La vie et la mort des fées/19

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Perrin et Cie, Libraires-Éditeurs (p. 402-412).


CHAPITRE XIX

L’ESPOIR DE KUNDRY


De siècle en siècle, à travers ces pages, nous avons aperçu, deviné, pressenti, perdu, ressaisi, d’innombrables éléments féeriques, scandinaves, gaulois, bretons, et nous ne prétendons pas — tant s’en faut — en avoir exploré l’infinie richesse. Voici venir, dans la seconde moitié du dix-neuvième siècle, un inventeur d’art qui, magnifiant tous ces éléments par le prestige d’un génie nouveau, les combine et les fixe dans la trame splendide de ses poèmes : cet inventeur, c’est Wagner. Il convoque Albérich, cet Obéron déchu que nous faisaient connaître les antiques Niebelungen ; et les rythmes de sa musique scandent les courses de ce nain poursuivant les rieuses et folles filles du Rhin. Jeunes et radieuses vies, encore à peine dégagées des forces naturelles qu’elles symbolisent, ces filles du Rhin sont des sortes de fées.

Wagner aussi chante Brunehilde, montée sur son coursier, casquée et magnifiquement armée, s’élançant à travers la flamme, pour rejoindre, sur le bûcher, le corps inanimé de Siegfried, son époux. Elle se précipite vers la mort, cette ancienne déesse, comme vers une conquête glorieuse, puisque c’est la mort qu’elle a conquise au prix de l’humiliation et de la douleur. Comme si cette vision prochaine de la mort lui communiquait une science suprême, elle prophétise l’avenir, la fin du Walhall, et elle lègue à ces filles du Rhin, à demi naïades, à demi fées, qui se jouaient dans le prologue, l’anneau redoutable de Siegfried, l’anneau formé de l’or du Rhin, l’anneau pour la possession duquel les dieux ont risqué la lutte terrifiante, l’anneau des Niebelungen, autour duquel se nouent le drame de l’or et le destin des dieux. Les dieux de la trilogie meurent, en effet, pour avoir désiré la possession de l’or, de cet or terrestre dont Platon défendait le contact aux rois, sous prétexte qu’il corrompt l’or divin, caché dans l’âme. Dans la trilogie et dans Tristan, la musique de Wagner absorbe tous les prestiges que comportent le drame de l’or et le philtre de l’amour. Ayant lu dans l’avenir aux lueurs du bûcher mortel, Brunehilde, à ces mêmes lueurs, lit dans l’âme de Siegfried et proclame la justification du héros.

Mais la magnificence du symbole païen que nous représente cette mort de Brunehilde est infiniment dépassée par la beauté chrétienne de la rédemption et de la mort de Kundry. Kundry, pénitente, repentante, rachetée, Kundry morte après le baptême, mériterait, pour qui se place au point de vue philosophique de la féerie, d’être appelée la dernière des fées. Toute sa grandeur lui vient de son espérance. Car Brunehilde meurt sans espoir : sa mort survient au crépuscule des dieux, et consacre la fin irrémédiable d’un monde.

La mort de Kundry dans Parsifal nous apparaît, au contraire, ainsi que le prélude d’une éternelle aurore.

Toute la vague féerie du poème médiéval se concentre chez Wagner dans cette Kundry, la magicienne et la séductrice, esclave de l’enchanteur Klingsor, entourée des Filles-Fleurs.

Ne correspond-elle pas un peu (si peu soit-il !) au personnage de la fée, si nous reprenons la vieille définition du roman de Lancelot : « En ce temps-là, on donnait le nom de fées à toutes les femmes qui se mêlaient de sorts et d’enchantements. »

Kundry, plus que personne, ne se mêle-t-elle pas d’enchantements, elle qui est l’enchanteresse, même si elle est une enchanteresse asservie ?

Quand Parsifal, le Pur-Simple, arrive au temple du Graal, il ignore l’amour et la souffrance, et il lui reste à subir les tentations du jardin féerique où se jouent les Filles-Fleurs, où paraîtra Kundry. Fées ou Péris, les Filles-Fleurs sont plutôt des fleurs que des femmes : elles ont la rieuse inconscience des Dryades païennes, et, le premier moment de surprise et de terreur passé, jasent comme les sources au murmure argentin. Elles habitent le château enchanté du magicien Klingsor.

Il semble, à les écouter, qu’elles soient les esprits légers de la féerie orientale, et leurs joies et leurs chagrins n’ont pas le poids de la brise qui les emporte.

« Ornements du jardin et esprits odoriférants, au printemps le maître nous cueille… Ne ménage pas aux fleurs la récompense… Si tu ne peux nous aimer et nous caresser, nous nous fanons, et nous mourons… »

Ce château enchanté n’est-il pas baigné d’une atmosphère de féerie ? N’en respire-t-on pas l’air dans cet étrange jardin ? Et ce jardin lui-même, ne le connaissons-nous pas ? N’a-t-il pas fleuri jadis dans l’île de Calypso, sur le rocher des Sirènes, et dans la terre des Lotophages ? Ne fut-il pas l’île Fortunée de la fée Morgane, sous la couronne printanière des pommiers en fleurs ? Il est le jardin des îles heureuses et des eldorados de rêve. Il entoure le palais d’Alcine, et charme celui d’Armide, bâti selon le style d’une rotonde de Palladio. Mais Parsifal repousse les Filles-Fleurs, et ne s’arrête qu’à la voix de Kundry prononçant le nom : Parsifal, dont jamais autre que sa mère ne le nomma. Kundry résume et achève toute la féerie, avec sa signification symbolique, avec sa portée philosophique et morale, et la victoire éternelle du christianisme sur le paganisme.

D’après la légende de Wagner, Kundry est une femme maudite qui, contrairement aux saintes femmes de Galilée, ne pleura pas en se trouvant sur le chemin de la grande victime du Calvaire, et se joignit à la foule odieuse et impie pour rire en voyant passer le Christ. Depuis, elle est une tentatrice, et, parfois, altérée de rédemption, elle se fait servante, elle aspire à servir la cause sacrée. Elle remplit un double rôle : pénitente et servante du bien, chez les chevaliers du Graal ; séductrice et esclave du mal, chez le magicien Klingsor. En obéissant aux puissances inférieures, aux puissances détestables d’une foule criminelle, elle a perdu, semble-t-il, la libre possession de son être ; elle est toujours au service d’une volonté étrangère ; elle subit une influence bonne ou mauvaise à laquelle elle ne résiste point, et se laisse entraîner jusqu’au terme de cette influence.

À Montsalvat, Kundry prévient les ordres et les souhaits des chevaliers du Graal ; chez Klingsor, elle est funeste à ceux qu’elle rencontre. Les chevaliers du Graal ignorent la mystérieuse dualité de son caractère. Pourtant certains d’entre eux gardent une défiance : « C’est une païenne, une magicienne », dit un des écuyers. Auprès de Klingsor, en effet, elle est Alcine, qui amollit les chevaliers ; elle est Armide, qui corrompt et perd les chevaliers de la Croix. Elle habite les jardins féeriques, elle revêt une beauté souveraine et fatale. Elle voudrait résister au mal, servir le bien, mais elle succombe, fait succomber autrui, et rit.

À chaque nouvelle défection des purs chevaliers, à chaque nouvelle victime qui tombe dans ses pièges, elle rit de ce rire maudit qui fait sa honte et son châtiment. Parce qu’elle a ri d’un rire stupide et criminel, il faut qu’elle rie encore ; parce qu’elle a laissé régner sur elle-même les passions, elle n’est pas encore affranchie ; elle est le jouet de ses passions et des volontés étrangères. Elle est, comme toute fée, esclave de la fatalité.

Kundry, repentante, est capable de beaucoup de bien et de beaucoup de mal, mais de plus de mal encore que de bien, de beaucoup plus de mal. Tout son effort pour le bien ne répare jamais une petite parcelle du mal commis. Tout son désir pour le bien ne l’empêche pas d’accomplir tout le mal que lui dicte son maître, l’enchanteur Klingsor. Le bien est le captif du mal dans l’âme de Kundry, et, lorsque l’enchanteur sera vaincu lui-même par une puissance supérieure à la sienne, le bien, dans l’âme de Kundry, sera délivré de l’oppression du mal.

Kundry est, véritablement, la dernière des fées. Au service du mal, le bien même dont elle serait capable se transforme en nouveau piège. Elle n’est pas une de ces futiles Filles-Fleurs dont la séduction s’exerce dans un parfum et dans une caresse. Elle devine les profondeurs du cœur humain, et, pour les émouvoir, elle donne à Parsifal le nom qui lui fut donné par sa mère. Il ne lui suffit pas d’enivrer un amant de sa beauté ; elle veut soulever ce qu’il y a de plus sacré dans les souvenirs d’une âme :

« Loin, loin est ma patrie… je suis venue de loin où j’ai vu bien des choses. Je vis l’enfant sur le sein de sa mère ; son premier bégaiement rit encore à mon oreille… Elle n’était que soucis, hélas ! et inquiétudes… N’entends-tu pas l’écho de ses plaintes, lorsque tu t’attardais au loin et longtemps ?… Elle attendit des jours, des nuits, tant que sa plainte devint muette ; le chagrin dévora la souffrance ; elle implora le silence de la mort : la douleur lui brisa le cœur, et Herzeleide mourut. »

Parsifal, apprenant la mort de sa mère, se désole, et Kundry, pour le conquérir entièrement, veut le conquérir à l’amour par la douleur ; elle le force à descendre au fond même de sa tendresse et de sa souffrance, et c’est de ce point de départ qu’elle espère l’élan affolé qui doit le jeter dans ses bras. Parsilal s’affaisse, et Kundry continue à bercer son chagrin par les paroles de la séduction. Alors elle pose sur les lèvres du Pur-Simple le baiser qui, croit-elle, fera de lui son captif. Mais Parsifal comprend ; il comprend le péché, la douleur ; il est saisi de remords et de compassion ; il jette son cri de détresse vers son Rédempteur ; car en même temps que la faute et la souffrance, il a compris le salut : le mystère du monde lui livre sa clé. Parsifal n’est plus seulement le Pur-Simple, le Pur-Fol ; il est le « Sachant par Compassion ».

Kundry, qui parait incarner tout le paganisme et toute la féerie, descend peut-être, par delà les fées du Tasse et de l’Arioste, par delà les Armide et les Alcine, de ces sirènes de l’Odyssée d’auprès desquelles on s’en irait, selon leur fallacieuse promesse, « sachant plus de choses ». Et la promesse est tenue pour Parsifal ; il sait plus de choses, mais ce qu’il a appris n’amène pas le résultat prévu par Klingsor et Kundry, qui serait de le jeter dans les bras de l’enchanteresse ; ce qu’il a appris lui donne, avec la pitié suprême, la nostalgie du pur Montsalvat et de ses mystérieuses splendeurs.

La pureté et la simplicité du Pur-Simple déjouent toutes les ruses et tous les sortilèges du magicien Klingsor. On dirait que Wagner, dans l’esquisse de son poème, s’est souvenu de ce mot magnifique : « Un cœur pur pénètre le ciel et l’enfer », mot qui renferme plus de beauté et plus de profondeur que le drame même de Parsifal. Majestueux et terrible comme un jeune vainqueur, le héros retourne à Montsalvat ; il reprend le chemin du Graal.

« L’amour et la rédemption te récompenseront, dit-il à Kundry, si tu me montres le chemin qui mène vers Amfortas. »

Ainsi le Perceval du moyen âge demandait à de jeunes fées la route vers le Graal, mais Kundry se révolte, refuse de désigner le chemin. Elle rit de son rire maudit, appelle Klingsor et ses satellites. Les Filles-Fleurs reparaissent. Klingsor brandit la sainte lance. Il jette à Parsifal un javelot qui reste suspendu sur la tête du héros : « Celui-ci le prend, dit le livret, et décrit, avec un geste de suprême ravissement, le signe de la croix. »

Toute la féerie intérieure que l’âme se crée de ses illusions s’évanouit devant le signe austère et sacré de la vérité. Les palais s’écroulent, les jardins se flétrissent, les vaines splendeurs montrent la réalité de leurs oripeaux.

Parsifal est libre et vainqueur. Kundry s’est affaissée, mais le héros qui a compris le mot des destinées lui jette en s’éloignant cette phrase d’espoir : « Tu sais l’unique lieu où tu me reverras. »

Au domaine du Graal, le printemps commence à poindre. Kundry, cependant, qui reposait tout à l’heure au milieu des fleurs de l’illusion, dort au milieu des épines. Elle s’éveille, reprend son office de servante, et murmure : « Servir ! Servir ! »

Parsifal reparaît, la visière baissée, porteur de la sainte lance. Le jour est celui du Vendredi-Saint. Gurnemanz salue Parsifal de ses titres royaux : le Pur, par Compassion Souffrant, Sachant l’acte sauveur. Le héros baptise Kundry qui baisse la tête et pleure. Elle était rentrée dans l’ordre quand, de toute son âme, elle avait prononcé cette parole : « Servir ! »

Servir, c’est la grande loi de l’humanité, et cette morale que l’humanité met, inconsciemment peut-être, dans la fiction, nous en fait souvenir. Qui sait si, dans la pensée profonde du moyen âge, la mystérieuse malédiction qui pèse sur les fées ne provient pas d’un refus de servir, selon la loi du devoir humain ? Elles sont par excellence les reines, c’est-à-dire les esclaves de leur caprice, tandis que les servantes du devoir acquièrent l’auréole de la vieille devise : Servire Deo regnare est.

Parsifal, qui sort du domaine de l’illusion, remarque alors la fraîche beauté de la nature : joie des fleurs nouvelles, grâce des jeunes feuilles que Dante se plaît à tisser pour la robe des anges messagers du ciel au purgatoire.

« C’est, dit Gurnemanz, l’enchantement du Vendredi-Saint.

— Ô malheur ! Jour de douleur suprême ! Là je m’imagine que tout ce qui respire, vit et revit, devrait seulement pleurer et se douloir.

— Ce sont les larmes de repentir du pécheur, reprend Gurnemanz, larmes dont la rosée sacrée humecte la plaine et la prairie… »

Fraîcheur des âmes revivifiées, charme d’une aube de printemps après les jours d’hiver ! Aurore éclatante de la grâce après les ténèbres du péché ! La solennité du Graal se célèbre, la joie éclate, Amfortas est guéri et pardonné, Kundry meurt, absoute, ayant gagné par ses services obscurs la liberté de son âme, la seigneurie de son être : Servire Deo regnare est.

Déjà, par ce mot servir, Kundry marquait sa volonté de sortir de la féerie du caprice et des illusions pour entrer dans le royaume de l’ordre et de la vérité.

Le baptême de Kundry et tout ce qui suit ce baptême rayonne, au-dessus des sphères d’erreur et de souffrance, au-dessus même de celles de la fiction, dans les hautes régions de l’amour et du pardon. Kundry, qui n’est pas seulement la descendante des magiciennes et des fées, mais nous apparaît encore sous les traits d’une antique pécheresse, nous offre un caractère complexe. Déjà par cet unique vœu : servir, la fée meurt chez Kundry, avant que la pécheresse absoute ne meure à cette vie pour conquérir son immortalité.

Heureuses les fées qui meurent ! nous dirait Mélusine, qui désira tant la mort et qui nous représente une des plus sages entre les fées. Avec quelle joie elle eût donné ses facultés et ses pouvoirs, afin d’obtenir une place de repos dans la chapelle, sous la pierre tombale des châtelaines de Lusignan ! Ce que le type de la grande fée poitevine nous aide à comprendre, c’est la beauté des destinées normales et la tristesse des destinées d’exception.

Mais le souhait de Mélusine et celui de ses sœurs Palestine et Melior, c’est encore le souhait de Kundry, « servir ! », et n’y a-t-il pas une parenté secrète entre celle qui se fait la servante des chevaliers du Graal, et celles qui deviennent les auxiliaires des chevaliers croisés ?

En somme, la véritable mort des fées, c’est leur rentrée dans l’ordre, c’est leur obéissance aux lois de la vérité, par laquelle elles font l’ascension du monde moral, et cessent d’être des fées pour n’être que de simples femmes, ce qui est beaucoup plus haut.

Les femmes sont toujours un peu fées quand, douées de facultés exceptionnelles, elles les asservissent à leurs caprices. Fées, c’est-à-dire enchanteresses et enchantées, et, par là même, comme étrangères au monde moral, jouets en quelque sorte de la fatalité.

Les Alcine et les Armide ont moins passionné la curiosité du quinzième et du seizième siècle que Kundry celle de notre dix-neuvième siècle ! Elles ne nous donnaient qu’un aspect de la corruption séductrice et somptueuse d’une époque, mais le dix-neuvième siècle, avec les lueurs de mysticisme qui baignèrent son couchant, se reconnaissait tout entier, idéalement, en Kundry, comme le treizième aurait pu se reconnaître en Béatrice. N’avait-elle pas de l’esprit et du cœur de son siècle, cette pèlerine vagabonde qui avait ri de la Croix comme une fille de Voltaire, et n’aspirait désormais qu’à pleurer auprès de la Croix, comme une pénitente douloureuse, comme l’âme repentante d’un Verlaine ?