La vie et le sport sur la Côte Nord du Bas Saint-Laurent et du Golfe/27

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La vie et le sport sur la Côte Nord du Bas Saint-Laurent et du Golfe (Life and sport on the north shore of the lower St. Lawrence and gulf, 1909)
Traduction par Nazaire LeVasseur (1848-1927).
Garneau (p. 232-247).

Notre voyage de retour



NOUS fûmes, deux jours durant, les hôtes de M. Antoine Labrie du Cap Chat. Dès à bonne heure, le troisième jour, tout étant prêt, nous partîmes avec quatre des meilleurs chevaux que nous avions pu nous procurer.

Juste au moment de laisser le village, l’un des cochers me demanda si je ne croyais pas prudent, en cas de nécessité, d’emporter une bouteille de brandy. Je lui répondis que, personnellement, je n’en avais pas besoin, mais que si les autres croyaient la chose nécessaire, il pouvait en acheter, et je lui passai $1.25. C’est alors qu’il me dit qu’il ne pouvait obtenir une bouteille à moins d’être malade lui-même, mais que, à titre d’étranger et ayant un frère malade, le curé me donnerait le certificat obligé. Comme nous avions à passer devant la maison du brave curé, j’entrai chez lui et je reçus un papier portant ses initiales et de grosses marques rouges tracées au pinceau ; sur ce document on remit au cocher l’article demandé au dépôt de pharmacie.

C’est extraordinaire comme les cochers devinrent subitement transis deux ou trois fois ce jour-là, par un fort vent d’ouest sur le nez. Il nous fallut trois heures et demie pour nous rendre aux Capucins, petit bourg situé à dix milles à l’ouest du Cap Chat, où nous prîmes le dîner et nous fîmes reposer les chevaux. Sur le soir, nous arrivions aux Méchins ; ce qui nous fit en tout vingt-cinq milles ce jour-là ; étant donné l’état affreux des chemins, nous nous déclarâmes satisfaits.

Nous logeâmes pour la nuit à la ferme de M. Létourneau, où nous fûmes cordialement traités et nous eûmes au souper un magnifique steak de caribou ; l’un des jeunes Létourneau en avait tué deux dans le voisinage en allant bûcher du bois. On me dit que souvent les caribous venaient jusqu’au village.

On faisait encore usage, dans la maison, d’une ancienne lampe de fonte, en forme de cuiller à brai, dans laquelle on faisait brûler de l’huile ordinaire de baleine. C’était un ustensile à deux étages, la partie inférieure était destinée à recevoir les huiles. Le manche, qui était recourbé, s’emboîtant dans un double engrenage en bois au moyen duquel on pouvait à volonté le monter ou le baisser. Le plafond de la maison et les poutres avaient la même couleur que les huniers d’un charbonnier. À la suite de quelques représentations, je persuadai à la vieille dame de s’en défaire, et de remplacer ce quinquet par une lampe ordinaire à pétrole et deux gallons d’huile. Sa vieille relique orne aujourd’hui une collection privée

À l’ouest des Méchins, les chemins étaient meilleurs et moins accidentés, et nous prîmes le dîner à la Pointe à la Baleine. C’était, comme l’on dit, la « maison d’accoutumée » où l’on arrêtait, et Madame P., qui tenait la maison insista à faire prendre à mon frère et aux cochers un bon verre chaud de ce qu’elle appelait du whiskey blanc, mais qui, je le soupçonnai, était de sa propre manufacture. Ce liquide avait à la fois une odeur de térébentine, d’acide sulfurique et de poivre rouge et devait être très éloquent comme cordial. Je profitai de la première chance que j’eus pour vider le gobelet de mon frère dans un seau à déchets. Quand, quelques minutes plus tard, Madame P. aperçut le gobelet de fer blanc vide, elle exprima l’espoir que ce coup-là ferait beaucoup de bien au pauvre jeune homme.

À bonne heure ce soir-là, nous arrivions à Matane, où nous nous installions pour la nuit, après avoir parcouru trente-six milles. Nous étions alors dans un pays beaucoup plus habité et les chemins étaient bons. Nous quittions Matane à bonne heure le lendemain et nous arrivions à la station de l’Intercolonial à Petit Métis, vers 4 heures de l’après-midi ; ce fut notre meilleure journée de course ; nous avions fait environ 45 milles.

J’y trouvai plusieurs télégrammes qui m’attendaient et parmi lesquels il y en avait un de feu le Colonel Allan Gilmour, d’Ottawa, me félicitant de notre arrivée sains et saufs sur la côte sud et m’autorisant à tirer sur lui la somme de cent piastres pour nos dépenses jusqu’à Québec, cadeau bien généreux, et, certes, bienvenu dans la circonstance. Un autre message d’un ami personnel de Québec, m’avisait d’attendre jusqu’au lendemain à Métis, attendu qu’il s’occupait de nous obtenir passage gratuit par l’Intercolonial.

Cependant, l’état de mon frère ne me permettait pas de m’attarder en route, et je préférai solder le prix du passage et filer. Ce fut aussi bien, car j’appris plus tard que l’on ne s’était pas rendu à la demande de mon ami de Québec. Nous nous installâmes non loin de la station dans une petite maison de pension tenue par un M. Beaulieu, qui se mit en quatre pour nous accommoder. Un jeune homme que je pris pour un commis-voyageur pensionnait là. Il parut prendre un vif intérêt durant la soirée au récit de notre aventure, et manifesta beaucoup de sympathies pour les souffrances qu’endurait mon frère. Le lendemain matin, au moment où nous étions prêts à partir, il m’accosta et me dit :

Écoutez, mon cher ami, je suis pauvre, et je ne puis disposer que de vingt piastres ; mais si vous en avez besoin, elles sont à vous ; utilisez-les pour vous et vos compagnons.

Cette offre généreuse de la part d’un étranger me causa une surprise telle que, pour un moment, je restai sans répondre. Finalement, je le remerciai beaucoup de ses bonnes intentions et de sa grande bonté, et je lui dis que, pour le moment, nous n’étions pas assez dans le besoin pour me justifier d’accepter une offre aussi généreuse. Je demandai ensuite quel était ce jeune homme, et l’on m’apprit que c’était un M. Gauvreau, et qu’il était libraire à Québec. Je ne pus avoir son prénom, pas plus que je ne l’ai rencontré depuis, mais si ces quelques lignes lui tombent sous la vue quelque jour, je désire lui réitérer mes remerciements.

Le conducteur du train de l’Intercolonial était M. Couturier, de Lévis, qui nous obligea grandement en faisant d’un double siège un lit où mon frère put s’étendre confortablement. À la station de Trois-Pistoles, on apporta à mon frère du bon bouillon chaud et des rôties de pain, et les autres membres de notre parti furent servis de même façon chez M. Déry et sa famille, où l’on refusa toute rémunération.

Nous arrivâmes à Lévis, il faisait nuit et l’on vint nous dire, qu’à cause des glaces il n’y aurait pas de bateau-traversier ce soir-là ; de sorte que je dus chercher à nous loger. Dans un hôtel du voisinage, après bien des sollicitations, je pus obtenir une petite chambre dans le haut de la maison, ce qui était fort embarrassant, attendu que mon frère était trop faible et trop souffrant pour marcher ; il nous fallut le transporter.

Nous prîmes le thé et le déjeuner dans l’endroit, et l’on nous chargea le modeste prix de six piastres et demie. Quelles que fussent les qualités de ce logeur, il n’avait certainement pas celle de l’humanité.

Nous n’avions vraiment pas à nous plaindre, car, dans tout notre parcours qui dura un mois, ce fut la seule exception à la cordiale générosité dont nous fûmes partout l’objet à notre voyage de retour.

Vers 8.30 hrs du matin, la glace le permettant, nous traversions à Québec, et au débarcadère, nous rencontrâmes bien des amis et des gens sympathiques comme le Lieut.-Colonel Vohl, messieurs Alex. Fraser, J. Holliday, Elisée Beaudet, Eugène N. Chinic, Arthur J. Turcotte, Ed. Giroux, L. Noël, Chs. Bergevin, Arthur Toussaint, J. G. Bruneau, Geo. Van Felson, Wm. Doyle et autres.

Après bien des poignées de main et des félicitations, on nous conduisit en voiture à la résidence de M. Noël, ami intime de la famille, où l’on prit soin de mon frère et de mes deux compagnons. Le colonel Vohl insista à ce que je fus son hôte durant mon séjour à Québec. Le docteur M. J. Ahern fut appelé, et soigna les pieds et les mains de mon frère. Un peu après, aidé du docteur Catellier, il dut lui faire les amputations obligées. Il traita aussi le jeune Labrie affecté d’un rhume grave.

M. Noël s’objecta complètement à ce que mon frère fût transporté à l’hôpital, et vraiment il n’était pas possible comme soins et attentions de toutes sortes, de se prodiguer avec plus de dévouement que madame Noël et les membres de sa famille. Grâce au traitement habile du Dr Ahern et à l’extrême sollicitude de madame Noël, mon frère put se rétablir, mais ce ne fut que trois mois après qu’il put repartir pour revenir à la maison. Mais le jeune Labrie fut assez bien au bout d’environ une semaine pour retourner chez lui avec moi ; cependant, il ne se remit jamais complètement des suites de notre aventure.

Nous demeurâmes une semaine à Québec, et durant notre séjour, nous fûmes l’objet de multiples égards et attentions. J’eus l’honneur d’être présenté au lieutenant-gouverneur Masson et de recevoir, de ses mains une magnifique médaille d’argent avec aigrette. Sir Hector Langevin et monsieur J. U. Gregory adressèrent au Marquis de Lansdowne un rapport de notre aventureux voyage à travers les glaces, et tout probablement, grâce aux représentations qui furent faites, j’eus l’honneur de recevoir, quelques semaines plus tard, la médaille de bronze de la « Royal Humane Society. »

Quelques mois après, mon frère et moi, nous recevions par l’intermédiaire de son délégué général au Canada, monsieur F. R. E. Campeau, le diplôme et la médaille de la Société des Chevaliers Sauveteurs des Alpes Maritimes de Nice, et le gouvernement canadien nous fit cadeau chacun d’une paire de lunettes binoculaires avec inscriptions appropriées, tous honneurs qui, à mon avis, dépassaient en mesure le simple devoir que nous avions rempli. Les correspondants des différents journaux locaux nous cherchèrent pour avoir des détails de notre odyssée, mais, peu désireux de notoriété je réussis plusieurs fois à leur échapper, ce dont je leur demande pardon aujourd’hui.

Nous avions maintenant devant nous une course de 300 milles. Dès que les deux Labrie furent suffisamment rétablis, nous quittâmes Québec. Nous fîmes l’emplette de quelques raquettes et d’autres articles de nécessité pour le voyage, et comme nous avions épuisé nos fonds en venant du Cap Chat à Lévis, plusieurs des premiers citoyens de Québec souscrivirent une somme qui forma cent dix piastres pour nos frais de retour. Dans le désir général que l’on avait de nous aider, cette somme fut plus que suffisante pour payer nos dépenses ; elle couvrit nos frais d’équipement et de transport, et il en resta suffisamment pour régler le compte du médecin et quelques dépenses encourues pour mon frère à Québec. Inutile de dire que le compte du Dr Ahern fut loin d’être excessif. On peut vraiment dire de lui : « Sa main gauche ignore ce que fait sa main droite » .

À 11 heures de matinée, dimanche, 7 février, nous partions de Québec à la raquette, en descendant sur la glace dans le voisinage de la gare du chemin de fer du Pacifique, et nous piquions droit sur Château-Richer. Bon nombre de nos amis nous accompagnèrent jusque sur la glace. Quand nous descendîmes la côte du Palais, nombre de gamins irlandais nous acclamèrent chaleureusement. C’est ainsi qu’au milieu des bons souhaits de tout le monde nous fîmes nos adieux à la vieille capitale.

Nous arrivions vers une heure de l’après-midi à Château-Richer. Comme le jeune Labrie se sentait quelque peu fatigué et qu’il avait soif, nous décidâmes de faire un arrêt de quelques moments et de prendre une tasse de thé.

Nous portions chacun un fusil, nos fusils de chasse au loup-marin que nous ramenions avec nous, et un sac de dix-huit livres pesant. Aux renseignements que nous demandâmes, on nous indiqua une maison de pension tenue par M. Lefrançois. Lorsque nous entrâmes dans la maison, armés comme nous étions, notre mine ne parut pas causer au propriétaire une impression favorable. Je lui demandai si nous pouvions avoir une tasse de thé.

— Hum ! fit-il, c’est aujourd’hui dimanche, et c’est après l’heure des repas, mais je vais voir ma femme et je m’en vas vous dire ça.

Environ cinq minutes après, il revint et je vis à sa mine qu’il n’y avait pas beaucoup d’espoir d’avoir quelque chose. Sans répondre à ma question, il s’assit et nous demanda d’où nous venions et pourquoi nous avions autant de fusils. Je lui répondis que nous étions partis de Québec le matin même, mais que nous étions des habitants de la Côte Nord et que nous retournions chez-nous.

— Comment, s’écria-t-il, serait-il possible que vous seriez les gens qui ont tant souffert en traversant le Saint-Laurent ?

Il n’eut pas plutôt eu notre réponse qu’il courut chercher sa femme pour nous la présenter et lui dire de se dépêcher à nous préparer quelque chose à manger. En peu de temps on nous servit un excellent dîner. À la demande de M. Lefrançois je lui fis un court récit de notre voyage. Il me demanda l’adresse de mon frère à Québec. J’appris plus tard qu’il lui fit deux ou trois visites. À son grand regret nous dûmes refuser l’offre qu’il nous fit de coucher chez lui, car nous voulions nous rendre à Sainte-Anne, où j’avais déjà fait des arrangements pour notre transport. Nous ne pûmes persuader M. Lefrançois d’accepter quelque chose pour le trouble que nous lui avions causé, de sorte qu’après l’avoir cordialement remercié, nous lui fîmes nos adieux.

Xavier Paré, notre automédon, s’était engagé à nous conduire en carriole de Sainte-Anne à la Malbaie pour la minime somme de douze piastres. À notre arrivée à Sainte-Anne il nous expliqua qu’il nous chargeait que bien peu en dessus de ses dépenses de voyage, et qu’il espérait que nous n’aurions pas d’objection à marcher dans les mauvaises côtes. Nous acceptâmes de suite, accoutumés que nous étions à la marche, mais le lendemain nous constations que, pratiquement, il n’y avait que des côtes et que nous étions presque tout le temps à pieds ; ce à quoi je ne fis aucune objection, car je trouvais plus confortable de marcher que de rester assis tranquillement dans une carriole et à me laisser engourdir par le froid.

Les chemins étaient tellement mauvais qu’il faisait déjà nuit quand nous arrivâmes à la Baie Saint-Paul. Nous descendîmes à un hôtel tenu par un M. Bois. Durant la soirée Bois me posa bien des questions sur ma famille et les endroits où nous avions demeuré sur la Côte Nord. Je le trouvai un peu curieux ; mais comme je n’avais rien à cacher, je lui dis tout ce qu’il désirait savoir, et aussi, comme du reste à tous les endroits où nous arrêtions, je lui fis le récit de « nos épreuves à travers les glaces ».

Le lendemain matin, on nous réveillait à cinq heures, car notre charretier voulait se rendre à la Malbaie et s’en retourner ce jour-là. Un appétissant déjeuner nous attendait, et nos fusils, raquettes et paquets étaient déjà installés dans la carriole. Je me pris à penser à part moi que, si mon homme s’était montré bien curieux, en revanche il savait aussi ce que c’était que de voyager. Dès que nous fûmes prêts à partir, je lui demandais sa note.

— Mon cher ami, me répondit-il, j’ai quelque chose à vous dire. Il y a vingt-six ans, j’étais en bas sur la Côte Nord en rapport avec un navire naufragé. Absolument étranger dans l’endroit, votre père eut la bonté de me loger pendant deux jours. Quand je voulus régler ce que je pouvais lui devoir, il me dit qu’il ne tenait pas de maison de pension. Eh bien ! je n’en tiens pas moi non plus pour son fils.

Et me serrant la main, il nous souhaita bon voyage.

Voilà de ces actes de gratitude qui vous vont droit au cœur.

À la Malbaie, nous fûmes chaleureusement reçus par le maire, M. Kane, Messieurs Angers, Cimon, P. et Elie Maltais et autres notables. Nous y fûmes les hôtes de M. Elie Maltais. Ces braves gens ne voulurent pas nous permettre de louer des voitures, et les personnes que je viens de nommer mirent à notre disposition des carrioles pour nous transporter jusqu’à la Baie Sainte-Catherine. Je me rappellerai toujours avec le plus grand plaisir le jour que je passai là.

Le capitaine Zic Gagné, mon conducteur, avait un magnifique cheval noir qu’il conduisait comme sa goélette, avec cette différence que, ne pouvant pas prendre de ris avec son cheval, il nous fit verser deux fois en route pour avoir pris trop de voile. C’était un furieux meneur de chevaux, et je me sentis un peu plus rassuré lorsque nous eûmes passé les Sept Côtes de Port-au-Persil. Ici, nous fûmes les hôtes du capitaine Wm. McClaren, une de mes vieilles connaissances, et pendant plusieurs années le pilote du yacht du juge, aujourd’hui Sir Elzéar Taschereau.

Nous repartîmes à bonne heure et comme les chemins étaient trop mauvais pour permettre aux chevaux de faire de la vitesse, il ne nous arriva pas de culbutes en route, et nous atteignîmes Sainte-Catherine à 2.30 heures de l’après-midi. Nous eûmes la chance d’y rencontrer un ami et confrère, Monsieur Gabriel Bouliane, chasseur bien connu de marsouins et de loups-marins. M. Bouliane nous fit préparer un bon repas et peu après, le temps et la marée adonnant, il nous traversa dans son canot à Tadoussac.

Comme bien d’autres gens de son métier, M. Bouliane l’avait souvent échappé belle en chassant le marsouin et le loup-marin. Une fois lui et son frère eurent leur canot culbuté par un marsouin blessé. Son frère se noya, et quant à lui il était absolument rendu à bout lorsqu’on le sauva. Une autre fois, après avoir passé une nuit au large et au vent sans avoir pu abattre un seul marsouin, il se mit en tête, juste au moment où ils rentraient avec la marée montante, de tenter quelques coups de fusil sur le loup-marin sur les crans. Débarquant sur une pierre plate, il dit à son jeune frère d’aller plus loin dans un enfoncement et de se cacher derrière un cran, pendant que lui essaierait d’attirer le loup-marin et de l’abattre. Le jeune garçon fit comme on lui dit et alla se poster en arrière d’un gros caillou un peu plus loin du côté de la rive. Le pauvre enfant était harassé de la besogne de la nuit. Comme il faisait calme et chaud, il tomba endormi dans le fond du canot. La forte marée montante poussa le canot du côté de terre. Quelque temps après, lorsque son frère eut tiré un coup de fusil et tué un loup-marin, il regarda autour de lui cherchant le canot, mais fut stupéfait de l’apercevoir à un mille de là. Il se mit à crier, à tirer des coups de fusil, mais le jeune garçon ne se réveilla pas. Pendant ce temps-là, la mer montait toujours et arrivait jusqu’à lui. L’eau était trop haute pour lui permettre de descendre de la roche, et il ne savait pas le moins du monde nager.

Il s’égosilla à crier. Le vent qui s’élevait aggrava un moment sa position, mais par après, favorisa son sauvetage. Une goélette qui se trouvait à quatre milles de là, s’approcha peu à peu, avec le vent, de l’endroit où il était ; les gens du bord entendant ses cris et voyant sa position, lui envoyèrent une chaloupe et le sauvèrent. L’eau lui était monté jusqu’au dessus de la ceinture, et c’est en s’arcboutant sur sa carabine, qu’il était parvenu à tenir l’équilibre.

Bien avant cela, le jeune garçon s’était réveillé et faisait force aviron contre le vent et la marée, mais il eut été en retard, car il n’arriva qu’une bonne demi-heure après le sauvetage de son frère.

Nous logeâmes à l’hôtel d’un autre M. Bouliane, petit cousin de notre ami, et nous nous arrangeâmes avec lui pour nous conduire en berlot jusqu’aux Escoumains, moyennant douze piastres, chambre pour une nuit et repas compris. Ce fut de tout notre voyage la journée de nos plus grosses dépenses qui se montèrent à quinze piastres. J’avais ma lettre d’introduction de monsieur T.-J. Lamontagne à son gérant, monsieur John Topping, aux scieries des Escoumains. Comme il était à court d’engagés à ce moment-là, il nous prêta un cheval et un sleigh que nous devions laisser à Mille-Vaches, la paroisse voisine à quinze milles à l’est. Entre les Escoumains et Mille-Vaches, les chemins étaient affreux ; nous allions si lentement, que fréquemment, nous faisions la marche, pour varier de locomotion. Il était midi quand nous arrivâmes dans l’endroit.

Chez madame J.-A. Pinze, où l’on nous avait dit de laisser le cheval, on nous fit cordiale réception et nous prîmes un excellent dîner. Comme nous avions l’intention de continuer notre route, madame Pinze eut la bonté de nous fournir un cheval frais aux mêmes conditions que les dernières, c’est-à-dire que nous aurions à le laisser au Sault-au-Cochon, à dix-huit milles de là. Avec tous nos remerciements pour ses bons offices, nous partîmes espérant d’arriver le soir même à cet endroit ; ce qui ne devait pas être.

Le vent qui avait soufflé de l’est toute la journée, augmenta graduellement de violence, se mit à rager avec neige aveuglante. Heureusement, quelques années auparavant, j’avais voyagé sur cette partie de la côte et je pouvais facilement trouver ma route ; mais il fallut y mettre du temps à travers d’énormes bancs de neige. Ce fut à la brune que nous arrivâmes chez monsieur D. Tremblay, le gardien du phare de Portneuf ; il nous honora de la plus charmante hospitalité. Il tomba plus de dix-huit pouces de neige durant la nuit.

Vers le matin le vent se modéra. J’avais décidé de me remettre en route à la raquette, mais M. Tremblay fut d’avis qu’il valait mieux pour nous de conduire le cheval à Sault-au-Cochon, alors et encore aujourd’hui le terminus de la grande route de la côte.

Nous partîmes sur les huit heures du matin. Là où il y avait des obstructions près de la route, la neige s’était amoncelée en d’énormes bancs, et notre pauvre cheval s’y embourba deux ou trois fois. Je fus tenté de le ramener à son propriétaire, mais, comme cela nous aurait considérablement retardés, nous eûmes le courage de persister. À la première côte à l’est de la rivière Portneuf, pas la moindre apparence de chemin. Il nous fallut dételer la pauvre bête et battre un semblant de chemin avant de pouvoir lui faire monter la côte avec le sleigh. Une fois rendu au sommet, nous n’eûmes plus de bancs de neige, attendu que la route passait dans le bois. Avec seulement nos sacs et nos fusils dans le sleigh, nous laissâmes le cheval battre son chemin, en le suivant à la raquette.

Il était juste midi, lorsque nous arrivâmes à Saulta-au-Cochon ; nous avions mis quatre heures à franchir neuf milles. En cet endroit nous laissâmes notre attelage. Monsieur W. Forrest, gérant des scieries de l’endroit, nous invita à dîner et à loger chez lui pour la nuit. Nous acceptâmes la première partie de son invitation. Nous voulions essayer d’atteindre Bersimis le lendemain et pour cela, notre objectif ce soir-là était de nous rendre à un chantier que je connaissais sur la rivière Laval à cinq ou six milles plus loin ; nous y arrivâmes à bonne heure. Le chef de ce camp, un M. Tremblay, y vivait avec sa famille. Tous se montrèrent très obligeants à notre égard et firent de leur mieux pour nous accommoder. Il y avait plusieurs lits de camp libres que l’on mit à notre disposition. Il y avait un énorme poêle à bois que le brave garçon, craignant que nous aurions froid, attisa toute la nuit. Par moments, il faisait terriblement chaud.

Nous fûmes debout de bon matin, parce que nous avions une longue et dure course devant nous, environ vingt-neuf milles de marche difficile. Nous réussîmes à découdre toute cette distance et nous arrivâmes à Bersimis la nuit tombée. À la rivière Bersimis, nous fîmes la rencontre de monsieur P.-C. Dupuis, gérant de la Compagnie Forestière de Bersimis, qui était venu au devant de nous avec cheval et sleigh et nous amena chez lui où madame Dupuis se multiplia en attentions envers nous.

Le plus vieux des Labrie, Alfred, se ressentit de sa marche dans la neige molle. Le lendemain matin, il souffrait d’un genou enflé ; de sorte que nous fûmes forcés de rester une journée de plus à Bersimis. Dans l’après-midi, M. Dupuis nous conduisit en sleigh à la Mission des Sauvages, où nous fûmes les hôtes des Rév. Pères Arnaud et Babel ; le premier des deux n’était pas seulement un docteur en théologie, mais aussi médecin. Il soigna le genou d’Alfred, si bien que le lendemain l’enflure était complètement disparue.

Comme la glace serrait la côte sur une certaine distance, les Pères et M. Dupuis insistèrent à nous y faire faire un trajet d’environ quatre milles dans leurs carrioles, ce qui nous fut d’un grand secours, et nous mit à vingt-trois milles de Manicouagan.

Un peu passé midi, nous étions à la Pointe-aux-Outardes, où nous prîmes un peu de repos et une tasse de thé chez monsieur J.-B. Ross qui, en dépit de son vieux nom écossais, est incapable d’articuler un mot d’anglais. Il nous manifesta grandement le désir de nous voir rester chez lui jusqu’au lendemain matin et nous prédit du mauvais temps. C’était justement ce que je prévoyais moi-même et ce qui m’avait décidé à pousser notre course aussi loin que possible ce soir-là. Nous avions douze milles à faire pour atteindre la première habitation ; c’était celle de la station télégraphique du gouvernement à la Pointe de Manicouagan.

La prophétie de notre ami se réalisa vite. Vers trois heures de l’après-midi, une tempête de vent de sud-est, avec de la neige se mit à rager. Désagrément à part, nous ne nous occupâmes pas beaucoup du temps ; je m’aventurais dans un pays qui m’était familier, et nous arrivâmes à la station peu après la tombée de la nuit, par une neige aveuglante.

En suivant le portage d’hiver, il nous restait encore à faire cinquante-trois milles avant d’arriver à la maison, et nous espérions franchir cette dernière étape en deux jours. Mais la tempête dérangea tous nos calculs. Comme il n’y avait pas d’habitations de là jusqu’à Godbout, nous eûmes à prendre des provisions pour au moins quatre jours, au cas de retard ou d’accident. Monsieur Pelletier, agent à la Pointe de Manicouagan, se montra infiniment obligeant. Il nous donna une chambre tout-à fait confortable, et nous eûmes la jouissance d’une bonne nuit de repos. Le lendemain matin, ma femme m’informa par dépêche que la plupart des bons hommes des environs devaient partir pour ouvrir un chemin sur une longueur de quinze milles, jusqu’à un camp de trappeurs qu’ils devaient préparer pour nous et qu’ils emporteraient des provisions avec eux. C’était une heureuse nouvelle ; et alors nous n’achetâmes des provisions que pour deux jours et nous nous mîmes en route.

À cause de la neige molle, nous ne pûmes faire qu’environ vingt milles. Nous avions aussi à nous arrêter à bonne heure, afin d’avoir le temps de préparer notre campement pour la nuit de la même façon que j’ai décrit la chose dans un chapitre précédent.

Le lendemain nous rencontrâmes nos parents et nos amis et alors le voyage nous devînt facile. On nous débarrassa de nos sacs et de nos fusils et nous marchâmes allège. Nous couchâmes au camp des trappeurs.

Au lever du jour nous reprenions la marche sur un chemin bien battu, et, à midi, nous étions à la maison.

Longtemps avant notre arrivée, nous avions rencontré les uns après les autres des amis, des connaissances venus à notre rencontre. Quelques-uns avaient même fait vingt milles, attention qui nous toucha bien profondément.

Ce que fut notre réception à la maison, je laisse au lecteur de se l’imaginer. Il n’y eut ni salves d’artillerie, ni de feux d’artifice ce soir-là, mais la cordialité de l’accueil n’en fut pas moindre.

Tout notre voyage avait duré trente-deux jours, au cours desquels nous fûmes l’objet de bien des bontés et des sympathies. J’offre aujourd’hui tous mes remerciements à tous ceux qui nous ont aidés de toutes façons, quelque peu que ça leur a semblé en raison des circonstances aussi critiques où nous nous sommes trouvés.