La vie et le sport sur la Côte Nord du Bas Saint-Laurent et du Golfe/32

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La vie et le sport sur la Côte Nord du Bas Saint-Laurent et du Golfe (Life and sport on the north shore of the lower St. Lawrence and gulf, 1909)
Traduction par Nazaire LeVasseur (1848-1927).
Garneau (p. 266-277).

Perdrix et autres oiseaux terrestres



ON nous attribue quatre sortes de perdrix sur la Côte Nord du Saint-Laurent, la gelinotte à fraise ou perdrix de bois franc, Bonasa Umbellus ; la perdrix blanche, Lagopus Albus ; le lagopède des rochers ou de montagne, Lagopus rupestris et la perdrix à queue blanche, Lagopus leucurus.

Inutile de parler de la perdrix de montagne au point de vue sportif ou gastronomique ; elle est trop rare et se rencontre trop peu souvent près de la côte. J’en ai abattu dans le pays, à l’intérieur et dans les montagnes dénudées du Labrador. En juillet et août 1907 j’en dénichais des couvées sur les collines les plus hautes de l’est et de l’ouest de la rivière Washecoutai.

Quant à la perdrix à queue blanche, je n’en ai fait tomber qu’une le 7 décembre 1894, et encore ne suis-je pas sûr qu’elle était de cette espèce-là ; peut-être était-ce un albino du lagopède des saules ou perdrix blanche. C’était un spécimen de plus petite taille que la perdrix ordinaire.

La gélinotte à fraise ou perdrix de bois franc peut être classée comme étant commune ; on la trouve sur toute la côte, aussi loin au nord que les îles Mingan. Je n’en ai pas tué ni vu plus au nord que cet endroit. En certaines années elles abondent pendant quelque temps, puis disparaissent. J’ai remarqué que les grosses gelées, le verglas les chassent de certaines parties du pays. Depuis 1905, elles se sont faites assez rares un peu partout. Je pense que c’est dû à quelque maladie contagieuse, probablement quelque chose comme « le mal de la perdrix » d’Écosse. Il n’y a pas d’autre façon d’expliquer leur rareté sur une aussi vaste étendue de territoire. En rase campagne, là, où il n’y a que quelques bouquets de bois ci et là, on pourrait raisonnablement supposer qu’elles ont pu avoir été exterminées par une chasse excessive ou l’abus du collet, mais là où sur des milles et des milles en bois debout, ou pas un sur cent coups de fusil ne s’y fait, on ne peut certes pas attribuer l’absence de la perdrix à une chasse extravagante. Quant à ses ennemis naturels, ils ne semblent pas être plus nombreux ici qu’ailleurs. À la saison dernière (1908) je passai six semaines dans le bois avec deux de mes garçons et nous n’en vîmes que six. De plusieurs endroits de par le pays, à l’intérieur et le long de la côte, je n’ai pas d’autres rapports que celui-ci : pas de perdrix.

La chasse à la perdrix de bois franc dans cette section du pays n’est pas un sport. Les résidants ne la regardent pas non plus comme tel, pour la raison que ni les gens, ni les oiseaux n’y ont pas été habitués. Ça n’est pas même sur les cinq doigts de la main que je peux compter les gens de mes connaissances sur cette côte, qui jusqu’ici, ont fait lever une perdrix pour ensuite l’abattre au vol. Quant aux oiseaux eux-mêmes, à moins qu’ils ne soient en rase campagne, ils ne volent pas bien loin. Dans les bois qui sont fort touffus ici, lorsqu’on les fait lever, les perdrix s’en vont se percher sur le premier arbre venu et, tendant le cou, vous regardent passer. S’il arrive qu’on en découvre une nichée, on peut très souvent les abattre toutes, sans qu’aucune des autres aux environs ne bouge. Plus d’une fois, quand nous étions à faire la trappe dans le bois, au lieu de dépenser notre poudre sur ces oiseaux, nous allions couper une perche, au bout de laquelle nous fixions un nœud coulant, que nous leur passions dans le cou et nous les descendions de la branche. D’autres fois, comme amusement, nous partions avec un arc et des flèches à têtes arrondies, nous les faisions dégringoler des arbres, d’une distance de vingt pieds, distance ordinaire à laquelle ici, on les met en joue.

Quel contraste avec les perdrix éduquées ! Il y a quelques années j’acceptais une invitation de monsieur C. Beatty, de Plattsburg, sur le lac Champlain, d’aller chez lui pour quelques jours, faire la chasse à différents gibiers. C’était tard en septembre, mais les arbres étaient encore pour la plupart couverts de feuilles.

Le premier jour, nous eûmes une grande chasse au canard sur la baie Missisquoi, et après cela une autre à la bécasse. Le dernier jour était réservé à une chasse à la perdrix et à l’écureuil gris.

Nous prîmes le déjeuner au lever du jour et nous voilà partis. Nous n’avions pas long à marcher pour arriver sur le terrain de la chasse, à travers certaines étendues de bois franc et beaucoup de broussailles. Nous entendîmes bientôt le frou-frou de perdrix s’enfuyant à notre approche. Nous n’en pûmes distinguer la silhouette d’une seule. Au bout de quelque temps, je tirai un coup de flanc sur une qui passait à plus de cinquante verges de là ; ce fut la seule perdrix qui fut abattue. Mais nous en entendîmes bien une douzaine et plus s’envoler.

Je fus tout simplement ébahi de constater autant d’effarouchement chez pareils oiseaux. À mon retour chez les miens, quand je racontai mon expérience aux gens de la place, ça les laissa très sceptique et ils crurent que c’était rien qu’une histoire de ma propre invention. Je pense qu’il se passera encore bien des années avant que nos oiseaux soient aussi éduqués. Depuis, j’ai fait la chasse à la perdrix dans le voisinage de Trois-Rivières et à Saint-Raymond, près de Québec, et, malgré qu’on leur fasse une chasse très active et que les chiens les font se lever et se jucher dans les arbres, je ne les ai pas trouvés plus farouches qu’ici. Durant la saison de prohibition de cette chasse, m’a-t-on dit, on en prend en quantité au collet de la façon que j’ai décrite, et aussi en tendant les collets à terre, l’absence de tout bruit rend bien difficile la découverte des braconniers. On y tuait aussi des jeunes perdrix à peine adultes, que les grands hôtels s’empressaient d’acheter et qu’ils servaient ensuite en guise de cailles importées ou de quelque équivalent.

De toutes ces variétés, la perdrix blanche est d’un grand bout la plus abondante, et on ne peut plus recherchée comme plat, les années qu’elle est de passage. Elle est très irrégulière comme immigrante, en ce sens qu’elle ne vient pas régulièrement à chaque saison, comme la plupart des autres oiseaux ; parfois on est trois ou quatre ans sans en voir.

J’ai de nombreuses notes à ce sujet, et j’ai constaté qu’à chaque décade, cette perdrix est en grande abondance. Voici quelques-unes de ces notes :

1863 et 1864 — Abondance extraordinaire.

1867 — Disparition.

1871 — Quelques-unes vues, mais aucune entre 1867 1871.

1872 et 1873 — Derechef en abondance et disparition complète en 1876.

1882 — Vu quelques-unes.

1883, 1884 et 1885 — Grande abondance.

1887 — Disparition complète.

1891 — Vu quelques-unes. Augmentant graduellement en nombre chaque année jusqu’en 1895, alors qu’elles se montrent en quantités considérables.

1897 — Pas une.

1903 et 1904 — En abondance. Quelques-unes vues chaque hiver jusqu’à date 1909.

Pendant un certain temps on supposa que cette abondance de perdrix sur la côte était due au verglas qui, dans l’intérieur, couvrait tous les bourgeons, en empêchant ainsi les oiseaux de se nourrir, ce qui les forçait à chercher pâture ailleurs.

J’ai remarqué que le verglas ne les affectait pas outre mesure ; et puis les périodes que je viens de donner indiquent une trop grande régularité pour que ce soit là la véritable cause de leurs migrations. Ce que je crois, c’est qu’il faut mettre la chose sur le compte de la pâture et de ses conditions. Après avoir examiné des milliers de jabots de ces oiseaux, j’ai trouvé que plus de quatre-vingt-dix pour cent contenaient des bourgeons d’une espèce de saule vulgairement connu ici sous le nom de pussy willow, saule nain, Salix artica. Le reste consistait en bourgeons de bouleau, de peuplier et de frêne avec ses baies. Il y avait aussi quelques graines que je n’ai pas pu identifier.

Après une année ou deux de forte migration des perdrix, tous les saules se trouvent saccagés par la destruction des bouts des branches et des bourgeons, et les arbustes mettent environ deux ans à réapparaître, généralement par la croissance de nouvelles pousses de la racine. Comme la pâture manque, les oiseaux sont obligés d’émigrer ailleurs. Il paraîtrait, donc, d’après mes notes, que le cycle de leurs migrations prend dix ans. J’emploie le mot cycle parce que la direction de leurs déplacements semble indiquer cette définition.

Ils apparaissent d’abord sur la ligne des côtes du Labrador en s’envolant vers le sud et en continuant ainsi jusqu’à ce qu’ils atteignent de grandes rivières


Comeau - La vie et le sport sur la Côte Nord du Bas Saint-Laurent et du Golfe, 1945 (page 275 crop).jpg

comme la Manicouagan, la Bersimis et le Saguenay.

Ils se dirigent rarement, vers l’ouest de cette dernière. Ils suivent ces cours d’eau dans une direction ouest et nord-ouest. Ils vont se dispersant à l’intérieur sur une étendue de territoire qui embrasse toute la région du lac Saint-Jean et du lac Mistassini, puis au nord jusque sur les bords de la baie d’Hudson, où, m’ont dit le Dr Milne et M. Peter Mackenzie, ils filent au nord, tout le long de la ligne de côte de l’Ungava, enfin de nouveau au sud du côté du Labrador, ainsi de suite.

L’étendue de leur envolée de ce côté-ci de la baie d’Hudson représente environ dix degrés de latitude, et, en chiffres ronds, forme autour de cette grande péninsule un cercle d’environ deux mille milles.

En même temps que cette énorme brigade de perdrix se meut de la sorte au cours d’une année d’abondance, il reste toujours à l’arrière des retardataires qui se reproduisent, et, forment un autre régiment moindre, qui, lui, émigre l’année suivante ; restent tout de même quelques autres traînards pour la troisième ou quatrième année ; puis, alors, on n’en revoit plus pendant quelque temps.

Leurs absences totales durent de quatre à six ans. Ils ne couvent pas ou rarement dans les terres basses, mais paraissent toujours préférer les endroits montagneux, hauts et dénudés. En juin 1893, j’en ai, à plusieurs reprises, observé un couple, dont le nid se trouvait probablement à environ un mille de notre maison à Godbout.

L’apparition la plus avancée que ces oiseaux migrateurs firent en grosses bandes eut lieu le 29 octobre 1872, mais, règle générale, ils ne commencent à arriver ici que depuis le 15 novembre jusqu’à décembre.

Leur envolée régulière le long de la Côte Nord dure environ quatre ou six semaines. Après quoi, ils semblent se disperser dans l’intérieur en quête de pâture. Dans leur trajet ils prennent leur vol de très à bonne heure le matin, tellement à bonne heure parfois, qu’il est impossible de les distinguer, à moins que l’arrière-plan du paysage soit très sombre. Cette envolée du matin, lorsque les oiseaux sont en grand nombre, dure une heure ou deux. Aux saisons ordinaires, les bandes varient en nombre, entre dix et quinze, jusqu’à vingt. Aux années de grande abondance, les bandes de cent oiseaux et plus sont communes. Le 14 novembre 1885, j’en ai vu une troupe de plusieurs mille à la baie Trinité, à six milles à l’est de la Pointe-des-Monts. C’était une masse compacte et continue d’oiseaux sur une longueur de plus d’un mille et une largeur de soixante à cent verges. Jusque-là, je n’avais jamais vu rien d’approchant pareille masse, ni je n’en ai vu depuis.

En grosses bandes, règle générale, ils sont farouches, surtout si le temps est très froid ou s’il vente, et prennent leur vol bien longtemps avant que l’on puisse arriver à portée d’eux. Au vol, cependant, ils n’ont pas l’air de s’apercevoir de quoi que ce soit sur leur passage ; ils volent au-dessus et autour de quelqu’un sans paraître le voir. Leur vol est très vigoureux, mais pas plus rapide que celui de la perdrix de bois franc ; cependant, ils peuvent soutenir plus longtemps leur vol, et font parfois cinq ou six milles sans se reposer.

En petits groupes et s’il neige et fait doux, ils ne s’effarouchent pas facilement, et quand ils sont à manger dans d’épais fourrés de saules, il est bien difficile de les en faire sortir. Quand ils ont mangé, ils se rassemblent autour de quelque massif de saules, et se faisant un petit creux dans la neige, ils restent là sans bouger pendant des heures, le dessus de la tête juste au niveau de la surface de la neige ; il n’y a que leur bec et leurs yeux noirs qui puissent déceler leur présence. Cette croyance populaire qu’ils se plongent dans la neige pour échapper à une poursuite est absolument ridicule. À la nuit, occasionnellement, ils peuvent s’enfouir dans la neige, mais ça n’est que lorsqu’il fait gros vent ou grand froid ; leur façon ordinaire de se reposer est le petit creux dont j’ai parlé, qu’ils se font dans la neige.

Un autre trait à remarquer chez le lagopède est la disproportion apparente des sexes ; sur les milliers que j’ai tués et examinés, il n’y avait que vingt-cinq pour cent de mâles.

En hiver, ces oiseaux préfèrent les basses vallées et le bord des rivières et des lacs, ainsi que les massifs de saules ; mais à mesure que la saison avance, ils cherchent les hauteurs en choisissant celles qui font face au soleil du milieu du jour. Quand ils volent au-dessus de l’eau, lorsqu’ils traversent des baies ou de grandes rivières, ils rasent presque la surface, se tenant à peu près un pied au-dessus. Au-dessus de terre, c’est l’inverse, ils volent parfois bien au-dessus des plus grands arbres.

Mais la caractéristique la plus remarquable chez ces oiseaux, est leur changement de plumage saisonnier. En 1885, j’avais l’avantage d’assister aux séances de l’Union des Ornithologistes Américains, à New-York. À l’une de ces séances, le Dr Stegneger donna lecture d’une très intéressante étude sur ce sujet. Le docteur produisit deux spécimens qui venaient de Terreneuve et qui, suivant lui, appartenaient à une sous-espèce indigène de l’Île. Il appuyait cette distinction particulièrement sur la coloration des primaires. Les deux oiseaux en exhibition avaient presque tous les bouts de leurs primaires de couleur noire. À mon retour, je me mis à la tâche pour examiner consciencieusement un grand nombre de ces oiseaux. Chez ceux qui avaient été abattus avant le 15 novembre, je trouvai, plus ou moins accentuée, la même coloration, que chez les spécimens qui avaient été présentés, mais après cette date, les primaires passaient graduellement au blanc, et dans bon nombre de cas, seuls les tuyaux étaient blancs.

Au cours des deux dernières migrations, prenant les meilleures, celles de 1895 et de 1904, je m’occupai de trouver d’aussi près que possible, le nombre de perdrix qui avaient été abattues entre certains points de la côte. Durant la première de ces deux années, entre Mingan et Godbout, c’est-à-dire 175 (cent soixante-et-quinze ) milles de côte, on en avait abattu trente mille, et en 1904, quatorze mille, mais je suis sûr qu’en 1885, on en a tué ou pris au collet près de soixante mille. Quand les oiseaux se mettent à prendre leur vol, hommes, femmes et enfants, tous ceux qui peuvent porter un fusil, partent en campagne. Pour éviter les accidents, qui sont très rares, du reste, chaque tireur occupe un certain poste ou une certaine position et tire de là sur tous les oiseaux qui passent ou s’arrêtent dans le voisinage. Les femmes guettent ceux qui peuvent venir se jucher près des maisons. Les carnassières varient, bien entendu suivant l’adresse et les méthodes du chasseur. S’il se met à l’affût dans un but de commerce, il prendra tous les pot shots. Il peut, assez souvent, en faire tomber cinq ou six d’un seul coup de fusil. J’en ai vue jusqu’à quatorze tués d’un seul coup. Quelques-uns tireront seulement au vol, et c’est un fait qu’en bien des occasions, le chasseur au vol arrive bon premier.

Le plus considérable abatis de perdrix au vol, qu’il m’ait jamais été donné de faire, fut (en 1885) de quatre-vingt-deux couples en un seul matin.

Aux îles Caribou cet hiver-là, on essaya des filets, mais ils n’eurent pas grand succès ; on en descendit bien plus à coups de fusil. Les Indiens les prennent souvent en tendant des collets autour de massifs de saules où les perdrix viennent manger. La méthode est tout à fait simple. On plante une petite branche dans la neige, on y attache une ficelle en nœud coulant on met un très léger appui en dessous pour tenir le collet en position, et, tout est prêt. En sautillant autour l’oiseau s’y prend, essaie de s’envoler en sentant le collet, et il ne fait que resserrer le nœud. Il se trémousse un peu, puis, tout est fini.

Comme le pauvre lièvre du nord, ils ont beaucoup d’ennemis, parmi lesquels, les principaux sont : les faucons, les hibous blancs et à aigrettes, le lynx, le renard, etc.

Nous n’avons pas d’autres oiseaux d’hiver qui vaillent la peine d’être mentionnés dans l’intérêt du sport, mais, aux migrations de printemps et d’automne, nous avons le courlis, diverses variétés de pluviers et la bécassine dans certaines localités. Les petits oiseaux de grève et les alouettes de diverses espèces sont communs. Il y en a parfois des légions là où il se forme des bancs de sable d’une certaine étendue, comme les battures de Portneuf, de Bersimis et de Manicouagan. On en abat à la douzaine d’un seul coup de fusil. Bien peu de gens du pays, si même il y en a, chassent la bécassine ; à leurs yeux, sa petite taille ne vaut pas une pincée de poudre. Comme il arrive fréquemment qu’ils ont à tirer non seulement un seul, mais plusieurs coups de fusil pour en faire tomber une, c’est leur opinion qu’il n’y a pas d’argent à faire avec cette espèce de gibier, et ils les laissent aux « gens de la ville ». C’est bien obligeant de leur part. Le meilleur temps de chasser ces oiseaux de grève et ces échassiers est depuis l’ouverture de la saison, le 1er septembre, jusqu’au 15 octobre. À cette époque-là, il y a chance de faire d’excellent sport près de l’embouchure de nos grandes rivières, sur les battures de sable ou de glaise de nos baies, profondes comme elles le sont.