La vie et le sport sur la Côte Nord du Bas Saint-Laurent et du Golfe/22

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La vie et le sport sur la Côte Nord du Bas Saint-Laurent et du Golfe (Life and sport on the north shore of the lower St. Lawrence and gulf, 1909)
Traduction par Nazaire LeVasseur (1848-1927).
Garneau (p. 182-199).

Perdu dans la forêt



Pour les gens non habitués, je crois qu’il n’y a rien de plus effrayant que de s’égarer dans le bois. Ceci s’applique surtout à notre section de la province où il n’y a qu’un seul chemin sûr à suivre. Dans d’autres parties du pays, supposons qu’une personne s’écarte, il y a toujours chance pour elle, si elle prend une fausse direction, d’arriver à quelque camp de bûcherons, une voie ferrée, ou un bourg quelconque.

Tandis que, sur la Côte Nord, il n’y a qu’un seul espoir de s’orienter vers un lieu sûr, savoir, la ligne de la côte. Tous les autres points de repère conduisent à la forêt, où l’on peut marcher pendant des centaines de milles sans rencontrer l’ombre d’un être humain.

Le meilleur coureur de bois et trappeur et même les Indiens qui naissent et grandissent dans la forêt, s’y écarteront eux-mêmes pendant quelque temps, mais grâce à leur expérience, ils n’éprouvent jamais les terreurs qui assailliront le novice en pareilles occurrences.

Le Sauvage constatera qu’il s’est égaré, et, si c’est dû à une tempête de neige ou à l’obscurité, il s’arrêtera, fera du feu, prendra une bouchée, agira de bon jugement, et lorsque le temps se refera, il retrouvera parfaitement son chemin.

J’ai fait moi-même cette expérience. Quand la chose m’arriva pour la première fois, je n’avais que dix ans. Nous demeurions alors à Mingan. J’étais dans l’habitude de courir ici et là dans le bois, de tendre des collets aux lièvres, de petites trappes, et, à l’occasion, de tirer des perdrix.

Une après-midi, je partis, comme à l’ordinaire, et, après avoir visité mes collets j’allais m’en retourner à la maison, lorsque je fis lever toute une nichée de perdrix de bois. Elles se dispersèrent aux environs sur les arbres, j’avais un fusil à un coup, à baguette, je me suis mis à tirer. Parfois le bruit du coup de fusil, le battement d’ailes de perdrix abattues alarmaient les autres ; celles-là s’envolaient sur une courte distance. Il arriva que je me mis à les suivre et j’en abattis une de temps à autre, jusqu’au moment où j'en eus seize. Je m’aperçus alors que la nuit s’en venait. Dans mon ardeur à tuer les oiseaux j’avais oublié toute notion d’heure.

C’était tard en octobre, et le temps était nuageux, mais il n’y avait pas de neige sur le sol, et, par conséquent, nulle chance de reprendre mon chemin. Je me trouvais alors à environ trois milles de la maison ; de sorte que, mon fusil et ma grappe de perdrix sur l’épaule, je me mis en route dans ce que je croyais être la bonne direction. Je marchai et courus, quand j’en eus la chance, jusqu’au moment où il me sembla que j’avais marché pendant plus d’une heure, et que je devrais être sorti du bois, si j’avais pris le bon chemin. Il faisait alors tout à fait nuit et j’étais obligé de me protéger d’une main la figure pour ne pas me blesser aux branches, à tâtons comme j’y allais, je continuai à marcher pendant quelques minutes, trouvant le temps un peu long et je finis par constater que je m’étais égaré.

Mon père m’avait souvent avisé quoi faire si jamais la chose m’arrivait, en me recommandant particulièrement de ne pas me mettre à courir, non plus que de m’effrayer, mais, au contraire, de m’asseoir et de faire du feu, s’il faisait froid. La nuit était froide, quoiqu’en marchant, je ne m’en fusse pas aperçu. J’avais une boîte d’allumettes dans mes poches. J’eus bientôt fait un feu, à la lueur duquel je pus ramasser du bois mort. Puis je me mis à penser à la course que j’avais faite. En supposant que je m’étais aventuré dans une fausse direction, je pouvais bien être à cinq ou six milles de la maison. Je savais qu’on devait y être très inquiet sur mon compte et qu’on serait aux aguets au cas où je ferais un signal. Faire brûler un gros bouleau, si l’on en trouve un à portée, est un excellent moyen de donner un signal, mais il se fit qu’il n’y en avait pas autour de moi ; alors je songeai à tirer du fusil. Ma corne à poudre était encore presqu’à la moitié pleine, ce qui représentait dix-huit ou vingt charges. En conséquence, je chargeai mon fusil et tirai trois coups de suite.

J’eus à peine tiré, qu’un très fort coup de fusil me répondit, puis un autre, puis enfin survinrent des cris. Je repris mon fusil et mon gibier et partis dans la direction du bruit. D’autres cris se firent entendre par-ci par-là, jusqu’au moment où je rencontrai mon père et deux employés du poste, avec des lanternes, qui s’en venaient sur notre chemin de bois.

Ils avaient, en effet, été en proie à une grande anxiété sur mon compte, croyant qu’il m’était arrivé quelqu’accident ; mais où me trouver ? Tel était leur problème. Alors, ils avaient décidé d’attendre un signal de ma part. Ils avaient bien fait entendre le son du cor par intervalles, mais ça n’était pas parvenu à mes oreilles, et mon père n’avait pas voulu que l’on tirât des coups de fusil, craignant que l’écho pourrait m’induire en erreur quant à leur direction.

Le lendemain, je constatai que j’avais dû suivre une voie assez directe, car l’endroit où j’avais allumé mon feu n’était qu’à environ un quart de mille du poste. Eus-je marché quelques minutes de plus, j’aurais débouché sur le chemin de bois ou à la maison.

Je dois avouer que pendant quelque temps, je me sentis pas très rassuré, mais je ne m’étais pas effrayé, et si l’on n’avait pas répondu à mes coups de fusil, je serais resté à passer la nuit auprès de mon feu et j’aurais probablement fait cuire une de mes perdrix pour m’en nourrir, avant d’essayer de retrouver mon chemin hors du bois.

Durant les quelques premières années que je passai l’hiver sur la côte, j’achetais d’ordinaire des fourrures à commission pour le poste de la Compagnie de la baie d’Hudson à Bersimis, dont Monsieur W. S. Church avait charge alors. Ayant à régler quelques affaires avec lui, comme il n’y avait pas de service régulier des postes, je décidai d’aller le voir. Je n’avais pas encore fait ce trajet, et, malgré que je fusse parfaitement sûr de trouver mon chemin, je pensai qu’il vaudrait mieux prendre un bon guide, d’autant plus que j’avais à emporter avec moi un ballot de fourrures de valeur, qui, avec l’équipement obligé et le sac aux provisions, eut été un peu trop lourd pour un seul homme. J’engageai pour cela un Indien du nom de Ploute. C’était un homme d’âge moyen, un fort marcheur à la raquette ; il était de plus parfaitement familier avec la région que nous allions traverser.

La distance par terre entre Godbout et Bersimis est d’environ soixante-quinze milles, dont une cinquantaine de milles à travers la forêt, vu qu’il est impossible de suivre la ligne de la côte, à cause de la nature rocheuse et montagneuse du pays.

Nous partîmes d’ici, Godbout, vers la fin de janvier. Nos ballots pesaient chacun environ vingt-cinq livres. Ils se composaient en partie de fourrures et de provisions ; nous avions aussi deux paires de bas, une paire de mocassins de rechange, une bouilloire de ferblanc d’une pinte, et chacun une hache. Nous n’emportions ni tente, ni couvertures, non plus qu’aucun vêtement de rechange. Comme il ne s’agissait pas d’une excursion de chasse, nous ne prîmes pas de fusil, mais au cas de nécessité, je m’étais armé d’un revolver de Smith & Wesson, calibre 32, que je portais dans une poche de mon paletot.

Le premier jour de notre voyage, nous eûmes du beau temps clair et la marche à la raquette était relativement facile. Il n’y avait pas de piste d’aucune sorte, pas le moindre indice du chemin à suivre, sauf les bornes de la localité. Parfois nous suivions un petit ruisseau, un ravin, ou un lac, s’il arrivait que leur direction nous convenait ; sinon, nous traversions les accidents du terrain, en suivant les sentes qui nous paraissaient les plus abordables ; tout ça, nous le faisions à vue de nez, car nous n’avions pas de compas.

Suivant l’habitude des Indiens et des trappeurs, en hiver, nous ne nous arrêtions jamais pour prendre le lunch ; nous ne faisions que deux repas par jour mais nous les prenions de grand appétit lorsque nous avions abondance de vivres.

Environ une heure avant le coucher du soleil nous préparions notre campement pour la nuit, en choisissant, autant que possible un endroit à l’abri du vent, en évitant les dépressions de terrain, vu que la fumée d’un feu y devient parfois bien ennuyeuse. Avec nos haches et nos raquettes, nous déblayions la neige sur une étendue de terrain de sept ou huit pieds de long sur six de large. En demi-cercle autour de nous, nous plantions dans la neige dix ou douze petites balises, d’environ six pieds de long, que nous recouvrions de branches et que nous renchaussions de trois pieds de neige de haut. En avant de cette palissade nous installions le foyer en utilisant, pour la réverbération de la chaleur, deux ou trois des plus gros billots que nous pouvions transporter. Nous nous faisions des amas de bon bois, et avec des branchages pour nos lits, notre campement était prêt.

Il nous fallait généralement près de deux heures pour nous organiser un campement assez confortable. Dans des camps comme celui que je viens de décrire, j’ai dormi alors que le thermomètre marquait trente degrés et plus au-dessous de zéro. Par de grands froids d’hiver, il fallait maintenir continuellement le feu, chacun à la relève, pendant que les autres en profitaient pour roupiller.

Le premier jour, nous fîmes environ quinze milles et nous campâmes sur une petite branche de la rivière Mistassini. Pendant la nuit, le temps devint nuageux et environ une heure avant l’aube, la neige commença à tomber. Nous déjeunâmes, nous reprîmes nos bagages et nous partîmes dès que nous pûmes voir clair devant nous.

Vers les dix heures de la matinée, le vent et la neige augmentèrent de violence. Nous pouvions à peine distinguer quoi que ce fût à cinquante verges et la marche devenait pénible. Nous débouchâmes sur un lac. L’indien s’arrêta, jeta un rapide coup d’œil autour de lui, puis se mit à traverser le lac en regardant de temps à autre derrière lui pour savoir s’il avait pris la bonne direction. Le lac avait un demi-mille de largeur. En arrivant de l’autre côté, je remarquai qu’apparemment, il cherchait un point de repère qui devait lui être familier, avant de continuer la marche. Évidemment satisfait enfin, de ce qu’il avait pu relever, nous entrâmes dans la forêt où, nous trouvant à l’abri, nous nous reposâmes quelques minutes et nous nous mîmes à causer un peu, mon compagnon me faisant remarquer que la tempête allait nous retarder, la marche devenant de plus en plus difficile.

Nous avions compté pouvoir arriver le troisième jour au premier établissement, celui de Monsieur Joseph Thibeau, mais à raison de seize milles de marche par jour en moyenne. Ceci peut sembler être de très courtes étapes, mais lorsque l’on est chargé d’un sac, même de quinze livres seulement, que l’on a à se frayer un chemin dans la neige épaisse et à en bien établir la direction en même temps, à travers la forêt, tout cela représente une bonne journée de travail. C’est du moins l’expérience que j’en ai. Quand la neige est bonne, il importe peu qui bat la route, mais lorsqu’elle est épaisse et molle, la marche est autrement plus fatigante, et un homme seul ne peut pas cheminer bien loin sans s’arrêter, pour reprendre haleine, et, le soir venu, il se sentira passablement rendu à bout.

Ce jour-là, j’alternai, pour battre le chemin avec l’Indien, qui m’indiquait la direction à suivre. Pendant à peu près une heure nous avançâmes à un autre lac. Mon Sauvage parut surpris.

— Nous avons pris le mauvais chemin, fit-il. Il ne devrait pas y avoir de lac aussi près. Nous allons suivre la rive, ajoute-t-il, jusqu’à ce que je le reconnaisse et que je sache où nous nous trouvons. C’était tout simplement ce qu’il y avait de mieux à faire ; en sorte que, nous repartîmes. Dix minutes après nous retombions sur les pistes que nous avions faites à l’endroit de la forêt où nous étions entrés une heure auparavant. Nous nous y connaissions trop bien pour les confondre avec les pistes de d’autres personnes et les reprendre.

Ploute me regarda et esquissa un sourire.

— Ma tête a tourné, dit-il, et nous allons camper ici. Ce que nous fîmes.

Il s’en allait midi et nous avions du temps devant nous. Nous pûmes nous monter un camp un peu plus confortable en le faisant plus haut à l’arrière pour nous protéger contre la neige qui tombait toujours.

Dans l’après-midi, l’Indien s’en fut le long du bord du lac jusqu’à une certaine distance, mais comme il neigeait encore beaucoup, il ne put réussir à s’y reconnaître. C’est ce qu’il me dit.

Durant la nuit, le temps s’éclaircit et, le matin, lorsque nous descendîmes sur le lac, l’Indien fut très surpris de constater que c’était un lac qu’il conaissait familièrement, mais qu’il lui avait été impossible de reconnaître la veille. Dans la tempête, nous nous étions écartés de cinq milles de notre course. Cet écart, joint à notre marche à travers la neige épaisse, fit que nous n’arrivâmes que le cinquième jour chez Thibeau. Nous n’avions pris des provisions que pour trois jours, mais comme, en route, j’avais tué deux lièvres et quatre perdrix de bois, nous avions eu assez de vivres, et nous aurions pu nous en procurer davantage, si nous en avions eu besoin.

Le reste de notre voyage se passa comme à l’ordinaire, à l’exception d’un incident assez amusant.

Le sixième jour, nous arrivions à la Pointe-aux-Outardes, et nous restions à coucher chez Monsieur R., vieux cultivateur et chasseur, garçon très obligeant et très hospitalier. L’automne d’avant, une barque allemande, dont j’ai oublié le nom, était allée s’échouer sur les battures de Manicouagan. Elle avait une cargaison de gin. Comme la barque n’avait pas attrapé d’avaries, on avait jeté quelque cinq à six cents barils de gin par-dessus bord, pour l’alléger afin de pouvoir la renflouer ; on y réussit. Il se perdit quelques-uns de ces barils ; quelques autres furent recueillis sur la rive sud, mais la plupart furent sauvés par les habitants de la Pointe-aux-Outardes, qui comptaient quelque chose comme sept ou huit familles.

Devant chaque maison, on pouvait voir une rangée de barils ; notre hôte en avait une vingtaine pour sa part. Heureusement pour moi, Ploute était un Indien sobre, chose assez rare, car autrement je serais resté en panne dans l’endroit. Plusieurs voisins vinrent fumer la pipe et prendre un coup, et ce fut une noce au gin. Toute la place suintait et sentait le genièvre, ce que je constatai d’autant plus que je n’en use pas moi-même.

La plupart des habitants alors logeaient dans de petites maisons, et ce que l’on y trouvait comme lits suffisait juste aux besoins de la famille ; quant aux survenants, ils pouvaient jouir de tout l’espace qu’ils désiraient occuper sur le plancher. Généralement on se faisait un oreiller de son paletot ou de son sac et l’on s’allongeait sur les planches les moins raboteuses qu’il y avait tout près du poêle, quelques-uns, des gens « de moyens » étendaient des couvertes ou une paillasse ou, par exception, un lit de plume. Quand ces effets étaient étendus sur le parquet et que l’on se mettait les pieds au poêle, on se trouvait confortablement accommodé.

Souvent, après une journée passée au dehors, en rentrant tout mouillé par la neige ou tout en transpiration, on appréciait fort le poêle chaud qui vous permettait de vous sécher. Un lit au froid dans un coin isolé de la maison, non seulement n’était pas confortable, à pareille saison, mais vous exposait aussi à des résultats sérieux.

Une lampe à l’huile de loup-marin suspendue à une poutre restait ordinairement à brûler toute la nuit, en répandant une lumière blafarde, qui vous permettait de circuler sans marcher sur les dormeurs. Près de la porte, il y avait une petite tablette ou une table grossière, qui servait de lave-mains. À côté, étaient accrochés à une cheville ou à un crochet un seau d’eau et une tasse de ferblanc. Quiconque le voulait, pouvait se lever à toute heure de la nuit, se faire chauffer une tasse de thé et repartir sans déranger personne, et personne ne se formalisait de ce départ sans cérémonie.

C’était justement ce que nous avions projeté de faire ce matin-là.

Vers trois heures, mon Sauvage s’était levé. Mettant la bouillotte sur le poêle, il alla au lave-mains pour faire ses ablutions matutinales, lorsque tout à coup, j’entendis un hurlement, je fus aussitôt sur pieds et j’aperçus l’Indien qui se démenait sur le parquet, en tenant sa tête mouillée entre ses deux mains. Je savais bien qu’il n’était pas ivre, mais en m’approchant de lui, je sentis une forte odeur de gin. Je compris ce qui était arrivé, le pauvre garçon, s’était lavé dans du gin. Le seau pendu à la cheville en était rempli, de même que notre bouilloire, qu’on put enlever juste à temps, je crois, avant qu’elle ne prît feu.

Tout le monde se leva. Ce fut un grand éclat de rire à nos dépens, et notre départ ne put s’opérer à la sourdine, comme nous l’avions anticipé.

MON COUSIN WILLIAM

Dans les premiers temps où je faisais la trappe, j’avais un oncle qui demeurait à Trois-Rivières. C’était un homme à l’aise et ses trois fils avaient l’avantage de recevoir une bonne éducation. Deux d’entre eux profitaient de l’aubaine, mais l’un d’eux, William, était paresseux, ivrognait quand il en avait l’occasion et n’était pas toujours scrupuleux sur les moyens de se procurer la goutte. Il avait assez bien appris à lire et à écrire en français et en anglais et utilisait son petit savoir en lisant des romans. Les histoires de Peaux-Rouges et de pirates, et les Relations des Jésuites dont l’exemplaire appartenait à son père, étaient ses livres favoris. Il avait été aussi mêlé à des bagarres, ce qui avait causé beaucoup de trouble à son père. Il était à l’âge où, comme on dit, l’on jette sa gourme.

Un automne, lors d’une visite chez eux, mon oncle me dit :

— Alexandre, je voudrais bien que tu amènerais William avec toi pour l’hiver, afin de lui apprendre à tirer et à faire la chasse, ou quoi que ce soit, pour l’éloigner d’ici et le guérir, si c’est possible, de ses mauvaises habitudes. Si tu veux faire cela, je te paye toutes ses dépenses et quelque chose par dessus le marché.

Je ne me sentais pas beaucoup pressé d’accepter cette corvée, mais comme je n’usais d’aucune liqueur alcoolique moi-même, que je n’en gardais pas, et que je savais qu’il n’y avait pas moyen ou presque pas moyen de s’en procurer sur la Côte Nord en hiver, j’acceptai la tâche, pourvu cependant que mon oncle pût décider William à partir avec moi, ce dont je doutais beaucoup. Cependant tout se passa parfaitement, grâce surtout à l’influence de la mère, très brave femme, qui vivait dans la crainte perpétuelle que William se trouverait pris un jour, dans quelque mauvaise affaire.

Nous quittions Québec, le 1er septembre, à bord d’une petite goélette de pêche de vingt tonnes, appartenant au capitaine Ferguson, de Sheldrake. La descente fut longue, et il fit gros temps. Pauvre William ! Il eut affreusement le mal de mer, ce qui l’abattit complètement. Il n’avait pas même le courage de se joindre au capitaine, quand celui-ci lui offrait un verre de grog.

Je n’étais pas encore marié à cette époque-là, mais j’avais chez moi une sœur aînée qui tenait la maison, et deux de mes frères dont l’un, Firmin, était mon associé pour la trappe. En descendant, William m’avait souvent parlé et posé des questions à propos des Indiens ; je pensais alors que c’était de sa part simple affaire de curiosité, mais, plus tard, je découvris qu’il en avait grande peur. Il avait lu les récits de leur coutume de scalper les gens, de leurs traitements barbares des prisonniers, des tortures infligées aux missionnaires, et il croyait que les Montagnais gardaient encore ces coutumes.

Nous avions au premier étage une chambre que nous lui assignâmes ; elle avait une fenêtre qui faisait face au nord, et, à une centaine de verges franc nord, se dressait un fourré de jeunes épinettes et sapins. Trois ou quatre jours après notre arrivée, ma sœur me dit qu’elle croyait que William ne couchait pas dans son lit, que les couvertures étaient relevées, qu’il y avait dépression dans l’oreiller et le lit, mais que le lit était froid, et enfin qu’elle était certaine qu’il n’avait pas servi. Je me trouvai un peu embarrassé par cette constatation et je me demandai s’il n’était pas déjà retourné à ses anciennes habitudes. Notre plus proche voisin demeurait à un demi-mille. Était-il possible qu’il se rendit là ? Je résolus de le surveiller.

Le même soir, comme à l’ordinaire, vers les neuf heures et demie, je fis comme si j’allais me coucher, vu que nous avions à nous lever de bon matin. William s’en fut à sa chambre et je l’entendis fermer soigneusement sa porte et pousser le verrou. Redescendant doucement l’escalier, je me glissai au dehors et me postai de manière à pouvoir observer la fenêtre de sa chambre. La lumière était déjà éteinte et je restai une couple d’heures au guet, ce fut en vain.

Nous avions convenu d’aller à la pêche le lendemain. À la première apparition de l’aube j’allai le réveiller. Il répondit de suite. J’entendis le bruit de ses pas ; il vint m’ouvrir la porte. Du premier coup d’œil, je constatai qu’il n’avait pas occupé son lit, ce qui fit que je lui demandai carrément s’il y avait quelque chose qui n’allait pas. Il me répondit qu’il n’y avait rien, mais qu’il avait peur des Indiens et qu’il craignait, comme il était étranger, qu’ils l’assassineraient et le scalperaient. Il me dit aussi qu’il avait entendu un hurlement étrange dès la première nuit, — probablement celui d’un chien — et que depuis cette nuit-là, il s’était caché sous le lit pour dormir.

Nous eûmes un bon moment de gaieté et nous lui assurâmes qu’il pouvait dormir sans crainte dans son lit. Ce fut cependant longtemps avant qu’il puisse se remettre de cette première impression.

Ce fut aussi lui qui me fournit la première occasion d’observer l’état d’esprit des gens qui s’égarent dans la forêt. Malgré que l’on ne considère pas les fourrures comme étant de saison avant novembre, on fait toujours d’avance les préparatifs de chasse. Les trappeurs qui vont à de longues distances dans l’intérieur, partent au mois d’août, et il peut se passer un mois avant qu’ils arrivent à leurs terrains de chasse. Puis, il leur faut construire ou réparer des camps, préparer des caches, endroits où l’on emmagasine des provisions, remettre les trappes en ordre, fabriquer raquettes et traîneaux, etc.

Il leur faut aussi faire la pêche, soit au filet, soit à la ligne, afin d’avoir des appâts pour le vison et la martre, et ces appâts, il faut les faire sécher. Toute cette besogne préliminaire prend un temps considérable.

C’est avec toutes ces préoccupations dans la tête, qu’un jour j’entrepris ma première excursion avec William. Nous devions être absents deux semaines, puis revenir chercher mon frère, au moment où la trappe allait commencer. Notre terrain de chasse, cette année-là, devait être à la tête de la rivière de la Trinité, nous rendant jusqu’au bras droit de la Manicouagan, environ cent quatre-vingt milles de distance. Notre bagage pesait à peu près six cents livres, sans compter le canot. La plus grande partie de ce fourniment devait servir à des caches pour l’hiver. Le tout était divisé et empaqueté en sacs formant huit charges avec le canot, soit quatre voyages pour chacun de nous, dans chaque portage. On ne pouvait que progresser lentement de cette façon, aussi n’arrivions-nous à faire qu’une moyenne de six milles par jour.

William supporta passablement bien ce dur trajet. Il était jeune et vigoureux, et commençait à prendre goût à sa nouvelle existence. Nous faisions aussi un peu de pêche et de chasse, ce qui l’intéressait beaucoup, et, si ce n’eût été de la peur qu’il avait des Indiens, il aurait été parfaitement heureux. Il me suivait partout sur les talons, et ne pouvait rester cinq minutes seul, le soir, dans nos camps. Il avait coutume de s’y glisser jusqu’au fond, de façon à se trouver derrière moi.

Le neuvième jour, nous étions rendus aux fourches de la rivière Trinité. Ici nous avions un long portage d’une longueur de quatre milles à faire. Nous y avions aussi un camp, où nous devions laisser une partie de nos effets. De plus, c’était un de nos endroits de pêche et nous y fîmes sécher de la truite pour nos appâts.

C’était alors vers le commencement d’octobre, au début de la chute des feuilles, mais la brousse était encore épaisse.

Pas plus souvent fréquenté qu’il était, le portage que nous avions à parcourir ce matin-là, se trouvait rempli d’aulnes et autres arbustes. Je portais comme toujours le canot ; je craignais de le confier à William, parce qu’il aurait pu le massacrer en tombant. Le mettant sur mon épaule, nous partîmes ; William me suivait avec une charge, notre bouilloire et deux haches.

Le portage montait en bordure d’un long ravin ; à environ mi-chemin de la montée, le ravin bifurquait et c’était du côté de la branche gauche que passait la route. Juste au pied de l’endroit où ces deux ravins se rejoignaient, il y avait un petit plateau tout couvert de grandes aulnes. En passant à travers celles-cî, l’une des cordes du sac de William, s’embarrassa dans les branches, ce qui le retarda de quelques secondes, car il lui avait fallu se retourner pour dégager la corde.

C’était à ce moment-là que je prenais la gauche. Quand il se mit à regarder autour de lui, il se trouva m’avoir perdu de vue. Trop excité pour penser à me jeter un cri, il partit à la course pour me rattraper, en prenant la droite de la coulée. Ne me revoyant plus, il lâcha son sac pour courir plus vite. J’avais alors fait à peu près une centaine de verges, quand, ne l’entendant pas me suivre, je me retournai. Pas de William en vue. Je déposai mon canot à terre en l’attendant. À la fin, au bout de quelques minutes, sachant de combien près il me suivait toujours, je sentis qu’il lui était arrivé quelque chose. Je revins sur mes pas en toute hâte, scrutant tous les coins et recoins en descendant. En arrivant auprès de la bifurcation, je découvris à mon grand effroi l’endroit où il avait laissé la piste. Je me précipitai sur sa route avec toute la vitesse possible, et je tombai sur son sac, puis à quelques verges plus loin, sur les deux haches et la bouilloire de ferblanc. C’est alors que je m’élançai à toutes jambes. Je pouvais assez facilement suivre ses traces, mais il me fallait faire attention, afin de ne pas les perdre, et je me rendais bien compte qu’il devait avancer deux fois aussi vite que je pouvais le faire. La seule chance que j’ai de le rattraper, pensai-je, c’est qu’il tombe épuisé au train qu’il y va. Quoi qu’il en fût, je décidai de continuer ma course tant que je ne l’aurais pas retrouvé.

À quelque distance de l’endroit où il avait lâché les haches et la bouilloire, j’avais trouvé son chapeau, dont les branches l’avaient dépouillé au passage, et qu’il n’avait pas même pris le temps de ramasser.

Je m’étais mis à sa recherche, sans rien emporter avec moi ; mais jugeant que ce n’était pas prudent, attendu que je ne savais pas où et dans quel état je le retrouverais, je retournai chercher une des haches, la bouillotte et des victuailles du sac. J’étais justement à ficeler le tout en un paquet, lorsque j’entendis du bruit. Prêtant très attentivement l’oreille, le bruit se fit plus distinct et provenait du côté gauche de la montagne. Je pouvais entendre casser des rameaux et des branches. Je me dis de suite que ce ne pouvait être d’autre individu que William. Je me précipitai dans la direction du bruit, en criant son nom. Je fus alors témoin d’une scène que je n’oublierai jamais. Je vis mon William, effarouché, qui descendait à bride abattue le coteau, le visage et les mains ensanglantés par de multiples écorchures et ruisselant de sueurs. Il portait les cheveux très longs, ce qui lui donnait un air encore plus hagard.

En m’apercevant, il s’élança de mon côté, à la façon d’une bête sauvage, me prit par le cou de ses deux bras, me serrant à m’étouffer en criant.

— Alex, Alex, ne me quitte plus, pour l’amour de Dieu, ne me quitte plus !

Je réussis à le tranquilliser, fis un bon feu, pour lui permettre de se reposer et de reprendre ses sens. Il était très abattu et absolument incapable de faire aucun travail ce jour-là. Le fait est qu’il se passa quelques jours avant qu’il ne fût complètement remis.

Tout l’incident n’avait pas duré plus d’une demi-heure, mais, dans ce court espace de temps, il avait failli devenir fou de peur en voyant qu’il s’était perdu dans le bois. Je suis positif que, deux heures plus tard, il était mort ou irrémédiablement chaviré.

Ce fut par pure chance, qu’il lui arriva de revenir près de son point de départ. Il avait rencontré la coulée à droite, puis avait franchi la crête de la montagne et descendu du côté gauche, faisant ainsi un circuit d’un mille et demi. Si je n’étais pas revenu prendre ma hache et des provisions, je l’aurais manqué, et Dieu sait dans quel état je l’aurais retrouvé. Cette après-midi-là, je retournai à mon camp de pêche, où je pus lui procurer plus de confort.

Le lendemain, nous ne fîmes pas de courses ; je m’occupai à faire sécher du poisson, et le troisième jour, je partis pour m’en retourner à la maison.

Pour montrer dans quelle frayeur constante le pauvre garçon vivait, je rapporterai un incident qui survint un peu plus tard, lors d’une excursion que nous fîmes. Cette fois-ci, nous avions visité une série de petits lacs, sur l’un desquels, j’avais localisé une hutte de castors. Comme William ne savait pas comment bien manœuvrer un canot, je pensai que, pour nous procurer de la viande, la trappe était plus sûre que le fusil. De sorte que je tendis deux pièges d’acier, et, prenant note de la direction du vent, nous dressâmes le camp sur le coteau sud du lac, à quarante ou cinquante verges du bord de l’eau. C’était un endroit tout à fait propice à la visite de nos pièges, à bonne heure, le lendemain matin.

En arrière de notre camp, le coteau s’élevait abruptement et était couronné d’un bois touffu d’épinettes noires. Nous prîmes le souper et je m’étendis sur un un lit de branches de sapin, près du feu. William était assis et fumait sa pipe. Fatigué de la besogne de la journée, je ne tardai pas à m’assoupir et à sommeiller. Je dormais, je suppose, depuis un quart d’heure, lorsque je me sentis secouer à l’épaule par William. Je me retournai d’un air surpris. Se penchant vers moi, il me souffla à l’oreille.

— Des Indiens !

Je me redressai sur mon lit et lui demandai où ils étaient.

— Écoute, dit-il, et tu vas les entendre. Ils nous jettent des pierres du haut de la colline.

— Mais, assurément, tu rêves, lui répondis-je.

— Non ! Non ! Écoute !

Il se passa une minute ou deux, puis, on entendit un clappement dans le lac, produit par le coup de queue d’un castor.

— Là, fit-il, ne l’as-tu pas entendu tomber dans l’eau.

Je ne pus m’empêcher de rire, et je lui dis ce que c’était, et comment le castor procédait. Après cela nous nous couchâmes, pour un sommeil bien mérité.

Il demeura un an avec moi et apprit et vit bien des choses qui lui étaient inconnues. Ce voyage n’opéra pas chez lui une cure complète, mais lui fit énormément de bien. Pauvre garçon ! Les Indiens ne peuvent pas beaucoup l’effrayer maintenant, à moins que ce soit ceux qui sont partis pour les « heureux pays de chasse de l’au-delà. »