La vie d’Évariste Galois/03

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Gauthier-Villars (p. 222-252).


II.

Pour bien comprendre les incidents qui, au mois de décembre 1830, amenèrent l’expulsion de Galois de l’École Normale (l’École préparatoire avait repris ce nom dès le 6 août), il faut encore une fois se rendre compte des circonstances environnantes et de l’état d’esprit où elles devaient mettre Galois. Pendant les derniers mois de 1830, la fermentation de Paris était aussi violente qu’aux époques les plus fiévreuses de la grande Révolution : le maintien de la Chambre élue avant les journées de juillet, les tiraillements entre les ministres qui voulaient une politique de progrès démocratique et ceux qui désiraient une politique de résistance, les manœuvres du roi pour se soustraire aux engagements tacites de l’Hôtel-de-Ville et, en louvoyant entre les deux partis, aboutir à son juste milieu, ce qu’il y avait d’absurde dans une quasi-légitimité comme ce qu’il y avait de généreux dans les combinaisons tentées pour sauver la tête de M. de Polignac, tout ce qui se faisait ou se préparait dans le gouvernement de Louis-Philippe irritait profondément les classes populaires et avec elles, plus qu’elles-mêmes, quiconque cherchait les antécédents de Juillet, non pas dans la Révolution anglaise de 1688, mais dans la Révolution française de 1789. Galois jugeait la situation générale avec les mêmes colères que le parti républicain tout entier ; à cela s’ajoutaient les motifs de mécontentement plus immédiats et plus personnels qu’il trouvait dans l’Université et à l’École Normale.

Nulle part la curée des places n’avait été plus âpre que dans le monde universitaire : là, dès le lendemain de la Révolution, plus vivement et plus haut encore que partout ailleurs, les doctrinaires avaient dit : « La maison est à nous ! » M. Cousin, qui n’avait pas paru pendant les trois journées et qui allait se faire donner la décoration de Juillet, M. Cousin, qui n’avait cessé, sous le règne précédent, de réclamer la suppression du Conseil royal de l’Instruction publique, venait de s’y installer et de se faire attribuer à la fois la direction de l’enseignement de la Philosophie dans les collèges et la haute surveillance de l’École Normale. M. Dubois qui, à la tête du Globe, avait conduit le chœur des doctrinaires contre le gouvernement de Charles X, venait d’abandonner son journal pour se caser dans une inspection générale des études, d’où il jugeait que choses et gens étaient désormais à leur place. De moindres seigneurs s’installaient à leur exemple dans ces fiefs universitaires dont Renan devait voir la ruine dix-huit ans plus tard avec tant d’intime satisfaction. Pour connaître les sentiments avec lesquels un jeune homme de dix-neuf ans, cœur ardent et esprit rigoureux comme Galois, assistait à cette conquête de l’Université, il faut moins tenir compte des invectives d’un Barbier ou d’un Méry que du jugement d’hommes parfaitement modérés, et qui se déclaraient eux-mêmes démoralisés par un pareil spectacle. Ainsi Eugène Burnouf, alors maître de conférences à l’École Normale, et dont l’écœurement remplit ses lettres intimes de cette époque : le 16 octobre 1830, il écrivait à Mohl : « Nous avons les doctrinaires au pouvoir, dissertant en long et en large sur l’ordre légal, sur les utopies dangereuses, sur les agitateurs, etc., puis se plaçant très lestement aux gros emplois que les ultras ont laissés vacants, reconstruisant à petit bruit la boutique de Charles X […] Le peuple est beaucoup plus furieux que lorsqu’il chassait les Suisses […] Je voudrais bien vous dire que je suis heureux, ou satisfait au moins ; je suis profondément affecté des affaires publiques ; je n’aurais jamais cru que je pusse y prendre un intérêt si vif, mais le commencement était si beau que je m’y suis attaché malgré moi, et maintenant je souffre ; desinit in piscem… Je ne fais rien du tout, je ne vois absolument personne. Toutes mes connaissances sont devenues sous-préfets, ou même conseillers d’État. Le plus petit nombre se fait prendre mesure d’habits noirs pour solliciter encore. Mais, au milieu de tout cela, ne vous désolez pas sur le sort de notre ami Cousin. Il a empoigné le Conseil royal, qui eût dû sauter avec Charles X […] Et Sphynx ? Ô Mégas ! Sphynx est radieux et en même temps sombre, comme un mythe qui se dégage des profondeurs de l’intuition pour se réaliser dans l’épopée active. Il faut le voir, sabrant les agitateurs, écrasant les folliculaires, faisant guerre à mort aux utopies dangereuses. Il est, en vérité, tout à fait amusant ! » Qui est-ce, Sphynx ? L’éditeur des lettres de Burnouf s’est bien gardé de nous le dire. Mais, d’après l’allusion aux études religieuses, il semble bien que ce soit M. Guigniault lui-même. Il avait, en effet, fort à faire avec les folliculaires, représentés par un petit journal universitaire très hardi et très méchant, la Gazette des Écoles, dont le rédacteur en chef était M. Guillard, agrégé pour les Mathématiques au collège de Louis-le-Grand. M. Guillard avait, avant Juillet, fait courageusement campagne contre l’ancien Conseil royal de l’Instruction publique, qui n’avait pu le faire taire en le frappant de suspension ; depuis la Révolution, il avait retourné son opposition contre le nouveau Conseil et la faction doctrinaire : il n’y avait personne qu’il prît plus souvent et plus fortement à partie que le directeur de l’École Normale, et ses polémiques donnèrent précisément naissance aux incidents qui, au mois de décembre 1830, mirent aux prises Galois et M. Guigniault.

Ces incidents avaient d’ailleurs été préparés par d’autres dans la vie intérieure de l’École : depuis la rentrée, les préventions que le directeur et l’élève nourrissaient l’un contre l’autre n’avaient cessé de croître. Plus que jamais la gloire et la popularité acquises par les polytechniciens enfonçaient dans l’esprit de Galois la conviction qu’il avait manqué sa destinée. Il fut de ceux qui eurent l’enfantillage de demander un uniforme pour les élèves de l’École Normale : évidemment à l’imitation de l’École Polytechnique ; M. Guigniault refusa. Une autre fois plusieurs de ses camarades et lui sollicitèrent des armes pour s’exercer aux manœuvres militaires : toujours comme à l’École Polytechnique ; M. Guigniault refusa encore. Il trouva même la demande ridicule, et le dit ; il parla à cette occasion de l’esprit pitoyable qui animait les collèges et menaçait de ruine l’Université, et même l’École Polytechnique[1]. C’était là aux yeux de Galois un blasphème impardonnable. Cependant un nouveau règlement d’études concerté entre MM. Cousin et Guigniault venait d’être promulgué par le Conseil royal. Il avait pour Galois le premier tort de fixer à trois ans la durée des études de l’École Normale, et de reculer ainsi l’époque de l’affranchissement ; outre cela, les prescriptions qui concernaient la section des Sciences, assez mal combinées d’ailleurs, puisqu’il fallut les réformer après un an, le menaçaient dans la liberté qu’il avait pu garder pour son travail personnel, tant que l’École Normale n’avait été que l’École préparatoire, et que les menaces mêmes dont son existence était entourée en avaient retardé l’organisation précise : le système des examens de passage en particulier était gros de menaces pour Galois. On sentait trop qu’une main vigoureuse venait de se poser sur l’École et ne la lâcherait plus : Galois en fit personnellement l’expérience, et, vers la fin de novembre, se vit infliger par M. Guigniault une consigne indéfinie[2]. À ce moment même, les élèves de l’École Polytechnique s’assemblaient pour délibérer et voter sur leur règlement, en présence de leur directeur Arago, et, à force de chanter la Marseillaise aux oreilles de leur directeur d’études, le très dévot M. Binet, ils le forçaient à se retirer[3]. Le contraste entre les deux maisons était décidément trop violent, le lieu d’exil trop étroit pour le malheureux jeune homme, conscient de son génie, et pénétré jusqu’aux moelles de ce même esprit qui faisait la popularité et la liberté des polytechniciens. Sa haine contre l’École Normale et contre M. Guigniault éclata. Intervenant dans une polémique que son directeur soutenait alors contre la Gazette des Écoles, et où celle-ci n’avait pas le beau rôle, il adressa à ce journal la lettre que voici :


3 décembre 1830.
Monsieur,

La lettre que M. Guigniault a insérée hier dans le Lycée, à l’occasion d’un des articles de votre journal, m’a paru fort inconvenante. J’ai pensé que vous accueilleriez avec empressement tout moyen de dévoiler cet homme.

Voici des faits qui peuvent être attestés par 46 élèves.

Le 28 juillet au matin, plusieurs élèves de l’École Normale désirant aller au feu, M. Guigniault leur dit à deux reprises qu’il pourrait appeler la gendarmerie pour rétablir l’ordre dans l’École. La gendarmerie, le 28 juillet !

Le même jour, M. Guigniault nous dit avec son pédantisme ordinaire : Voilà bien de braves gens tués de part et d’autre. Si j’étais militaire, je ne saurais à quoi me décider. Que sacrifier, ou de la liberté ou de la légitimité ?

Voilà l’homme qui, le lendemain, ombragea son chapeau d’une cocarde tricolore. Voilà nos libéraux doctrinaires !

Sachez aussi, monsieur, que les élèves de l’École Normale, mus par un noble patriotisme, se sont présentés tout dernièrement chez M. Guigniault pour lui manifester l’intention où ils étaient d’adresser une pétition au ministre de l’Instruction publique pour avoir des armes, s’exercer aux manœuvres militaires, afin de pouvoir défendre le territoire, en cas de besoin. Voici la réponse de M. Guigniault. Elle est aussi libérale que sa réponse du 28 juillet : « La demande qui m’est adressée nous couvrirait de ridicule ; c’est une imitation de ce qui s’est fait dans les collèges : cela est venu d’en bas. Je ferai observer que lorsque pareille demande fut adressée par les collèges au ministre, deux membres seulement du Conseil royal votèrent pour, et ce furent précisément ceux du Conseil qui ne sont pas libéraux. Et le ministre a accordé : c’est qu’il a craint l’esprit turbulent des élèves, esprit pitoyable qui paraît menacer d’une ruine complète l’Université, et même l’École Polytechnique. »

Au surplus, je crois que, sous un certain rapport, M. Guigniault se défend avec raison du reproche de partialité pour la nouvelle École Normale[4]. Pour lui rien n’est beau que l’ancienne École Normale, tout est dans l’ancienne École Normale. Dernièrement nous lui avons demandé un uniforme ; il nous l’a refusé : à l’ancienne École, il n’y en avait pas. On faisait trois années d’études à l’ancienne École ; on avait reconnu lors de l’institution de l’École préparatoire l’inutilité d’une troisième année ; M. Guigniault a obtenu qu’elle fût rétablie.

Bientôt, à l’instar de l’ancienne École Normale, nous ne sortirons qu’une fois par mois, et nous rentrerons à cinq heures. Il est si beau d’appartenir au régime de l’École qui a produit MM. Cousin et Guigniault.

Tout en lui annonce les idées les plus étroites et la routine la plus complète.

J’espère que ces détails ne vous déplairont pas, et que vous voudrez bien en tirer, dans votre estimable feuille, tout le parti possible.

Un élève de l’École Normale[5].

Quelques circonstances atténuantes que l’on puisse plaider en faveur de Galois, et bien qu’il n’y eût rien de faux dans sa lettre[6], elle n’en était pas moins inadmissible. Sa publication jeta le trouble le plus profond parmi les élèves qu’elle mettait directement en cause en invoquant leur témoignage. Qu’il en fût l’auteur, personne n’en doutait : lui-même, avant d’écrire, avait annoncé son intention à plusieurs de ses camarades. Ceux-ci n’en furent pas moins stupéfaits de voir qu’il eût mis son projet à exécution. Que faire ? Se solidariser avec lui par le silence paraissait impossible ; mais d’autre part protester contre sa lettre ne semblerait-il pas une dénonciation indirecte ? Pas plus qu’aux journées de Juillet l’accord complet ne put s’établir.

Je ne voudrais pas abuser du témoignage de la Gazette des Écoles, qui dans l’occasion peut paraître suspect, surtout si, comme cela est probable, elle tenait ses renseignements de Galois lui-même ; mais, sachant combien l’agitation persista dans l’École après son départ, combien les démêlés entre M. Guigniault et ses élèves furent vifs et nombreux en 1831, sachant aussi ce que fut le gouvernement de M. Cousin dont M. Guigniault n’était que l’humble serviteur, je pense qu’il y a beaucoup de vrai dans ce tableau des dissentiments entre normaliens, que la Gazette des Écoles publia en janvier 1831, après que le Conseil royal eut ratifié le renvoi de Galois : « Les élèves des Sciences sont moins accessibles a l’esprit de coterie que les élèves des Lettres, et, parmi ces derniers, il faut distinguer les élèves des Lettres proprement dits des élèves de Philosophie. Ceux-ci, cousinistes enragés, ne jurent que par le maître : ils le suivent déjà dans ses dédains pour tout ce qui n’est pas à la hauteur de la Science. C’est à l’École qu’ils font provision de mépris : ils en ont pour les élèves des Sciences eux-mêmes ; ils en ont pour ceux de leurs camarades qui ne pourront jamais s’élever à une classe de Rhétorique ou de Philosophie […] ; ils en ont pour leur directeur lui-même, dont tout le mérite, disent-ils, se réduit à savoir le grec et à avoir fait des notes. » Quelques jours après, une lettre, venue évidemment de l’École, priait la Gazette des Écoles d’ajouter à ces distinctions celle des élèves de première année et des élèves de deuxième année : ceux-là nommés après la Révolution et beaucoup moins dociles que leurs camarades. L’entente ne pouvait se faire aisément dans ce petit monde ainsi, divisé. Un texte de lettre à la Gazette des Écoles fut proposé, mais ne réunit pas l’unanimité ; beaucoup sans doute refusaient d’agir avant M. Guigniault ; quatre élèves seulement persistèrent à envoyer cette protestation au directeur du journal, qui refusa de l’insérer. « Il faut, disait-il, de deux choses l’une, ou que la lettre porte toutes les signatures, ou que les quatre signataires actuels se contentent de ne parler qu’en leur propre et privé nom. » Ceci le 9 décembre ; le même jour M. Guigniault mettait Galois à la porte. Ce fut seulement le lendemain qu’une nouvelle lettre fut écrite et envoyée à la Gazette des Écoles ; et il résulte de son texte que l’accord n’avait pu s’établir entièrement entre les élèves de deuxième année Lettres et ceux de deuxième année Sciences. Les premiers avaient signé ce qui suit :


Paris, le 10 décembre 1830.
Monsieur,

Ce n’est pas à nous, élèves résidant encore à l’École Normale, qu’il appartient de repousser les attaques parties du dehors contre notre directeur. Nous ne voulons donc pas engager ici une longue polémique avec la Gazette des Écoles, ni chercher à réfuter ses injures. Mais nous avons été vivement indignés que l’un de nous prétendît se constituer le représentant de toute l’École, et affirmer en notre nom des faits que nous attestons être faux ou dénaturés par la manière odieuse dont ils sont présentés. Nous désavouons entièrement l’esprit aussi bien que la forme de la lettre écrite dans le numéro de la Gazette des Écoles du 5 décembre. Loin de partager les sentiments qu’elle exprime, nous saisissons avec empressement cette occasion de témoigner à M. Guigniault notre reconnaissance pour la manière aussi noble que ferme dont il a défendu nos intérêts pendant tout le cours de son administration, et dans les moments les plus critiques pour l’École. Nous déclarons que nous lui sommes redevables d’avoir joui d’une liberté de penser que l’on cherchait alors à étouffer partout, et que, pendant les derniers jours de Juillet, dans ses rapports avec nous, sa conduite n’a pas démenti ce qu’il avait tenu jusqu’alors. Nous espérons, monsieur, qu’après avoir accueilli avec tant d’empressement l’accusation de l’un d’entre nous, vous recevrez de même la réclamation de tous les autres, et que vous insérerez notre lettre dans le plus prochain numéro de votre Journal, sans nous forcer de recourir aux voies légales.

Les élèves de seconde année résidant encore
à l’École, témoins des faits.

Après ce long et chaleureux satisfecit donné à M. Guigniault par les littéraires, venait un post-scriptum plus sec signé par les scientifiques :


Les élèves de seconde année, non témoins des faits, déclarent toutefois qu’ils refusent à l’auteur de la lettre insérée dans le numéro de la Gazette des Écoles du 5 décembre le témoignage qu’il réclame d’eux.

Ainsi, tandis que les littéraires couvraient de fleurs leur directeur et traitaient Galois de menteur, les scientifiques, ses camarades immédiats, sous le prétexte inadmissible qu’ils n’avaient pas été témoins des faits, se bornaient, sans un mot pour M. Guigniault, à relever l’incorrection qu’avait commise Galois en invoquant publiquement leur témoignage, sans y avoir été autorisé. Le désaccord entre les deux sections est donc flagrant.

M. Guigniault voulut absolument faire croire que le coupable lui avait été dénoncé par ses camarades. Il le dit expressément dans un rapport au ministre[7], daté du jour même de l’expulsion. « Cet élève, écrivait-il, m’a été déclaré coupable, tant par la déclaration de plusieurs de ses camarades, que par un aveu plein d’impudence fait après de vains essais de dénégation. » Mais on ne peut s’empêcher de remarquer que, quelques lignes plus loin, il écrivait : « Galois, m’étant désigné par tous les indices comme l’auteur de la lettre, j’ai pensé qu’il ne convenait pas de laisser plus longtemps l’École entière sous le poids de sa faute. » Indices paraît bien faible pour une dénonciation des camarades et un aveu du coupable. Il est également étrange que, dès le 9, M. Guigniault, dans un autre passage de son rapport, ait assuré au ministre que les élèves de l’École avaient dès le premier moment pris l’initiative d’un désaveu unanime, quand on sait, par les faits les mieux établis, que l’unanimité n’avait pas été obtenue avant le 9 décembre, et que, pour le désaveu du 10, les Lettres et les Sciences n’avaient pu adopter une formule commune. Le 18, M. Guigniault insista encore sur l’initiative des élèves dans une lettre adressée au Constitutionnel. Il n’avait pas eu besoin, disait-il, de faire d’information parce que les camarades mêmes de Galois s’en étaient chargés et qu’ils avaient pris l’initiative pour l’honneur de l’École. Or le rôle de M. Guigniault avait été beaucoup plus actif qu’il ne voulait bien le dire ; j’en ai trouvé la preuve dans une lettre intime écrite le 11 par un élève d’autant moins suspect qu’il a pris énergiquement la défense du directeur[8]. « M. Guigniault, dit-il, nous rassembla plusieurs fois chez lui, et nous témoigna toute sa douleur, et en même temps la satisfaction qu’il avait éprouvée en apprenant nos démarches pour le justifier complètement aux yeux du public. » Comme la seule démarche valable était du 10, M. Guigniault n’avait pu en remercier les élèves chaque fois qu’il les avait réunis, et, sous la formule rapide de la lettre, il est facile de deviner toute une série de négociations qui auraient été inutiles si, dès le premier moment, tous les élèves de l’École s’étaient unanimement accordés pour désavouer Galois et défendre M. Guigniault.

Il y a enfin, et nous ne pouvons la négliger, la version de Galois lui-même sur les conditions dans lesquelles il fut exclu de l’École. Elle ne s’accorde pas du tout avec celle de M. Guigniault, et elle concorde au contraire dans son ensemble avec les faits essentiels qui résultent de l’examen des autres textes. D’après la Gazette des Écoles du 12 décembre, M. Guigniault avait rassemblé tous les élèves, puis, s’adressant à chacun d’eux en particulier, leur avait dit : « Êtes-vous l’auteur de la lettre écrite dans la Gazette des Écoles ? » Les quatre premiers avaient répondu négativement ; le cinquième, interrogé de la même manière, dit : « Monsieur le Directeur, je ne crois pas pouvoir répondre à cette question, parce que ce serait contribuer à dénoncer un de mes camarades. » À cette réponse pleine de noblesse et de fermeté, M. Guigniault laissa voir du dépit. S’adressant alors à un élève plus éloigné dans les rangs, il l’accusa d’avoir écrit la lettre en question et, sans plus de formalités, lui interdit l’entrée de l’École.

Ainsi, d’après cette note du journal, inspirée évidemment par Galois, le désaccord des élèves se serait manifesté en présence même de M. Guigniault, et le renvoi aurait été décidé, non pas à la suite d’une enquête faite par les élèves eux-mêmes, mais d’après la dénonciation de quelques-uns ou les soupçons du directeur, et à la suite d’une sorte d’enquête publique interrompue dès le début.

Enfin, le 30 décembre, le même journal publia la lettre suivante adressée à ses camarades par Galois.


Mes camarades,

Une lettre sans nom, signée simplement un élève de l’École Normale a paru dans la Gazette des Écoles sur M. Guigniault notre directeur. Vous avez cru devoir protester contre les interprétations données par l’auteur de cette lettre aux faits qu’elle rapporte.

Votre protestation n’a été signée qu’après que M. Guigniault, sur un simple soupçon, et comme il en convient lui-même, sur des préventions de longue main, m’eût exclu de l’École comme auteur de la lettre.

Il n’appartient ni à vous ni à moi de prononcer définitivement sur le droit que s’est arrogé M. Guigniault. Mais ce que vous ne devez pas souffrir, c’est qu’il vous charge de toute la responsabilité de mon exclusion ; c’est qu’après les témoignages de confraternité que j’ai reçus de vous à mon départ, il ose déclarer que vous avez pris l’initiative pour amener mon expulsion.

Il est bien vrai qu’avant mon départ, nécessité par un refus matériel de subsistance, on vous avait suppliés de consommer cet acte de justice, et quoique rien n’eût troublé notre union, on vous conseillait par l’organe de M. Haiber, maître-surveillant, de vous opposer à mon plus long séjour à l’École ; mais vous avez repoussé ces honteuses insinuations. Faites plus, mes camarades ; je ne vous demande rien pour moi ! mais parlez pour votre honneur et suivant votre conscience. Vous avez décliné la responsabilité que semblait vous imposer l’auteur de la lettre. Démentez maintenant une assertion d’autant plus fâcheuse que votre silence soutiendrait la raison du plus fort. Je suis jusqu’à la décision du ministre votre condisciple et, pour la vie, votre dévoué camarade.

É. Galois.

Bien entendu cette lettre resta sans réponse ; mais elle est extrêmement précise et écrite sur un ton de vérité dont on ne peut pas ne pas être frappé. Elle est d’ailleurs confirmée, pour ce qui concerne les adieux, par la lettre du camarade dont j’ai déjà parlé. C’était un littéraire et un philosophe ; il ignorait totalement la valeur de Galois et n’y faisait pas la plus petite allusion : il le présentait à son correspondant comme un mauvais sujet s’il en fut, du caractère le plus profondément pervers et sournois ; il l’accusait de perfidie, d’invectives atroces, d’imputations bassement mensongères ; M. Guigniault lui paraissait au contraire l’homme le plus franchement libéral qu’il eût jamais connu ; mais, ajoutait-il, « que j’ai été affligé, quand ce pauvre insensé, sortant ignominieusement de l’École, est venu nous dire adieu ! ». Galois n’a donc pas quitté l’École comme il eût été obligé de le faire, si l’unanimité de ses camarades se fût dès le premier moment prononcée contre lui et pour son exclusion.

En tout cas, pour apprécier équitablement ce pénible épisode de l’histoire de l’École Normale, il ne faut pas perdre de vue le déchaînement de passions au milieu duquel il s’est produit. Il est nécessaire aussi, j’ose le dire, de ne pas oublier qui était Galois, et combien il avait déjà souffert dans son légitime orgueil. Certes M. Guigniault n’avait pas tort lorsque, dans son rapport au ministre, il assurait qu’il avait eu contre Galois, depuis son entrée à l’École, des sujets de plainte continuels. Il se rendait justice à lui-même en ajoutant : « Trop préoccupé de l’idée de son incontestable talent pour les Sciences mathématiques, et me défiant de mes propres impressions, parce que j’avais déjà eu des sujets de mécontentement personnel contre lui, j’ai toléré l’irrégularité de sa conduite, sa paresse, son caractère intraitable, dans l’espoir, non pas de changer son moral, mais de le conduire à la fin de ses deux années, sans ravir à l’Université ce qu’elle avait droit d’attendre de lui. » Mais comme il se trompait déjà en taxant de paresse l’indiscipline intellectuelle de Galois, et comme il se trompait davantage encore, en assurant, pour terminer, qu’il n’y avait plus de sentiment moral chez le jeune homme, et peut-être depuis longtemps. Ce n’est pas assez dire que, pour un génie comme celui de Galois et pour une époque comme celle où il vécut, les appréciations à la mesure des temps paisibles et des hommes ordinaires risquent aisément de tomber dans l’injustice. La vérité, c’est que l’erreur de conduite qui priva l’École Normale de Galois doit être attribuée avant tout à des sentiments de droiture intransigeante, exaltés chez lui par la conscience d’un génie supérieur auquel avait été refusée la seule récompense qu’il ambitionnât vraiment : l’admission à l’École Polytechnique.

Galois avait quitté l’École Normale le 9 décembre ; son expulsion ne fut prononcée définitivement par le Conseil royal que le 3 janvier 1831. D’après Auguste Chevalier[9], le Conseil aurait aussi décidé que Galois ne perdrait ni le titre, ni les avantages des élèves de l’École. C’est une erreur. Il n’y a rien de pareil ni dans le brouillon d’arrêté griffonné par M. Cousin en marge du rapport de M. Guigniault, ni dans le texte des registres[10] ; la vérité, c’est que, dans le Conseil, M. Villemain, l’intime ennemi de son ami Cousin, insinua qu’il n’y aurait peut-être pas eu en tout cela de quoi fouetter un chat, si les journaux n’avaient grossi l’affaire par le bruit qu’ils avaient fait autour d’elle ; c’est encore que M. Poisson s’intéressa au talent de Galois, lui conseilla de récrire le manuscrit perdu chez Fourier, et se chargea de le présenter à l’Académie des Sciences dès le 17 janvier ; c’est enfin que le ministre, M. Barthe, mis au courant de tout, fit venir Galois et l’assura qu’il ne serait pas inquiété pour la rupture de son engagement décennal.

Du reste, Galois n’avait encore que dix-neuf ans et ne devait tirer au sort qu’en 1832 ; d’autre part il ne renonçait pas du tout à l’enseignement, puisque, dès le jeudi 13 janvier, il ouvrit chez Caillot, libraire, rue de Sorbonne no 5, un cours public d’Algèbre supérieure. « Ce cours, annonçait la Gazette des Écoles, aura lieu tous les jeudis à une heure et quart ; il est destiné aux jeunes gens qui, sentant combien est incomplète l’étude de l’Algèbre dans les collèges, désirent approfondir cette Science. Le cours se composera de théories dont quelques-unes sont neuves, et dont aucune n’a jamais été exposée dans les cours publics. Nous nous contenterons de citer une théorie nouvelle des imaginaires, la théorie des équations qui sont solubles par radicaux, la théorie des nombres et les fonctions elliptiques traitées par l’Algèbre pure. »

Passé sans plus tarder au rang des maîtres, comment Galois aurait-il regretté son expulsion de l’École ? Avant même qu’elle fût définitive, il avait usé de sa liberté recouvrée pour se lancer en pleine mêlée politique. La bataille était alors plus ardente que jamais ; elle se livrait autour de la Chambre des pairs qui jugeait les ministres de Charles X, et les étudiants y tenaient les premiers rangs. C’étaient là des tentations irrésistibles pour Galois. Des débats de son dernier procès politique il résulte que, à peine sorti de l’École Normale, il entra malgré sa jeunesse dans l’artillerie de la garde nationale. Celle-ci en effet ayant été dissoute le 31 décembre 1831 par ordonnance royale, comment Galois, qui ne fut pas compris dans la réorganisation, aurait-il eu un uniforme le 14 juillet 1831 et se serait-il cru le droit de le porter, s’il n’avait pas été enrôlé régulièrement entre le 9 et le 31 décembre ? Le ministère public ne contesta pas du reste qu’il eût appartenu à la garde nationale. Or, sur les quatre bataillons de l’artillerie, il y en avait deux qui étaient presque entièrement composés d’Amis du peuple, dont les officiers étaient tous les principaux chefs de cette Société républicaine[11], et c’est ce qui m’a fait supposer que Galois avait fait partie des Amis du peuple dès les vacances de 1830. En tout cas, c’est à côté d’eux qu’il se rangea aussitôt qu’il fut libre, et il appartint désormais à la fraction la plus agissante du parti républicain. Il était sans doute avec son bataillon dans la cour du Louvre, le jour où fut rendu le jugement des ministres, et où Cavaignac, Trélat, Guinard furent accusés d’avoir voulu livrer leurs canons au peuple ; il fut ensuite, lui-même s’en vanta en juin 1831[12], de toutes les émeutes qui secouèrent quotidiennement Paris pendant les six mois qui suivirent le procès des ministres.

Je ne pense pas que, dans ces conditions, le cours d’Algèbre supérieure, qu’il avait ouvert devant une quarantaine d’auditeurs, ait été bien régulier ni bien long. D’un autre côté, l’Académie des Sciences lui ménagea une déception nouvelle : M. Poisson rapporta au bout de quatre mois le Mémoire que Galois lui avait remis sur une question de la résolution générale des équations et le déclara incompréhensible[13]. Dès lors Galois se donna tout entier à la politique : suivant sa propre expression, son cœur se révolta contre sa tête. Avec la fougue de sa jeunesse et l’intransigeance habituelle de son caractère, il atteignit bien vite les extrêmes limites de l’exaltation. « S’il fallait un cadavre pour ameuter le peuple, disait-il, je donnerais le mien[14]. » Tel était son état d’esprit, lorsque, le 9 mai 1831, il assista au fameux banquet des Vendanges de Bourgogne et s’attira par un toast régicide sa première poursuite politique.

Après la dissolution de l’artillerie de la garde nationale, les officiers suspects d’avoir voulu livrer leurs canons au peuple avaient été poursuivis par le Gouvernement. Ce procès, connu sous le nom de procès des Dix-neuf, aboutit en cour d’assises à un acquittement. Un banquet fut donné pour le fêter dans un restaurant de Belleville, les Vendanges de Bourgogne, le 9 mai 1831 ; deux cents républicains environ y assistaient ; beaucoup avaient, pour protester contre la dissolution et la réorganisation de l’artillerie, revêtu le costume d’artilleur de la garde nationale auquel ils n’avaient plus droit. À la fin du repas, des toasts furent portés à la Révolution de 93, à la Montagne, à Robespierre, et acclamés ; d’autres à la Révolution de 89 et à celle de 1830, hués. Un artilleur s’écria : « Au soleil de juillet 1831 ! puisse-t-il être aussi chaud que celui de 1830, et ne pas nous éblouir ! » Plus tôt ! plus tôt ! répondit-on de tous les côtés. Les esprits étaient donc très montés lorsque Galois, placé à l’une des extrémités de la table, se leva et, tenant de la même main son verre et un couteau ouvert, dit simplement : « À Louis-Philippe ! » L’assemblée se méprit d’abord sur le sens du toast et y répondit par une bordée de sifflets ; mais Galois s’expliqua, on vit le couteau et, tandis que l’un des convives, Gustave Drouineau, se retirait en protestant contre une pareille horreur[15], qu’Alexandre Dumas et quelques autres passaient par la fenêtre dans le jardin pour ne pas se compromettre[16], la plupart des assistants acclamèrent Galois : on l’imita, en levant les bras avec des gestes de menace et en répétant : « À Louis-Philippe ! à Louis-Philippe ! » Après quoi les plus jeunes, s’étant formés en bande, descendirent sur le boulevard, le parcoururent en poussant des cris et finirent leur soirée en allant danser autour de la colonne Vendôme[17].

C’était la première fois que paraissait publiquement la pensée d’un attentat contre le roi. Galois fut arrêté chez sa mère et mis à Sainte-Pélagie en prison préventive. Il y eut d’abord chez lui un premier mouvement de surprise et comme un étourdissement assez naturel chez un jeune homme de cet âge : il écrivit à son ami Auguste Chevalier : « Je suis sous les verrous ! […] tu as entendu parler des Vendanges de Bourgogne. C’est moi qui ai fait le geste […] Mais ne m’adresse pas de morale, car les fumées du vin m’avaient ôté la raison […][18] » Il cherchait encore à s’excuser ; vers la fin de l’instruction, il se laissa persuader par son avocat et par ses amis de dire qu’il avait ajouté à son toast : « s’il trahit », que cette restriction s’était perdue dans le tumulte des sifflets, mais que ses voisins de table l’avaient bien entendue ; ceux-ci témoignèrent dans le même sens. Mais ce mensonge pesait à Galois et, le 15 juin, à l’audience de la cour d’assises, il finit par se rétracter publiquement, malgré le témoignage de ses amis et ses propres déclarations dans l’interrogatoire. La prévention adoptée contre lui était le délit de provocation, par des discours proférés dans un lieu et dans une réunion publics, à un attentat contre la vie et la personne du roi des Français, sans que ladite provocation ait été suivie d’effet. L’attitude de Galois pendant les débats du procès fut agressive et ironique. Dans ses réponses au président, il reconnut l’exactitude des faits qui lui étaient reprochés ; il vanta la commodité du couteau, dont il s’était servi avant son toast pour découper du poulet et du dindon ; il déclara que son toast était bien une provocation pour le cas où Louis-Philippe trahirait et sortirait de la légalité. « Tout, dit-il, nous engage à porter nos prévisions jusque-là. La marche actuelle du gouvernement peut faire supposer que Louis-Philippe est capable de trahir la nation, parce qu’il ne nous a pas donné assez de garanties de sa bonne foi pour ne pas nous faire craindre ce résultat. Tout ce que nous voyons nous rend sa loyauté suspecte ; son avènement au trône préparé depuis longtemps… » Il allait sans doute parler du serment de fidélité prêté par le duc d’Orléans à Charles X dans la cérémonie du sacre, lorsque son avocat l’interrompit et pria ironiquement le président de ne pas maintenir l’interrogatoire sur un terrain dangereux pour le roi.

L’audition des témoins n’aurait pas offert grand intérêt si Drouineau, celui-là même qui avait hautement protesté contre le toast, n’avait refusé de prêter serment et ne s’était fait infliger une amende. Il fut bien établi que Galois n’était pas, comme il l’avait écrit à Chevalier, privé de raison par les fumées du vin ; il n’y avait eu qu’une seule bouteille de vin devant chaque convive, et la plupart n’avaient pas été vidées ; de liqueur Galois n’en avait pas bu, par la bonne raison qu’on n’en avait pas servi. Quant au « s’il trahit », tous ses voisins de table déclarèrent qu’ils l’avaient entendu.

Le réquisitoire de l’avocat général porta surtout sur deux points : il voulut prouver que les Vendanges de Bourgogne étaient bien un lieu public ; il contesta que Galois eût mis aucune restriction à sa menace, en faisant remarquer que, pendant la première partie de l’instruction, l’accusé n’en avait pas parlé.

Avant de laisser parler son défenseur, Galois tint à présenter lui-même ces observations sur le réquisitoire. « Je vais, dit-il, répondre à quelques erreurs de l’accusateur public. Il m’a d’abord objecté mes réponses dans l’instruction et l’omission du correctif « s’il trahit ! ». Je dois dire que j’ai mieux aimé céder au vœu du juge d’instruction que de m’exposer à rester trois ou quatre mois en prison. J’avoue d’ailleurs qu’il y a eu peut-être un peu de malice dans mon fait : vous ne vous figurez pas la joie du commissaire de police, quand il a cru avoir découvert en moi un conspirateur. Peu s’en est fallu qu’il n’ait cru sa fortune faite ; il doit être un peu détrompé. Je ne puis laisser passer sans réponse ce que vous a dit l’accusateur public qu’il était impossible que le roi trahît ; personne n’a aujourd’hui la niaiserie de croire qu’un roi soit impeccable, surtout depuis que les juges qui, sous Charles X, nous poursuivaient pour avoir dit qu’un roi pouvait faillir, ont prêté serment à un autre roi placé sur le trône par suite de la sottise du roi déchu. » Il se mit alors, dit la Gazette des Tribunaux, à lire un discours extraordinairement exalté : il dit qu’il était de ceux qui, depuis plusieurs mois, avaient parcouru plusieurs fois les rues en armes, et qu’il aurait voulu se trouver à l’audience du samedi précédent, où, dans une affaire de complot, ses amis avaient insulté les témoins, les juges et les jurés, envahi le prétoire et accueilli par des sifflets et des huées les ordres du président. Le président, très paternel, dut l’interrompre avec douceur et lui faire observer qu’il nuisait lui-même à sa défense.

Celle-ci fut présentée par un des défenseurs attitrés des accusés républicains, Me Dupont. Laissant de côté la question du correctif, puisque l’accusé s’était enlevé à lui-même cette circonstance atténuante, il fit surtout une réfutation juridique du réquisitoire et soutint que le restaurant ne pouvait être considéré comme un lieu public. Après un échange de répliques animées entre le défenseur et l’avocat général, le président résuma les débats et finit, comme celui du procès des Dix-neuf, en faisant appel aux sentiments des jurés comme pères de famille. Comme le juge d’instruction, il était touché par la jeunesse de l’accusé. C’était sans doute aussi le sentiment des jurés, car il leur suffit de dix minutes de délibération pour apporter un verdict négatif. Galois se leva tranquillement, descendit dans le prétoire, prit son couteau sur la table des pièces à conviction, le ferma, le mit dans sa poche, et sortit sans mot dire[19].

Il ne resta pas libre un mois. Pour le 14 juillet 1831 le parti républicain avait préparé une manifestation : plusieurs arbres de la liberté devaient être plantés, un entre autres sur la place de Grève. On comptait que le Gouvernement n’oserait pas interdire cette commémoration ; mais le préfet de police déclara la veille qu’il la considérerait comme séditieuse et s’y opposerait. Parmi les mesures de précaution qui furent prises figurait l’arrestation de Galois ; on n’avait rien à lui reprocher, on tenait seulement à s’assurer de lui comme du plus farouche ennemi du roi. À six heures du matin, le commissaire de police du quartier Saint-Victor vint pour l’arrêter dans la maison de la rue des Bernardins où il habitait seul depuis son acquittement ; Galois avait déjà décampé. Vers midi et demi, une troupe de jeunes gens descendant la rue de Thionville (rue Dauphine) déboucha sur le Pont-Neuf, pour aller à la Grève par le Châtelet ; deux tout jeunes gens la précédaient, habillés en artilleurs de la garde nationale et armés de carabines : l’un d’eux était Galois, l’autre un de ses amis, Duchâtelet, étudiant en droit. Le Pont-Neuf était un des passages les plus surveillés : la police laissa les deux chefs s’engager sur le pont, et, les prenant par derrière, leur mit aussitôt la main au collet en les séparant de leur bande, qui fut dispersée. On trouva sur Galois, outre sa carabine chargée, des pistolets et un poignard.

L’arrestation du républicain Galois fut annoncée à toute la France par les journaux philippistes comme une prise de premier ordre. On le tenait et, cette fois, on se promettait de ne pas le lâcher de sitôt. L’imprudence de Duchâtelet fournit un premier prétexte pour allonger démesurément la détention. Tous deux avaient été conduits d’abord du poste de la Place Dauphine au dépôt de la préfecture de police, et là, Duchâtelet avait eu la fâcheuse idée de crayonner sur les murs de sa chambre la tête du roi à côté d’une guillotine et, au-dessous, cette inscription : Philippe portera sa tête sur ton autel, ô Liberté ! On en profita pour le poursuivre de ce chef en correctionnelle avant d’engager l’autre affaire : mesure inique en ce qui concerne Galois puisque, au moment de son arrestation, il n’avait en réalité commis encore aucun délit et qu’il n’avait fait aucune résistance. Le 26 août, Duchâtelet fut acquitté pour ses dessins ; le ministère public en appela et la cour ne fut saisie de l’affaire qu’un mois plus tard ; le 23 septembre, elle confirma la sentence des premiers juges. Plus de deux mois s’étaient écoulés depuis que Galois avait été transféré à Sainte-Pélagie : on consentit enfin à s’occuper de lui. Mais de quoi l’accuserait-on ? On avait pensé d’abord à un complot contre la sûreté de l’État : on y renonça, moins à cause du ridicule d’une pareille accusation que parce qu’elle entraînait un procès en cour d’assises, où l’acquittement était probable ; trois mois de prévention ne paraissaient pas suffisants pour réparer l’acquittement du 16 juin ; il fallait une bonne condamnation, et l’on n’avait chance de l’obtenir que des juges correctionnels. Malheureusement pour lui, Galois n’en avait pas assez fait : le 23 octobre, il comparut en police correctionnelle avec Duchâtelet, sous l’inculpation de port illégal d’un costume militaire.

Les deux prévenus répondirent pour leur défense qu’ayant appartenu avant le 1er janvier à l’ancienne artillerie de la garde nationale, ils s’étaient cru le droit d’en porter encore l’uniforme, comme l’avaient fait d’ailleurs beaucoup de leurs amis sans être inquiétés. On leur fit voir qu’ils s’étaient trompés, mais inégalement, paraît-il, puisque Duchâtelet en fut quitte pour trois mois de prison, tandis que Galois en eut le double[20].

Si l’on en croit un passage du journal de sa sœur, Mme Chantelot[21], cette condamnation surprit profondément Galois. Il ne pouvait se figurer que sa longue détention préventive ne serait pas jugée suffisante pour punir un aussi mince délit : il eut la naïveté d’en appeler et de faire ainsi le jeu de ses ennemis. En vain son défenseur prouva-t-il qu’il avait bien appartenu à l’artillerie en décembre 1830 ; la cour ne voulut pas admettre la bonne foi et décida que, du moment qu’il n’avait pas été compris dans la réorganisation, il avait bien commis le délit prévu par l’article 259 du code pénal, délit aggravé par le port de carabine et de pistolets chargés. Le poignard caché sous les vêtements de Galois, en réveillant le souvenir des Vendanges, justifiait pour lui une peine double de celle qu’on infligeait à son ami.

Ce jugement définitif fut rendu le 3 décembre. Galois retourna à Sainte-Pélagie et y fut écroué comme condamné le 17. Sa peine ne devait expirer que le 29 avril 1832. « Passer encore cinq mois sans prendre l’air ! c’est une fort triste perspective, écrivait sa sœur, et je crains bien que sa santé n’en souffre beaucoup. Il est déjà si fatigué. Ne se livrant à aucune pensée qui puisse le distraire, il a pris un caractère sombre qui le fait vieillir avant le temps. Ses yeux sont creux comme s’il avait cinquante ans. »

Sauf huit jours de transfert à la Force[22], dont j’ignore le motif, Galois fit toute sa prévention et toute sa peine à Sainte-Pélagie jusqu’au 19 mars 1832, jour où il fut envoyé dans une maison de santé.

À Sainte-Pélagie, le régime des prisonniers politiques était relativement doux. La nuit, ils étaient enfermés par groupes dans des chambrées situées aux étages supérieurs de la triste façade qui se dresse comme une noire falaise au-dessus de la rue du Puits-de-l’Ermite ; elle était alors toute neuve et éblouissante de blancheur. Le jour, ils pouvaient rester dans la chambrée, aller à la cantine, ou se promener dans la cour qui leur était réservée.

L’enfant qui ignorait tout de la vie trouva là, à côté de quelques compagnons dignes de le comprendre comme F.-V. Raspail[23], la foule assez mêlée des prisonniers pris dans les innombrables émeutes qui bouleversaient Paris depuis juillet 1830 ; gens du peuple de mœurs grossières, vieux grognards de l’empire, que sa jeunesse, sa petitesse, ses allures sauvages et méditatives surprirent, et qui, tout en l’aimant beaucoup, le firent horriblement souffrir. Il s’était remis au travail, travail de tête suivant son habitude, et marchait souvent plusieurs heures de suite dans la cour en méditant. Cependant la plupart des autres détenus passaient leur temps à boire, dans une cantine spéciale tolérée par le directeur, l’eau-de-vie que la femme d’un prisonnier apportait tous les jours, cachée dans une paire de bottes. Ils voulurent que Galois bût avec eux. Raspail s’en indignait. « Cette cantine-là, écrit-il dans ses Lettres sur les Prisons de Paris, fait mon désespoir : nos soiffeurs finissent par y entraîner tout ce que nous possédons de plus généreux parmi nos jeunes camarades. Quoi ! vous êtes buveur d’eau, jeune homme ! ô Zanetto, laissez là le parti des républicains, retournez à vos Mathématiques ! Tenez, voilà au contraire un franc luron qui vous rend raison d’un toast avec la même élégance qu’il vous assomme un sergent de ville ! […] Allons, allons, mon pauvre Zanetto ! il faut vous faire parmi nous ! acceptez pour essai ce petit verre ; on n’est pas homme sans les femmes et le bon vin ! […] Refuser ce défi, c’est un acte de couardise ; et notre pauvre Zanetto a dans son grêle corps tant de bravoure qu’il donnerait sa vie pour la centième partie de la plus petite bonne action ; il saisit le petit verre avec le même courage que Socrate prenait la ciguë, il l’avale d’un trait, non sans cligner de l’œil et se tordre les lèvres ; un second petit verre n’est pas plus difficile à vider que le premier. Au troisième, le débutant perd l’équilibre ; triomphe ! victoire ! honneur au Bacchus de la geôle ! on a soûlé une âme candide qui a horreur du vin ! […] Grâce pour cet enfant si chétif et si brave, sur le front duquel l’étude a déjà gravé, en rides profondes, et dans l’espace de trois années, soixante ans des plus savantes méditations ; au nom de la science et de la vertu, laissez-le vivre ! dans trois ans, il sera le savant Évariste Galois ! »

Une autre fois, toujours d’après le même témoin, Zanetto-Galois travaillait en arpentant la cour, pensif et rêveur, sobre comme un homme qui ne tient à la terre que par le corps, et qui ne vit que par la pensée. Les bravaches d’estaminet lui crièrent de la fenêtre : « Eh ! notre vieillard de vingt ans, vous n’avez pas seulement la force de boire, vous avez peur de la boisson. » Il monta pour marcher droit vers le danger, vida d’un trait une bouteille, puis la jeta à la tête de l’impertinent provocateur. C’était une bouteille d’eau-de-vie ! Il redescendit d’abord droit et ferme sur ses jambes, mais bientôt Raspail dut venir à son aide. Galois, au désespoir, s’accrocha à son bras, lui disant : « Que je vous aime ! et en ce moment plus que jamais : vous ne vous soûlez pas, vous ; vous être sobre et ami de la pauvreté ! Mais, que se passe-t-il dans mon être ? Je porte deux hommes en moi ! et malheureusement je devine celui qui l’emportera sur l’autre ; je suis trop impatient d’arriver au but ; les passions de mon âge s’imprègnent toutes d’impatience ; la vertu même a ce vice chez moi. Voyez plutôt ! je n’aime pas le vin ; et sur un mot je le bois en me bouchant le nez et je me soûle ! […] Savez-vous bien, mon ami, ce qui me manque ? Je ne le confie qu’à vous : c’est quelqu’un que je puisse aimer, et aimer de cœur seulement. J’ai perdu mon père, et personne ne l’a plus remplacé là, vous m’entendez ! Oh ! quel bien vous m’avez fait de n’avoir pas ri de moi ! dans quel cloaque sommes-nous ? et qui nous en tirera par quelque chose de digne ? » Après cela ce fut l’ivresse violente. Il fallut remonter Galois dans la chambrée et l’étendre sur un lit ; des mouvements tétaniques le secouaient : il se relevait, retombait sans connaissance, se relevait encore avec une nouvelle exaltation et « prophétisait des choses sublimes, qu’une réticence rendait souvent ridicules ». Il se serait tué, si l’on ne s’était pas jeté sur lui. Enfin il s’endormit.

Rien n’est plus navrant que ce récit de Raspail, bien qu’il semble avoir été un peu arrangé après coup, en vue de la publication. J’en ai supprimé bien des détails écœurants. Heureusement pour Galois la prison n’était pas perpétuellement un cloaque, et, sans parler de son travail, il s’y passait tous les jours une scène bien propre à plaire à l’exaltation de son âme. Chaque soir, avant de remonter dans les chambrées pour y être bouclés, tous les prisonniers politiques s’assemblaient autour d’un drapeau tricolore : ils chantaient en chœur des chansons patriotiques et terminaient par la Marseillaise. Au couplet « Amour sacré de la patrie ! » tout le monde s’agenouillait ; puis, du haut des fenêtres grillées, les jeunes détenus, ceux qu’on appelait les mômes, gamins abandonnés ou vagabonds qui partageaient le quartier des politiques, suspendus en grappes aux barreaux, entonnaient à leur tour la strophe des enfants : elle paraissait tomber du ciel.


Nous entrerons dans la carrière
Quand nos aînés n’y seront plus ;
Nous y trouverons leur poussière
Et la trace de leurs vertus.
Bien moins jaloux de leur survivre
Que de partager leur cercueil,
Nous aurons le sublime orgueil
De les venger ou de les suivre !

Quand les voix claires des enfants s’étaient tues, les hommes défilaient devant le drapeau et le baisaient avant de remonter. Les geôliers pouvaient alors fermer les chambrées, chacun avait emporté dans son cœur une émotion qui l’élevait au-dessus de lui-même, et effaçait ou faisait oublier jusqu’au lendemain les misères et les hontes de la prison. Ce devait être pour Galois un énergique stimulant moral, en harmonie avec l’enthousiasme naturel de son âme, avec ce penchant au sacrifice de soi-même qui n’est jamais plus fort que vers la vingtième année, et qui l’était chez lui à un si haut degré.

Un soir, la scène grandiose eut une fin terrible pour lui. Il était à peine arrivé depuis une semaine à Sainte-Pélagie, lorsqu’on y célébra par une messe solennelle l’anniversaire des journées de Juillet. Les prisonniers, s’emparant du catafalque qui avait été dressé dans la chapelle, le transportèrent dans leur cour, et le 27, le 28 et le 29, firent devant lui la cérémonie du drapeau. Le 29, ils étaient depuis quelques instants rentrés dans leurs chambrées, lorsqu’un coup de feu, parti d’une mansarde de la rue du Puits-de-l’Ermite, en face de la prison, blessa de quelques grains de plomb un prisonnier dans la chambrée de Galois. Aux cris de ses camarades les guichetiers accoururent, et redescendirent avec le blessé et deux ou trois de ses compagnons qui voulaient témoigner devant le directeur de la prison. Galois en était. Avec le flegme méprisant qu’il affectait souvent lorsqu’il était ému ou quand il parlait à des gens entre les mains desquels il se sentait, il accusa du coup de feu un porte-clefs de la prison, qui demeurait en effet en face. Peut-être ajouta-t-il quelque froide insulte à l’adresse du directeur, comme il en avait eu à l’adresse de ses juges dans son premier procès ; toujours est-il qu’il fut immédiatement mis au cachot. Lorsque les prisonniers l’apprirent le lendemain matin, ils se révoltèrent, et avec l’aide des mômes se rendirent maîtres de la prison jusqu’au soir : il fallut bloquer Sainte-Pélagie avec de la troupe et, pour ramener l’ordre sans effusion de sang, promettre que Galois serait retiré de son cachot. La seule punition fut le départ des enfants.

Au moment où se passa cette scène, Galois n’était pas encore connu du personnel de la prison : c’était avant tout l’homme qui voulait tuer Louis-Philippe. On s’aperçut sans doute à la longue de ce qu’il était réellement et de ce qu’il valait, car, au moment où le choléra de 1832

Lettre de Galois écrite de Sainte-Pélagie à sa tante, Madame Guinard,
en janvier
1832 (communiquée par le colonel Guinard).

Dupuy - La vie d'Évariste Galois-page50-lettre.png

sévit avec le plus d’intensité, il fut l’objet d’une mesure de bienveillance motivée par le mauvais état de sa santé. On le fit sortir de la prison le 16 mars, et on l’envoya dans une maison de santé de la rue de Lourcine. Mais il était marqué par le sort et cette bienveillance même fut cause de sa perte. Chez M. Faultrier il fut prisonnier sur parole, et noua l’intrigue d’amour au bout de laquelle il rencontra la mort. Si j’en crois une allusion de Raspail, Galois aurait livré son cœur vierge à quelque coquette de bas étage. La police n’était point derrière elle, comme l’ont cru les parents de Galois, sans quoi le soupçonneux écrivain n’eût pas manqué d’y faire allusion. L’enfant, qui déclarait à Sainte-Pélagie qu’il n’aimerait qu’une Tarpéia ou une Gracque, se donna tout entier à sa première passion avec sa violence ordinaire de sentiments, et finit par y trouver la même amertume dont il avait été déjà abreuvé tant de fois. Il eut a ce sujet une correspondance avec son ami Chevalier qui s’était retiré à Ménilmontant, où il partageait avec l’éloquent Barrault le service du cirage des bottes[24]. Chevalier essayait sans doute d’attirer Galois dans la retraite où lui-même goûtait la paix du cœur ; il en recevait des réponses comme cette lettre navrante datée du 25 mai :

Mon bon ami, il y a du plaisir être triste pour être consolé ; on est vraiment heureux de souffrir quand on a des amis. Ta lettre, pleine d’onction apostolique, m’a apporté un peu de calme. Mais comment détruire la trace d’émotions aussi violentes que celles où j’ai passé ?

Comment se consoler d’avoir épuisé en un mois la plus belle source de bonheur qui soit dans l’homme, de l’avoir épuisée sans bonheur, sans espoir, sûr qu’on est de l’avoir mise à sec pour la vie ?

Oh ! venez après cela prêcher la paix ! Venez demander aux hommes qui souffrent d’avoir pitié de ce qui est ! Pitié, jamais ! Haine, voilà tout. Qui ne la ressent pas profondément, cette haine du présent, n’a pas vraiment l’amour de l’avenir.

Quand la violence ne serait pas une nécessité dans ma conviction, elle le serait dans mon cœur. Je ne veux pas avoir souffert sans me venger.

À part cela, je serais des vôtres.

Mais laissons cela ; il y a des êtres destinés peut-être à faire le bien, mais à l’éprouver, jamais. Je crois être du nombre.

Tu me dis que ceux qui m’aiment doivent m’aider à aplanir les difficultés que m’offre le monde. Ceux qui m’aiment sont, comme tu le sais, bien rares. Cela veut dire, de ta part, que tu te crois, quant à toi, obligé à faire de ton mieux pour me convertir. Mais il est de mon devoir de te prévenir, comme je l’ai fait cent fois, de la vanité de tes efforts.

J’aime à douter de ta cruelle prophétie quand tu me dis que je ne travaillerai plus. Mais j’avoue qu’elle n’est pas sans vraisemblance. Il me manque, pour être un savant, de n’être que cela. Le cœur chez moi s’est révolté contre la tête ; je n’ajoute pas comme toi : « C’est bien dommage. »

Pardon, pauvre Auguste, si j’ai blessé ta susceptibilité filiale en te parlant lestement de l’homme à qui tu t’es dévoué[25]. Mes traits contre lui ne sont pas bien acérés, et mon rire n’a rien d’amer. C’est beaucoup de ma part, dans l’état d’irritation où je suis.

J’irai te voir le 1er juin. J’espère que nous nous verrons souvent pendant la première quinzaine de juin. Je partirai vers le 15 pour le Dauphiné.

Tout à toi.

É. Galois.

En relisant ta lettre, je remarque une phrase où tu m’accuses d’être enivré par la fange putréfiée d’un monde pourri qui me souille le cœur, la tête et les mains.

Il n’y a pas de reproches plus énergiques dans le répertoire des hommes de violence.

De l’ivresse ! Je suis désenchanté de tout, même de l’amour de la gloire. Comment un monde que je déteste pourrait-il me souiller ? Réfléchis bien[26].


Ainsi, quatre jours avant le duel où il fut blessé mortellement, il était las de son amour, et plus désespéré, plus violent que jamais ; mais il était libre, puisqu’il se proposait d’aller à Ménilmontant le 1er juin et de partir pour le Dauphiné le 15. Quel est l’incident qui détermina ce duel ? On ne sait. Son cousin, M. Gabriel Demante, m’a écrit qu’à un dernier rendez-vous, Galois se serait trouvé en présence d’un prétendu oncle et d’un prétendu fiancé, et que chacun d’eux l’aurait provoqué en duel. Mais cette version n’est pas du tout conciliable avec celle que Raspail indique par quelques mots rapides : « Je n’aime pas les femmes, et il me semble que je ne pourrais aimer qu’une Tarpéia ou une Gracque, et, vous l’entendrez dire, je mourrai en duel, à l’occasion de quelque coquette de bas étage ; pourquoi pas ? puisqu’elle m’invitera à venger son honneur qu’un autre aura compromis. » Raspail devait, comme tous les patriotes, savoir exactement ce qui s’était passé, et il n’aurait pas mis cette prophétie dans la bouche de son Zanetto si l’histoire de l’oncle et du fiancé avait été vraie. La tradition de la famille a, je crois, été créée presque de toutes pièces par Alfred Galois, le frère d’Évariste, qui n’avait que dix-huit ans en 1832[27], et qui, par amour et par admiration pour son frère, crut toute sa vie qu’il avait été victime de la police personnelle du roi. D’après Alfred Galois le duel n’aurait pas été vraiment loyal : Évariste, chétif et myope, aurait eu affaire à de véritables spadassins soudoyés pour le tuer ; il aurait d’abord tiré en l’air, puis il aurait été blessé mortellement par la première balle de son premier adversaire. On sent aisément dans tout cela l’invention romanesque : les choses se sont passées bien plus simplement. Rien n’était plus fréquent alors que les duels chez les républicains, les patriotes : ils se piquaient de gentilhommerie en tout, aussi bien dans leur conduite privée que dans leur conduite politique, et l’une des conséquences de cet oubli complet de soi-même, qui fait leur noblesse devant l’histoire, était la facilité avec laquelle, souvent pour de très légers motifs, ils se rendaient sur le terrain. Or, d’après Galois lui-même, c’est à deux patriotes qu’il eut affaire et, toujours d’après lui, ceux-ci étaient les dupes d’une infâme coquette : ils étaient de bonne foi. Alexandre Dumas, dans ses Mémoires, dit expressément que l’un d’eux était Pécheux d’Herbinville, l’un des acquittés du procès des Dix-neuf, et que c’est lui qui blessa Galois. Or Pécheux n’était certainement pas un faux frère : tous les hommes de la police qui s’étaient glissés dans les sociétés secrètes sous le règne de Louis-Philippe, furent démasqués en 1848, lorsque Caussidière prit la préfecture de police, témoin Lucien de La Hodde. Si Pécheux avait été suspect, il n’aurait pas alors été nommé conservateur du château de Fontainebleau. Il faut donc absolument écarter l’idée de l’intervention de la police et du duel déloyal, de l’assassinat. On a dit encore que Galois avait été abandonné sur le terrain, même par ses témoins : cela non plus n’est pas vraisemblable, s’il est exact, comme me l’a écrit M. Demante lui-même, que l’un de ces témoins soit venu, le lendemain même du duel, faire une visite à la mère de Galois. Peut-être les témoins étaient-ils partis à la recherche d’une voiture ou d’un médecin lorsque Galois fut trouvé par un paysan qui passait avec sa charrette auprès de l’étang de la Glacière, sur le territoire de Gentilly, et amené par cet homme à l’hôpital Cochin.

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Portrait de Galois fait par son frère et publié par le Magasin pittoresque en 1848[28].

C’est d’ailleurs au témoignage de Galois lui-même qu’il convient de s’en rapporter pour juger la physionomie de l’affaire. Comment révoquer en doute ce témoignage donné dans la triste journée du 29 mai, la veille du duel, alors que, sûr de la mort inévitable dont la pensée le hantait depuis longtemps, Galois mit fiévreusement par écrit les résultats de ses recherches auxquels il tenait le plus, griffonnant sans cesse en marge : « Je n’ai pas le temps, je n’ai pas le temps », et, après avoir ainsi rédigé son testament scientifique, écrivit aux patriotes républicains et à deux de ses amis les belles lettres que voici[29] :


29 mai 1832.
Lettre à tous les républicains.

Je prie les patriotes mes amis de ne pas me reprocher de mourir autrement que pour le pays.

Je meurs victime d’une infâme coquette. C’est dans un misérable cancan que s’éteint ma vie.

Oh ! pourquoi mourir pour si peu de chose, mourir pour quelque chose d’aussi méprisable !

Je prends le ciel à témoin que c’est contraint et forcé que j’ai cédé à une provocation que j’ai conjurée par tous les moyens.

Je me repens d’avoir dit une vérité funeste à des hommes si peu en état de l’entendre de sang-froid. Mais enfin j’ai dit la vérité. J’emporte au tombeau une conscience nette de mensonge, nette de sang patriote.

Adieu ! j’avais bien de la vie pour le bien public.

Pardon pour ceux qui m’ont tué, ils sont de bonne foi.

É. Galois.

Lettre à N. L… et à V. D…[30].

Paris, 29 mai 1832.
Mes bons amis,

J’ai été provoqué par deux patriotes […] il m’a été impossible de refuser.

Je vous demande pardon de n’avoir averti ni l’un ni l’autre de vous.

Mais mes adversaires m’avaient sommé sur l’honneur de ne prévenir aucun patriote.

Votre tâche est bien simple : prouver que je me suis battu malgré moi, c’est-à-dire après avoir épuisé tout moyen d’accommodement, et dire si je suis capable de mentir, de mentir même pour un si petit objet que celui dont il s’agissait.

Gardez mon souvenir puisque le sort ne m’a pas donné assez de vie pour que la patrie sache mon nom.

Je meurs votre ami

É. Galois.

Et au bas de cette dernière lettre, résumant sa propre destinée, telle qu’il la voyait alors clairement, ces mots : Nitens lux, horrenda procella, tenebris æternis involuta[31].

Le duel eut lieu le 30 au matin, de très bonne heure, près de l’étang de la Glacière, sur le territoire de Gentilly. La balle qui atteignit Galois avait, d’après l’autopsie, été tirée à vingt-cinq pas : elle entra dans le ventre par le côté droit, et traversa à plusieurs reprises l’intestin, pour venir se loger sous la fesse gauche. Le paysan qui releva le blessé l’amena à neuf heures et demie du matin a l’hôpital Cochin[32].

Galois s’était trop peu fait d’illusions la veille pour en conserver après sa blessure. Il vit la mort en face. Son jeune frère, seul de la famille, avait été prévenu : il accourut auprès de lui tout en larmes. Évariste essaya de l’apaiser par son stoïcisme. « Ne pleure pas, lui dit-il, j’ai besoin de tout mon courage pour mourir à vingt ans[33]. » En pleine connaissance, il refusa l’assistance d’un prêtre[34]. Vers le soir, la péritonite inévitable se déclara et l’emporta en douze heures : il rendit le dernier soupir le 31 mai à dix heures du matin[35].

La Tribune annonça son enterrement en ces termes : « Les obsèques de M. Évariste Galois, artilleur de la garde nationale parisienne, et membre de la Société des Amis du peuple, auront lieu aujourd’hui samedi 2 courant. Le convoi partira de l’hospice Cochin à 11 heures et demie du matin. » Deux ou trois mille républicains s’y donnèrent rendez-vous : il y eut des députations de l’École de Droit, de l’École de Médecine, de l’artillerie de la garde nationale, sans parler, bien entendu, d’une nuée d’agents de police. Le préfet de police, M. Gisquet, se méfiait en effet. La veille, il avait interdit une réunion de la Société des Amis du peuple, dans une maison de la rue Saint-André-des-Arts, et fait faire plusieurs arrestations, sous prétexte qu’on voulait préparer des troubles à l’enterrement de Galois. Lui-même l’a dit dans ses Mémoires ; il a prétendu aussi que, si le général Lamarque, à l’agonie depuis plusieurs jours, n’était pas mort précisément le matin du 2 juin, l’émeute qui ensanglanta Paris cinq jours plus tard aurait éclaté ce jour-là même au cimetière Montparnasse. Peut-être eût-ce été là les funérailles qu’avait rêvées Galois. Mais tout fut calme. Les patriotes se contentèrent d’enlever le cercueil, dès que le corbillard fut arrivé à la barrière ; comme autrefois le corps de son père sur la route de Bagneux au Bourg-la-Reine, celui d’Évariste fut porté par les bras de ses amis jusqu’au bord de la fosse. Plusieurs discours furent prononcés. Parmi les orateurs figurèrent deux des principaux chefs de la Société des Amis du peuple, Plagniol, et Charles Pinel[36].

Comme il fut mis dans la fosse commune[37], il ne reste plus trace aujourd’hui de la sépulture de Galois.

Telle a été cette vie si courte et si extraordinaire. Il n’est pas rare d’entendre les mathématiciens en déplorer la brièveté : que n’eût pas donné un tel génie si la mort ne l’avait pris à vingt ans ! Mais non, Galois, semble-t-il, a rempli toute sa destinée. Si, comme il l’avait ardemment souhaité, il était entré à l’École Polytechnique, il aurait été tué avec Vaneau sur une des barricades de Juillet. Et comme il avait raison, deux ans plus tard, en regrettant de mourir « pour quelque chose d’aussi méprisable » ; car s’il n’avait pas péri dans son duel, c’eût été certainement aux journées de juin 1832, et il aurait pu croire alors qu’il mourait pour son pays. Mais la mort avait marqué sa jeunesse, et il le savait bien lui-même, lui qui écrivait au milieu de ses calculs :


L’éternel cyprès m’environne :
Plus pâle que la pâle automne,
Je m’incline vers le tombeau[38].


Du moins le tombeau ne l’a-t-il pas pris tout entier ; les quelques pages qu’il a laissées ont suffi pour que la patrie sache son nom : sa vraie patrie, la plus belle et la plus large de toutes, celle où fraternisent nécessairement, dans les conceptions rigoureuses et profondes des Mathématiques, tant de nobles intelligences dispersées sur tous les points du monde. Si, comme il le disait, l’immortalité n’est que la trace laissée dans la mémoire des hommes[39], il est assuré de l’immortalité tant qu’il y aura des hommes : ignoré de la foule, son nom est défendu contre l’oubli par l’admiration d’une élite ; c’est pour elle que j’ai écrit cette étude, en souhaitant d’ajouter à l’admiration du génie quelque sympathie pour l’âme ardente, pour le cœur tourmenté et misérable, et de dresser enfin, à côté de ce nom qui ne représentait que des idées, la figure vivante d’un homme.



  1. Voir la lettre de Galois à la Gazette des Écoles, p. 258.
  2. Lettre de L., camarade de Galois. (Voir Pièces justificatives, p. 262.)
  3. G. Pinet, Histoire de l’École Polytechnique.
  4. C’était là le sujet de la polémique entre MM. Guigniault et Guillard.
  5. Galois avait signé de son nom ; ce fut le directeur du journal qui mit la signature anonyme. (Voir Pièces justificatives, p. 259.)
  6. Cela résulte de la comparaison de sa lettre avec celle de Bach, qui fut écrite en réponse. (Voir Pièces justificatives, p. 261.)
  7. Archives nationales, Carton F17.70355. (Voir Pièces justificatives, p. 259.)
  8. Cette lettre m’a été communiquée par le fils de cet élève, normalien lui-même.
  9. Revue encyclopédique.
  10. Archives du Ministère de l’instruction publique.
  11. De la Hodde, Histoire des Sociétés secrètes.
  12. Procès du 15 juin (Gazette des Tribunaux).
  13. Revue encyclopédique. C’est le Mémoire publié en 1846 par Liouville.
  14. Communiqué par sa famille.
  15. Gazette des Écoles.
  16. Alexandre Dumas, Mémoires.
  17. C’est le lendemain que le maréchal Lobau fit jouer les pompes au même endroit, sans beaucoup de succès d’ailleurs, l’eau ayant manqué.
  18. Revue encyclopédique.
  19. Alexandre Dumas, Mémoires.
  20. Gazette des Tribunaux.
  21. Communiqué par Mme Guinard, sa fille.
  22. Registre d’écrou de Sainte-Pélagie.
  23. La plupart des détails donnés sur le séjour de Galois à Sainte-Pélagie sont tirés des Lettres sur les Prisons de Paris de F.-V. Raspail.
  24. Journal de Paris.
  25. Sans doute le père Enfantin.
  26. Revue encyclopédique.
  27. Né le 17 décembre 1814. (Archives du Bourg-la-Reine.)
  28. « Ce portrait, dit en note le Magasin pittoresque, reproduit aussi exactement que possible l’expression de la figure d’Évariste Galois. Le dessin est dû à M. Alfred Galois qui depuis seize ans a voué un véritable culte à la mémoire de son malheureux frère. » Ce portrait a donc été fait de mémoire seize ans après la mort de Galois ; il ne ressemble guère au portrait d’après nature dont la reproduction est publiée avec cette étude. Outre la maladresse de l’artiste, qui est évidente, il faut reconnaître que, pour arriver à l’expression, il a cherché surtout à rendre le trait de la physionomie qui était devenu le plus frappant à la fin de la vie de Galois, cet enfoncement des yeux que nous avons trouvé signalé dans le journal de sa sœur Mme Chantelot. À ce titre, il est intéressant ; mais la description sommaire du crâne faite après l’autopsie, et qu’on trouvera aux Pièces justificatives, p. 265, est en complet accord avec le portrait que je dois à l’obligeance de Mme Guinard. (Voir aussi l’écrou de Sainte-Pélagie aux Pièces justificatives, p. 263.)
  29. Publiées par Chevalier, dans la Revue encyclopédique.
  30. Peut-être Duchâtelet.
  31. Note de Flaugergues, dans le Magasin pittoresque.
  32. La Tribune. Registre d’entrées de l’hôpital Cochin. — La Note de Flaugergues, dans le Magasin pittoresque, dit qu’il fut relevé par un ancien officier. La version que je reproduis est celle que m’a communiquée M. G. Demante.
  33. Communiqué par M. G. Demante.
  34. Communiqué par M. l’abbé Demante.
  35. Registre de décès de l’hôpital Cochin.
  36. National et Tribune du 3 juin. La mort et les obsèques du général Lamarque, en absorbant l’attention de toute la presse, ont empêché les journaux de donner aucun renseignement détaillé sur la mort et les obsèques de Galois.
  37. Registre d’inhumations du Cimetière du sud.
  38. Revue encyclopédique.
  39. Communiqué par M. G. Demante.