La vie et le sport sur la Côte Nord du Bas Saint-Laurent et du Golfe/09

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La vie et le sport sur la Côte Nord du Bas Saint-Laurent et du Golfe (Life and sport on the north shore of the lower St. Lawrence and gulf, 1909)
Traduction par Nazaire LeVasseur (1848-1927).
Garneau (p. 54-59).

Mes débuts comme trappeur



LE premier septembre je retournai à la maison à la Baie de la Trinité, pour mettre la main aux préparatifs obligés de mon expédition d’hiver. Un garçon sans expérience comme je l’étais alors, ne pouvant s’aventurer ainsi seul, j’avais à trouver quelqu’un d’entraîné et qui en même temps serait disposé à me renseigner et à me céder une part raisonnable du butin que nous pourrions faire. Ce professeur et partenaire je le rencontrai dans la personne d’un jeune Indien du nom d’Ashini, le Roc. C’était un garçon de haute stature, mesurant plus de six pieds, superbe marcheur à la raquette et excellent tireur. Il consentit à diviser ses prises avec moi et à faire de son mieux pour m’instruire dans la chasse à la trappe, pourvu que je fisse l’avance de tout l’équipement, s’engageant à me rembourser sa part au printemps, à l’exception toutefois du canot d’écorce que je devais fournir à mes frais. Convaincu que c’était là un bon arrangement, je bâclai le marché.

Nous devions faire ce qu’en langage de trappeur on appelle une chasse d’automne, c’est-à-dire partir en septembre et revenir en novembre, avant les grosses chutes de neige, puis, en décembre, commencer la chasse d’hiver qui se termine à la fantaisie du trappeur ; certains trappeurs en reviennent au mois de juin. Notre équipement n’était pas fort coûteux : farine, lard, soda, sel, thé et sucre, tels en étaient les principaux articles. Aucun de nous deux fumait ou était adonné aux liqueurs alcooliques, de sorte que c’était autant d’économies en fardeau et en dépenses. Tentes et poêles de camp étaient choses inconnues.

Nous emportions avec nous, pour le mauvais temps, une longueur de douze pieds de coton jaune ordinaire mesurant cinq ou six pieds de largeur. On la montait en demi-lune sur des perches et nous allumions un feu en avant. Quand le temps était au beau nous dormions à la belle étoile. Telle était notre façon de voyager.

Chaque fois que nous mettions le pied sur un terrain de chasse convenable, nous nous faisions un campement à demeure. Ces campements variaient : tantôt c’était une cabane en bois rond, tantôt en planches de bois, c’est-à-dire des billots fendus en planches et disposés sur une charpente, tantôt une cabane de perches, faite de petits arbres et d’un remplissage de couennes et de branchages. Ce dernier mode de campement est dangereux : souvent il prend feu, comme bien des trappeurs l’ont déjà appris à leurs dépens. Enfin, il y avait la tente ordinaire en écorce, tente très confortable et convenant parfaitement à l’époque de la première saison.

Dans nos courses d’hiver nous nous servions toujours de notre coton jaune pour nous mettre à l’abri du vent et du froid. Quand la neige était épaisse, c’était une misère que cette façon de camper. Il nous fallait déblayer la neige sur un espace assez grand pour installer notre camp et faire du feu. Puis il y avait le bois de chauffage à couper, des branches de sapin ou d’épinette à ramasser pour faire nos lits et oreillers. Tout cela nous prenait bien deux heures de rude travail. Notre confort, pour le peu que nous en avions, dépendait en grande partie du choix judicieux du site de notre camp. Il nous fallait éviter les creux, et établir le foyer plus haut que l’arrière du camp, car il s’amortit toujours en brûlant, à moins qu’il soit sur un rocher. La fumée est un grand inconvénient, la nuit, alors que le vent rage, si l’on n’a pas eu la précaution de bien placer le foyer. Sur les rivières du nord le vent souffle presque toujours avec le courant, le soir, mais, que ce soit sur un lac ou une rivière, il vaut toujours mieux établir un camp, l’arrière donnant du côté de l’eau. Avec les tentes et les poêles d’aujourd’hui, ce détail n’a pas autant d’importance, mais il a encore son utilité, en ce qu’il empêche les étincelles de tomber sur la tente. Certaines sortes de coton s’enflamment très facilement, et comme un feu se propage rapidement, on réussit assez bien à rendre ces tentes là ininflammables, en faisant tremper le coton dans une faible solution d’alun et de sel. Une étincelle peut bien tomber sur une tente ainsi traitée, mais n’y fera qu’un trou, et ne se propagera pas.

Il y avait aussi les pièges métalliques à emporter, un certain nombre dans différents numéros. Nous ne pouvions pas en transporter beaucoup, vu leur poids, mais chaque année nous en augmentions le nombre, en laissant les premiers en cache. Nous agissions de même pour bien d’autres effets, tel que : haches de rechange, couteaux, perçois et autres outils de camp. Au printemps nous ne nous chargions que de ce qui nous était nécessaire pour le retour.

Lorsque nos effets eurent été rassemblés, nous en avions, règle générale, pour deux charges de canot à transporter. Ce qui voulait dire : deux voyages aller et retour avec le canot, et quatre ou cinq portages.

Je ne fus pas lent à constater que le métier de trappeur n’était pas nos pique-niques, surtout au mauvais temps, lorsqu’il nous fallait revenir au camp exténués de fatigue et trempés jusqu’aux os.

Nous choisissions certaines rivières que nous remontions jusqu’à ce que nous trouvions un endroit passable à la chasse. Malgré que nous partions à bonne heure en septembre, le temps que nous prenaient ces doubles voyages et portages était si long que ça n’était qu’en octobre que nous pouvions nous mettre à tendre les pièges. Je suppose qu’il existait bien des lois de chasse alors, mais nous n’en entendîmes jamais parler, et en tout temps, nous abattions le gibier et nous pêchions le poisson dont nous avions besoin comme nourriture et comme appât. Les ours, la loutre et le castor étaient les premiers sur la liste ; c’est à eux que nous adressions d’abord nos attentions.

Je n’oublierai jamais le jour où je tuai ma première loutre, en compagnie d’Ashini, cet automne-là. On m’avait bien montré, chemin faisant, des indices de leur passage, leurs coulées, et leurs terriers où d’ordinaire on leur tend des attrapes ou des pièges, mais je ne m’étais jamais trouvé en face de l’animal lui-même vivant. Un matin, Ashini avait découvert quelques arbres rongés par des castors à l’entrée d’un petit ruisseau. Il me dit qu’il y avait sûrement du castor dans ce ruisseau ou quelques-uns des lacs ; de sorte que nous décidâmes d’essayer de les trouver. Nous courûmes toute la journée ; nous avions visité plusieurs lacs et portages, sans avoir aperçu de castors. Comme il commençait à se faire tard il fut entendu que nous camperions près d’un petit lac où nous venions d’arriver, et reprendrions notre poursuite le lendemain. Comme Ashini était au fait des endroits d’atterrissage et des portages, il conduisait le canot, et je mènerais à l’avant prêt à faire le coup de feu, si l’occasion s’en présentait. En traversant le lac, trois loutres firent leur apparition. En nous apercevant, elles se mirent à allonger le cou et à sortir de l’eau sur leurs pattes de devant. Ashini fît tranquilement aviron à rebours, me souffla : Intink, loutre ! et me fit signe de tenir le fusil prêt. Les loutres étaient à cent verges de nous ; elles se mirent à décrire des ronds pour nous flairer, puis plongèrent. Ashini me dit de suite de faire le guet dans la direction opposée et entreprit de tourner le canot de bord. Avant même que ce mouvement fut exécuté, les loutres reparurent à la surface, puis subitement replongèrent à environ dix pieds de l’arrière du canot. Je n’avais pas eu le temps d’épauler mon fusil, j’étais on ne peut plus chagrin d’avoir perdu la chance de ce coup de fusil.

Nous attendîmes quelques minutes, mais les loutres ne se remontrèrent pas. Il nous fallut donc atterrir et préparer notre campement. Nous choisîmes un bon endroit à environ quarante verges du lac. Pendant que mon Sauvage ramassait du bois sec et de de l’écorce de bouleau, j’avais cassé des branches de sapin et défait le petit paquet qui contenait notre bouilloire de ferblanc. Je descendis au lac pour le remplir, car il commençait à faire sombre. Notre canot avec quelques-uns de nos effets, y compris le fusil, était toujours là, j’étais là debout tout près, regardant au loin sur le lac et pensait aux belles loutres que j’avais vues. Pas la moindre brise, partout silence profond. Tout à coup j’entendis du clapotage, pas très loin de moi et sur le bord de la grève. M’emparant, du fusil, je pris ma course dans cette direction. La grève était basse et couverte de petite brousse qui craquait sous mes pas. Après avoir marché une cinquantaine de verges, je rencontrai un tertre, vieille hutte démantibulée de castors. Je m’y assis, et je prêtai l’oreille. Je n’avais pas pu établir la nature de ce clapotement, mais je m’attendais que c’étaient les loutres encore qui en étaient la cause. En effet, il y avait à peine deux minutes que j’étais là, lorsque l’une d’elles sortit de l’eau, suivie bientôt des deux autres. Elles étaient à environ quinze pieds de moi, cherchant sans doute à savoir qui pouvait bien être assis là. Je respirais à peine. Bien lentement j’épaulai mon fusil et tirai sur celle qui me paraissait la plus forte de taille.

Ce fut gros clapotement dans l’eau, et lorsque le calme se rétablit j’aperçus un objet noir qui flottait. Je criai au Sauvage de venir avec le canot. Il était déjà parti pour venir en entendant la détonation. Il m’arriva bientôt, et je recueillis ma première loutre. Ce que j’étais fier de ce coup de fusil ! À la clarté de notre feu de camp, je l’examinai, sous toutes les faces, la tapotais, puis l’examinais encore, je crois même que j’en rêvai toute la nuit. C’était la femelle que j’avais tuée ce soir-là ; peu après nous prîmes les deux autres jeunes au piège.

Le lendemain nous découvrions la hutte des castors que nous avions cherchés. On trouvera dans un chapitre suivant les méthodes de capturer ces mammifères.