromper sa surveillance. — Non loin de Deucolitum, près de la plaisante Lee, — là où la Tamise saumâtre épanche ses flots d’argent, — en faisant une brèche à travers les dunes gazonnées, — Locrine a creusé sous la terre — un curieux caveau de marbre somptueux — dont les murailles sont garnies de diamants, — de saphirs, de rubis, d’émeraudes étincelantes, — alternés d’escarboucles brillantes comme des soleils — qui éclairent la salle d’un jour artificiel. — Les eaux de la Lee, détournées au moyen de tuyaux, — traversent le caveau, — où j’ai secrètement logé la belle Estrilde. — Là souvent, accompagné de mon page, — je fais mystérieusement visite à ma bien-aimée, — sans que le moindre regard me soupçonne ; — car l’amour est toujours fécond en ruses. — Et Locrine compte se rendre là toujours, — jusqu’à ce qu’Atropos ait coupé court à l’existence de mon oncle.

Il sort.

SCÈNE XIX

[Les bords d’une rivière.]
Entre Humber, seul.

HUMBER.

O vita misero longa, felici brevis !
Eheu ! malorum fames extremum malum !

— J’ai longtemps vécu dans cette caverne solitaire, — mangeant des fruits sauvages et de misérables racines, — dévorant les feuilles et les excréments des animaux. — J’ai eu les cavernes pour lits, et les pierres pour oreillers ; — j’ai eu l’inquiétude pour sommeil, et l’horreur pour rêve ; — car, à la moindre rafale, je me figure toujours — que Locrine arrive et que l’heure de ma mort est venue. — Ainsi, tourmenté par la frayeur et par la faim, Humber — n’a jamais l’esprit en repos. et ne cesse de trembler. — Oh ! quel Danube pourrait maintenant étancher ma soif ? — Quel Euphrate, quel rapide Euripe — pourrait maintenant apaiser la furie de ce feu — qui me dévore avec rage les entrailles ? — Vous, sinistres démons du Styx aux neuf replis, — vous, spectres damnés de l’Achéron sans joie, — vous, âmes en deuil tourmentées dans les profondeurs de l’abîme, — vous, diables noirs des marais de l’Averne, ~ accourez avec vos crocs, et déchirez mes bras exténués, — ces bras qui ont si longtemps soutenu mon existence. — Accourez, et avec vos rasoirs déchirez mes entrailles, — et broyez avec vos fourches aiguës mes os affamés. — Traitez-moi comme vous voudrez, pourvu qu’Humber cesse de vivre ! — Dieux maudits qui gouvernez les pôles étoilés, — maudit Jupiter, roi des dieux maudits, — lancez vos foudres sur la tête du pauvre Humber, — que je sois délivré d’une existence pareille à la mort ! — Eh quoi ! n’entendez-vous pas ? Humber ne mourra donc pas ? — Si fait, je veux mourir, quand tous les dieux diraient : non ! — Aby (1), douce rivière, recueille mon corps endolori, — recueille-le et cache-le à tous les regards mortels, — que nul ne puisse dire, quand j’aurai rendu le dernier soupir, — que les flots même s’étaient conjurés contre la mort d’Humber !

Il se précipite dans la rivière.
Entre le spectre d’Albanact.

LE SPECTRE.

En cœdem sequitur cœdes, in cœde quiesco.

— Humber est mort ! Réjouissez-vous, cieux ; bondis, terre ; dansez, arbres ! — Maintenant, Tantale, tu peux atteindre la pomme, — et en nourrir ton corps affamé ! — Maintenant, Sisyphe, cesse de rouler ton rocher, — et repose sur lui tes os exténués. — Délie Ixion, cruel Rhadamanthe, — et attache le superbe Humber à la roue vertigineuse. — Je vais retourner à la bouche de l’enfer, au Ténare, — franchir le Cocyte, et m’élancer aux Champs-Élysées — pour apprendre cette nouvelle à mon père Brutus.

Il sort.

PANTOMIME.

Entre Até dans le même appareil que tout à l’heure. Jason paraît accompagné de la fille de Créon. Médée les suit ; elle tient une guirlande à la main et la pose sur la tête de la fille de Créon, en y mettant le feu ; puis elle tue Jason et la fille de Créon, et se retire.

ATÉ.

Non tam Trinacriis exœstnat Œtna cavernis
Læsæ furtivo quam cor mulieris amore.


Médée, voyant que Jason avait cessé de l’aimer
Et avait choisi la fille du roi de Thèbes,
Eut recours à des sortilèges diaboliques pour se venger ;
Ayant évoqué la triple Hécate
Et toute la légion des démons maudits,
Elle fit par son art magique une couronne
Avec laquelle elle causa la perte de Jason et de Créon.
Ainsi Gnendeline, voyant qu’elle est délaissée
Et remplacée par l’amante d’Humber,
S’enfuit au duché de Cornubia,
Puis, aidée de son frère le hardi Thrasimachus,
Lève une armée de soldats bretons
Et livre bataille à son époux,
Près du grand fleuve de Mercia.
Ce qui suit va vite développer
Les incidents de ce terrible massacre.

Elle sort.

SCÈNE XX

[Un palais.]
Entrent Locrine, Camber, Assarachus, Thrasimachus, et un page.

ASSARACHUS.

— Mais dites-moi, neveu, mon frère est-il mort ainsi ? — Qui reste désormais à la malheureuse Albion, — pour soutenir, comme un pilier, notre société — et pour frapper de terreur nos audacieux ennemis ? — Qui reste désormais à la malheureuse Bretagne, — pour la défendre contre les attentats barbares — de ceux qui désirent sa chute irréparable, — et tâchent de provoquer sa ruine ?


CAMBER.

— Oui, mon oncle, la mort est notre ennemi commun. — La mort seule peut rivaliser avec notre puissance sans rivale : — témoin la chute de la race d’Albionéus, — témoin la chute d’Humber et de ses Huns ! — Cette affreuse mort a consommé notre infortune en enlevant Corinéius de cette terre — et en laissant à sa place un monde de soucis.


THRASIMACHUS.

— Personne ne peut mieux déplorer son lamentable trépas — que moi qui suis né de ses flancs ! — Que le malheur saisisse à la gorge ce maudit Humber — qui lui a fait cette blessure délétère !


LOCRINE.

— Les larmes ne sauraient le ressusciter d’entre les morts. — Mais où est mon épouse Guendeline ?


THRASIMACHUS.

— C’est dans le Cornouailles, Locrine, qu’est ma sœur ; — elle y fait à mon père de pieuses funérailles.


LOCRINE.

— Qu’elle s’y fasse aussi des vêtements de deuil, — et qu’elle y pleure toujours sur son propre veuvage. — Jamais elle ne franchira le seuil de notre palais, — pour contrarier le brave Locrine en ses amours… — Va à Deucolitum, page, descends le cours de la Lee, — jusqu’au caveau où demeure l’aimable Estrilde ; — et amène-la vite à la cour, ainsi que Sabren ; — elle sera reine à la place de Guendeline. — Que d’autres déplorent la mort de Corinéius. — Je n’entends pas macérer mon cœur — pour celui qui s’est opposé a mon amour.


THRASIMACHUS.

— Locrine a-t-il abandonné sa Guendeline ? — La mort de Corinéius est-elle si tôt oubliée ? — S’il y a des dieux au ciel, comme assurément il y en a, — s’il y a des démons dans l’enfer, comme il y en a nécessairement, — ils châtieront cet outrage notoire, — et répandront leurs fléaux sur ta tête maudite.


LOCRINE.

— Eh quoi ! manant, tu pérores devant ton souverain ! — Es-tu frappé de démence ? — Ne trembles-tu pas sous notre royal regard ? — Ne frémis-tu pas au moindre sourcillement du puissant Locrine ? — Imberbe jouvenceau, si Locrine ne dédaignait pas — de se troubler l’esprit pour un pauvre enfant comme toi, — avec la pointe aiguë de ma hache d’armes — j’enverrais ton âme au Puryphlégéton !


THRASIMACHUS.

— Quelque tendre que soit ma jeunesse, — je saurai tenir tête à Locrine quand il osera s’en prendre à moi. — Mon noble père, de son épée victorieuse, — tua les deux rois géants d’Aquitaine. — Thrasimachus n’est pas dégénéré — au point de trembler et de frémir sous le regard, — sous la parole impertinente d’un écuyer de Vénus.


LOCRINE.

— Tu menaces ton royal souverain ! — Voilà une insolence qui ne te sied guère ! — Injurieux traître (car tel est — celui qui jette un défi à son roi), — renonce à ces impertinences, renonce à ce langage outrecuidant, — si tu ne veux pas renoncer à ta misérable vie.


THRASIMACHUS.

— Quand les princes entachent leur glorieuse majesté — d’une monstrueuse infamie, — ils perdent leur considération première, — et se précipitent dans un enfer d’exécration.


LOCRINE.

— Veux-tu donc abuser de notre douce patience, — comme si tu te moquais de notre haut déplaisir ? — Insolent enfant, pour que tu saches bien que ton prince est offensé, — oui, grandement offensé de ton orgueilleuse arrogance, — nous te bannissons à jamais de notre cour.


THRASIMACHUS.

— Eh bien ! Locrine, roi fainéant, prends garde à toi. — Thrasimachus se vengera de cet outrage.


LOCRINE.

— Adieu, insolent enfant ! apprends à peser tes paroles !

Thrasimachus sort.

ASSARACHUS.

— Hélas ! monseigneur, vous auriez dû vous rappeler — les dernières paroles que vous adressa Brutus, — quand il vous pria, au nom de l’obéissance — que les enfants doivent à leur père, — d’aimer et de protéger madame Guendeline. — Songez que, si elle s’offense — de cet outrage, comme certainement elle s’en offensera, — la guerre et la discorde seront bientôt déchaînées. — Qu’importe que ses forces soient moindres que les vôtres ! — N’avez-vous pas vu un énorme éléphant — mourir de la morsure d’une chétive souris ? — Tels sont les capricieux hasards de la guerre.


LOCRINE.

— Silence, mon oncle, silence ! Cessez de parler de cela. — Que celui qui tâchera par des murmures — de troubler la félicité de Locrine, — soit bien persuadé qu’il mourra.

Rentre le Page, conduisant Estrilde et Sabren.

ESTRILDE.

— Ô dis-moi, page, dis-moi, où est le roi ? — Pourquoi me mande-t-il à la cour ? — Est-ce pour me faire mourir ? Est-ce pour mettre fin à mes jours ? — Parle, doux enfant, dis-moi franchement la vérité. —


LE PAGE.

Non, madame, croyez-moi, pour peu que vous ayez foi dans le peu d’honnêteté qui me reste, le danger que vous redoutez n’est pas. Préparez-vous ; voici le roi.


ESTRILDE, s’agenouillant.

— Maintenant, Estrilde, élève tes esprits éblouis, — et bénis l’heureux moment, le jour, l’heure, — où le belliqueux Locrine t’a accordé sa faveur. — Paix au roi de Bretagne, mon bien-aimé ! — Paix à tous ceux qui l’aiment et le soutiennent !


LOCRINE, la relevant.

— Eh quoi ! Estrilde se prosterne avec une telle soumission — devant son serviteur le roi d’Albion ! — Relevez-vous, belle dame, laissez là cette humble attitude ; — redressez ces regards qui raniment le cœur de Locrine ; — que je contemple à loisir ce visage rose — qui séduit tant mon âme languissante ! — Rendons-nous à la cour, pour y faire notre cour, — et passons dans les fêtes de Vénus la nuit et le jour. — En liesse, braves pairs ! Réjouissez-vous avec votre roi.

Ils sortent.

SCÈNE XXI

[Un camp.]
Entrent Guendeline, Thrasimachus, Madan et ses soldats.

GUENDELINE.

— Ô vous, doux zéphirs qui, avec votre modeste souffle, — traversez les profondeurs de la voûte céleste, — percez la nue jusqu’au trône de Jupiter, — et portez mes prières à son oreille qui entend tout. — Car Locrine a délaissé Guendeline — et appris à aimer la concubine du superbe Humber. — Vous, esprits bienheureux qui, au haut de l’empyrée, — jouissez de vos amours dans d’ineffables délices, — versez sur moi ces larmes que vous versiez — alors que pour la première fois vous sollicitiez vos amantes ! — Ces larmes conviennent à ma détresse, — puisque Locrine évite mon visage dédaigné. — Rougissez, cieux ! Rougis, soleil, et cache tes splendides rayons ; — enfouis dans de sombres nuages tes tresses radieuses, — refuse ta vivifiante lumière à ce monde — où la trahison et le mensonge règnent souverainement. — Que dis-je ? la trahison !… Oui, c’est bien ce crime infâme ; — car Locrine a délaissé Guendeline. — Voyez, les cieux pleurent sur Guendeline ; — le brillant soleil rougit pour Guendeline ; — l’air liquide verse des larmes sur Guendeline ; — la terre même gémit pour Guendeline. — Ils sont plus sensibles que le roi de Bretagne, — car lui, il rejette l’infortunée Guendeline.


THRASIMACHUS.

— Sœur, les plaintes sont superflues dans cette cause. — Cet outrage éclatant doit avoir un châtiment éclatant. — Ce châtiment doit être une guerre à outrance. — Cette guerre doit se terminer par la mort de Locrine ; — et sa mort éteindra vite nos griefs.


GUENDELINE.

— Oh ! non, sa mort ne fera qu’augmenter mes douleurs ; — il est mon époux, brave Thrasimachus, — et il m’est plus cher que la prunelle de mes yeux ; — je ne saurais me résoudre à lui faire du mal.


THRASIMACHUS.

— Madame, si votre propre injure, — si mon exil ne peut vous décider à la vengeance, — songez aux paroles de notre père Corinéius. — Ces paroles font toujours loi pour nous. — Locrine doit-il vivre, lui qui causa la mort de mon père ? — Locrine doit-il vivre, lui qui maintenant vous répudie ? — Le ciel, la terre, l’air, le feu réclament un châtiment ; — et pourquoi donc le refuserions-nous ?


GUENDELINE.

— Adieu donc désormais les plaintes efféminées ! — Adieu désormais toute enfantine pitié ! — Maudit Locrine, gare à toi ! — Car Némésis, la souveraine de la vengeance, — plane, armée de toutes pièces, sur nos lames terribles, — et la maudite Estrilde, qui a enflammé le cœur du traître, — si je vis, mourra d’une mort ignominieuse.


MADAN.

— Mère, la nature me force à déplorer — l’impudique luxure de mon malheureux père ; — mais, puisqu’il outrage ainsi madame ma mère, — je voudrais moi-même, si je le pouvais, hâter sa mort.


THRASIMACHUS.

— Voyez, madame, le désir de la vengeance — existe chez les enfants d’un âge tendre. — En avant, braves soldats ! Allons en Mercie, — où nous braverons le lâche en face.

Ils sortent.

SCÈNE XXII

[Un palais.]
Entrent Locrine, Estrilde, Sabren, Assarachus et des soldats.

LOCRINE.

— Dis-moi, Assarachus, les rustres de Cornouailles — ont-ils envahi la Mercie en si grand nombre, — et y ont-ils planté leurs tentes — si près de notre royale résidence ?


ASSARACHUS.

— Il est vrai, monseigneur ; et ils prétendent incontinent — jeter un défi à votre majesté.


LOCRINE.

— Je ris, quand je pense que Guendeline — a eu le courage de prendre les armes contre moi.


ESTRILDE.

— Hélas ! monseigneur, le cheval s’emporte, — quand l’éperon l’écorche jusqu’aux os ; — la jalousie, Locrine, a un terrible aiguillon.


LOCRINE.

— Est-ce ton avis, Estrilde, modèle de beauté ? — Eh bien, nous allons mettre sa colère à l’épreuve, — et lui faire savoir que Locrine ne saurait endurer ses bravades. — En avant, Assarachus ! ouvre la marche, — et conduis-nous vers son fier pavillon.

Ils sortent.

SCÈNE XXIII

[Les bords de la Severn.]
Tonnerre et éclairs. Entre le spectre de Corinéius.

LE SPECTRE.

— Voyez, la voûte du ciel azuré — exhale de tristes sanglots, de douloureux soupirs, — annonçant la chute de Locrine ; — le feu darde des jets de flammes aigus ; — les vastes fondements du triple monde — tremblent et s’agitent avec un énorme fracas, — présageant des massacres imminents. — Les oiseaux errants qui ont coutume de voltiger dans les ténèbres, — alors que la nuit infernale, assise dans son char nébuleux, — répand ses brumes sur la face assombrie de Tellus, — et couvre toute la terre d’un manteau de deuil, — prennent maintenant leur volée au milieu du jour éclatant, — prédisent quelque catastrophe inouïe. — Les molosses hargneux du ténébreux Tartare, — envoyés des marais de l’Averne par Rhadamanthe, — infestent toutes les forêts de leurs hurlements ; — les déesses des eaux, les faunes au pied léger, — et toute la bande des nymphes des bois — se cachent en tremblant dans des halliers ombreux — et se blottissent dans d’affreuses cavernes. — L’orageux Borée fulmine la vengeance ; — les rocs de pierre crient vengeance ; — les buissons épineux réclament une terrible vengeance.

Fanfare d’alarme.

— Maintenant, Corinéius, arrête, et regarde la vengeance, — et rassasie ton âme de la chute de Locrine… — Les voici qui arrivent, les trompettes les appellent ; — les tambours rugissants convoquent les soldats. — Partout où leur armée brille dans la plaine, — darde ta foudre, puissant Jupiter, — et déverse tes fléaux sur la tête maudite de Locrine.

Entrent d’un côté Locrine, Estrilde, Assarachus, Sabren et leurs soldats ; de l’autre Thrasimachus, Guendeline, Madan et leurs partisans.

LOCRINE.

— Eh quoi ! la tigresse est-elle sortie de sa caverne ? — Guendeline est-elle venue de Cornubia, — pour jeter ainsi un défi à la gorge de Locrine ? — As-tu donc trouvé une armure à ta taille, enfant mignon, — qu’escortent dignement tous ces traînards ? — Crois-moi, cette entreprise est hardie, — et mérite bien des éloges !


GUENDELINE.

— Oui, Locrine, traître Locrine, nous sommes venus — avec la prétention de consommer ta ruine. — Qu’ai-je fait, pour que tu me dédaignes ainsi ? — Qu’ai-je dit, pour que tu me repousses ainsi ? — Ai-je désobéi à tes ordres ? — Ai-je trahi tes secrets intimes ? — Ai-je déshonoré ta couche nuptiale — par des crimes immenses, par de lascives impuretés ? — Non ! c’est toi qui l’as déshonorée. — Ton âme impure, dominée par une impure luxure, — cède aux traits impurs de la passion. — Ingrat, tu outrages ta première et ta plus fidèle compagne ! — Ingrat, tu outrages ta meilleure et ta plus chère amie ! — Ingrat, tu violes toutes les lois émanées du génie de Brutus, — au mépris de ton père, de ton oncle et de toi-même.


ESTRILDE.

— Crois-moi, Locrine, cette fille est fort sage, — et ferait une excellente vestale. — Comme son sermon est bien tourné !


THRASIMACHUS.

— Locrine, nous ne sommes pas venus ici pour nous escrimer avec des mots, — des mots qui ne sauraient décider la victoire. — Puisque vous êtes de si querelleuse humeur, — tirez vos épées, et ayons recours à la force, — pour voir qui a la supériorité.


LOCRINE.

— Crois-tu m’intimider, insolent Thrasimachus ? — Crois-tu m’effrayer par tes bravades outrecuidantes ? — Semblons-nous trop faibles pour nous mesurer avec toi ? — Je vais sur le champ te montrer ma fine lame, — et avec mon glaive, ce messager de mort, — mettre le sceau à ton châtiment.

Tous sortent.
Fanfare d’alarme. Entrent d’un côté Locrine, Assarachus et un soldat ; de l’autre, Guendeline et Thrasimchus ; Locrine et ses partisans sont repoussés. Puis Locrine et Estrilde reviennent effarés.

LOCRINE.

— Ô belle Estrilde, nous avons perdu la bataille. — Thrasimachus a remporté la victoire, — et nous survivons pour être — la risée de nos ennemis. — Dix mille soldats, armés d’épées et de boucliers, — ont prévalu contre cent mille hommes. — Thrasimachus, écumant de fureur, fait rage parmi mes soldats défaillants, — pareil au farouche Mars alors que, couvert de son bouclier, — il combattit Diomède dans la plaine, — près des bords du Simoïs argenté.

Fanfare d’alarme.

— Ô aimable Estrilde, maintenant la chasse commence. — Jamais nous ne reverrons la majestueuse Troynovant ; — montés sur des coursiers tout chamarrés de perles ; — jamais nous ne reverrons la belle Concordia, — à moins que nous n’y soyons amenés captifs. — Locrine sera-t-il donc fait prisonnier — par un jouvenceau tel que Thrasimachus ? — Guendeline s’emparera-t-elle donc de ma bien-aimée ? — Non, jamais mes yeux ne verront cette heure affreuse, — jamais je n’assisterai à ce lamentable spectacle. — Je percerai d’abord mon cœur maudit — avec mon épée ou avec le tranchant de cette hache d’armes. — Ô vous, juges du Styx aux neuf replis, — qui par des tourments incessants suppliciez les âmes — dans l’insondable Abyssus, — vous, dieux qui commandez aux célestes sphères, — et dont les volontés et les lois sont irrévocables, — pardonnez, pardonnez a ce forfait maudit ; — oubliez, ô dieux, ce crime condamnable.

Baisant la lame de son épée.

— Et maintenant, ô mon épée, toi qui dans tant de batailles — as sauvé la vie de Brutus et celle de son fils, — termine l’existence d’un homme qui aspire à la mort, — donne la mort à un homme qui aspire à la mort, — donne la mort à un homme qui hait l’existence… — Adieu, belle Estrilde, modèle de beauté, — élevée au faîte du suprême malheur ! — Jamais mes yeux ne contempleront plus tes yeux à la lumière du soleil ; — mais nous nous retrouverons dans les Champs-Élysées, — où je me hâte de te précéder. — Adieu, monde futile aux pièges séducteurs ! — Adieu, vice affreux aux plaisirs tentateurs ! — Et toi, mort, fin des terrestres souffrances, sois la bienvenue, — sois la bienvenue au cœur accablé de Locrine.

Il se perce de son épée.

ESTRILDE.

— Brise-toi, mon cœur, à force de sanglots et de soupirs ! — Larmes, coulez à flots de mes yeux humides ! — Aidez-moi à pleurer la mort du belliqueux Locrine ! — Vous toutes, régions humides, laissez tomber vos larmes ; — car le puissant Locrine est privé de la vie… — Ô capricieuse fortune ! Ô monde inconstant ! — Que renferme ce globe, — sinon un chaos confus de misère ? — Comme en un miroir, nous y voyons clairement ~ que toute notre vie n’est qu’une tragédie, — puisque les rois les plus puissants sont sujets au malheur. — Oui, les rois les plus puissants sont sujets au malheur, — puisque le martial Locrine est privé de la vie. — Estrilde peut-elle vivre quand Locrine n’est plus ? — L’amour de la vie doit-il la soustraire à l’épée de Locrine ? — Oh ! non ! cette épée qui lui a ôte la vie — va faire envoler mon âme. — Fortifie ces mains, ô puissant Jupiter, — que je puisse mettre un terme à ma lamentable misère. — Je viens, Locrine ! Locrine, je te suis.

Elle se tue.
Fanfare d’alarme. Entre Sabren.

SABREN.

— Quelle sinistre vue, quel douloureux spectacle — la Fortune a-t-elle offert à mon cœur désolé ? — Mon père tué par une épée fatale, — ma mère frappée d’une blessure mortelle ! — Quel molosse de Thrace, quel barbare Myrmidon — ne s’apitoierait sur un si douloureux événement ? — Quel inflexible Achille, quel cœur de pierre — ne serait attendri par cette déplorable tragédie ? — Locrine, cette mappemonde de la magnanimité, — Estrilde, ce parfait modèle de la renommée, — cette merveille unique de la nature, dont le sein charmant était la chasse de la grâce et de la vertu céleste, — sont tous deux étendus sans vie dans cette sombre caverne ! — Et avec eux expirent la noble Pallas et le doux Amour ! — Voilà une épée, et Sabren a un cœur. — Cette épée bénie va percer mon cœur maudit — et envoyer mon âme vers les ombres de mes parents, — en sorte que ceux qui survivront et assisteront à notre tragédie — sympathisant avec nos malheurs par de sympathiques applaudissements.

Elle essaie de se frapper avec l’épée.

— Hélas ! mes mains virginales sont trop faibles — pour percer le rempart de mon sein ; — mes doigts, habitués à faire vibrer le luth amoureux, — n’ont pas la force de brandir ce glaive d’acier. — Ainsi, je demeure pour pleurer la mort de mes parents, — incapable que je suis de me donner la mort. — Ah ! Locrine, honoré pour ta noblesse ! — Ah ! Estrilde, fameuse pour ta constance ! — Malheur à ceux qui ont hâté votre fin !

Entrent Guendeline, Thrasimachus, Madan et des soldats.

GUENDELINE.

— Cherchez, soldats, cherchez. Retrouvez Locrine et son amante ; — retrouvez cette fière prostituée, la concubine d’Humber, — que je fasse de ce charmant visage — une livide et ignominieuse figure ! — Retrouvez-moi le fruit de leurs maudites amours ; — retrouvez-moi la jeune Sabren, la joie unique de Locrine, — que je rassasie mon ressentiment avec le sang tiède — jaillissant à flots du cœur de cette bâtarde. — L’ombre de mon père ne cesse de me hanter — en criant : Venge ma mort prématurée ! — La prescription de mon frère et mon propre divorce — ont banni tout remords de mon cœur de bronze, — toute merci de mes seins durs comme le diamant.


THRASIMACHUS.

— Aimable Guendeline, ton époux, — qui guidait nos pas sous un ciel sans étoiles, — ne jouit plus de la lumière du jour ; le voici frappé à mort — par l’arrêt néfaste de la destinée courroucée ; — près de lui est couchée son aimable maîtresse, — la belle Estrilde percée par une épée fatale ; — il semble que tous deux, en se suicidant, — se sont enlacés de leurs bras affaiblis — dans un élan de tendresse, comme si les malheureux — se faisaient un bonheur — de traverser ensemble le sombre Styx dans la barque de Caron.


GUENDELINE.

— L’altière, Estrilde m’a-t-elle donc prévenue, — a-t-elle donc échappé à la fureur de Guendeline, — en tranchant violemment le fil de ses jours ? — Plût à Dieu qu’elle eût toutes les existences de l’Hydre monstrueuse, — en sorte qu’à chaque heure elle pût mourir d’une mort — plus cruelle que le supplice du vieil Ixion, — et qu’à chaque heure elle pût revivre pour expirer de nouveau ; — pareille à Prométhée qui, attaché à l’inhospitalier Caucase, — alimente sa propre misère, — en mourant chaque jour faute d’aliments, — et en ressuscitant chaque nuit pour mourir ! — Mais arrêtez. Je crois entendre une voix défaillante — qui déplore douloureusement leur fatal trépas.


SABREN.

— Ô vous, nymphes des montagnes qui régnez dans ces déserts, — suspendez la chasse hâtive que vous donnez aux bêtes sauvages, — pour considérer un cœur accablé de soucis — et prêter l’oreille à mes douloureux accents. — Nulle force humaine ne saurait désormais faire mon bonheur, — tant le chagrin a d’empire sur mon cœur ! — Vous, Dryades, Satyres au pied léger, — vous, gracieuses fées qui au crépuscule — quittez vos retraites pleines de célestes merveilles — et répandez vos tresses d’or sur vos épaules, — vous, ours sauvages qui vivez dans les antres et les cavernes sombres, — venez pleurer avec moi la mort du martial Locrine, — venez vous lamenter avec moi sur la mort de la belle Estrilde. — Ah ! chers parents, vous ne savez pas — combien Sabren souffre de votre perte.


GUENDELINE.

— Est-il possible ! Se peut-il — que Sabren vive encore pour assouvir mon courroux ? — Fortune, je te remercie de tant de courtoisie. — Que je ne voie jamais une heure de prospérité, — si Sabren ne meurt pas d’une mort ignominieuse !


SABREN.

— Mort implacable qui, quand les malheureux t’appellent, — t’éloignes et fais la sourde oreille, — mais qui, au milieu des faveurs de la Fortune, — viens nous surprendre pour faucher notre existence ! — Quand donc arrivera cette heure, cette heure bénie — où la pauvre Sabren en détresse pourra s’en aller de ce monde ? — Dame Atropos, tranche le fil de ma destinée. — Mort, que fais-tu donc ? La pauvre Sabren ne mourra donc pas ?


GUENDELINE, lui prenant le menton.

— Oui, mademoiselle, oui, Sabren mourra sûrement, — quand tout l’univers tenterait de lui sauver la vie. — Et Sabren mourra, non d’une mort vulgaire, — mais d’un étrange et douloureux supplice — qui va être infligé à sa bâtardise. — Tu vas être précipitée dans les flots maudits — pour repaître les poissons de ta tendre chair.


SABREN.

— Et crois-tu donc, cruelle homicide, — que tes forfaits resteront impunis ? — Non, traîtresse, les dieux vengeront ces injures ; — les démons de l’enfer châtieront ces outrages. — Et ce ne sont point les vampires de ton escorte — qui traîneront la malheureuse Sabren à sa dernière demeure. — Car, en dépit de toi et des tiens, je prétends moi-même — abréger ma destinée. — Et ce que l’épée de Locrine : n’a pu faire, — cette rivière va immédiatement l’accomplir.

Elle se noie dans la rivière.

GUENDELINE.

— Un malheur se traîne au cou d’un autre. — Qui eût cru qu’une si jeune fille — eût cherché la mort avec tant de courage ? — Eh bien, puisque cette rivière est le lieu — où la petite Sabren est morte si résolument, — elle portera à jamais le nom de Sabren. — Quant à Locrine, notre défunt époux, — puisqu’il était fils de l’héroïque Brutus — à qui nous devons notre patrie, nos existences, nos biens, — il sera enseveli dans une tombe majestueuse, — près des ossements de son vieux père, en grande pompe et en grande solennité, — comme il sied à un si brave prince. — Qu’Estrilde soit privée de sépulture — et des honneurs dus aux morts, — puisqu’elle a été la cause de cette guerre ! — Braves compagnons, rendons-nous à Troynovant, — pour y célébrer les funérailles du jeune Locrine, — et le placer dans le tombeau de son père !

Ils sortent.
Entre Até.

ATÉ.

Telle est la fin de l’inique trahison,
De l’usurpation et de l’ambitieux orgueil.
Que ceux qui, pour leurs égoïstes amours, osent

Troubler notre pays et y déchaîner les dissensions,
Soient avertis par cet exemple !
Puisqu’une femme fut l’unique cause
Qui alors provoqua la discorde civile,
Prions pour cette illustre vierge
Qui, depuis trente-huit ans, porte le sceptre,
Dans une paix sereine et dans une douce félicité,
Et puisse cette épée percer le cœur
De tous ceux qui attenteraient à Sa Majesté !

Elle sort.


FIN DE LOCRINE.