La vie et la mort des fées/01

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Perrin et Cie, Libraires-Éditeurs (p. 23-77).


CHAPITRE PREMIER

LES FÉES DU CYCLE BRETON


Merlin, Viviane, Morgane, principales figures de la féerie bretonne, arrivent à dominer la féerie universelle. Il serait difficile de remonter à leurs origines mythologiques, et, s’ils vécurent humainement, leur histoire humaine s’est incorporé toutes les passions, toutes les ambitions, toutes les tristesses et toutes les espérances d’une race poétique et malheureuse.

Ici, le monde féerique émerge des profondeurs de toute une littérature nationale. Ces êtres inquiétants et capricieux appartiennent aux plus anciennes traditions d’une race repliée sur elle-même, qui se consola de ses déboires réels par l’éclat de son rêve. Aussi ce rêve prit-il une telle extension qu’il déborda la parole et s’épancha dans la musique, musique monotone sans doute, comme la plainte des vagues sur la grève ou le murmure du vent dans les forêts. La musique semble avoir été donnée aux hommes pour les dédommager des promesses que la vie n’aurait point tenues.

Les autres peuples vinrent demander à ces Bretons l’aumône de leur rêve, et s’en approprièrent les héros. J’avoue, cependant, que je préfère au Merlin de Brocéliande et de Viviane le Merlin primitif, le barde qui finit en sauvage dans la forêt écossaise de Calidon. À lui le Ciel pitoyable ménage des rencontres délicieuses avec de vieux saints celtiques, tout pleins de miséricorde. C’est lui, d’abord, que nous allons rechercher.


I

LE BARDE MERLIN


L’imagination des peuples vaut celle des plus grands poètes. Le Merlin populaire de la vieille Bretagne, à peine dégagé de la matière brute des légendes, aspire à la figure d’un héros de Shakespeare, et nous rappelle ces personnages de Michel-Ange, inachevés, à peine ébauchés dans le marbre, qui, sous le nom d’esclaves, veulent, semble-t-il, représenter le désir confus de la matière pour la forme.

Certains le crurent fils d’une vestale et d’un consul romain ; d’autres le dirent fils d’une vierge chrétienne et, selon leurs croyances, d’un génie païen ou d’un esprit réprouvé. C’est lui qui symbolise les luttes religieuses de la Bretagne. D’après la légende, il aurait vécu sous beaucoup de rois ; dès sa plus tendre enfance, il se serait signalé par des prodiges à la cour du tyran Wortigern ; les plus fameux chefs bretons, Ambroise-Aurélien, Uter-Pendragon, Arthur, se seraient laissé guider par ses conseils. Il aurait été lui-même un prince commandant aux « Démètes » superbes, et possédant la science de l’avenir. Rome même, et l’empereur Jules César, auraient expérimenté son pouvoir de divination. Il était prophète, magicien. Tel le moyen âge se figura Virgile, tel était déjà Merlin, Parmi tous les prodiges qui lui sont attribués, il n’en est pas de plus typique que l’enchantement des pierres précieuses : ces pierres précieuses n’appartiennent pas à des joyaux, elles sont de rudes et formidables pierres druidiques. Merlin, pour honorer les guerriers morts, ou pour donner un monument funéraire au roi Ambroise, enchante ces pierres avec sa harpe et les transporte de l’île d’Irlande à celle de la Grande-Bretagne.

Par moments, la folie se serait emparée de Merlin ; les conteurs nous le montrent, après la mort de ses compagnons d’armes, réfugié dans les forêts, fuyant les hommes, errant sous de grands chênes celtiques, et s’appliquant à l’étude des arbres, des pierres et des astres.

Il est puissant et sauvage comme les arbres et les rochers ; comme eux, il gémit quand la tempête le frappe, et la douleur d’une nation passe à travers ses gémissements. D’un loup il fait sa société. Cependant, il avait des amis qui regrettaient son absence, et, s’il faut en croire la Vita Merlini, qu’écrivit en 1149, Geoffroy de Monmouth, de tendres cœurs de femmes se lamentaient pour Merlin : ceux d’une épouse et d’une sœur. La femme s’appelait Gwendoloena, la sœur s’appelait Gwendydd ou Ganieda ; celle-ci était mariée au roi Rodarcus, et celle-là vivait à la cour de son beau-frère.

Ganieda était une personne ingénieuse ; poétesse comme son frère était poète, elle comprit que toutes les raisons seraient vaines, et qu’il fallait éveiller en lui des souvenirs. Un barde envoyé par elle se mit à chanter la douleur de la pauvre Gvendoloena, l’épouse abandonnée, et Merlin, qui se laissait toucher plus facilement que convaincre, accepta de retourner à la cour.

Mais il n’aimait plus la société des hommes ; il ne pouvait plus l’aimer, devenu trop sincère et trop clairvoyant. Il ne pouvait plus l’aimer, puisqu’il lisait les pensées cachées, et que cette science redoutable lui donnait la nostalgie de ses grands arbres. S’il ne prévoyait pas encore les paroles de la chanson shakespearienne : « Souffle, souffle, vent d’hiver, tu n’es pas si cruel que l’ingratitude humaine », il en avait, dans l’âme, toute la musique. Sa sœur Ganieda n’échappa point aux périls de cette clairvoyance. Elle était une sœur parfaite, mais une épouse volage, aimant à causer sous les arbres avec les jeunes pages de la cour, et le roi Rodarcus, ignorant ses mésaventures conjugales, caressait un jour tendrement les beaux cheveux de Ganieda, quand il y aperçut une feuille emmêlée ; du même geste amoureux, il rejeta cette feuille. Merlin était présent : il se mit à rire. Interrogé sur les causes de son rire, le rude Merlin, aussi incapable de mentir que la voix des forêts ou des eaux, déclara que cette feuille s’était emmêlée dans les cheveux de la reine, alors que, assise sous un arbre, elle accordait une entrevue à son amant. Rodarcus s’émut, et Ganieda protesta. Pour convaincre Merlin de folie et d’erreur, elle l’interrogea trois fois sur les destinées d’un enfant que, chaque fois, pour la circonstance, elle revêtit d’un déguisement nouveau ; Merlin fit trois prédictions différentes, ce qui réjouit Ganieda, et rassura son mari : celui-ci ne se demanda point si ces apparentes contradictions ne cachaient pas quelque sombre et profond secret du destin.

Sans doute, si tendre sœur qu’elle fût, Ganieda comprit, après cette expérience, que Merlin n’était plus fait pour le séjour des cours. Il retrouva sa chère forêt de Calidon, l’amitié des arbres et l’intimité des loups.

Une version de sa légende raconte que, s’éloignant de nouveau, il avait autorisé sa femme, la douce Gwendoloena, à célébrer un second mariage, mais il aurait ajouté : « Que ton nouvel époux se garde bien de paraître devant mes yeux : il lui arriverait malheur. » Au jour de la noce, Merlin accourut, escorté de tous les animaux sauvages de la forêt, et le marié, de la fenêtre, contemplait ce spectacle en riant aux éclats. Furieux, le barde tua son successeur prématuré. Il ne commandait pas à son cœur ; il n’en était même pas le devin.

Merlin prêterait donc les bois aux palais des hommes. Par ordre de sa sœur, on lui construisit, dans les solitudes qu’il aimait, un château dont les soixante-dix portes et les soixante-dix fenêtres lui permettaient d’observer aisément les étoiles, et cent quarante scribes s’évertuaient sous sa dictée à retracer ses prophéties.

Quelle que fût la destinée réelle du vieux barde breton, le moyen âge s’engoua de ses prophéties supposées. Geoffroy de Monmouth y consacra le septième livre de son Histoire des Bretons. Au douzième siècle, d’étranges poèmes couraient sous le nom de Merlin. Il y avait ce chant des Pommiers dont chaque strophe débute par les mots Doux pommier : on y discerne, dans une sorte de lointain, certains échos très anciens qui semblent révéler, avec une âme de poésie séculaire, les mystérieuses espérances d’une race vaincue. Merlin y pleure la mort de son neveu, fils de sa sœur Ganieda, mort involontairement causée par lui-même, et il regrette de ne pas avoir cessé de vivre auparavant.

Le chant des Pommiers, de ces pommiers qui couronnent, de leur grâce fleurie, l’île heureuse de Morgane, célèbre, semble-t-il, tous les aspects de l’arbre cher aux Bretons.

Doux pommier aux branches charmantes, qui bourgeonnes vigoureusement et produis des rejetons renommés… Doux pommier, arbre aux fruits verts, aux pousses luxuriantes… Doux pommier, arbre aux fruits jaunes… Doux pommier qui croîs dans la clairière… Doux pommier aux fleurs charmantes qui croîs caché dans les bois… Doux pommier qui croîs auprès du fleuve… Doux pommier aux fleurs délicates, qui croîs dans un champ, parmi d’autres arbres… Doux pommier aux couleurs vermeilles qui croîs caché dans la forêt de Kelyddon…

À chacune de ces évocations du pommier se suspend, sous la forme d’une strophe, une espérance guerrière ou quelque souvenir de la vie de Merlin.

Doux pommier, arbre aux couleurs cramoisies, qui grandis caché dans les bois de Kelyddon, on te recherche pour tes fruits, mais ce sera en vain jusqu’à ce que Cadwaladyr vienne de la conférence de Rhyd-Réon, et qu’un Konan s’unisse à lui pour attaquer les étrangers ; alors les Cambriens seront victorieux, leur dragon sera glorifié, chacun retrouvera ses biens, les cœurs bretons seront joyeux. Allez, clairons, sonnez les fanfares de la paix et d’un temps meilleur.

Il s’agit ici d’un libérateur caché, d’un mystérieux jeune prince, en qui les Bretons mirent leur espoir pour la déroute des Saxons.

De l’inspiration des Pommiers on pourrait rapprocher celle des Pourceaux. Les Pourceaux, comme les Pommiers nous entretiennent d’un mystérieux libérateur, toujours traqué par un ennemi non moins mystérieux. « Écoute, ô petit pourceau, heureux petit pourceau, cache-toi dans un lieu isolé, dans les bois, de crainte des chiens de chasse… Il faut s’en aller de crainte des chasseurs de Mordei. »

Cette curieuse poésie nous a donné les Bouleaux, les Fouissements, le Chant diffus du tombeau, et surtout d’imposants Dialogues, l’un de Merlin avec Talgesin, et deux autres dont le plus célèbre est celui de Merlin avec sa sœur Ganieda.

Talgesin, comme Merlin, était un barde fameux de la vieille Bretagne, et son souvenir était demeuré dans la mémoire des Bretons. Ils faisaient de lui un chrétien, disciple de Gildas. Ce fut l’imagination de la postérité qui favorisa Merlin d’une célébrité plus grande que celle de Talgesin. Le douzième siècle, en s’occupant de Merlin, se rappela Talgesin, et se plut à confronter ces deux poètes. On raconte même que Talgesin vécut dans la solitude avec Merlin et Ganieda.

Le Dialogue de Merlin et de Talgesin, ces deux bardes bretons, ne ressemble guère, on le conçoit, aux légers chants alternés des pastorales grecques. Il est lourd, obscur, profond et douloureux. Tour à tour, les bardes exhalent une plainte, puis ils exposent leur science. Une plainte, il y en a toujours une, croirait-on, au fond de ces âmes bretonnes, sorte de plainte de la vie qui ressemble à celle de l’Océan sur leurs rivages, celle même qui vibre au fond des phrases sonores de Chateaubriand. Talgesin et Merlin chantent le règne animal : Talgesin décrit la qualité des poissons, et Merlin celle des oiseaux. Ils décrivent l’univers, et n’omettent pas de célébrer l’île heureuse de la fée Morgane. Une légende nous montrera Talgesin et Myrdhin ou Merlin menant Arthur blessé à cette île heureuse ; les Bretons mettent ainsi sous la garde de la poésie leurs traditions héroïques ; et ce voyage fabuleux qui conduit à travers des mers embaumées, sous la surveillance des bardes, leur romanesque héros de fiction, prend je ne sais quel aspect de symbole : la Bretagne désertée ne peut croire à la mort d’Arthur ; elle pleure son héros et ses bardes, mais elle se console de sa tristesse par l’évocation de l’île heureuse où ils se sont attardés… Certains arbres laissent, dit-on, couler un baume de leur blessure : de la blessure d’un peuple s’écoule parfois le baume de la musique et de la poésie.

Merlin a-t-il réellement visité l’île fortunée lorsqu’il accorde à Ganieda son dernier entretien ? On ne le dirait pas. Dans ce Dialogue avec Ganieda, il est le Merlin hagard et souffrant des récits primitifs, celui qui, las des hommes, n’accepte guère de consolation que de la part des étoiles. Ganieda est la sœur de son âme ; elle a eu des fautes, des erreurs, des faiblesses, mais, après la mort de son mari, elle les expie dans la solitude. Elle seule peut, sans l’irriter, effleurer l’âme souffrante de Merlin, puisque leur fraternité reçoit la double consécration de la douleur et de la poésie. Alors, voyant descendre sur ses traits ravagés le crépuscule de la vie, elle lui parle de Dieu, des moines, de la réconciliation finale. Mais le poète sursaute. Dieu, certes, il veut bien se tourner vers lui, solliciter de lui son pardon, mais qu’est-il besoin des moines, et qu’aurait-il à leur dire ? Merlin, qui fuit tout le genre humain, va-t-il les excepter, va-t-il leur découvrir les sauvages retraites de son âme indisciplinée ?

D’ailleurs, il les déteste entre tous ; Merlin appartient aux traditions païennes ; il incarne les coutumes druidiques. S’il fut baptisé par sa mère, il n’a point vécu selon l’Évangile ; et même on l’accuse d’avoir déchiré le saint livre. Sa lutte contre les moines fut une âpre guerre. Ganieda, qui porte le nom celtique de Gwendydd, aube du jour, sait où se trouve le secret de la paix, depuis qu’elle a revêtu la sombre robe de la pénitence. Elle est douce, attendrie ; elle appelle le barde son « sage devin », son « jumeau de gloire » ; elle s’apitoie de le voir étendu sur la terre, la joue amaigrie, et malade à en mourir. Il faut redire certaines phrases de leur dialogue :

… Je me souviendrai de toi, lui dit elle, au jour du jugement ; au delà de la tombe, je déplorerai ton infortune… Debout ! lève-toi, et consulte les livres de l’inspiration, les oracles de la vierge fatidique et les songes de ton sommeil.

Merlin prophétise avec elle et la nomme « son amie, sa consolatrice, Gwendydd, l’aube de sa journée, l’inspiratrice, le refuge des poètes », et, par ce dernier nom, s’il en fallait croire M. de la Villemarqué, il nous apprendrait qu’en réalité sa mystérieuse interlocutrice n’est autre que la muse bardique.

N’est-elle que la muse bardique ? Pourquoi Merlin n’aurait-il pas eu cette sœur, poétesse et devineresse comme lui, comme lui de race gauloise ? Les Gaulois croyaient leurs femmes divinement inspirées. Pourquoi Gwendydd ou Ganieda ne serait-elle pas elle-même fée, c’est-à-dire versée dans la science druidique ? Mais elle serait, elle, une fée convertie au christianisme. Elle avait renoncé au gouvernement de ses peuples nombreux pour vivre dans la pensée et dans la solitude ; elle aimait les bois, non plus pour y causer et y rire avec de jeunes pages, mais pour y méditer de hautes vérités et songer aux destinées de la patrie bretonne. « Ô mon frère, dit-elle, toi dont l’âme est si pure et si belle, je t’en conjure, reçois la communion au nom de Dieu, avant de mourir. » Merlin se révolte, non pas contre le christianisme lui-même dont la beauté s’impose à son âme errante, mais contre ces moines qu’il n’a connus que pour les vilipender, les attaquer et s’attirer leurs anathèmes.

« Je ne recevrai pas la communion de la main de ces moines aux longues robes ; je ne suis pas de leur Église. Que Jésus-Christ lui-même me donne la communion ! »

Ganieda s’éloigne en soupirant : « Dieu ait pitié de Merlin ! »

Des interprètes ont soutenu que Merlin refusait l’intervention de certains moines excommuniés, mais je ne suppose pas que Ganieda la lui offrit. L’unique souvenir que Merlin a des moines est celui des batailles qu’il leur a livrées ; et si, à demi converti par l’influence de sa sœur, il s’incline devant leur Dieu, son orgueil, lorsqu’on lui parle d’eux, sent se rouvrir des blessures mal cicatrisées. Mais le Ciel exauce la prière de Ganieda. Des moines viendront à Merlin, et ces moines seront des saints : il ignorait encore la douceur des saints.

Au barde celtique, le Seigneur envoie des moines celtiques, des saints mystérieux, habitués au rêve des mers brumeuses et tout auréolés de douces légendes : ce sont Colomban, Cantigern et Cadoc. D’où viennent-ils ? De quelques-uns de ces monastères des iles que saint Brendan visita dans sa jolie odyssée ? De cette île délicieuse, symbole de la vie monastique, où règnent la paix, le silence, la lumière spirituelle, où les troubles et les maux sont inconnus ? Si suave en est le parfum que, même après leur départ, les voyageurs le gardent sur leurs habits pendant quarante jours. Merlin l’a-t-il respiré dans les vêtements de Colomban ou de Cantigern ?

Monté sur un cheval noir, Colomban arrive d’Irlande. Il voit le barde plongé dans son obstination : « Je plains, dit-il doucement, la faible créature qui s’élève contre le Seigneur. » Cette parole triomphe de Merlin ; il s’incline, il se confesse : « Créateur des créatures, supplie-t-il, suprême soutien des hommes, remets-moi mon iniquité. » Il ajoute cet aveu qui résume l’enseignement de sa vie, et toute vie, peut-être, est capable de se résumer en un mot : « Ah ! si j’avais su d’avance ce que je sais maintenant, comment le vent tourbillonne à son aise, dans les plus hautes cimes des arbres, jamais, non jamais, je n’aurais vécu comme j’ai vécu. » Dans le concert des voix de la forêt, Merlin a négligé d’écouter la plus haute.

Cantigern parcourait les forêts de la Calédonie : le peuple lui donnait une origine identique à celle de Merlin ; il lisait dans l’avenir et il aimait sa Bretagne ; il s’en allait à pied, ramenant des apostats à la bergerie du Christ, conquérant de nouveaux fidèles, et baptisant de nombreux convertis. Un certain Lailoken se trouva sur sa route, personnage errant, puni pour avoir suscité des dissensions civiles ; son allure sauvage et inspirée, ses yeux hagards et souffrants, toute sa détresse immense, attendrirent Cantigern jusqu’aux larmes. Cantigern pria pour Lailoken : « Mon frère, dit-il, puisque tu m’as fait ta confession, si tu regrettes tes erreurs, voilà le Christ qui te sauvera. » Après avoir communié, Lailoken s’éloigna, bondissant de joie et répétant : « Je chanterai éternellement les miséricordes du Seigneur. » Sous ce nom de Lailoken, c’était encore Merlin qui se cachait… J’imagine cet entretien de Merlin et de Cantigern, comme le dialogue de l’Océan et du Ciel, de l’Océan qui se lamente sous la paix du Ciel étoilé, tandis que le Ciel, sur la douleur de l’Océan, fait planer la consolation des lumières éternelles.

Le doux saint Cadoc avait, selon le moyen âge, pleuré sur l’âme de Virgile ; malgré les réprimandes du moine Gildas, ancien barde devenu impitoyable à toute poésie, et qui devait pourtant se réconcilier avec les poètes en la personne de Talgesin, Cadoc avait fait le vœu de ne boire ni manger, jusqu’à ce que lui fût révélé le destin de ces païens qui, dans le monde, ont chanté comme les anges du ciel. Poète lui-même, il méditait sur l’éternelle destinée des poètes. Quand il s’endormit, il entendit une voix argentine murmurer : « Prie pour moi, prie pour moi, ne te lasse pas, car là-haut je chanterai éternellement les miséricordes du Seigneur. »

Ce saint Cadoc ou Kadoc, saint celtique par excellence, devait rencontrer Merlin, et le souvenir de cette rencontre, bien des fois mentionné, demeure, dans la mémoire du pays breton, fixé par un chant populaire. Le poème a toute la beauté grave d’un site de l’Armorique : la silhouette de Merlin s’y dresse, orgueilleuse et farouche, comme un menhir, et celle de Cadoc nous apparaît, les bras miséricordieusement étendus en forme de croix.

Les chants populaires du Barzaz-Breiz, relatifs à Merlin et traduits par M. de la Villemarqué, sont au nombre de quatre. Il y a d’abord une berceuse d’allure païenne ; et puis l’histoire d’une vieille magicienne — peut-être une vieille fée — qui s’asservit Merlin par un don de pommes enchantées et l’emmène à la cour d’un roi où se célèbrent des noces. Les deux autres, d’une beauté supérieure, mettent aux prises le paganisme et le christianisme. Peut-être l’un de ces deux poèmes nous traduit-il un premier avertissement de Cadoc, mais, alors, le saint n’est pas nommé. Nous ignorons quelle voix interroge l’enchanteur : « Merlin, Merlin, où allez-vous de si grand matin avec votre chien noir ?… Je vais chercher dans la prairie le cresson vert et l’herbe d’or, et le gui du chêne, dans le bois, au bord de la fontaine… »

Cette herbe d’or est, parait-il, le selago de Pline ; Chateaubriand se le rappelle, quand il fait dire à Velléda : « J’irai chercher le selago. » Elle se cueillait chez les druides avec des rites minutieux. Chateaubriand, lui-même, en avait peut-être entendu parler par des paysans bretons qui persistaient à lui attribuer des vertus magiques. Mais la grande voix qui interpelle Merlin veut lui dire combien vaine est sa recherche.

« Merlin, Merlin, convertissez-vous, laissez le gui au chêne, et le cresson dans la prairie, comme aussi l’herbe d’or. Merlin, Merlin, convertissez-vous : il n’y a de devin que Dieu. »

Dans le dialogue de la conversion, le tendre et vénérable Cadoc est, en toutes lettres, nommé. Le saint est venu d’Armorique en Écosse. Merlin ne cherche plus le gui, le cresson, ni l’herbe d’or ; il a reconnu lui-même la vanité de sa superstition, il souffre, et rien ne le console désormais.

Du temps que j’étais barde dans le monde, j’étais honoré de tous les hommes… Sitôt que ma harpe chantait, des arbres tombait l’or brillant ; les rois du pays m’aimaient ; les rois étrangers me craignaient. Le pauvre petit peuple disait : « Chante, Merlin, chante toujours. » Ils disaient, les Bretons : « Chante, Merlin, ce qui doit arriver… »

Je l’ai perdue, ma harpe ; ils sont coupés, les arbres d’où tombait l’or brillant. Les rois des Bretons sont morts, les rois étrangers oppriment le pays… Ils m’appellent Merlin le fou, et tous me chassent à coups de pierre.

Saint Cadoc a pitié de cette détresse immense ; il tend les bras à ce sauvage Merlin qui s’avoue conquis par l’apôtre :

Pauvre cher innocent, revenez au Dieu qui est mort pour vous. Celui-là aura pitié de vous ; à qui met sa confiance en lui, il donne le repos. — En lui, reprend Merlin désabusé, j’ai mis ma confiance ; en lui, j’ai confiance encore ; à lui, je demande pardon. — Par moi t’accordent pardon le Père, le Fils et le Saint-Esprit.

Merlin, absous, entonne son action de grâces.

Je pousserai un cri de joie en l’honneur de mon Roi, vrai Dieu et vrai Homme ! Je chanterai ses miséricordes d’âge en âge, et au delà des âges.

M. de la Villemarqué voit, dans cette légende de Merlin, telle qu’elle est racontée par les chants bretons, l’allégorie de la lutte religieuse, qui marque, d’un trait saisissant, le visage austère et pathétique de notre Bretagne. La complainte berceuse nous dit comment le Duz, par ses maléfices, a séduit la chrétienne ; Merlin, si puissant et si populaire, est une sorte de druide qui s’impose à la Bretagne, mais il constate lui-même le néant de ses prestiges, et, à la voix miséricordieuse d’un aimable saint, il s’agenouille devant le Christ vainqueur. Après la lutte, la victoire finale demeure, en somme, au christianisme.

Avec toutes leurs pierres druidiques, ces paysages bretons paraissent obsédés d’une hantise mystérieuse et indicible, et les croix s’y multiplient, s’acharnent à s’y multiplier, comme pour les délivrer de cette affolante obsession.

Ils se souviennent, semble-t-il, de quelque chose dont les mémoires humaines ont perdu le secret, mais les croix bienfaisantes les apaisent et nous rassurent contre leur terreur. Saint Cadoc triomphe de Merlin, Cadoc le tendre et pieux lecteur de Virgile, Cadoc, dont c’était la vocation de donner pour thème éternel, aux poètes de toute langue, les miséricordes du Seigneur.

Ainsi l’Irlande, l’Écosse et l’Armorique ont chacune envoyé un apôtre au vieux barde en qui s’incarnaient le deuil et l’espérance de la grande et de la petite Bretagne, comme si chaque rameau de l’arbre celtique avait voulu lui tendre une mystique fleur de salut.

Si touchant que nous apparaisse ce battement spécial du cœur des saints celtiques pour les poètes, il faut revenir à des données plus profanes sur Merlin. Ce vieux barde, issu des ruines du paganisme celtique, continua, pendant tout le moyen âge, à inspirer mille songeries. Les laïcs et les clercs s’intéressaient également à lui.

Déjà, vers la fin du douzième ou le commencement du treizième siècle, Giraud de Barry, évêque et littérateur gallois, croyait discerner deux personnages également appelés Merlin : celui dont le père était consul romain et que la vieille chronique du dixième siècle attribuée à Nennius appelle Ambroise ; puis le Merlin dont la naissance était considérée comme fabuleuse, Merlin le sauvage ou le Calédonien. M. Paulin Paris, M. Ferdinand Lot jugent évidente l’identité de ce double Merlin. Mais la tradition merlinique a subi bien des péripéties, et la nouvelle phase de la légende fera de la vie de l’enchanteur un roman dont une fée, Viviane, est l’héroïne. Leurs folles aventures n’effaceront pas des mémoires la physionomie souffrante, hagarde et inspirée du vieux Merlin. Le cadre de Brocéliande est moins austère et moins pur que celui de Calidon ; des saints auréolés de douceur comme les rayons des mers septentrionales n’y viennent pas converser tendrement avec le barde désolé.


II

L’ENCHANTEUR MERLIN PRÉCEPTEUR DES FÉES


Le roman de Lancelot, au début du treizième siècle, mentionne qu’au temps de Merlin et d’Arthur on voyait des fées dans les deux Bretagnes, mais la petite, surtout, était le royaume privilégié de la féerie.

La forêt de Brocéliande joue un tel rôle dans la féerie romanesque, que nous avons la tentation de la situer, non sur la terre solide où nous marchons, mais en je ne sais quelle planète de rêve. Des érudits, cependant, croient bien l’avoir reconnue : elle existerait encore dans notre Bretagne.

Le Merlin de la Table-Ronde, le Merlin qu’au treizième siècle Robert de Boron nous présente, a conservé le goût des forêts que Geoffroy de Monmouth attribue au poétique et sauvage héros de sa Vita Merlini. Certes, il ne manque pas de forêts aux pays de la Table-Ronde : forêts d’Écosse, forêts du Northumberland, du pays de Galles et de notre péninsule armoricaine ; et la grande et la petite Bretagne ont chacune leurs forêts enchantées et leurs sites féeriques : Calidon, Arnante, Brequehen, Brocéliande. Mais Brocéliande est, par excellence, la forêt préférée de Merlin ; il y devise avec Morgane et Viviane ; il y demeure, quand Viviane a fait de lui sa dupe. Là fleurit le buisson qui devient l’éternelle prison de l’enchanteur.

Et cette forêt de Brocéliande existe ! Il est possible de la situer aujourd’hui dans un département français, un département comme un autre, pourvu d’un préfet, d’un conseil général, de tous les ressorts de l’administration moderne… Le mot province est charmant, et tout à fait compatible avec la féerie, mais le mot département a de quoi mettre en fuite les ombres légères de Morgane et de Viviane, comme s’il s’agissait de leur faire passer un examen pour l’obtention d’un certificat d’études primaires, devant l’inspecteur, le délégué cantonal, et une demi-douzaine d’instituteurs. D’après le savant M. Bellamy, qui fit du sujet une étude minutieuse et profonde [1], l’ancienne forêt de Brocéliande se confondrait en partie avec celle que l’on nomme aujourd’hui la forêt de Paimpont, et qui est située dans le département d’Ille-et-Vilaine.

Brocéliande portait également les noms de Bréchéliant, Bersillant, Brécilien, Brésilien. L’étymologie du mot est discutée, et mieux vaut, pour notre plaisir, qu’elle ne nous offre rien de trop précis. On a songé que les deux premières syllabes brocé, proviennent du mot grec βροχή, humidité. Or, la forêt de Paimpont possédait et possède encore lacs et marécages. Il suffît d’un peu de brume et de soleil pour composer mille fantasmagories. L’atmosphère spéciale de Paimpont devait, avant certains dessèchements, — et des témoignages prêtent à le croire, — être propice à des halos, à des mirages. De plus, cette forêt humide abondait sans doute en feux follets. Cela suffît-il à créer la féerie de Brocéliande ?

J’ai visité la forêt merveilleuse et n’y ai trouvé d’enchanté que les souvenirs. Son charme n’est point celui des lieux consacrés par l’histoire ; elle n’eut, pour l’illustrer, que le rêve, mais la raison de son élection poétique demeure mystérieuse, et ce mystère même lui donne un attrait.

Comment les poètes furent-ils assez frappés de quelques-uns de ses sites pour y adapter et modeler sur eux la féerie de leur imagination ? Malgré les coupes impitoyables, elle a toujours de beaux ombrages ; ses étangs paisibles l’ornent parfois d’une lumineuse douceur ; ils offrent de purs miroirs au visage touchant des églises et des abbayes qui s’éparpillent à travers la forêt, tandis que des croix austères dominent le paysage irrégulier et farouche. Cette forêt s’entrecoupe de landes sauvages, trouées et déchirées par des roches grises et nues, mais que leur robe de bruyères violettes parfume d’une odeur de miel. Les villages y sont clairsemés ; ils ont des noms étranges : Concoret, par exemple, qui semble signifier Val des Druidesses ou des Fées, et dont l’église dédiée à la Concorde rappelle un épisode des vieilles guerres seigneuriales ; Folle-Pensée, dont l’origine est inconnue, et qui désigne un grand hameau d’une remarquable bizarrerie : une procession de maisons sur une seule file, à travers des bois éclaircis et meurtris par les bûcherons ; un sol de pierre nue à larges blocs. Ce nom de Folle-Pensée fleure assez joliment la féerie. Tout près, il y a la fontaine de Bérenton, le perron de Merlin… Peut-être l’enchanteur y tenait-il cette école de fées dont Morgane et Viviane semblent avoir été les plus brillantes élèves. Aucune fontaine n’est aussi célèbre que Bérenton dans les annales féeriques. Au douzième siècle, le visionnaire Éon de l’Étoile en habita le voisinage, et l’on ne sait si le nom de Folle-Pensée consacre le souvenir d’Éon ou celui de quelque légende perdue.

Puisque le perron de Merlin se trouve à quelques mètres, pourquoi les mots Folle-Pensée ne nous rappelleraient-ils pas la folle pensée qu’eut Merlin de confier à Viviane le secret par lequel elle devait l’asservir ? N’est-ce pas la plus folle pensée de toutes ces histoires ? Et Brocéliande fut le cadre de cette fameuse duperie. D’ailleurs, le nom de Folle-Pensée a tout l’air de s’échapper d’un roman de la Table-Ronde, à moins qu’on ne le prenne pour un vestige oublié de la carte du Tendre.

Les maisons du village sont très vieilles ; elles englobent, dans leur construction, des pierres dont quelques-unes portent des caractères gravés, et qui proviennent, disent les habitants, du château détruit de Ponthus ; or, il y eut un Ponthus parmi les compagnons d’Arthur.

Les habitants de Folle-Pensée boivent l’eau de Bérenton, la fontaine féerique. Merlin, Arthur, Yvain accoururent jadis à cette fontaine ; la dame d’Yvain, elle-même un peu fée, était appelée la dame de la Fontaine et habitait un castel voisin de ses bords. C’est la fontaine du bois de Bersillant où des chevaliers portèrent le nouveau-né Brun de la Montagne, pour recevoir les dons de Morgane et de ses amies. Les poètes l’ont dépeinte « aux ondes clères sur fin gravois d’argent », ornée d’un perron de marbre… Une grosse pierre noire et gisante est tout ce qui reste du perron de Merlin, du perron sur lequel au douzième siècle l’auteur du Roman de Rou, maître Wace, « clerc de Caen, clerc lisant », alla toute une nuit attendre les fées. Pauvre fontaine ! Elle semble désormais assez humble et méprisable, dans un site de bruyères odorantes et d’arbres clairsemés, car la hache des bûcherons l’a privée des ombrages augustes. Le silence du désert y règne. Dans cet avilissement, elle retient la tradition des vieux poèmes : quelques gouttes d’eau répandues sur son perron feraient, affirme-t-on, éclater un orage… À peine luisante, à demi cachée par les pierres et la mousse, elle n’a pas l’air si formidable. Plus que les sites de Brocéliande, n’est-elle pas admirable, l’imagination humaine qui créa la prodigieuse forêt ?

Puis on se dit que le mystère de Brocéliande, c’est, peut-être, après tout, le mystère de la Bretagne. Il est plus vieux que la Table-Ronde, plus vieux même que les fées. Pourquoi les traditions et les légendes de tant de peuples étrangers et lointains s’accordent-elles à faire de l’Armorique le lieu d’où les âmes s’apprêtent à passer l’Océan, afin d’atteindre leur suprême séjour ? Il y eut sans doute à Brocéliande des druides et des sanctuaires druidiques. Le nom de la fontaine, Bérenton, ou Barenton, découlerait de Bélen, dieu solaire, véritable Apollon gaulois…

Par les soirs des jours chauds, le vent souffle singulièrement à travers ces parages, vent qui ne s’écarte guère de la forêt, et que les paysans désignent par ces mots : « le serein de Bérenton ». Il imite le bruit d’un galop de chevaux sur la terre dure : d’un galop de chevaux rapide et prochain. Peut-être se trouvera-t-il, encore de nos jours, un rêveur pour murmurer, comme les paysans de jadis : « C’est la chasse d’Arthur… »

Selon Robert de Boron, Merlin est le fils d’un diable et d’une pieuse chrétienne. Son père lui a donné la science du passé. Par égard pour sa mère. Dieu lui octroie celle de l’avenir. Dès son enfance, il a sauvé la vie de cette mère, et accompli des prodiges. Ces commentateurs ont allégué que la science de Merlin ne pouvait être que vague et grossière. Robert de Boron lui donne l’aspect d’une sorte de demi-dieu païen ; d’après le romancier, il serait envoyé par l’enfer pour nuire à l’œuvre de la Rédemption, mais l’enfer serait déçu, car les travaux de Merlin auraient, finalement, servi la sainte cause.

Il fut le conseiller des prédécesseurs d’Arthur : Ambroise et Uter, dit Penndragon. Ce dernier tint de lui le dragon d’or dont il fit son étendard, et qui lui valut son surnom de Penn-Dragon. Mais l’enchanteur fit à Uter un cadeau plus précieux encore ; la Table Ronde elle-même : c’était la table de Notre Seigneur et de ses disciples, découverte par Merlin, et autour de laquelle ne devaient s’asseoir que le roi et d’irréprochables chevaliers. Une sorte de lien spirituel s’établissait entre les compagnons de la Table Ronde, voués par avance aux belles causes, telles que la défense des faibles et des opprimés.

Enfin Merlin, favorisant l’amour illicite d’Uter pour la belle et vertueuse Ygierne, femme du duc de Tintagel, fut l’ouvrier fatidique de la naissance d’Arthur, fils de cet amour.

Après la mort du duc de Tintagel, Uter épousa Ygierne, mais déjà l’enchanteur s’était emparé de leur enfant, qu’il faisait élever par Antor. Il révéla ce secret au roi mourant.

Le moment vient pour le jeune Arthur de régner, à son tour, et de succéder à Uter, avec son propre cortège de chevaliers, autour de l’auguste Table Ronde : il se fait reconnaître pour le roi désigné par Dieu, en arrachant d’un perron de marbre l’épée féerique Escalibor. Merlin déclare l’origine de son protégé ; le romancier donne à Merlin le souci de travailler à la réalisation du plan céleste : Dieu veut le règne d’Arthur. Merlin paraît à la cour, mais, le plus souvent, il se retire dans les bois : « Sache, dit-il au jeune Arthur, que, par la nature de celui qui m’a engendré, ma coutume est d’habiter les bois ; ce n’est pas que j’y demeure pour jouir de sa compagnie, car il ne se soucie d’aucun compagnon ami de Dieu. »

Toujours prompt à servir Arthur, l’enchanteur, s’il le faut, prend l’aspect d’un enfant de quatre ans ou d’un harpeur aveugle. C’est lui qui marie Arthur à Genièvre, et la prévoyance de Merlin, à ce sujet, est assez contestable : Genièvre oubliera ses devoirs conjugaux pour aimer Lancelot. Il est vrai que l’influence de Genièvre sur Lancelot se répercutera de Lancelot sur Galehaut, et que Galehaut, persuadé par Lancelot, deviendra vassal d’Arthur. Merlin ne songeait-il donc qu’au résultat politique ?

Son attrait, cependant, le ramène à Brocéliande, où l’attend Viviane…

Sur les bords fleuris de la fontaine de Bérenton, par un jour de printemps, Merlin voit la prestigieuse Viviane.

Ébloui par la beauté de l’inconnue, il lui parle : elle lui répond avec grâce, en « damoiselle adonnée aux lettres ». Dans le cadre printanier des aubépines en fleur, Merlin et Viviane dissertent de la science fatidique. Merlin, de plus en plus épris de son élève, ne réserve aucun de ses secrets ; Viviane l’écoute, ambitieuse, avide de savoir et de pouvoir ; afin de les mieux retenir, elle écrit toutes les leçons de Merlin. Les amours de Merlin et de Viviane ont été poétisées bien des fois, mais, seul, Merlin aime sincèrement, et Viviane se partage entre l’amour, la défiance, l’ambition ; chez elle l’ambition domine. Cependant, Merlin, qui a le don des métamorphoses, lui apparaît sous les traits d’un beau jeune homme aux cheveux blonds. Il ne perd aucune occasion d’amuser ou de charmer Viviane ; il fait surgir, en pleine Brocéliande, auprès de la fontaine, à quelques pas du manoir paternel de son amie, un château et un jardin. Des dames et des seigneurs y viennent danser et chanter.

Ni Viviane, ni Merlin peut-être, ne prennent garde à leur refrain, qui est :

Bien vrai que se commencent amours en joies, et se finissent en douleurs.

Le château disparaît, mais le jardin demeure, où ces chants résonnèrent, et il s’appelle le Jardin de Joie.

Certains récits nous parlent d’un voyage que fit Viviane, sous la conduite de Merlin, après un séjour de la future fée à la cour d’Arthur. Elle avait alors quinze ans et cachait sa naissance illustre. Elle n’aimait point Merlin, et dissimulait son antipathie pour acquérir de lui la science. En voyageant, ils arrivèrent sur les bords de ce lac de Diane qui plut à la fée. Merlin lui raconta l’histoire de Diane « qui se passait au temps de Virgile ». Le précepteur des fées ne craignait point l’anachronisme. Il avait bien d’autres choses à leur enseigner que les dates, si nous en croyons les vieux conteurs. « Elles savaient, dit le Conte de Brète, la vertu des pierres, des arbres et des herbes ; elles avaient trouvé le secret de se maintenir en jeunesse, en beauté, en merveilleuse puissance… » À la prière de Viviane, Merlin fit surgir un manoir invisible sur les bords du lac. Cela devait être un jour la résidence préférée de la belle, mais tant de docilité ne la toucha point. Elle reprocha vivement à Merlin d’abandonner Arthur en péril, et tous les deux se disposèrent à rejoindre le roi.

Les versions sont unanimes à affirmer que Merlin fut enchanté par Viviane, et que, pour maîtriser l’enchanteur, elle se servit de ses propres leçons. Comment et pour quelles raisons ? Ici, les divergences apparaissent, et la psychologie de Viviane est une des plus curieuses de ces romans de féerie.

Viviane aima-t-elle Merlin ? Déjà le court récit qui précède a posé ce problème sentimental, et la contradiction s’y est glissée. « Elle l’aima d’étrange manière, dit le texte le plus favorable à cet amour, par la grande débonnaireté qu’elle avait trouvée en lui. Et lui l’aimait tant qu’il n’aimait rien autant comme elle. »

Ces petites lignes, qui laissent quelque estime pour le cœur de Viviane, indiquent suffisamment, cependant, qu’un abîme sépare l’amour de Merlin pour Viviane de l’amour de Viviane pour Merlin.

« Elle ne haïssait rien autant que lui », dit un autre roman, mais habile et coquette, elle sut si bien, pour arriver à ses fins de domination, simuler l’amour, que, tout devin et tout enchanteur qu’il était, Merlin y fut pris.

Le Roman de Merlin nous déclare qu’il « ne requit d’elle aucunes vilenie ». Dans le récit de la Dame du Lac, il nous apparaît comme un personnage de mœurs détestables, qui diffère du fidèle amoureux de Brocéliande, et plus encore du Merlin au grand cœur sauvage et pur de la forêt de Calidon.

Mais Viviane avait des moyens magiques de le duper pour le tenir en respect. Pourquoi l’enchanta-t-elle ? Par jalousie, pour s’assurer sa fidélité, ou par ressentiment, afin de se débarrasser de lui ? Voulait-elle simplement le maintenir en son pouvoir, afin d’être plus glorieuse et plus puissante ?

L’ermite Blaise, qui donnait de sages conseils à Merlin et cherchait à le diriger dans la ligne droite, s’aperçut qu’il était en péril. Viviane avait appris de l’enchanteur lui même le secret des enchantements ; elle lui avait demandé comment elle pourrait endormir quelqu’un. Merlin, naïvement, le lui expliqua ; la fée, avec une application de bonne élève, s’empressa d’écrire, comme les précédentes, cette nouvelle leçon de Merlin. On aura beau dire, jamais à cette petite personne ingénieuse, avisée et persévérante, je n’aurais l’idée d’appliquer les deux vers incomparables que

Vigny dédie au cœur des amoureuses :

Pleurant comme Diane, au bord de ses fontaines,
Son amour taciturne et toujours menacé…

Viviane est parfaitement sûre de Merlin, mais Viviane est atteinte d’une ambition démesurée. Si elle partage sa science et son pouvoir, il n’en sera point lui-même, pour cela, dépouillé ni déchu, et, quand Merlin sera son prisonnier, Viviane sera d’autant plus souveraine. Aussi l’endort-elle. Ensuite, avec sa guimpe, elle décrit les cercles magiques que Merlin ne franchira plus jamais ; il n’y a que de l’air, et, cependant, cet air équivaut à une indestructible muraille. Au moins, la fée, en cette version, donne-t-elle à l’enchanteur une jolie prison ; elle l’enferme dans un buisson d’aubépines en fleurs : de là, Merlin prophétise, et sa voix se mêle à toutes les voix de la forêt de Brocéliande. Dans une autre version, Viviane dépose Merlin dans un tombeau d’où Gauvain entendra l’enchanteur prophétiser, et où Viviane poussera la cruauté jusqu’à venir visiter sa victime avec son amant heureux, Méliador.

La renommée de Merlin survécut au siècle qui vit naître la vogue de la Table-Ronde.

À la fin du moyen âge, nous la voyons persister dans le domaine populaire ; la douloureuse France de la guerre de Cent Ans se rappela le rêve fantastique de la Bretagne contre l’oppresseur anglo-saxon, et il fut souvent question des prophéties de Merlin à cette époque. Certains voulurent voir en Jeanne d’Arc la vierge guérisseuse, sortie du bois Chenu, que prophétisait Merlin dans Geoffroy de Monmouth [2]. Il est probable que cette vierge, telle qu’au temps de Geoffroy se l’étaient figurée les imaginations, ressemblait moins à la future Jeanne d’Arc qu’à la Morgane primitive ; mais quand Jeanne vint à la cour de France, il se trouva des personnes pour lui demander, si, près de son village, il n’était pas un bois Chenu. Le bois Chenu, le nemus canulum de Merlin, signifiait bois antique et vénérable. Il y avait assez de Calidons et de Brocéliandes dans les souvenirs druidiques, les traditions bretonnes et les légendes merliniques, pour expliquer la prophétie inventée ou recueillie par Geoffroy. Mais, près de Domrémy aussi, se trouvait un bois Chenu ou Chesnu [3].

Alors, sous des bonnets de docteurs, à la vue de Jeanne, de la Jeanne qui venait du bois Chesnu, quelques têtes se troublèrent. Or, Jeanne était la moins crédule personne du monde ; elle n’avait pas admis les racontars des commères de son village, sur leurs prétendues rencontres avec les fées autour de l’arbre fameux ; pas plus que, toute novice à la cour, elle ne s’était laissé tromper par les subtilités des diplomates bourguignons ; et aux gens qui lui parlaient du vieil enchanteur, elle répondait simplement : « Je ne crois pas aux prophéties de Merlin. » Elle connaissait trop intimement la vérité, pour ne pas discerner, au premier coup d’œil, le mensonge ou la fable.

Mais la simple et nette parole de Jeanne ne prévalut pas contre la gloire de Merlin : les écrivains de la Renaissance, l’Arioste, Rabelais, Cervantès, Spenser, Shakespeare, évoquèrent à leur tour la physionomie de Merlin, pour amuser les inlassables rêveries humaines.


III

LA FÉE VIVIANE


Malgré toutes les corruptions qu’une société violente et passionnée, se reflétant dans ses poèmes et dans ses romans, pouvait apporter à la pure idée de la Table-Ronde, cette idée fut assez belle pour enthousiasmer la chevalerie. Ceux qui, disait-on, s’asseyaient à cette table, s’aimaient entre eux comme des frères, et ils avaient à cœur de défendre les opprimés, de soutenir les saintes causes. Pourquoi les romanciers jugèrent-ils à propos de mêler la féerie à l’idéal de la Table-Ronde ?

Viviane, si abominablement hypocrite et coquette à l’égard de Merlin, est favorable à Arthur et lui prouve maintes fois son estime. Elle habite un lac et un château invisible ; ce lac de Diane, qu’elle choisit pour sa résidence, le costume de chasseresse qu’elle portait quand elle vint à la cour d’Arthur, tous ces détails nous la montrent comme hantée d’un souvenir mythologique qu’accentue le Roman de Merlin, lorsqu’il donne la déesse Diane ou la prétendue mère de cette déesse, la sirène de Sicile, pour marraine à Dyonas, père de Viviane.

Elle a, de la déesse Diane, le goût des chasses et des forêts. Le lac du Pas-du-Houx, dans la forêt de Paimpont, nous est désigné comme le lac aimé de la belle et radieuse fée.

Cette dangereuse et triomphante Ninienne, Niviene ou Viviane, voyageant avec Merlin, a tenu sur ses genoux le petit Lancelot qu’elle dérobera plus tard à la pauvre reine de Benoïc, Elaine, surnommée la reine aux grandes douleurs. Elle l’emportera au fond de son lac, et l’élèvera de façon que, selon les idées du temps, il devienne un jeune homme accompli. Peut-être imite-t-elle ainsi les fameuses druidesses voleuses d’enfants qui servirent de modèles aux fées Korrigans de la Bretagne. En tout cas, Viviane, une fois de plus, se montre cruelle, puisqu’elle profite du moment où la reine fugitive pleure la mort de son mari, pour se saisir du petit Lancelot.

Chez la Dame du Lac, Lancelot passe une heureuse enfance. Viviane l’aime passionnément ; elle lui donne un maître, elle veut lui procurer des compagnons de jeux. Un jour, elle charge de cette mission une des fées qui lui sont subordonnées, Sarayde. Sarayde quitte l’invisible manoir du lac, munie des instructions de Viviane. Elle va chez le roi Claudas délivrer les petits princes Lionel et Bohor, que Claudas retient prisonniers. Sarayde use à merveille de l’art des enchantements ; sa visite se termine par une bagarre où meurt le fils de Claudas, mais elle ramène les petits princes à Viviane qui la félicite de son habileté. La vie est encore plus douce pour Lancelot quand il a ces gentils compagnons. Ce fils adoptif de Viviane porte en toutes saisons des chapeaux de roses vermeilles. Les fées, dans les légendes, ont toujours aimé les chapeaux de fleurs, et saint Louis, dans la vie réelle, faisait porter à ses enfants, le vendredi, des couronnes de fleurs, en mémoire de la sainte couronne d’épines. Viviane, bonne catholique à sa façon, supprimait cette parure du front de son pupille les vendredis, les vigiles et pendant le carême.

Lancelot grandissait. La douce vie du manoir féerique ne suffisait plus à ses rêves. Il aspirait à cette chevalerie dont Viviane ne lui parlait pas, de crainte d’en éveiller le désir dans son cœur et de hâter la séparation. Mais l’heure terrible sonna. Viviane dut expliquer à son élève les lois de cette chevalerie redoutée, et le conduire au roi Arthur. On connaît la suite : Lancelot s’éprenant de Genièvre pour un mot dit indifféremment et s’élançant, tout plein de jeune fougue, à travers les périls, afin d’accomplir mille exploits… Qui sait ? Viviane expie peut-être alors quelque chose de sa trahison à l’égard de Merlin… Le Lancelot primitif délivrait la reine Genièvre, captive du roi de chez qui l’on ne revient pas, du roi des morts sans doute, et cela fait de Lancelot un personnage mythologique. C’est Chrétien de Troyes qui, le premier peut-être, à la fin du douzième siècle, introduisit dans le roman l’idée d’une liaison coupable entre Genièvre et Lancelot.

Lancelot, aux yeux des belles dames qui présidaient les cours d’amour du moyen âge, représentait le type du chevalier fidèle, et sa vogue nous montre que l’influence féminine régna sur les modes littéraires au douzième siècle. Fidèle, s’il l’était à sa mie, à sa « drue », comme on disait, — cela seul importait aux dames, — il ne l’était guère à son suzerain. Lancelot, l’homme lige du roi Arthur, avait dû prêter à celui-ci serment de fidélité ; certes, il se parjurait en lui volant l’amour de Genièvre ; une telle faute devait révolter les chevaliers, mais les hommes ne sont pas très conséquents avec eux-mêmes ; et comme le Paris du dix-septième siècle, pour la fiancée du Cid avait les yeux de Rodrigue, le moyen âge, pour Lancelot, avait les yeux de Genièvre.

La belle reine avait conquis son cœur par un mot dit sans qu’elle y pensât ; de ces mots qui font à travers le monde tout un mystérieux chemin… À travers le monde ? Peut-être pas, mais à travers le cœur d’un homme. Genièvre a murmuré, penchée vers Lancelot : « Adieu, beau doux ami. » Ce mot a décidé de sa vie ; il a fait de lui un héros de vaillance et un parjure traître à la foi jurée, oubliant que d’Arthur il tenait ses premières armes. Il semble que les mots aient une carrière et une fortune indépendantes de celui ou de celle qui les a semés. À peine Genièvre a-t-elle prononcé ce mot qu’elle ne s’en souvient plus. Mais Lancelot y rêve toujours. « Ce mot, depuis, affirme-t-il, ne m’est pas sorti du cœur. Je ne me suis jamais trouvé en aventure de mort sans m’en souvenir… Ce mot m’a conforté dans tous mes ennuis ; il m’a guéri de toute douleur, sauvé de tout danger… Ce mot m’a nourri dans ma faim, enrichi dans ma pauvreté. — Mais, répondit la reine, je ne le prenais pas tant au sérieux. Souvent je l’ai dit à d’autres chevaliers. » Elle ajoute, surprise et flattée : « Lancelot a vengé en maintes rencontres le chevalier navré, il a sauvé la dame de Nohan ; il a terrassé deux géants, il a pris la douloureuse garde, il a été le mieux faisant de deux assemblées. Tout cela pour un seul mot, le nom de beau doux ami que je lui donnai… »

Jusqu’à présent, c’est parfait. Mais voici que Galehaut s’avise de rapprocher la reine de son ami, et Genièvre devient la maîtresse de Lancelot. Lancelot a donc trahi son suzerain, mais il ne se permet aucune infidélité amoureuse envers la belle reine. Et à une entreprenante damoiselle qui prétendait lui faire oublier son amie, en affirmant que celle-ci ne le saurait pas : « Mon cœur le saurait, dit-il, qui ne fait qu’un avec le sien. »

Viviane connaît tout le roman de son élève. Elle lui a dicté le devoir du vrai chevalier, sans omettre le dévouement à la sainte Église ; mais sa félonie envers Arthur ne la choque pas. Le moyen âge s’égare sur le compte de Lancelot et de Genièvre ; leurs amours l’enivrent, et le vieux conteur ne marchande pas son admiration à la reine coupable, toujours représentée comme une merveille de beauté, un miracle d’esprit, une fleur de loyauté. Certes, on nous donne à penser que certaines mésaventures lui arrivent en guise de châtiment, mais elle porte aussi légèrement la punition que la faute. La philosophie et la morale du siècle nous seront données par Viviane elle-même, et lui serviront à déguiser d’un prestige cette assez vilaine histoire : « Le péché du siècle ne peut être mené sans folie, mais moult a grand confort de sa folie qui raison y trouve, et honneur, et si vous les pouvez trouver en vos amours, cette folie est par-dessus tout honorée, car vous aimez la fleur de toute la chevalerie du monde. »

Cette théorie devait plaire à la romanesque Marie de Champagne, fille de Louis VII et d’Aliénor, qui avait fourni à Chrétien de Troyes le sujet du Conte de la Charrette dont Lancelot est le héros. Elle devait plaire à sa belle-sœur, Aëlis de Champagne, reine de France et femme de Philippe-Auguste, éprise de romans et de poésie. Ainsi se rassurait et s’égarait la morale mondaine d’alors. Chrétien de Troyes, auteur de Tristan, d’Erec, de Cligès, de la Charrette, du Chevalier au Lion, de Perceval, était le romancier favori de ces belles dames, celui qui, sous leur inspiration, mettait leur idéal dans la littérature. Il élaborait des phrases capables de les charmer, et que les conteurs imitèrent à l’envi.

Paroles dangereuses qui, dans l’oisiveté monotone des châteaux féodaux, contribuèrent à perdre la tête des pauvres châtelaines ; paroles que, dans l’ombre gothique d’une salle de Rimini, Paolo et Francesca liront peut-être ensemble, comme Dante l’imaginera :

Nous lisions un jour par plaisir comment l’amour étreignit Lancelot ; nous étions seuls et sans aucune peur d’être surpris. Plusieurs fois nous levâmes les yeux du livre, et notre visage pâlissait. Mais un seul point nous vainquit : lorsque nous lûmes comment cet amant baisa le sourire désiré, celui qui de moi ne sera jamais séparé, tout tremblant, me baisa la bouche. Ce livre et son auteur furent pour nous Galehaut… Ce soir-là nous ne lûmes pas plus avant.

La morale de Viviane, faite pour charmer les cours d’amour et pour troubler la cervelle des châtelaines, ne fut pas admise par le chantre de Francesca. Il est vrai que l’incomparable Divine Comédie puise au fond des consciences des éléments de beauté plus haute et plus affinée. La Table-Ronde est le miroir changeant et superficiel d’une époque ; la Divine Comédie est le miroir inaltérable et profond d’un siècle, envisagé des sommets éternels.

Quant à Viviane, sa vogue étendit son empire en beaucoup d’œuvres, beaucoup de régions et beaucoup de langues diverses ; elle lui donna même des sœurs, telle cette Urgande la Déconnue, protectrice d’Amadis, le damoiseau de la mer, comme Viviane, Dame du Lac, le fut de Lancelot. Urgande favorisait les amours d’Amadis, écrivait aux princes, s’occupait de politique, et, pour y réussir, avait cette bonne fortune de pouvoir changer de visage.


IV

LA FÉE MORGANE


D’où vient-elle, cette fée Morgane qui domine tout le moyen âge et toute la féerie, alors que sa rivale, Viviane, ne règne guère que sur Brocéliande ? Étrange, capricieuse, un peu hagarde comme son maître Merlin, elle unit, semble-t-il, dans ses tresses brunes, l’algue marine à la fleur de pommier. Sans doute, avant d’être nommée par les poètes, elle défraya de longs récits, et, peut-être, faut-il, une fois de plus, la reconnaître lorsque Guillaume de Rennes, au treizième siècle, parle d’une vierge royale, d’une fille nympha, d’un dieu maritime, qui soigne Arthur de ses blessures.

Serait-ce, là encore, la vague silhouette de cette Morgane dans le nom de laquelle persiste le parfum de la mer ? Morgane la Sage, Morgue la Fée, Morgain, Morgan, sous toutes ces dénominations, elle est reconnaissable, et l’on a cru deviner une similitude entre ces noms mystérieux, attribués à la fée, et celui que saint Comgall, en la baptisant, donne à l’héroïne d’une légende irlandaise : Murgen, enfant de la mer, ou Muirgelt, folle de la mer. On la croit d’origine celtique. Peut-être descend-elle de quelque mythologie oubliée, et a-t-elle pour patrie les îles brumeuses, comme ces fées de la mythologie grecque, Calypso et Circé, les îles ensoleillées ?

À rechercher les traces de cette Morgane, nous les voyons se perdre en un passé de plus en plus profond. Elle paraît en d’innombrables légendes. Sa renommée est universelle, puisque les marins napolitains donnent le nom de Fata Morgana à certain phénomène météorologique : il lui sied d’habiter les cités changeantes de l’Illusion.

Une île mémorable est ceinte par l’Océan,


dit un beau vers latin du moyen âge. Ce vers s’applique à l’île d’Avalon qui nous est donnée, d’abord, comme la patrie de Morgane, et ensuite comme son royaume.

Le nom d’Avalon a-t-il pour racine le mot breton aval qui signifie pommier ? Il est à supposer que cette île, qui s’appelait aussi Fortunée, était à l’abri des rudes vents marins, et qu’une fraîche végétation l’ornait. L’île d’Avalon dut bien être l’île des arbres riants. Elle fleurit au milieu des vagues immenses. Ses poètes la parent de toutes les grâces du printemps septentrional, — le seul printemps qui leur soit connu, — se contentant de les éterniser ; et, sous la couronne légère de ses pommiers en fleur, l’île d’Avalon nous charme comme quelque coin privilégié de Normandie ou de Bretagne. Cependant elle est lointaine : pour les poètes, les îles fortunées sont toujours lointaines. Celle-ci ne réclame point de culture, et cela nous porte à demander si quelque souffle marin n’y a jamais amené le parfum des violettes de Calypso ou les graines du jardin d’Alcinoüs.

D’ailleurs, est-ce seulement par l’ornement de ses fleurs et de ses fruits qu’Avalon paraît si douce et si belle ? Ne serait-ce pas, plutôt, à cause de sa ceinture d’océan qui l’isole et l’éloigne des compétitions, des soucis, des luttes, au point que l’écho même en expire, avant d’avoir troublé les mélodies délicieuses qu’y égrène le cortège des fées ?

On a cru la reconnaître en certaines îles, les unes plus ou moins voisines des côtes françaises ou britanniques ; les autres, plus éloignées. Les îles du Cap-Vert et des Canaries rivalisent, sur ce point, avec Oléron ou Anglesey. Elle dérive, dit-on, de l’Élysée celtique, et des guerriers, en effet, y sont parfois transportés pour être soignés de leurs blessures par Morgane, qui semblerait ici parente de ces Valkyries septentrionales, promptes à recueillir les âmes des héros morts sur le champ de bataille. Il m’est impossible de ne pas me rappeler ici que le Pommier doux de la chanson de Merlin était un jeune guerrier, un futur libérateur, et je me demande si des traditions perdues n’attribuaient pas aux braves le symbole du Pommier. L’île d’Avalon, l’île des Pommiers, aurait été primitivement cet Élysée celtique, l’île des braves où se réfugia Arthur.

Il fut soigné, dit un vieux texte, par Morgane, enchanteresse habile dans l’art de guérir, et la plus belle des neuf sœurs qui possèdent cette île.

Nous connaissons à peu près tous leurs noms : Moronoé, Mazoé, Gliten, Glitonea, Gliton, Tyronoé, Thiten, la musicienne Thiten. Perpétuèrent-elles le souvenir de l’île de Sein et de ses neuf druidesses ?

Ces fées sont savantes, et Morgane, la première d’entre elles, instruisit ses sœurs ; outre la médecine, elles cultivent l’astronomie et la musique. Arthur, chez elles, reposait sur un lit d’or, à l’abri des coups de ses ennemis. Un luxe étrange et magnifique se déploie autour de leur beauté.

La musique est une des joies de l’île fortunée. Les fées, avec des chants, viennent au-devant d’Arthur, d’Ogier, de Rainoart. Elles ont une ville d’ivoire et d’or où doivent retentir ces petites harpes bretonnes que l’on appelle des rotes, et dont parlait déjà, au sixième siècle, le pieux ami de sainte Radegonde, le poète Venance Fortunat, dans une allusion aux lais armoricains. Morgane, sous le bouquet de ses pommiers en fleur, écoute la harpe de Thiten. Trois fées blanches comme fleurs de lis, selon le caprice de leur souveraine, vont transporter dans l’île d’Avalon le géant Rainoart endormi sur le rivage de la mer. Ces trois fées :

Sa massue font changer en un faucon
Et son haubert en un esmerillon
Et son vert heaume muer en un Breton
Qui doucement harpe le lai Gorhon,
Et de l’épée retirent un garçon
Et l’envoyèrent tout droit en Avalon…

Ce lai Gorrhon, favori des fées, l’était sans doute des mortelles ; et des vers, comme ceux qui nous décrivent Iseut s’accompagnant elle-même et murmurant un lai cher à Tristan, nous ouvrent une perspective sur la musique d’amour et de féerie qu’était la musique bretonne.

La reine chante doucement.
Sa voix accorde à l’instrument.
Li mains sont belles, li lais sont bons.
Douce la voix et bas les tons…

Il s’agit d’une musique lente, douce et voluptueuse, qu’aimèrent les châtelaines et les belles des cours d’amour. Elle éveillait dans les âmes le regret nostalgique du passé.

Le lai escoutent d’Aelis
Que un Irois (Irlandais) doucement note.
Mout bien le sonne ens sa rote.
Après ce lai autre comence
Nus d’eux ne toise ne ne tense.
Le lai lor sone d’Orféi,
Et quand icel lai est feni,
Les chevaliers après parlèrent,
Les aventures racontèrent,
Qui soventes fois sont venues,
Et par Bretagne sont seues…

De quoi parlent-ils, ces chevaliers, si ce n’est de l’espérance de Bretagne, d’Arthur qui n’est pas mort mais qui rêve en écoutant la harpiste Thiten moduler de semblables mélodies, dans l’île bienheureuse de la fée Morgane ; qui rêve au jour où il viendra délivrer son peuple et sa race de la tyrannie de l’oppresseur ? Île d’Avalon, île Fortunée que l’on appelle également île Perdue-en-mer, comme pour justifier le mot de Nietzsche : « Il n’est plus d’îles bienheureuses ! »

Il n’est plus d’îles bienheureuses ! C’est ce que voulut faire entendre aux Bretons le roi d’Angleterre, Henri II. Las des prophéties annonçant le retour victorieux d’Arthur, il voulut détruire l’espoir celtique ; il imagina, dit-on, un stratagème. Certains croyaient reconnaître les pommiers d’Avalon dans les pommiers de Glastonbury : là s’élevait la Noire-Abbaye, gouvernée par un neveu du roi. Le prince y ordonna des fouilles qui découvrirent bientôt les sépultures de deux hommes et d’une femme : c’étaient, d’après l’inscription du douzième siècle lisible sur un sarcophage, Arthur, la reine Genièvre ou Guanhamara, Mordred, neveu d’Arthur, avec qui, pendant l’absence du monarque, Genièvre avait partagé la régence, et qui l’avait, d’ailleurs, tout à fait consolée de cette absence.

Les hommes du moyen âge trouvaient tout simple que ceux qui s’étaient mortellement offensés ici-bas, fussent ainsi réunis dans la mort. La paix du même tombeau les eût enveloppés. Sans doute les hommes d’alors songeaient que le pardon avait recouvert les fautes anciennes, éteint les vieilles rancunes, et que, de l’éternité, le regard tombant sur la terre embrassait de nouvelles perspectives, aussi différentes de celles de la vie mortelle, que les perspectives de l’âge mûr le sont de celles de l’enfance. Si l’on en croyait ce récit, le triple tombeau de la Noire-Abbaye semblerait un commentaire de l’épithète eschylienne de la mort : παγχοίτης (qui fait tout reposer).

Ce que l’on voulait bien concéder à la légende, c’est que des fées vêtues de blanc étaient venues ensevelir les restes d’Arthur à Noire-Abbaye. Sans doute, elles étaient les sœurs ou les suivantes de Morgane.

Mais aucun stratagème n’eût enlevé du cœur des Bretons leur chère espérance ; pour eux, Arthur demeura dans son île, et l’épée d’Arthur dans son lac, en attendant le jour de la revanche, bien que cette épée eût été solennellement offerte à Richard Cœur de Lion.

Les romanciers et les poètes prirent l’habitude d’envoyer leurs héros dans l’île de Morgane, habitude qui nuisit à la religieuse gravité des chansons de geste. Ce fut une nouvelle conquête des fées, conquête dont nous n’avons guère lieu de nous féliciter, si nous sommes touchés par le génie caractéristique de la vieille littérature franque.

Pour la geste carolingienne où elle s’est introduite, Morgane demeure une sorte de déesse en Avalon, affectant des allures mythologiques dans son île de féerie, allures mythologiques assez conciliables, d’ailleurs, avec la licence de ses mœurs ; les romans de la Table-Ronde l’humanisent davantage, lui donnant surtout l’aspect d’une énigmatique et dangereuse princesse de la cour d’Arthur.

Chrétien de Troyes, le premier, dans le roman d’Erec et Enide, nous cite Morgane, comme la sœur de ce prince : le roi de la Table-Ronde, trouvant Erec blessé, le soigne avec un baume irrésistible que « Morgue sa suer avait fet » et que « Morgue avait donné Artu ».

Morgane est belle, ambitieuse, passionnée, et nous apparaît sous les traits d’une brune ardente et persuasive. Fille naturelle du duc de Tintagel, premier époux d’Ygierne qui devint la mère d’Arthur, elle fut élevée par la femme légitime de son père. D’autres versions nous déclarent qu’elle était fille légitime de ce duc et d’Ygierne. En tout cas, elle est appelée sœur d’Arthur, mais les sentiments qu’elle montre à l’égard de celui-ci ne sont pas toujours fraternels, ni même bienveillants. Sa situation paraît assez délicate. Tandis que les autres sœurs d’Arthur se marient, Morgane, nous dit Robert de Boron, est mise aux lettres dans une maison religieuse.

Il y eut des femmes cultivées aux époques barbares où naquit la société moderne. Quand les hommes ne vivaient que pour le glaive, certaines femmes gardaient le culte des livres. La femme de Foulques le Noir, comte d’Anjou, vendait chèvres et moutons pour s’en procurer. Il n’est donc pas étonnant que Morgane nous soit représentée comme instruite, mais chez elle le savoir est au service de l’ambition et de l’orgueil. Sensuelle, pédante et capricieuse, elle brille à la cour. Elle étudie sous la direction de Merlin, et sa science est telle qu’on ne la croit presque plus une femme. Robert de Boron ajoute que son éclat se flétrit et que son âme se corrompt. Désormais, selon notre auteur, elle n’apparaîtra plus belle qu’à l’aide d’enchantements ; cependant, d’innombrables légendes nous la montrent encore triomphant par la beauté de toutes les autres fées et de toutes les autres dames.

Elle était charmante, s’il faut en croire le vieux romancier, lorsqu’elle fît la conquête du beau chevalier Guyomar. Cela se passait au palais du roi Arthur de Bretagne, peu de temps après le mariage d’Arthur et de Genièvre. La cour s’était retirée, mais Guyomar, cousin de la reine, demeurait, parlant à Morgane dans une salle basse où elle dévidait du fil d’or pour en faire une coiffe à l’une de ses sœurs. Ces ouvrages étaient appréciés chez les châtelaines, et plus d’une épouse de croisé trompait son attente par l’exécution de merveilleux travaux, en murmurant ces « chansons de toile », faites pour accompagner de pareilles besognes, et qui s’imprégnaient du parfum des cœurs lointains et mélancoliques. Morgane, d’après le très vivant portrait que ce récit nous donne d’elle, chantait bien et parlait mieux encore ; c’était un délice de l’entendre, et toute la cour était sous le charme. On ne savait si l’on devait plus admirer ses magnifiques cheveux que sa taille élégante et parfaite, ou si sa suave éloquence ne dépassait point tous ces avantages physiques. Courroucée, elle était capable de jouter de la langue, mais incapable de pardonner.

Le blond Guyomar plaisait à la brune Morgane qui n’était ni timide ni réservée, et de ses belles mains, il maniait, en plaisantant, le léger fil d’or. Cette aventure alla fort loin, si loin que la reine Genièvre, qui n’aimait pas encore Lancelot, se plaignit, scandalisée. Hélas ! cet amour devait avoir pour Morgane de tristes lendemains : elle était susceptible de souffrir.

Si l’on ne considère plus Morgane à travers le demi-jour fantastique de la forêt de Brocéliande, elle paraît ressembler étrangement à quelque héroïne d’un roman de nos jours. Elle pense ce que penserait une petite personne ardente et studieuse qui trouverait inférieur à ses aspirations le rôle qu’elle se croirait attribué par la destinée. La science, se dirait-elle, la délivrerait de cette infériorité.

Or, toutes les connaissances intellectuelles de Morgane ne l’empêchèrent pas d’aimer, d’être trahie et sur le point d’en mourir. Mais elle est aussi vindicative que passionnée : elle se vengera. Afin de se venger, elle trouvera le moyen de torturer sa rivale et elle inventera, pour son amant, le Val des Faux-Amants ou le Val Sans-Retour, au fond duquel tous les infidèles d’amour seront retenus, jusqu’au jour inespéré où passera cet être rare : un amoureux fidèle.

Morgane, sœur d’Arthur, règne toujours en Avalon ; elle possède une « tour ferrée », un « chastel d’acier », dont l’Arioste se souviendra peut-être pour évoquer le château du magicien Atlante ; elle hante la forêt de Brocéliande, épaisse, sonore, inextricable comme une forêt de la vieille Gaule, mais semée de clairières fleuries et de fontaines chantantes pour la danse des fées au clair de lune. Comme toutes ses sœurs, Morgane aime les fontaines aux bords riants et les clairières veloutées.

Mais les charmes de Brocéliande ne consolent pas Morgane d’avoir été trahie ; elle possède des baumes pour toutes les blessures, excepté pour celles de son propre cœur. Alors elle se fait justicière, et rien n’est plus dangereux ni plus cruel que la justice devenant le prétexte sous lequel se cache une passion. Aussi, de tous ses domaines, celui qu’elle préfère est-il le Val Sans-Retour. Suivant la tradition féerique, c’est dans la forêt de Brocéliande qu’il faut chercher ce val, illustré par la vengeance de Morgane. Les deux Bretagnes se le disputent encore, et deux écoles d’érudits ont soutenu la prétention des deux Bretagnes. On croit le reconnaître dans la foret de Paimpont, près du village de Tréhentoreuc. Un chemin marécageux à peine accessible y conduit. Par les soirs d’automne, il doit encore se cacher derrière les murs de brouillard dont parle la légende. Aucun site ne peut être plus sauvage, plus désert, plus silencieux. Il s’encaisse entre d’abruptes collines dont la robe nuancée de vert et de violet par les bruyères est trouée çà et là d’énormes et sombres rochers. Une légère nappe d’eau y reflète un peu de ciel. On dirait qu’il plane toujours sur ce vallon comme une sorte d’enchantement. La pensée qui vient à l’esprit des voyageurs, c’est que l’aspect des choses a pu créer ici la légende. Si l’on rêva parfois un Val Périlleux, un Val des Faux-amants, un Val Sans-Retour, — la fondation de Morgane portait ces trois noms, — il était impossible de le placer ailleurs.

Pendant que Morgane accablait de sa sévérité les parjures en amour, sa conscience devait lui reprocher quelques peccadilles. Lorsque son frère Arthur lui confia la précieuse épée Escalibor, qu’un bras mystérieux, sorti du lac des fées, avait un jour offerte au roi, Morgane ne songea qu’à en faire largesse à son amant, ou à en favoriser les ennemis d’Arthur, et, quand il s’agit de se disculper elle-même, elle n’hésita pas à accuser de vol cet amant, ce qui coûta la vie au malheureux. Mais qu’elle rencontre un fiancé volage, un époux inconstant, un amoureux infidèle, la fée trouve le moyen de l’attirer au Val Sans Retour, d’où jamais il ne sortira.

Les larmes des belles, plus miséricordieuses qu’elle ne le fut elle-même, ne la toucheront qu’à moitié. Permission leur sera donnée de tenir compagnie aux captifs, d’entrer et de sortir à volonté, mais elles ne les emmèneront pas. Soucieuse du salut de ses prisonniers, Morgane leur octroie un aumônier et une chapelle. Elle ne les veut ni tristes ni malheureux, elle consent à leurs distractions, mais ils ne sortiront pas — c’est là sa marotte. Sans doute, elle pense leur éviter ainsi de nouveaux parjures. Malgré les bonnes intentions de Morgane, les pauvres chevaliers s’ennuient, s’ennuient au point de languir et de mourir.

Lancelot apparaît tout à coup dans ce petit monde mélancolique et chagrin. Il aime la belle reine Genièvre et il en est aimé. Aussi la dangereuse sœur d’Arthur, espérant une revanche, guette-t-elle les faiblesses de Genièvre ; que celle-ci se trahisse ou que Lancelot la trahisse, tout ira bien pour Morgane. Elle s’attaque perfidement à Lancelot, lui donnant comme compagne de voyage une jeune et entreprenante fée dont les séductions seront vaines.

Si Lancelot avait succombé, Morgane y aurait gagné de briser le cœur de Genièvre et de sauver le Val Sans-Retour, qu’un seul amant fidèle mettait en péril. Malgré tout son pouvoir, elle échoua dans ses desseins, et la présence de Lancelot suffit à détruire son cher Val Sans-Retour.

Les chevaliers reprennent la clef des champs, et courent aux belles expéditions qui tentent leur vaillance.

Mais alors Morgane ourdit de nouveaux pièges contre Lancelot ; elle remarque qu’il porte à son doigt un anneau semblable à un anneau qu’elle-même possède : les deux bijoux nous sont décrits avec précision ; il existe entre eux une minuscule différence. Elle devine que l’anneau du chevalier lui fut donné par Genièvre. Alors elle endort Lancelot pour le lui soustraire ; elle le remplace par le sien, afin qu’il ignore cette perfidie. Son plan est atroce : elle enverra cet anneau à Genièvre au milieu de la cour, avec un message annonçant la prétendue mort de Lancelot. Elle songe que devant tous, devant Arthur lui-même, la reine trahira son chagrin.

Si Genièvre n’est point une fée, elle est une femme très habile et très séduisante, parfaitement capable de tenir tête à une fée. Tout son cœur d’amoureuse éclate, quand elle reconnait la bague, quand elle entend annoncer la mort de son fidèle ; Genièvre est trop avisée pour en rien dissimuler. Elle proclame très haut cette douleur et la légitimité de cette douleur ; elle rappelle tous les exploits que Lancelot accomplit pour elle, et cela même, elle le fait avec une telle franchise, une telle fougue, une telle spontanéité, que personne ne peut avoir un léger soupçon, et qu’Arthur, tout le premier, comprend son terrible émoi.

Ainsi Morgane est vaincue par la reine. Elle s’acharne vainement à la perdre en voulant ouvrir les yeux d’Arthur : une fois, elle imagine un manteau qui ne s’ajuste qu’à la taille d’une femme fidèle ; une autre fois, elle offre à son frère un hanap d’ivoire, dont le contenu se renverse, si ce hanap est entre les mains de quelque mari trompé. C’est une personne de ressources que la fée Morgane.

Au commencement du treizième siècle, à l’époque de Robert de Boron, les sympathies sont pour Viviane et les antipathies pour Morgane. Cela tient peut-être à ce que Viviane est favorable aux compagnons de la Table-Ronde, et que Morgane leur est défavorable. Peut-être cette préférence est-elle un nouveau signe de la partialité médiévale pour Lancelot et Genièvre ; Morgane ne cherche qu’à leur nuire, et Viviane à les secourir. Les détracteurs de Morgane se plairont à nous dire qu’elle a perdu sa beauté ; ils l’appelleront la laide Morgane.

Que Viviane eût ou non Meliador pour amant, ses mœurs, du moins, n’étaient pas dissolues comme celles de sa rivale. Elle était plus ambitieuse que sensuelle. Tout le cadre de Brocéliande, son décor de lacs et de fontaines, d’ombrages transparents, d’aubépines en fleur, de manoir invisible, de danses et de chasses, de cortège à chapeaux de roses vermeilles, enveloppait d’un gracieux prestige cette fée voleuse d’enfants. Par moments, il semblait qu’elle cachât, au fond de son cœur mystérieux de femme ou de fée, comme un secret dépit de la passion de Lancelot pour Genièvre, mais elle le cachait si bien qu’elle n’agissait que pour les combler de ses faveurs.

Morgane, elle, est toujours amoureuse au point de perdre toute raison, toute retenue ; elle meurt presque de chagrin lorsqu’elle se voit trahie ; tandis que Viviane préméditait à froid des plans subtils et compliqués, c’est avec passion que Morgane ourdit mille dangereuses intrigues. Naturellement, elles se détestent, et les vieux conteurs n’aiment jamais que l’une des deux.

Bientôt, des récits viendront qui dissocieront le personnage de Morgane de celui de la dame d’Avalon, et mettront en scène de bizarres aventures ou de bizarres conciliabules de dames-fées. Un d’eux nous montrera Morgane envoyant une légion de diables à la dame d’Avalon. Mais les grandes lignes de la féerie me semblent avoir considérablement dévié dans ces versions de plus en plus fantaisistes : Morgane, qui commence par être une druidesse insulaire sans être la sœur d’Arthur, finirait par ne plus être que la sœur d’Arthur, et par perdre son beau royaume d’Avalon. Les derniers légendaires semblent ainsi châtier Morgane, en la détrônant.


V

FÉES MINEURES DE LA TABLE-RONDE


La géographie du royaume féerique nous est peu familière : avec le lac de Viviane, avec Avalon et Brocéliande, elle comprend beaucoup d’endroits privilégiés : une île d’or, une cité sans nom, une île perdue en mer, que sais-je ? Jeux du brouillard et du soleil, mirages des flots et des nuages, tout cela convient à cette féerie septentrionale, éclatante et instable comme une bulle de savon.

Les sites féeriques sont quelquefois périlleux : il ne faut point trop se fier à l’hospitalité des fées. Défendues par des géants, elles possèdent des palais de funestes délices. Dans ce poème d’Érec où Morgane vient exercer son art de guérisseuse, Érec découvre, étendue sur un lit d’argent, une belle jeune fille défendue par un chevalier enchanté. Ce chevalier est vaincu, et libéré par son vainqueur. La belle jeune fille doit être une fée, sœur de cette fée aux blanches mains qui règne sur l’île d’or et habite un palais de cristal, où l’on découvre des pieux garnis de têtes humaines, ou de cette merveilleuse princesse, un peu fée aussi, sans doute, dont le jardin ravissant finit par livrer le même sinistre secret. Voilà donc l’origine de tant de brillants épisodes que nous reconnaîtrons chez Bojardo et chez l’Arioste !

Où finit la magicienne, où commence la fée ? On peut se le demander à propos de cette Camille que met en scène le roman de Lancelot du Lac et qu’il appelle une magicienne.

Camille séduit Arthur. Elle l’attire dans son château ; il y demeure prisonnier. Cette Camille est d’une beauté rare ; elle a mis tous ses attraits et tous ses moyens au service des Saisnes, ennemis d’Arthur. Mais, un jour, Arthur est délivré par les siens. Privée de ses boîtes et de son livre magique, Camille se précipite d’un rocher et meurt. Arthur, apitoyé, lui fait édifier un sépulcre, et lui consacre une épitaphe.

Toutes les mystérieuses damoiselles qui indiquent à Perceval un chemin, lui désignent un pont, lui donnent un salutaire conseil, semblent des fées. Il faut rapprocher de ces rencontres l’histoire d’un échiquier fantastique qui appartint à la fée Morgane. Le jeu d’échecs fut une passion du moyen âge. Et, si le partenaire manquait, souvent les heures s’étiraient, se prolongeaient lamentablement. Aussi l’échiquier merveilleux de la damoiselle qui se trouve sur le passage de Perceval, échiquier qui jouait tout seul, dut-il faire envie à plus d’un seigneur ou d’une châtelaine. La propriétaire primitive de ce prestigieux bibelot était, s’il en faut croire le poète, une très savante damoiselle. Elle fit un jour la connaissance de Morgane. Il faut croire que l’une et l’autre se plurent, puisque au moment du départ Morgane fit présent à son amie de son bel échiquier en ivoire précieusement travaillé. La damoiselle accepta le cadeau, mais, en revanche, elle offrit à Morgane l’échiquier merveilleux, et à son tour celle-ci le donna généreusement à l’inconnue qui allait rencontrer Perceval. Ainsi l’atmosphère féerique enveloppe tous les romans de la Table-Ronde, et si le vieux récit de Perceval n’échappe pas à cette influence, le Parsifal de Wagner, avec ses Filles-Fleurs, y a-t-il échappé ?

Le dernier en date de ces romans, Claris et Laris, qui semble avoir été commencé vers 1268, fait évoluer, à travers les longs méandres de ses trente mille vers, une sorte d’arrière-garde féerique, qui conserve des liens étroits avec l’impérissable Morgane et prolonge ainsi son règne sur les imaginations humaines. Madoine, dans Claris et Laris, est une jeune fée subordonnée à Morgane, comme Sarayde à Viviane, une jeune et jolie fée, à la fois sentimentale et vive, un peu coquette, et ayant une vie bien personnelle.

Les deux amis Claris et Laris tombent dans un piège de la fée Morgane ; ils sont ses captifs, et l’issue du château magique où ils se voient détenus leur est dissimulée. Sans doute, les beaux chevaliers ne s’amusent guère ; ils s’ennuient d’autant plus qu’ils sont l’un et l’autre amoureux : Claris aime Lidaine, sœur de Laris, qui, d’ailleurs, est mariée, et Laris aime Marine.

Un beau matin, par la fenêtre, Laris aperçoit Madoine occupée, dans le jardin, à composer un chapeau de fleurs. Il prend le parti d’en faire son alliée, et plus que son alliée, afin d’obtenir d’elle le secret de la sortie. Pauvre Madoine ! Elle est alors une heureuse petite fée, occupée, comme beaucoup de ses sœurs, de passe-temps jolis et puérils : danser au clair de lune, chanter au bord des fontaines, composer des chapeaux de fleurs. Et voilà que l’amour humain la guette : les fées ne sont pas sévères et ne savent guère y résister.

Laris plaît à Madoine ; Madoine ne le cache pas à Laris. Madoine a le loisir d’écouter Laris, même en tressant le chapeau de fleurs. Ce jardin féerique est trop doux et trop beau, pour qu’elle y soupçonne une trahison ; et puis les fées croient peut-être à leur pouvoir. Enfin Laris séduit Madoine, et, sans défiance, l’amoureuse petite fée lui découvre l’issue du château enchanté. Point n’est besoin pour Morgane de punir la désobéissante ; plus terrible, le châtiment lui vient de l’objet de son amour ; Laris s’enfuit, emmenant Claris, et Madoine est abandonnée : Laris n’a souci alors ni d’elle, ni de l’enfant qu’il lui laisse en souvenir de son simulacre d’amour.

Il semble que l’humeur de Madoine s’assombrisse. Au lieu de composer des chapeaux de fleurs, elle machinera de noirs complots pour séparer Laris de Marine. Elle viendra trouver Laris, accompagnée de deux autres fées, ses amies, dont l’une s’appelle Brunehuit. Tour à tour, elle enlèvera Laris et Marine ; quand Marine sera retenue dans la forêt de Brocéliande, elle aura l’imprudence de venir narguer Laris en lui annonçant cette nouvelle. Celui-ci, sans pitié pour l’amoureuse petite fée au chapeau de fleurs, la tancera de telle façon qu’elle devra rendre la liberté à sa rivale, ainsi qu’aux chevaliers Ivain et Gauvain.

Reines ou suivantes, bruyantes ou effacées, toutes ces fées de la Table-Ronde, avec leur audace passionnée, nous intéressent parce qu’elles comportent, à bien y regarder, une sorte de psychologie féminine. Mues par l’amour ou l’ambition, elles sont des individualistes désordonnées, et veulent être des « surfemmes ». Dante a jugé leurs pareilles : « Vois les tristes femmes qui délaissèrent l’aiguille, la navette et le fuseau, et se firent devineresses ; elles composèrent des enchantements avec les herbes et les images. »

Leur punition dantesque consiste à marcher en ayant le visage tourné vers leur dos. Elles voulaient regarder trop en avant ; elles ne regarderont plus qu’en arrière.

Elles ont porté des mains sacrilèges sur le voile du destin. Heureuses les douces et les résignées, qui se contentèrent de manier l’aiguille, la navette et le fuseau, sur le seuil des demeures qu’elles éclairaient de leur sourire paisible ! C’est la douce vie quotidienne du foyer qu’elles filent et qu’elles tissent avec des laines souples et pures : un rayon du ciel luira sur leurs mains actives. Celles, au contraire, qui s’adonnèrent aux sciences défendues tombèrent dans les pires détresses. Leur science fut de celles qui enfièvrent une âme, et ne l’élèvent point. Elles avaient voulu percer les nuages et les brumes de tous les horizons. Elles ne virent plus la douceur des aurores et la paix des couchants, plus même, à leurs pieds, le terrain sur lequel s’avançaient leurs pas meurtris. D’autres viendront recueillir la beauté réelle et la sagesse profonde. Comme les devineresses de Dante, ces pauvres fées ne sont vraiment que de « tristes femmes ».


VI

LA FÉERIE DE TRISTAN


Chanté, récité, composé par des auteurs divers, fragmenté l’on ne sait trop comment, ici, là, Tristan est une des œuvres médiévales qui semblent avoir le plus de prise sur l’imagination moderne.

Primitivement, les fées hantaient peut-être le roman d’Iseut et de Tristan, comme celui de Genièvre et de Lancelot. Il vient de très loin, ce grand poème d’amour. Gaston Paris déclare qu’il fut peut-être conçu chez les Pictes, en tout cas chez les Celtes, et que, même chez les Celtes, il était déjà pénétré d’influences antiques et orientales. Il sort des forêts celtiques et des mers septentrionales, mais les vagues lui ont apporté le mirage des mers ensoleillées où glissa le navire d’Hélène, et des brises se jouent autour des chênes armoricains après avoir baisé la cime des oliviers qui virent passer Thésée d’Athènes. Au douzième siècle, Béroul, Thomas de Bretagne et Chrétien de Troyes lui donnèrent une forme littéraire.

Tristan, prince de Léonois, est une façon de héros mythique, échappé d’ancienne mythologie, et présentant quelque ressemblance avec Thésée. Iseut ressemble à une sorte de Phèdre barbare, amoureuse non du fils, mais du neveu de son mari, qui, lui, répond, d’ailleurs, à son amour.

Mais cette grande épopée amoureuse du moyen âge aurait-elle enchanté ces pays bretons qui donnèrent aux fées une vie tenace, si elle ne recélait quelques éléments féeriques ?

Iseut et sa mère, si habiles à composer, pour soigner les blessures mortelles, des baumes souverainement guérisseurs, semblent avoir été à l’école de ces fées mystérieuses qui régnaient « en des isles de mer », et qui pansaient les blessures des chevaliers dont elles étaient amoureuses.

On se rappelle aussi le magique breuvage d’amour que prépara la mère d’Iseut, breuvage absorbé par les deux héros du poème, sur le bateau qui menait au roi Marc Iseut conduite par Tristan. D’où vient le secret de ce breuvage ? Comment la mère d’Iseut en savait-elle la vertu redoutable ? Il est fée ce breuvage, comme sont, aussi, très proches voisins du royaume de féerie, les nains qui hantent cette histoire. Un de ces nains est le mari d’une femme que Kaherdin, l’ami de Tristan, voudra conquérir, et c’est en aidant à l’enlèvement que Tristan sera mortellement blessé. Ce poème est veuf des fées, mais après elles les nains subsistent, tenace et mystérieuse arrière-garde. Il y a de la féerie, encore, dans le charmant épisode du grelot enchanté. Ce grelot tinte au cou d’un petit chien que Tristan a conquis au péril de sa vie, en tuant le géant qui le possédait. Il offre à son amie Iseut le fantastique animal. Ce tintement a de si doux sons que celui qui l’écoute est consolé de sa peine. Iseut ressent la délicieuse influence du grelot « fée », mais, comme elle ne veut pas être consolée de sa peine amoureuse, elle le jette dans la mer profonde. L’arc de Tristan, « qui jamais ne faut », est également fée comme le cheval de Roland et celui d’Ogier. Dans la forêt des légendes, ces floraisons nous révèlent le voisinage de sources féeriques.

Mais l’amour a envahi toute la scène, et les fées elles-mêmes se sont retirées ; à peine si l’on surprend quelqu’une de leurs traces légères.

L’amour est devenu toute la féerie de ce roman aux mystérieuses origines, et telle est la puissance du philtre qui le symbolise qu’elle survit à la mort… Après qu’Iseut sera vainement accourue vers Tristan moribond, quand elle l’aura trouvé mort et qu’elle se sera étendue pour mourir auprès de lui, on les enterrera dans deux tombes creusées de chaque côté de l’église de Carhaix. Mais un rosier sortira de la tombe de Tristan et une vigne de la tombe d’Iseut, et les deux plantes se rejoindront pour entrelacer leurs rameaux.

Ici, l’amour opère, on le voit, des prodiges qui font pâlir ceux de la féerie. Cette épopée de passion et de mort a absorbé je ne sais combien de récits antiques, mais elle les a refondus, leur communiquant une originalité victorieuse de toutes les réminiscences.

Et plus encore peut-être que Phèdre ou Roméo et Juliette, le vieux roman de Tristan et Iseut parait chanter la fatalité de l’amour, de sorte que les petites fatalités humaines, que les fées étaient censées représenter, auraient pris la fuite devant une fatalité plus sombre, plus puissante, plus terrible.

La vertu consolatrice du grelot-fée s’est réellement perdue dans la mer immense, ou dans l’âme encore plus orageuse et plus troublée d’Iseut la Blonde !

  1. Bellamy, la Forêt de Bréchéliant, la Fontaine de Bérenton, 2 vol., Rennes, 1898.
  2. Un certain nombre d’années avant la naissance de Jeanne d’Arc, une Marie d’Avignon rêva d’une armure destinée à revêtir une femme qui sauverait la France, après qu’une autre femme aurait perdu ce royaume. En cette dernière, on reconnut l’épouse de Charles VI. Malgré tout, il était impossible de prévoir le rôle de Jeanne d’Arc. La prophétie de Marie d’Avignon fut quelquefois confondue avec celle que, vers 1140, Geoffroy de Monmouth attribuait à son Merlin.
  3. M. Andrew Lang croit que ce bois s’appelait le bois Chesnu, ce qui signifierait le bois de chênes. L’étymologie n’est point la même, mais ceux qui créent les rumeurs populaires n’y regardent, habituellement, pas de si près !