La vie et le sport sur la Côte Nord du Bas Saint-Laurent et du Golfe/20

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La vie et le sport sur la Côte Nord du Bas Saint-Laurent et du Golfe (Life and sport on the north shore of the lower St. Lawrence and gulf, 1909)
Traduction par Nazaire LeVasseur (1848-1927).
Garneau (p. 155-161).

Sur la pêche à la ligne



JE ne prétends pas poser comme expert à la pêche à la ligne ni donner dans ce livre des leçons de pêche au saumon, cela, pour plusieurs bonnes raisons. D’abord, il existe une foule d’excellents traités ès matière. Ensuite, la pêche du saumon ne s’apprend pas dans les livres, quoique les lectures sur le sujet puissent être de grand secours, à mesure que l’on acquiert de l’expérience.

L’expérience, voilà réellement le grand maître. J’en suis arrivé à cette conclusion, il y a plusieurs années, quand je vis un célèbre auteur sur la pêche à la ligne, pêcher comme un véritable ignare. Mon petit garçon de dix ans aurait pu lui en montrer sûrement. Dans son livre, qui est admirablement écrit, au point de vue théorique, l’auteur démontre qu’il manque totalement de sens pratique et d’expérience.

Avec ce préambule, je mentionnerai quelques faits que j’ai appris par expérience et qui pourront être utiles aux novices.

D’abord la perche de ligne. — En pêchant d’une embarcation dans l’eau claire, et n’ayant pas trop de courant, on peut prendre le saumon avec une perche de ligne quelconque, depuis un bambou de neuf pieds jusqu’à celui de dix-huit pieds ; il n’y a seulement qu’une différence de temps avec la perche plus légère. Là où il y a des rapides et des obstructions, il faut une perche plus pesante, car autrement on perd plus d’un poisson.

Un bon moulinet est bien plus important qu’une bonne perche. Il doit rouler librement, mais en même temps être assez serré pour prévenir le rebours. Les plaques de l’essieu doivent être concaves, autrement une ligne mouillée les fera gauchir et presser sur les côtés, immobilisant le moulinet et le mettant ainsi hors de service. Il doit être de grosseur suffisante pour recevoir aisément une centaine de verges de ficelle et ne présenter aucune saillie ou invention fantaisiste autre que la manivelle, pour retenir la ligne. Il est agréable de pêcher avec une ligne légère, mais lorsqu’il vente fort, il en faut une qui ait du poids. Une bonne ficelle à boyau simple, est préférable à une à triple boyau ; elle est assez forte pour capturer le plus gros saumon qu’il puisse y avoir au Canada. Un bon plan est de se munir d’une longueur de huit ou dix pieds de triple boyau, avec les bouts effilés, de l’attacher à la ligne de soie, et de terminer avec deux verges de boyau simple. Cette ligne conviendra dans les eaux houleuses, comme dans les eaux calmes.

Ensuite les mouches. — À bonne heure dans la saison, ou dans des eaux agitées, les grosses mouches sont préférables, fixées sur ce que l’on appelle un hameçon No1. À eau basse et claire, ou tard dans la saison, on peut employer des mouches de moindres dimensions, mais je n’ai jamais eu grande satisfaction à faire la pêche avec des mouches plus petites que le No 3. Il est souvent bien intéressant d’avoir un gros assortiment de mouches, mais, en pratique, une demi-douzaine de différents patrons suffit, telles que la Jack Scott, la Silver Doctor ou la Silver Grey — je préfère cette dernière — la Durham Ranger, la Fairy, la Donkey, et pour la pêche tard le soir, une mouche blanchâtre ou jaunâtre. Il y a quelques années, on confectionnait une mouche appelée la Sparrow, qui convenait bien à cette pêche.

Quand le saumon est disposé à monter du fond, il se jette sur tout ce qui ressemble à une mouche. J’en ai pris avec des hameçons presque nus, et avec des mouches que je fixais grossièrement et qui ne ressemblaient à aucun type.

Quand, d’une journée à l’autre, on a fait la pêche sans succès avec des mouches-types dans une certaine étendue d’eau, il arrive qu’on réussisse à attirer et prendre un saumon avec une mouche non classée. Tels sont les caprices du saumon. Quand il n’est pas disposé à venir à la surface de l’eau, ce qui généralement arrive vers la fin de la saison, en juillet et en août, la plus belle, la plus éblouissante mouche ne le tentera pas. La température de l’eau les affecte beaucoup. Une température au-dessous de 60° Fahreinheit est favorable, mais les chances de succès diminuent à mesure qu’elle excède ce degré. Quant au mérite respectif des mouches à hameçon double ou simple, d’après mon expérience, il s’accroche plus de poisson avec l’hameçon double. Mais, toutes choses égales d’ailleurs, sur un nombre déterminé de saumons pris à la mouche, on constate qu’il s’en perd bien moins avec la mouche à un seul hameçon, attendu que celui-ci, quand il s’accroche du poisson, s’y fixe d’une façon plus solide. Le défaut ordinaire des mouches à hameçon double est de faire des écorchures et des piqûres superficielles.

Le lancer. — Tout individu qui peut convenablement lancer de trente à quarante pieds de ligne, a bonne chance de prendre un saumon. Il n’est pas donné à tout le monde d’être un Enright, et quelqu’admiration que l’on puisse éprouver en face d’autant de vigueur et d’habileté dans le lancer d’une ligne, la chose n’est réellement pas nécessaire au succès de la pêche. De fait, on prend bien peu de saumons avec des lignes lancées à aussi longue distance. Je n’ai jamais moi-même fait d’exploits sous ce rapport ; un peu plus de quatre-vingts pieds, telle a été ma limite, et je dois dire que c’est à courtes portées, à moins de quarante pieds que j’ai obtenu les trois quarts de tout le saumon que j’ai pêché. À courte distance, tous les mouvements de la canne se transmettent à la mouche, ce qui lui donne l’apparence ou presque, d’un insecte en vie. Avec une ligne de longue portée, les mouvements les plus faibles de la perche ne se rendent que rarement jusqu’à la mouche, la ligne ne se trouvant pas tendue et allant au gré des flots ; quelqu’un qui suivrait cette mouche, la verrait aller et venir, ballottée comme un objet sans vie.

La vraie manière de prendre le saumon au lancer est avec le courant, à un angle de, disons, 45°, mais, j’ai trouvé que, après avoir ainsi pêché, l’on pouvait prendre un bon nombre additionnel de saumons, ou les attirer avec la mouche, en lançant la ligne droit à travers le courant et même contre le courant, en autant que les mouvements de la mouche pouvaient être contrôlés. Naturellement un tel lancer doit être à courte portée.

La plupart des poissons prennent la mouche sous l’eau, mais un bon nombre d’autres la happent à la surface, comme par exemple, la truite, et c’est de bonne guerre que d’essayer les deux méthodes. Les poissons qui habitent les eaux peu profondes s’élanceront fréquemment avec avidité sur une mouche qu’on leur fait simplement danser au-dessus du nez, et que l’on laisse parfois effleurer la surface de l’eau. C’est ainsi que j’ai souvent vu prendre un poisson avec une mouche agitée à quatre ou cinq pouces au-dessus de l’eau.

Fosses. — À bonne heure dans la saison, quand les eaux sont très hautes, le saumon ne se rencontre pas dans les mêmes fosses où, en temps ordinaire, on a coutume de le voir. Dans ce cas-là, on doit faire la pêche dans les endroits à l’abri, le long du rivage, dans des remous, ou à l’arrière de quelque grosse pierre ou d’un galet. On trouve souvent le saumon dans les endroits les plus inattendus, et occasionnellement, dans de gros rapides ou au pied d’une chute, lorsqu’il arrive qu’on trouve un espace d’eau non écumante où la mouche peut se laisser entrevoir un instant. Règle générale, cependant, leurs places favorites sont les remous des courants réguliers ou au pied d’une fosse, là où tout près, elle se change en rapides.

Sur une rivière que l’on ne connaît pas, j’aviserai de faire la pêche partout, excepté dans les eaux fortement tourmentées. À la pêche ou à la chasse, comme règle, j’ai constaté qu’il vaut mieux s’en rapporter aux directions et aux conseils que donnent les gens de la localité, quelque ridicule que ça peut sembler au premier abord. Par après, si l’on n’a pas de succès, il n’y a qu’à suivre son propre jugement.

Le meilleur temps de la journée pour pêcher le saumon est entre 7 heures et 10 heures du matin, et à partir de 3 heures de l’après-midi jusqu’à la brunante. À maintes reprises, j’ai essayé de pêcher de très grand matin, allant dormir près d’une fosse et jetant la ligne à la première lueur de l’aube. Je regrette d’avoir à dire que je n’ai jamais eu assez de chance pour me justifier de recommander d’en faire autant. Vers le soir cependant, le poisson mord jusqu’à ce qu’il fasse tellement noir qu’on peut à peine voir le poisson monter à la surface.

Quoique la chose ne soit pas conforme aux règles générales de la pêche à la ligne, j’ai toujours donné légèrement de la mouche sur un saumon venant en surface, et je crois qu’à la longue, j’y ai gagné. C’est comme s’il se produisait une meilleure pénétration de l’hameçon.

La capture du saumon. — Si c’est au bord d’une chute ou d’un rapide que l’on accroche un saumon, on doit essayer de lui faire remonter le courant immédiatement. Il y a chance que, durant ces premiers instants, en y mettant bonne poigne, on puisse l’entraîner où l’on veut, car, ordinairement, il ne semble pas réaliser promptement la raison de ce bouleversement, mais quand il s’en aperçoit, il faut surveiller de bien près sa ligne, car tout probablement il tentera un suprême effort, — une course affolée, et peut-être deux ou trois sauts de suite. La moitié de la partie est gagnée, si vous réussissez à traverser cette période avec succès. Il peut bien se livrer encore à d’autres sauts et embardées, mais, en général, aucun de ceux-ci n’atteignent les premiers en violence.

Si c’est possible, il faut éviter de donner une grande longueur de ligne ; c’est dangereux à cause de la résistance de l’eau et des méprises auxquelles des obstacles peuvent donner lieu, car, souvent, un poisson s’échappera avec à peine quelque tension sur la perche. Une ligne trop courte fait aussi courir des risques, et l’on ne doit enrouler trop de la ligne, faisant en sorte qu’il en reste une vingtaine de pieds à partir du bout de la perche.

Lorsque le poisson se trouve complètement épuisé, on enroule la ligne en la faisant aussi courte que nécessaire. Il ne faut pas se presser à tirer le poisson à soi et l’amener à portée de la gaffe, avant qu’il soit absolument rendu à bout, il s’est perdu comme cela grand nombre de magnifiques saumons. Il faut prendre son temps et ne pas oublier que du moment qu’un poisson commence à donner des signes de faiblesse, il est hors de combat après une minute ou deux de plus.

En faisant seul la pêche, souvent, j’ai amené des saumons à tel point d’épuisement que je n’avais qu’à aller les prendre avec mes mains, sans avoir à recourir à la gaffe ou au filet.

En autant que je le sache, dans nos eaux canadiennes, disons celles du Saint-Laurent, le saumon ne prend pas autre chose que la mouche. J’ai fait l’essai d’appâts de toute nature, crevettes, grenouilles, vairons, etc., sans le moindre succès. Feu M. Alexandre Dennistoun, de Montréal, fit la même tentative sur les rivières Natashquan, Mingan, Saint-Jean et Moisie, mais sans plus de succès. Je suppose qu’il leur manque encore une certaine éducation sous ce rapport.

Cependant, à l’eau salée, ou près de l’estuaire d’une rivière, j’ai pris du saumon à la ligne de traîne, avec de l’appât artificiel ressemblant à l’anguille de sable ou au capelan, mais si l’on peut se procurer de l’appât naturel et frais, cela vaut encore mieux. On prend fréquemment de la belle grosse truite, en pêchant ainsi à la ligne de traîne. Nul besoin de plombs ; l’attirail de pêche au saumon suffit. On n’a besoin que d’une ligne de soixante pieds de longueur à l’arrière du canot qui doit être manœuvré tranquillement, à raison de deux milles à l’heure environ.

Depuis que j’ai inauguré ce sport ici, mon vieil ami, M. Robert McLimont a capturé beaucoup de beaux poissons de cette façon. Comme à la pêche à la mouche, cela demande patience et persévérance deux qualités que le pêcheur qui veut réussir doit nécessairement posséder.