La vie et le sport sur la Côte Nord du Bas Saint-Laurent et du Golfe/11

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La vie et le sport sur la Côte Nord du Bas Saint-Laurent et du Golfe (Life and sport on the north shore of the lower St. Lawrence and gulf, 1909)
Traduction par Nazaire LeVasseur (1848-1927).
Garneau (p. 65-69).

Le Castor



QUOIQUE j’eusse vu des milliers de peaux de castors aux postes de la Compagnie de la Baie d’Hudson, et quelques castors vivants apportés de temps à autre par les Sauvages, je n’en avais jamais vu à l’état sauvage, avant la découverte de notre hutte. Dans le livre sur l’histoire naturelle que M. Lawlor m’avait donné, j’avais lu au sujet du castor, bien des faits que je vérifiai par après comme absolument absurdes.

Parmi ces faits, on affirmait que le castor ne pouvait pas vivre hors de l’eau, et que lorsqu’il venait à terre, pour se nourrir, il se gardait toujours la queue à l’eau ; que les parties de devant du castor, à la cuisson, avaient goût de viande, et les quartiers de derrière de l’animal, celui de poisson ; qu’il se servait de sa queue comme d’une truelle pour construire sa hutte de glaise, qu’on extrayait une huile médicinale en faisant bouillir la queue, et que d’autres histoires ridicules.

Je n’ai pas besoin de dire à mes lecteurs que tout cela était imaginaire.

Quelques auteurs plus récents ont décrit la chair du castor comme ayant un goût amer et désagréable. J’oserai dire que tel a pu être parfaitement le cas pour les specimens auxquels ils ont pu goûter. On en pourrait dire autant et même pis du bœuf ou du mouton, si l’on en mangeait après l’avoir laissé une semaine et plus avec tous les viscères dans le corps. La chair du castor est délicate et agréable au goût quand elle est dans des conditions convenables. L’écorce de la plupart des arbres dont il se nourrit, de même que les racines de nénuphar sont très amères, et si les intestins demeurent une journée et plus dans le corps de l’animal, comme lorsqu’il est pris au piège, sa chair prendra alors un goût amer. On peut dire la même chose des glandes odorantes (castoreum) de l’animal. Les parties environnantes goûteront le castoreum. Il en est de même d’autres quadrupèdes ou gibiers à plumes qui se nourrissent d’herbes ou de végétaux très odorants. Je me rappelle qu’à la chasse à la poule des prairies dans les états de l’ouest, nous avions à enlever immédiatement les entrailles de ces oiseaux. Ainsi traités, ils étaient bons à manger ; mais si nous les laissions une nuit sans les vider, ils prenaient un goût rance et très désagréable.

La queue du castor ne lui sert jamais de truelle, comme on l’a écrit, mais agit comme un puissant propulseur quand il est à la nage, ou de support lorsqu’il se dresse sur les hanches, pour ronger les arbres, manger ou faire autre chose. Dans un ouvrage tout-à-fait récent que j’ai lu, l’auteur décrit le mode de tendre un piège métallique au castor ; je crains fort pour lui que sa manière de trapper l’animal ne lui rapportera jamais grand’chose. Pour réussir, un piège numéro trois ou quatre, préférablement ce dernier, doit être tendu près de l’eau profonde. Le meilleur endroit est une pointe avancée sur un lac, près d’un des côtés de sa cabane et de ses digues. Le site, une fois choisi, enlever soigneusement toutes les brindilles dans le voisinage, de même que tout le bois mort aux environs ou au fond de l’eau. La plupart des trappeurs préfèrent tendre le piège sous l’eau à une profondeur, disons, de neuf pouces et de prendre le castor par une patte de derrière, ce qui double les chances qu’il reste pris dans le piège. Un castor en gagnant terre, y nagera plutôt qu’il y marchera. Comme il se sert rarement de ses pattes de devant pour nager, si le piège est tendu à eau basse, disons, à quatre pouces ou moins de profondeur, le piège, le plus souvent, se déclenchera sur la poitrine de l’animal où, naturellement, il ne peut avoir assez de prise ; quelques touffes de poil, voilà tout ce qu’en retirera le trappeur ce jour-là.

Si, par hasard, il se faisait prendre par une patte de devant, très souvent il s’abstiendra de secouer immédiatement le piège, mais se coupera la patte avec ses incisives. S’il n’exécute pas cette opération, il essayera de se délivrer du piège en se mettant à la nage, et c’est alors que se présente le point important.

Le piège doit être muni d’un poids. Au moyen de deux ou trois longueurs de ficelle forte, ou mieux encore d’un bout de broche, on attache une pierre de cinq ou six livres pesant, à la barre de fer en dessous du piège. En s’en allant, le castor n’éprouve pas de difficulté à traîner tout ce poids en eau profonde jusqu’au bout de la broche ou de la ficelle. Il tentera alors de remonter à terre, mais, retenu qu’il se trouve par le poids, il se noie. Si le piège n’a pas de poids, il y a cinquante chances contre une qu’il s’en débarrassera d’une façon ou d’une autre et il y a aussi chance que l’on ne revoie jamais le piège. J’ai vu un castor âgé de trois ans, pris dans un gros piège No 4, dont la chaîne avait été fixée au moyen d’un crampon planté dans un arbre de neuf ou dix pieds de long, emporter tout le bataclan à 150 verges de distance dans le lac, avant de se noyer.

Pour tendre des pièges sous la glace en hiver, il n’est pas besoin de leur mettre un poids. L’emploi du castoreum comme appât odorant est excellent au printemps, mais pas absolument nécessaire en d’autres saisons. Un attrayant jeune bouleau ou peuplier planté sur le rivage, près du piège et incliné du côté de celui-ci, est tout ce qu’il faut. Dans la manipulation des pièges et des appâts, la propreté est essentielle.

Les attrapes (dead-falls) sont très efficaces pour frapper le castor. Elles sont tendues dans leurs sentes ou leurs portages et sur le barrage, mais elles demandent expérience et habilité dans la manière de les poser, et aussi une idée approximative de la taille de l’animal à frapper. Les arbres rongés peuvent donner des indices sous ce rapport.

Le tir à bout portant constitue un très bon moyen de se procurer rapidement du castor, quand on en découvre sa cabane, mais n’est praticable qu’à l’automne et au printemps. L’après-midi est le meilleur temps de la journée, mais on en rencontre à toute heure, surtout quand ils sont à travailler à leur hutte ou un barrage. Il faut se servir de gros plomb, car chez le castor les os du crâne sont très résistants. La AAA est le plomb préféré de la plupart des trappeurs. Personnellement, je me sers de plomb beaucoup plus petit ; le BBB est mon plomb favori, mais je ne tire jamais à plus de huit ou dix verges, parfois à moindre distance, à moins que l’animal soit à terre. Tirer de plus loin, c’est s’exposer à ne faire que blesser l’animal, qui, alors fait un plongeon et alors rarement on le rattrape. S’il arrive qu’on en abatte un, il y a danger qu’il s’en aille au fond avant qu’on puisse mettre la main dessus. Voilà ce qui arrive dans vingt pour cent des cas, quand ils sont tués raide. Tiré à l’eau salée, comme cela arrive de temps à autre au printemps, le gibier ne s’enfonce pas. On ne devrait jamais cerner (chiselling) ou forcer le castor, à moins que ce soit dans un cas de nécessité ou que l’on veuille en prendre vivants. Pour peu que l’on se livre à cet expédient, il est en preuve qu’il a causé plus de tort que toute autre manière de faire la trappe, quand un lac a été ainsi éclusé, il se passera bien des années avant que l’on y retrouve du castor. C’est du moins mon expérience.

Il y a vingt-cinq ans je publiais dans Forest and Stream, un article sur ce sujet, intitulé : Chiselling Beaver. Les trappeurs intelligents qui parcourent le même territoire d’année en année ne forcent jamais le castor, ni trappent et tuent les jeunes, excepté s’ils manquent de vivres. Ils trappent les vieux en plongeant leurs pièges dans l’eau profonde et en utilisant de gros arbres pour l’appât. Aussitôt cette opération terminée, les pièges sont enlevés, et les autres castors ne sont pas dérangés. À la saison suivante en toute probabilité, on les retrouvera au même endroit.

En agissant de la sorte, je suis arrivé à garder le castor dans le même lac pendant six ou sept ans consécutifs. Quand on se prend à penser qu’un castor complètement développé vaut de huit à dix piastres et que les petits se vendent environ $2., le sujet vaut bien la peine qu’on lui donne un peu d’attention.

La chair du castor est de grande valeur pour les Indiens et les trappeurs ; étant grasse et très nutritive, elle est en conséquence très recherchée. Les castors ne sont pas du tout farouches ; souvent ils viennent jusqu’à quelques pieds de quelqu’un si celui-ci se tient tranquille. Ils ont le sens de l’ouïe très fin ; il semble que ce soit la faculté sur laquelle ils comptent le plus pour se mettre à l’abri du danger. On considère comme excellente la capture de quarante castors par deux trappeurs associés ou pour une famille d’indiens, quoique, parfois on en tue jusqu’à cent, durant la saison, depuis octobre jusqu’à juin. Dans cette partie du comté du Saguenay avec laquelle je suis familier, je n’ai pas constaté de diminution dans leur nombre, tel qu’il était il y a cinquante ans, lorsque je débutai comme trappeur.