La vie et le sport sur la Côte Nord du Bas Saint-Laurent et du Golfe/05

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La vie et le sport sur la Côte Nord du Bas Saint-Laurent et du Golfe (Life and sport on the north shore of the lower St. Lawrence and gulf, 1909)
Traduction par Nazaire LeVasseur (1848-1927).
Garneau (p. 26-32).

À mon retour de l’école



TOUT déplaisant que j’avais pu me montrer à l’égard des braves citoyens de Trois-Rivières, grâce à l’attention et à la diligence que j’avais déployées dans mes études, je m’étais acquis le bon vouloir du magister. Le jour que je quittai l’école, devant toute la classe, il me complimentait sur mon application, et comme marque d’estime, avec ses meilleurs souhaits, il me fit cadeau de six volumes ; jusqu’à aujourd’hui, j’en ai pu conserver cinq. Leurs titres étaient : History of the World, 2 volumes, par Samuel Mounder, 1855 ; Comstock’s Physiology, 1853 ; Works of Dean Swift, par le Rév. John Mitford, 1850 ; Chronicles of the Bastille, ouvrage qui venait de paraître, 1859 et, A Compilation of Natural History, livre que j’ai malheureusement perdu dans l’incendie d’un de mes camps de trappeur.

Le 2 mai, je quittais Trois-Rivières pour retourner chez moi. Je devais rencontrer ma famille à la Baie de la Trinité où mon père avait décidé de se fixer. Il avait abandonné le service de la Compagnie de la Baie d’Hudson, à cause d’un différend survenu entre lui et un autre chef traiteur, et son objection à se rendre au désir de la Compagnie qui voulait l’envoyer reprendre son ancien poste de la rivière du Nord-Ouest.

Je fis un bien long et ennuyeux voyage en descendant.

En arrivant à Québec, j’appris qu’il ne devait pas y avoir de navire à destination de la Côte Nord avant le 20 mai, mais que si je voulais descendre à la Rivière-Ouelle, je pourrais avoir la chance de trouver une occasion de traverser, attendu qu’un M. Têtu, propriétaire de pêcheries au marsouin, sur la Côte Nord, devait sous peu faire voile pour la côte. Je me rendis donc à la Rivière-Ouelle, où je reçus la plus cordiale hospitalité de la famille Têtu. M. David Têtu, le propriétaire du navire, cotre d’environ trente tonnes, me dit qu’il serait heureux de me donner un passage gratuit, si je pouvais attendre une journée ou deux jusqu’à ce que le navire eut complété son chargement et me pria de me considérer comme chez moi dans sa famille.

Il y avait un grand magasin général attaché au poste. Il appartenait je crois à M. Têtu, sr., et j’y passais une partie du temps à examiner les habitants qui y apportaient leurs produits pour les échanger contre des effets du magasin.

Le départ fut remis de jour en jour et il se passa bien deux semaines avant que finalement on leva les ancres. Notre première escale fut à la Pointe-à-la-Carriole, où l’on commençait la pêche du marsouin. Nous demeurâmes une semaine dans l’endroit, à décharger des ancres, des chaînes, des cordages, des filets et d’autres agrès et équipement de pêche. Malgré que des centaines de marsouins tournoyaient autour de nous, il n’en fut pris que deux durant notre séjour.

Alors, nous nous rendîmes aux Escoumains, où nous fûmes retardés quatre jours par de fortes bourrasques de l’est. Là, nous eûmes du bon temps. Je trouvai en M. Têtu un amateur de sport et un bon tireur : Il avait un magnifique fusil, calibre 8, qui portait bien, mais était si lourd, que je pouvais à peine l’épauler. M. Têtu avait dans l’endroit un parent, un cousin, je crois, auquel il emprunta pour moi un fusil d’un poids léger, et, tous les jours, à la marée basse nous allions sur les crans à l’est. Nous revenions toujours chargés de gibier, canards noirs, sarcelles, pluviers, et, un jour, deux magnifiques oies sauvages, que M. Têtu avait abattues à une énorme distance, avec son gros fusil.

Le temps s’étant éclairci, avec pronostics de bon vent, nous quittâmes les Escoumains, et, après une course de vingt-cinq milles, nous fûmes forcés de chercher un abri aux îles Laval. Le cotre était léger mais pauvre voilier, et nous ne pouvions avancer que fort peu ou pas du tout avec le vent sur le nez.

Tout doit prendre fin, cependant, mon voyage comme autre chose. J’arrivai en fin de compte à la Baie de la Trinité le 14 juin, six semaines après mon départ de Trois-Rivières. La goélette de cabotage qui avait laissé Québec vers le 20 mai avait déjà depuis longtemps opéré sa descente. On avait rapporté à ma famille que j’étais parti à bonne heure en mai. De sorte que mes gens avaient presque renoncé à l’espoir de me revoir, croyant que j’avais fait naufrage quelque part. Ce fut donc grande joie que mon retour sain et sauf.

En allant s’établir à la Baie de la Trinité mon père avait eu la liberté de continuer à faire le trafic des fourrures pour son propre compte et d’exploiter une couple de postes qu’il tenait loués pour la pêche du saumon au filet. À cette époque, sur la côte, comme on l’appelait, ce qui voulait dire toute la rive septentrionale du Saint-Laurent depuis Tadoussac jusqu’à Belle-Isle, il n’y avait rien autre chose à faire que la traite, la chasse et la pêche.

Dès les premiers temps, la Compagnie de la Baie d’Hudson en avait le monopole, et personne ne réussissait à lui faire une concurrence sérieuse ; tous ceux qui tentaient la chose s’en retiraient avec pertes. La chasse et la pêche furent très rémunératives pendant quelques années, mais étaient exposées à bien des aléas. Peu après mon retour à la maison, mon père m’expliqua tout cela. Il me déclara qu’il n’avait pas les moyens de me renvoyer à l’école, que si je me décidais à faire quelque chose, je pourrais rester à la maison, lui aider à la pêche, et, l’hiver, faire la trappe ; sinon, ce que j’aurais de mieux à faire serait de retourner à Québec ou à Trois-Rivières et d’y essayer de trouver un emploi qui me conviendrait.

C’était une grave proposition pour un garçon de treize ans qui ne connaissait que bien peu ou presque rien de l’existence dans les villes, pas plus dans tous les cas que ce que j’en avais pu voir durant mon temps d’école.

Je me décidai à rester et à me faire trappeur, état que j’exerçai ensuite comme professionnel pendant quinze ans. Avant cela, je ne m’étais jamais appliqué à aucun travail, excepté parce que ça m’amusait, ou pour aider parfois à l’entrepôt de Mingan durant les saisons d’affaires ; ce qui était, du reste, très facile ; je n’avais qu’à mesurer du rhum de la Jamaïque, dont on vendait de grosses barriques aux équipages des goélettes, à leur retour de leurs expéditions de chasse aux loups-marins.

Pendant une couple d’années, la Compagnie de la Baie d’Hudson acheta tous ou presque tous les loups-marins capturés par les goélettes de la Pointe-aux-Esquimaux ; ce qui comprenait plusieurs milliers de loups-marins qui valaient alors environ quatre dollars pièce. L’écorchage, le salage des peaux, le dépeçage du gras, l’extraction de l’huile, qui ne se faisaient pas autrement qu’à la main, imposait un rude labeur ; aussi pendant quatre ou cinq semaines, le poste avait-il une allure fort animée.

Je trouvai l’industrie de la pêche au saumon bien dure en comparaison de ce qui se passe aujourd’hui ; j’avais à me lever avec l’aube, à commencer mon travail en visitant et nettoyant les filets ; j’avais à apporter le poisson au laboratoire pour l’éventrer et le laver soigneusement, en faire le salage dans de grandes cuves, où il fallait le laisser au saumurage pendant quatre semaines avant de le mettre en barils. Il était nécessaire de faire, avec le plus grand soin deux ou plusieurs visites, suivant la quantité de saumons capturés ; beau temps, mauvais temps, c’était de toute nécessité. Quand nous étions menacés de quelques rafales, il nous fallait lever les filets et les tirer à terre pour empêcher qu’ils fussent mis en pièces par la grosse mer, et nous étions souvent à la merci du ressac avant de pouvoir mettre pied à terre. La grève était de sable fin, et nous n’en faisions pas beaucoup de cas. Pour m’aider dans cette besogne j’avais un de mes frères, âgé de neuf ans, et un jeune garçon de seize ans, nommé Simard, que nous avions engagé pour la saison.

Ce fut durant cette première année de mon séjour à la Baie de la Trinité que je tuai l’un des plus énormes loups-marins mitrés (hooded) que j’ai jamais vu. Voilà comment la chose arriva. Nous gardions une vache pour les besoins de la famille ; comme il y avait peu d’herbe autour de la maison qui se trouvait sur une pointe de roc, la vache parfois allait faire des randonnées soit du côté du bois ou sur la grève. Simard, étranger qu’il était, et sans aucune expérience du bois, avait été chargé de courir après la vache, ce matin-là particulièrement. Je découvris que les pistes de la vache conduisaient à la grève vers de petites anses où il y avait de bons pâturages. Je cheminais machinalement, lorsqu’en sautant du haut d’un petit rocher, je faillis tomber sur le dos d’un gigantesque loup-marin couché au pied du rocher. Il bondit sur moi en poussant un affreux beuglement qui me fit prendre un écart à distance. Je n’avais avec moi ni fusil, ni aucune autre arme, mais il y avait tout près quantité de cailloux. Je me mis à le garocher et lui tirai ainsi des cailloux pendant quelques minutes, sans plus d’effet apparent que de l’irriter, et le faire prendre le côté de la mer. Celle-ci était à peu près basse et les crans étaient à sec jusqu’à une centaine de verges de là, je remarquai qu’il avait de la difficulté à passer sur ces crans. N’étant pas bien loin de la maison, je me décidai à aller au pas de course chercher mon fusil. À mon grand désappointement le fusil n’était pas là. Mon père, ayant eu l’occasion de sortir avec mon frère et Simard, l’avait emporté. Pour toute réponse à ma mère qui me demandait ce que voulait dire tout ce tremblement, je ne fis qu’un saut du côté d’une pile de bois, je saisis une hache et repartis.

Le loup-marin était rendu à à peu près mi-chemin entre la grève et la mer et se trouvait encore sur les crans. Il n’y avait pas de varech, autrement il eut eu l’avantage sur moi. De suite, je l’attaquai. Il devint furieux, se dressa sur ses quatre pattes-nageoires (flippers) chargeant rageusement de son long cou dans ma direction. Sa crête (hood) qui s’était gonflée, lui donnait un air terrible ; chaque fois que je m’approchais de lui, il se tournait pour me faire face. Parfois je pus lui asséner un coup de taillant de hache sur la tête, et je finis par l’étourdir ; alors ce fut vite fait, j’en eus raison.

J’ai grand regret de ne pas avoir connu mieux dans le temps ; j’aurais dû prendre les mesures de ce spécimen. Il avait assurément douze pieds de longueur ; malgré que ce ne fut pas un animal de beaucoup d’embonpoint, le gras seul pesa six cents livres, représentant un rendement de quarante-cinq gallons d’huile. D’après ce que j’ai appris depuis, au sujet des loups-marins, celui-ci devait avoir environ quatorze cents livres comme poids total. Il avait été légèrement blessé avec du gros plomb, et plus tard il avait dû être attaqué par des requins du Groenland, parce que ses nageoires portaient des marques de leurs dents. Il avait probablement cherché à leur échapper en se réfugiant à terre où il était resté depuis la marée haute ce soir-là.

En lui ouvrant l’estomac, j’y trouvai des débris de poisson, surtout de petit flétan, du gros carrelet et un plein seau de cailloux, tous de la grosseur d’une patate ordinaire. Il avait dû avaler ces cailloux-là, après son arrivée sur la grève, car ils ressemblaient à ceux des environs où il se trouvait.