La vie et le sport sur la Côte Nord du Bas Saint-Laurent et du Golfe/02

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La vie et le sport sur la Côte Nord du Bas Saint-Laurent et du Golfe (Life and sport on the north shore of the lower St. Lawrence and gulf, 1909)
Traduction par Nazaire LeVasseur (1848-1927).
Garneau (p. intro).

Introduction



NOUS nous trouvions un groupe de touristes, amateurs de pêche, en veine de nous distraire, en respirant les brises délicieusement rafraîchissantes du bas du fleuve Saint-Laurent, sur le pont d’un bateau à vapeur affecté au trafic de la côte nord du fleuve. Le bateau allait justement arriver à Godbout.

À moins d’un mille de nous, un petit canot s’était détaché de la rive au coup de sifflet donné du bord, et le capitaine armé de sa lunette, le regardait s’approcher tout en examinant celui qui le montait.

Nous étions à causer de la « Deep Sea Mission » (Mission des pêcheurs en haute mer) pour les pêcheurs du Labrador terreneuvien, lorsque le capitaine interrompit notre conversation, en s’écriant : Tiens ! Voici le Grenfell du Labrador canadien qui nous arrive.

J’étais le seul de notre groupe en dehors du capitaine, qui n’avait pas besoin d’être présenté à l’auteur de ce volume. Parmi ceux qui le liront, il y en aura plusieurs dans le même cas que moi, car M. Napoléon A. Comeau est personnellement connu de bien des voyageurs, sportsmen, savants, explorateurs de toutes les parties du continent américain, et sa réputation est encore plus universellement répandue.

À ceux qui ne connaîtraient pas encore son nom, je dirai, avec le capitaine du vapeur : « Voici le Grenfell du Labrador canadien », car, malgré que strictement parlant même, le Labrador canadien ne s’étende pas aussi loin à l’ouest que le principal domaine d’activité de Napoléon Comeau, cependant, toute la ligne de côte au-dessous de la Pointe-des-Monts est communément désignée comme la côte du Labrador.

Napoléon Comeau n’est pas médecin de profession comme le Dr Grenfell, mais, grâce à son intervention, que de vies n’ont-elles pas été sauvées. Depuis longtemps déjà, avant que l’on entendit parler du Dr Grenfell en Amérique, il prodiguait ses soins à l’humanité souffrante. Pendant nombre d’années, il fut le seul, sur une étendue de plusieurs centaines de milles, qui eût quelques connaissance en médecine. Dans les familles bien éparses des différents postes de pêche, lorsque « les sauvages avaient passé », Napoléon Comeau avait été appelé : il le fut plus de trois cent-cinquante fois, et jamais il ne lui arriva d’accident.

Son habileté de chirurgien, acquise par des années de pratique, et après un seul mois de clinique à l’hôpital, les connaissances médicales qu’il s’est données par l’étude et des lectures constantes, ses instruments de chirurgie, daviers, forceps, scalpels, drogues médicinales, sérums antidiphthériques et autres fournis par le Gouvernement, tout cela est à toute heure et gratuitement au service des gens, non seulement de la localité, mais aussi de tous ceux qui demeuraient à des dizaines et centaines de milles de distance ; pour lui c’étaient des voisins.

Ce chapitre d’introduction n’en finirait pas, s’il fallait détailler le champ d’action où Napoléon Comeau déploie son activité.

À Godbout où il réside, il est directeur de la poste, télégraphiste, adjoint du coroner, surintendant des pêcheries pour le gouvernement du Canada, et garde-pêche pour le saumon. Il a été agent de la Compagnie de la baie d’Hudson, et parle aussi familièrement la langue des Montagnais que le français et l’anglais.

Ayant défait passé toute sa vie sur la côte, il en connaît sur le bout du doigt toute la chronique courante et événements tragiques. Aux pages qui suivent, il les raconte avec cette bonhommie de langage et de style qui le caractérisent.

Il fallut exercer une pression toute spéciale sur Napoléon Comeau pour le décider à raconter son héroïque traversée du Saint-Laurent, dans le bas du fleuve avec son frère, en canot, en plein hiver, au travers de quarante milles de glace, à la merci d’une température de plusieurs degrés au-dessous de zéro, pendant deux jours et une nuit, pour le sauvetage, qu’il opéra heureusement, de deux de ses amis. C’est tout simplement dans le but de rectifier les inexactitudes des premiers récits que l’on fit du drame que Comeau dût consentir à publier le compte-rendu qu’il en fait aux chapitres si modestement intitulés : « À travers le Saint-Laurent » et « Notre voyage de retour ».

Dans les circonstances, tous les journaux du Canada et des États-Unis ne tarirent pas d’éloges à l’adresse des auteurs du sauvetage ; le gouverneur-général du Canada, le lieutenant-gouverneur de la province de Québec, la Royal Humane Society, le gouvernement canadien, la Société des Chevaliers Sauveteurs des Alpes maritimes de Nice, tous, c’est à qui qui mieux mieux les combleraient d’honneurs.

L’auteur de ce volume rendit des services signalés à la science. La nature, tel a été son grand livre. Bien des ouvrages dont il possédait une précieuse collection dans sa bibliothèque à Godbout, de même que la visite de musées de temps à autre, lui furent d’un grand secours dans ses études d’anatomie comparée.

Ses travaux originaux dans le domaine de la recherche scientifique sont de grande importance, et lui valurent des témoignages d’appréciation de la Smithsonian Institute, ainsi que de membres de diverses autres sociétés savantes. La liste des oiseaux de la Côte Nord, publiée à la fin de ce volume, est une œuvre scientifique dont la valeur sera perpétuelle.

Les chapitres consacrés à l’histoire naturelle de la Côte Nord et tout spécialement à la chasse aux pièges et à la pêche au saumon, sont l’œuvre d’un expert. Il n’est pas de pêcheur, en quelqu’endroit que ce soit, qui ne s’intéressera pas à la description que Comeau fait des rivières à saumon de la Côte Nord et des divers problèmes qui concernent le saumon ; il en cause dans toute la plénitude et avec toute l’autorité d’une expérience de toute sa vie.

Quel est donc l’amateur de la pêche du saumon à la ligne qui ne tombera pas en admiration devant les records de cette pêche, dans la rivière Godbout, scrupuleusement conservés qu’ils ont été depuis plus de cinquante ans, et devant le record extraordinaire de 57 saumons que M. Comeau captura à la mouche le 9 juillet 1874.

Ses récits de la vie du trappeur et des vieilles légendes de chasse des Indiens de la Côte Nord contribuent à enrichir notre littérature nationale, et vivront éternellement. L’un des charmes, et non des moindres, du livre de M. Comeau, réside dans le fait qu’il s’en dégage une instruction parfaitement saine et sûre, s’appuyant d’observations sur vif durant un demi-siècle de labeur, et rapportées, dans un style sans prétention, au bénéfice de la science et de l’humanité, dans l’une des contrées les moins connues et les plus intéressantes qui soit au septentrion du Canada.

E. T. D. Chambers.



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