La vie et le sport sur la Côte Nord du Bas Saint-Laurent et du Golfe/19

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
La vie et le sport sur la Côte Nord du Bas Saint-Laurent et du Golfe (Life and sport on the north shore of the lower St. Lawrence and gulf, 1909)
Traduction par Nazaire LeVasseur (1848-1927).
Garneau (p. 149-154).

Tragédie sur la Côte Nord



DANS l’automne de 1870, un pauvre pêcheur du nom de Ouellet, s’en revenait un jour chez lui, à la Rivière-Ouelle. Il avait fait la pêche à Percé et au bassin de Gaspé. La morue avait peu donné, et le temps avait été orageux, et trente-huit dollars était tout ce qu’il avait pu retirer comme recettes d’un travail très pénible.

Pour économiser, il avait décidé de retourner chez lui dans son bateau, une barge de vingt-cinq pieds de quille.

Un jour, tard en octobre, par un gros vent de sud-ouest, il jeta l’ancre, pour se mettre à l’abri, à Sainte-Anne-des-Monts. Une petite embarcation vint de terre à sa rencontre. Celui qui l’occupait était un homme d’une cinquantaine d’années. Il échangea les saluts d’usage avec Ouellet. Après quelques questions ordinaires, Poitras, c’était le nom de l’individu, l’invita à se rendre à terre.

— Les nuits sont longues et froides, ajouta-t-il, et une maison chaude est bien préférable à un bateau ouvert à tous les vents.

Ouellet accepta avec plaisir.

Après le souper, en fûmant la pipe Poitras apprit tout ce qu’il voulait savoir, combien Ouellet avait d’argent, où il allait, et ce qu’il pouvait avoir à bord de son bateau.

Tout ce qui appartenait à Ouellet se montait à la valeur de cent piastres, c’était suffisant pour allumer la cupidité de Poitras, et dès ce moment-là, le sort de Ouellet fut réglé.

Comment s’en débarrasser, telle fut l’unique préoccupation de Poitras, qui connaissait bien la Côte Nord du Saint-Laurent, et y avait déjà en différents temps passé quelques mois à faire la trappe et la pêche.

Il y avait de longues étendues de côte d’environ trente ou quarante milles où souvent il n’y avait pas âme qui vive. Dans cette direction se trouvait sa chance, pensa-t-il, et son plan futarrêté.

— Eh bien, mon ami, fit-il, je regrette bien de vous voir retourner chez vous, avec aussi peu, après votre travail de tout l’été ; restent encore trois ou quatre semaines avant que l’hiver arrive ; pourquoi ne pas tenter autre chose ?

Poitras lui proposa alors un voyage à la Côte Nord pour chasser le loup-marin et trapper en société avec lui ; ce à quoi Ouellet consentit. On fit les préparatifs. Le bateau de Ouellet devait servir au voyage ; ce dernier laissa du poisson et quelques autres effets dans le magasin de Poitras, pour les reprendre au retour.

— Nous ferions mieux de repasser votre couteau à boucherie, dit Poitras, au cas où nous en aurions besoin pour écorcher nos loups-marins.

Ce couteau, aiguisé par Ouellet lui-même, fut le même qui servit à son assassinat.

Le lendemain, il faisait beau temps. Poitras et Ouellet partirent pour la Côte Nord. Ce fut la dernière fois que Ouellet fut vu vivant.

Poitras était veuf ; sa fille, âgée de 17 ans, tenait sa maison ; le seul autre membre de la famille était un garçon de douze ans. Les deux enfants reconduisirent les deux hommes à bord, et revinrent en canot à terre. Il était alors quatre heures de l’après-midi. Il faisait une légère brise de vent d’ouest, et le bateau fut bientôt hors de vue.

Qu’arriva-t-il après cela ? On ne peut que tirer des conjectures.

Poitras n’a jamais fait d’aveu, mais les circonstances semblèrent indiquer que le bateau avait été viré de bord, et que pendant qu’il était à se reposer, Ouellet avait été frappé à la tête d’un coup de barre du gouvernail, qui n’avait fait que l’étourdir. Il s’en serait suivi une prise de corps et Ouellet aurait été poignardé à mort avec son couteau de boucherie. Signes évidents qu’il y avait eu lutte, c’est que Ouellet portait une coupure à la main, qu’il avait dû se faire, tout probablement, en essayant de saisir le couteau, et que les habits de Poitras étaient tout déchirés, et qu’il était lui-même marqué d’égratignures.

Une barge, hors la connaissance de Poitras, était partie aussi le même soir de Cap Chat pour la côte nord. Durant la nuit, son propriétaire avait entendu des bruits étranges, de hauts cris et des plaintes qu’il n’avait pu s’expliquer.

Le lendemain matin, Poitras était près des Îles-de-Mai où il atterrissait ; il choisit une anse bien écartée pour enterrer le corps de Ouellet, après l’avoir dépouillé de tous ses vêtements, moins sa camisole de laine. Il traîna le cadavre à cinquante verges dans la forêt, creusa une fosse peu profonde, y jeta son fardeau et le recouvrit soigneusement de feuilles et de bois pourri.

L’endroit était l’un des plus solitaires qu’on pouvait trouver sur toute la côte. Il n’était pas sur le passage des gens, mais à quinze milles de distance de l’habitation la plus proche, dans l’ordre naturel des choses, il aurait pu s’écouler des années avant que quelqu’un pût venir tout près de cet endroit.

C’est ce que sans doute Poitras présumait, après avoir mis la dernière main à son ignoble forfait.

Mais, il en devait être autrement, comme on va le voir par la suite.

Après s’être débarrassé du cadavre, le meurtrier mit à la voile pour Pentecôte, à quinze milles à l’ouest, pour attendre là un jour favorable pour retourner chez lui. Aux gens qu’il rencontra, il raconta qu’il avait traversé un trappeur et l’avait laissé pour l’hiver à la Pointe-au-Jambon. Il répéta la même histoire une fois de retour à Sainte-Anne-des-Monts. Ses propres habits et ceux de Ouellet étaient tous couverts de sang. Il les mit tremper dans une cuve et les lava lui-même, en expliquant que ces taches de sang provenaient d’un gros loup-marin que lui et Ouellet avaient tué, et qu’ils avaient taillé en morceaux comme appâts pour les pièges à renards de Ouellet qui lui, avait décidé de passer l’hiver sur la Côte Nord pour trapper.

Vers cette époque-là, la fonderie Molson exécutait des travaux à la rivière Moisie. Comme il n’y avait pas de service régulier de malle dans l’endroit en hiver, la fonderie employait un courrier spécial, un nommé Luc Gagnon.

Au mois de mai après le meurtre de Ouellet, Gagnon, avec un compagnon, s’en revenait chez lui en canot. Il avait fait gros vent toute la journée, et, pour profiter du calme, il avait décidé de voyager la nuit. Vers onze heures du soir, Gagnon proposa à son compagnon de descendre quelque part à terre pour prendre une tasse de thé et se mettre quelque chose sous la dent, ce qui leur permettrait de se reposer un peu et de se réchauffer, car la nuit se faisait froide.

En mettant pied à terre, ils se trouvèrent dans la petite anse où Poitras avait enterré sa victime. Pendant que son compagnon ramassait du bois et faisait les préparatifs du repas, Gagnon était allé dans le bois à la recherche d’écorce de bouleau pour allumer le feu. En tâtonnant d’ici de là dans la noirceur, il lui arriva de mettre le pied sur le corps de Ouellet provoquant un sifflement, causé par l’expulsion d’air et de gaz des poumons. Il fit un saut, mais ne s’arrêta pas à rechercher la cause de ce bruit.

Comme il le raconta à son compagnon, il croyait avoir mis le pied sur quelque marmotte ou siffleux.

Après le repas, le compagnon de Gagnon proposa d’aller essayer de tuer l’animal, dont la chair est fort estimée des trappeurs. Gagnon n’avait pas grande envie de retourner, mais devant les fortes instances de son compagnon, il finit par le suivre, et, à leur profonde horreur, ils découvrirent le cadavre de la victime. Ils constatèrent les coups de couteau sur le corps et à travers la camisole, l’unique vêtement qu’il avait.

Ils inhumèrent de nouveau le cadavre, tel qu’il avait été trouvé et, en arrivant à Pentecôte, Gagnon raconta l’affaire. L’histoire se répéta ailleurs et finalement arriva aux oreilles du coroner à la Malbaie. Celui-ci descendit et fit une enquête sur le corps. Des rapports et une description furent publiées, mais il se passa quelque temps avant que le corps fut identifié. Peu à peu, cependant, le réseau du filet qui enserrait Poitras dans ses mailles, se trouva complet.

Les parents de Ouellet, déjà inquiets de ne pas le voir réapparaître, se mirent à faire des recherches. La description du corps trouvé sur la Côte Nord s’accorda avec la sienne.

Poitras était l’homme qui, le dernier, l’avait vu vivant. Les soupçons surgirent contre lui. Il fut arrêté et déclaré coupable du crime sur une preuve de circonstances, d’après les faits ci-haut mentionnés. Il fut pendu à la Malbaie.

Après son exécution, des rumeurs circulèrent que ce n’était probablement pas sa première victime.

Un Syrien, marchand ambulant, avait disparu d’une façon mystérieuse dans la région. On trouva certain fondement à cette rumeur dans le fait que, quelques années plus tard, on trouva les squelettes de deux personnes sur sa ferme, qui était située près du bord de la mer.

Étaient-ce vraiment des victimes de Poitras ou les cadavres de matelots naufragés qui avaient été inhumés dans l’endroit ?

On n’en peut rien dire.