La vie orageuse de Clemenceau/X

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Albin Michel (p. 211-255).

CHAPITRE X

La Guerre, rien que la Guerre !


Au cours de ses nombreuses visites au front, depuis le début des hostilités, Clemenceau, président de la Commission sénatoriale de l’Armée, avait fréquenté, en même temps que les poilus, leurs divers chefs, car il s’était parfaitement rendu compte qu’à égalité de courage des troupes en présence, c’était le Haut Commandement qui faisait la victoire. Joffre aux yeux verts, peu bavard, l’avait étonné. Son leit motiv : « Ah ! laissez-moi dormir » l’amusait. Il disait de lui, parodiant Pascal : « C’est un pavé, mais un pavé pensant. » Il faisait grand cas de Pétain et de Foch, « le défensif et l’offensif », Castelnau, hum, hum, un bondieusart. Il trouvait ces hommes exceptionnels, et qui avaient le sens de leur devoir, trop déférents vis-à-vis des politiciens, tels que Poincaré, Briand et Cie, et de lui-même, mais, en même temps, il leur en voulait de manifester leur indépendance. Au résumé il les eût souhaités désobéissant à tous ses collègues et n’obéissant qu’à lui seul. Maintenant qu’il était le maître de tout et de tous, qu’il eût pu fermer le parlement sans soulever une seule protestation, il ne se gênait pas pour donner son avis, carré et tranchant, sur députés, sénateurs et ministres. Son jugement eut pu se résumer dans le « ah ! c’est un bien déconcertant salaud » d’Huysmans, ou dans un seul mot plus énergique et même ordurier. Son cœur était avec le simple soldat, son esprit avec les chefs. Très lettré il avait lu, à leur apparition, le Cavalier Miserey d’Hermant, Sous-Off de Descaves et Biribi de Darien. Mais il estimait maintenant que ces ouvrages et la Débâcle de l’ami Zola n’avaient pas été une bonne chose. Rien à faire sans la discipline. Le temps de guerre, qui modifiait tous les aspects, montrait l’importance de la primordiale discipline, laquelle, selon le mot étonnant du colonel Ardant du Picq, dans ses Études sur le combat, inflige au soldat « une peur supérieure à celle de là mort ».

Il s’apercevait aussi que les grands chefs, comme les grands médecins, ont chacun un avis différent sur la conduite des opérations. Il y a les stratèges, et il y a les tacticiens, Ils ne s’entendent presque jamais, De formation biologique et médicale, mais épris des choses militaires et avide de connaissances, il retrouvait, dans ces palabres quotidiennes, l’hégémonie du bon sens. Il lui arrivait de faire in petto une remarque qui avait échappé aux techniciens. Mais, craignant le ridicule, il la gardait pour lui. Sa connaissance des Anglais et de leur psychologie si spéciale lui permettait de ne pas les heurter de front. Quelques-uns l’avaient bien compris et éprouvaient pour lui de l’admiration, notamment Lloyd George « le fin gallois ». Lui, de son côté, appréciait la ductilité de Lloyd George, dont beaucoup de points de vue l’agaçaient et l’inquiétaient. Un Américain, le colonel House, bras droit de Wilson, qui était, lui, lunatique et insupportable, devait lui être, de tous temps, très sympathique.

Son anticléricalisme trop connu avait écarté de lui, pendant toute son existence ici-bas, les religieux, et en première ligne les théologiens, les seuls êtres humains qui aient, sur la vie en soi et la mort, des idées à la fois précises et profondes. Comme la plupart des adeptes de la biologie, il croyait la théologie, cette reine des sciences, tournée vers le ciel et l’homme-Dieu, un ensemble de présomptions vagues et d’hypothèses hasardeuses. Parcourant sans trêve les champs de bataille, en pleine bataille, sentant, comme personne, l’immense sacrifice de ces centaines de milliers de braves gens, il se privait ainsi d’un secours intellectuel et transcendant de premier ordre, qui ne faisait pas défaut à un chef, moins intelligent, de la trempe de Foch. J’ai souvent pensé qu’un grand personnage de la chaire et de la foi comme le Père Janvier, eût été pour Lui, le Vieux — aux heures tragiques — un immense réconfort moral, et aussi une ouverture utile sur certaines profondeurs de l’esprit. De tous les ordres de grandeur, celui-là seul lui a manqué. Je ne lui reproche pas — ce qui serait stupide — de n’avoir pas été croyant. Je déplore que le sens de la splendeur intime chrétienne lui soit demeuré fermé, À la mort de Geffroy, qu’il avait tendrement aimé, je me trouvais, à deux pas de lui, près du cercueil de notre ami commun, Il méditait, assis dans un fauteuil qu’on lui avait avancé, et il n’était pas difficile de deviner le sens de sa méditation. Celui qui ne prie pas, en un pareil moment, n’a à sa disposition que l’amer souvenir et la pensée : « À bientôt mon tour. »

Véritable chef de l’État et de la confiance générale — Poincaré ayant disparu dans le quatrième dessous, mais continuant à se démener par lettres comme un enragé, — le président du Conseil se trouvait alternativement en rapport avec deux sortes de personnes : « Les combattants et les jean-foutre. » Il n’écoutait les seconds que distraitement ou les repassait à Mandel, habile à tirer le principal du secondaire et l’intéressant de ce qui ne l’est pas. Il s’arrangeait pour avoir de fréquents et rapides entretiens avec Ignace, dont l’esprit bref et décidé avait son audience. Imbu de Démosthène il cherchait, avec son sous-secrétaire d’État à la justice militaire, les mulets chargés d’or de Philippe de Macédoine, en l’espèce de Guillaume II. Il avait foi en Bouchardon, juge d’instruction né, personnage à la Balzac, pénétrant et équilibré, et qui devait découvrir en effet le coffre-fort de Florence, et le grotesque « Rubicon », calqué sur celui de Napoléon III, excellent modèle de rubiconerie.

Ayant eu, depuis lors, à la Chambre, de longues conversations avec mon collègue Ignace, que j’avais connu jadis secrétaire de Lockroy, je m’étonnais qu’à cette époque les éléments allemands de la police politique française n’eussent pas comploté l’assassinat de Clemenceau, comme ils devaient le faire en 1919 :

« C’est, me répondit Ignace, parce que nous avions un préfet de police remarquable, M. Raux, que Mandel, le général Mordacq et moi avions mis en garde contre une telle éventualité. Il est certain que l’assassinat de notre « Bismarck » eût été, à cette heure du retournement de la guerre, un malheur irréparable pour la France, et, pour l’Allemagne, un vrai chopin. »

Le retournement de la guerre, le Vieux le réalisa très rapidement et de la façon suivante : (C’est le général Mordacq qui le raconte, dans son grand ouvrage en quatre volumes, Le Ministère Clemenceau, journal d’un témoin.)

« Il reconnut la nécessité : 1° de rétablir, rue Saint-Dominique, une autorité ministérielle qui n’existait plus, émiettée qu’elle était entre directeurs et états-majors ; 2° réduire au minimum le nombre des sous-secrétaires d’État. Mais ici il fallait tenir compte du problème de la majorité, puisque le Parlement n’était pas fermé ; 3° les méthodes de travail, affaissées du fait de la durée de la guerre, étaient à relever ; 4° les fabrications de matériel et principalement de tanks, avions, artillerie lourde, camions, munitions, devaient être poussées au maximum ; 5° enfin les cadres devaient être rajeunis, et un travail de remplacement analogue à celui que Joffre avait réussi en pleine retraite, puis en pleine bataille de la Marne, devait être accompli malgré les protestations, les recommandations, les criailleries ; 6° il fallait tendre la discipline qui, dans les derniers temps, s’était relâchée au point que les soldats ne saluaient plus les officiers.

Les lieutenants-colonels de Battisti, Gabeaud et Alerme assistèrent dans sa grande tâche le nouveau président du Conseil. Une circulaire, dite « des trois jours », ordonna que, toute affaire, ne nécessitant pas de recherches spéciales, dut être traitée dans les trois jours. Clemenceau, personnellement, ne remettait jamais rien au lendemain, ni même à l’heure suivante. Il saisissait aussitôt les difficultés telles qu’elles se présentaient et les résolvait. Sa journée, quand il n’allait pas au front, était réglée comme du papier à musique. Levé de bonne heure, souvent de très bonne heure (5 ou 6 heures), il travaillait dans sa chambre ou son bureau de la rue Franklin. À 7 h. 30 séance d’exercices physiques, auxquels il attachait une grande importance et qu’il pratiquait régulièrement. Il arrivait rue Saint-Dominique à 8 h. 30, ses chefs de service étant prévenus. Il signait son courrier, examinait les télégrammes reçus depuis la veille. Vers 9 h. 30 il recevait son ministre Pichon, ou, à son défaut Philippe Berthelot dont l’esprit l’intéressait ainsi que le goût littéraire, mais dont il se méfiait secrètement, Dès leur départ, Mandel le tenait au courant de tous les épisodes et de toutes les nouvelles de la politique intérieure. Puis il se rendait dans quelque Commission, au Comité de Guerre, ou au Conseil des Ministres. À 13 heures il rentrait déjeûner chez lui. De retour à 14 heures, il recevait des visites une heure durant. Puis il repartait pour la Chambre ou le Sénat. Chaque lettre soumise à sa signature devait attendre vingt-quatre heures — sauf extrême urgence — car il connaissait sa propre impulsivité. À 18 heures c’était la signature et l’on imagine l’ampleur de cette besogne. À 21 heures le Président rentrait chez lui, dînait sommairement et se couchait.

On a dit, et je suis de cet avis, que cette activité sans pareille et en partie double rappelait assez celle de César pendant la guerre des Gaules, par le nombre et la diversité des Conseils militaires et civils. Ceux qui trouveront le rapprochement exagéré ne considèrent pas l’immensité de la besogne pressante et la faculté de compréhension et de décision que celle-ci exigeait. Synthétique comme César et les grands chefs de guerre en général, il créa la Conférence du pétrole interalliée qui mit en commun toutes les ressources du précieux liquide et en régla la distribution. Là encore l’état second le servit, lui permettant de passer d’un sujet important à un autre avec toute sa force d’attention, Proudhon a écrit que le génie, c’était l’attention

Jules Delahaye allait souvent, vers la fin de la journée, rendre visite, pendant dix minutes, à son ancien adversaire rue Saint-Dominique. Comme nous sortions de l’Action française, alors installée rue de Rome, je l’attendais dans la voiture. Il me revenait émerveillé de la somme de travail, constructif et positif, assumée par ce vieux géant de la contradiction et de la démolition. Avec cela Clemenceau gardait sa bonne humeur, son esprit de boutade et même de taquinerie. Pas un moment il ne se trouva inférieur aux terribles circonstances qui le pressaient. Tout en pestant contre les lenteurs, l’incompréhension, l’incompétence du système parlementaire, il s’y tenait comme à une vieille servante qu’on n’a pas le courage de renvoyer. Mais il ne se gênait pas pour les qualifier selon leurs mérites. Deux spécialement exerçaient sa verve incomparable : Poincaré et Briand. Le premier était « le graphomane », Le second « le voyou de passage »… « Quelle n’est pas ma situation, s’écriait-il, entre Briand, qui se croit Jésus-Christ et Poincaré qui se croit Napoléon ! »

Plus tard, quand il apprit, par le papa Ribot — « le saule pleureur » — les transactions secrètes de Briand, de Lancken, de Mme de Mérode, et du baron Coppée — il entra dans une violente colère et parla d’envoyer le maquereaut bénit en Haute-Cour. — « À quoi bon vous fâcher et dire cela, s’écriait Ignace, étirant ses longues jambes, vous ne le ferez pas. » Ces propos étaient rapportés à l’impressionnable Aristide, qui n’était pas plus tranquille que ça et ronchonnait : « C’est une plaisanterie. Je n’aurais jamais abandonné l’Alsace-Lorraine. » Il s’en fichait profondément, ne sachant même pas, où se trouvait Strasbourg, par rapport à Mulhouse et à Colmar, ni « si c’était bien le Rhin qui passait par là. » Capus disait de l’habitacle de Briand avenue Kléber : « c’est un capharnaüm de chaussettes sales et de bouts de cigarettes. » Ce qui est sûr, c’est que « le voyou de passage » avait pris sous son bonnet de s’aboucher avec Lancken, le plus habile et dangereux des émissaires de Guillaume II et qu’après le départ de Lancken de Belgique on trouva sur son bureau (voir Mémoires de Ribot), et bien en évidence, des papiers établissant qu’un seul personnage politique français avait paru qualifié, à l’époque, pour une aussi louche transaction : l’homme du Zappeion et de la princesse grecque.

La crainte que Briand, comme quelques autres, avait du Tigre, d’ailleurs trop indulgent à leur endroit, l’empêchait de comploter ouvertement contre lui. Il se contentait de baver dans les coins en roulant son éternelle cigarette, et d’interroger Loucheur sur la situation vraie des affaires. Il souhaitait une grosse mistoufle qui amenât la chute du cabinet dont il n’était pas.

Les circulaires de décembre 1917 refoulaient dans un emploi à l’intérieur tout divisionnaire, brigadier ou colonel ayant dépassé respectivement 60, 58 et 56 ans, et ne présentant pas, suivant ses chefs eux-mêmes, la vigueur intellectuelle et physique que réclamaient les circonstances. Cette mesure eut, vers la fin de la guerre, les plus heureux effets.

Quant aux préfets et sous-préfets ils avaient besoin d’une épuration sérieuse et, qui fut exécutée sans faiblesse. C’était ici le domaine de Mandel, pour qui l’administration n’a pas plus de secrets que le parlementarisme et qui ne badine pas dans le service.

Le remplacement, à la tête de l’armée d’Orient, de Sarrail par Guillaumat donna lieu à bien des récriminations, Sarrail étant soutenu par toute la maçonnerie. Je l’avais vu, en civil, pareil à une grande poupée de porcelaine, au Palais de Justice, lors des procès de Charles Paix-Séailles, disparu depuis lors. Il était affalé sur un banc et vigoureusement admonesté par un collègue, le vaillant général Cordonnier, en uniforme, qui paraissait en avoir gros sur le cœur. Mon Sarrail n’en menait pas large : « Défendez-vous, général, défendez-vous donc ! » gémissait un rédacteur du Bonnet rouge. C’était à la fois lugubre et comique. Le 10 décembre 1917 Serrail avait reçu de son nouveau ministre le télégramme suivant :

« J’ai l’honneur de vous faire connaître que le Gouvernement, se basant sur des considérations d’ordre général, a décidé votre rappel en France, »

Certains généraux, amis du fusillé Bolo, furent relevés de leur emploi.

La maison de la Presse, inutile et centre de clabaudage, fut supprimée purement et simplement. L’ordre fut rétabli dans les gares et dans les trains. Du haut en bas de l’échelle et jusqu’à la Sûreté générale, où un fort honnête homme — ce qui changeait — M. Winter, prit la direction, ce fut un nettoyage de premier ordre, exécuté rapidement.

Le Comité de guerre, où le Malvy d’Almereyda avait figuré indûment, — ce qui était un comble ! — fut réorganisé. Le nombre de ses membres fut ramené à six, de dix qu’il était sous l’incapable et grotesque Painlevé. Le dit Comité fut averti, par le grand patron en personne, qu’il n’eût pas à s’occuper de la direction des opérations militaires.

La première réunion du Conseil supérieur de guerre interallié avait eu lieu le 1er décembre 1917, au Trianon-Palace à Versailles. Clemenceau présidait. L’Angleterre était représentée par M. Lloyd George, l’Amérique par le colonel House, l’Italie par M. Orlando, Les représentants militaires étaient respectivement les généraux Foch et Weygand, le général Wilson, le général Blies, le général Cadorna. Une méthode de travail en commun et de groupement de renseignements fut établie,

Dès novembre 1917, la Russie était en pleine décomposition bolcheviste.

L’Italie était encore sous le coup de la défaite de Gaporetto, Elle allait se rattraper promptement et recevoir en renfort onze divisions anglo-françaises,

Nous étions condamnés à la défensive par l’infériorité de nos effectifs. C’est à l’examen sur place et à la réfection de cette défensive que Clemenceau se consacra, pendant toute cette période d’hiver, partagé entre la thèse de Mordacq (organisation de la défensive sur les secondes positions) et celle de Foch (« ne jamais céder un pouce de terrain à l’ennemi »). Le travail du président du Conseil au front, grâce à son coup d’œil et à son sens militaire inné — j’y insiste — valait celui qu’il venait d’accomplir dans ses bureaux, Dans le courant de janvier 1918, le président Wilson émit ses quatorze points, dont la conception était enfantine et, par endroits, comique, mais qui devaient jouer leur rôle au moment de l’armistice, Outre les bienfaits de sa « présence réelle », le chef-d’œuvre du Vieux, ce fut la réalisation du commandement unique, qui assura, selon le mot de Maurras, la « monarchie de la guerre », contrairement à la doctrine démocratique, et ce, avec l’évolution de l’activité intellectuelle de Clemenceau, et à laquelle il ne devait renoncer que plus tard « au soir de sa pensée ». Le colonel House était d’avis que le Commandement unique s’imposait. L’Angleterre y était opposée en souvenir du 17 avril où elle avait mis ses troupes sous le commandement du général Nivelle et où l’expérience n’avait pas réussi.

L’arrestation de Caillaux, le 14 janvier 1918, avait eu, en France et au dehors, un effet moral immense, et Ignace avait raison de dire que le procès immédiat et l’exécution de Caillaux eussent rapproché la victoire et augmenté le rendement technique du nouveau Cabinet.

Pendant cette période défensive, Clemenceau apprit à reconnaître les éminentes qualités du général Pétain, habile à conserver des réserves et qui put ainsi, par la suite, résister aux coups de boutoir de Ludendorf. Sans rien retirer du mérite du fougueux Foch, pendant les derniers mois de la guerre, il faut bien reconnaître qu’après Clemenceau, incomparable, Pétain d’une part, Mangin de l’autre, furent les grands artisans de la victoire. Mangin, notre Scipion l’Africain.

Le 30 janvier 1918 nous avions à dîner, ma femme et moi, quelques amis, les Bellaigue, les Lefeunteun (notre cousin le Dr Lefeunteun avait été un héros de Dixmude), les Bainville et Pierre Lalo. C’est ce soir-là qu’eut lieu le fameux raid des avions sur Paris et nos invités rentrèrent chez eux sous les bombes, par miracle sans dommage. Dès cette nuit tragique, il nous parut évident que les avions ennemis, les Gothas comme on les appelait, visaient surtout le Ministère de la Guerre, et la vie de Clemenceau, dont ils ignoraient que chaque nuit il couchait chez lui rue Franklin, plus difficile à repérer.

La presse annonça synchroniquement en février l’arrestation du sénateur Charles Humbert et la mise en train du procès du Bonnet rouge. J’avais connu cette grosse gelée tremblotante de Charles Humbert du temps que, directeur du Journal, il téléphonait, devant ses visiteurs, aux généraux qu’il tutoyait. Il m’avait raconté qu’il était en butte à des menaces de mort et demandé comment je m’y prenais, malgré mes « terribles campagnes » pour échapper à mes ennemis. Je lui avais répondu « en les faisant emprisonner ou fusiller ». J’ai toujours pensé qu’il avait pu commettre, en raison de son incommensurable vanité, des imprudences. Mais il m’a toujours paru invraisemblable qu’il eût délibérément trahi. Tout au plus avait-il effrayé Henry Letellier pour prendre sa place.

Dès le début de mars — mois qui faillit nous être fatal et qui, avec l’incapable Painlevé, nous eût été certainement fatal — le bruit courut d’une prochaine offensive allemande, conduite contre le front anglais par Ludendorf, le véritable chef des armées envahissantes à cette époque.

Cela commença, le 8 mars, par le discours suivant de Clemenceau à la Chambre, que souligna, le même jour, un nouveau raid allemand sur Paris.

M. Renaudel sait bien que je ne peux m’expliquer sur des faits dont je ne suis pas responsable. Mais il m’accuse d’un crime politique déterminé sur lequel je tiens à me défendre. On m’accuse de laisser faire des campagnes. J’en suis fâché. M. Renaudel et ses amis sont de grands libertaires. Ils y ont été habitués par la protection de la censure. Il fut un temps où ce même Léon Daudet, qu’ils me reprochent de tolérer, me notait chaque jour d’infamie, et c’était ma réponse que la censure blanchissait. (Rires.)

On fait des campagnes contre vous. Vous vous en étonnez ? Voilà cinquante ans qu’on en fait contre moi ! Quand m’a-t-on entendu m’en plaindre ? Il m’est arrivé de répondre, de dédaigner, de ne pas lire : et c’est là le meilleur remède. Vous voulez que j’arrête toute attaque contre vous ? Et pourtant, à mes débuts, vous applaudissiez quand j’annonçais la suppression de la censure politique. Je n’arrêterai pas les campagnes et si vous voulez un gouvernement qui les arrête, choisissez-en un autre que le mien.

Les républicains ne doivent pas avoir peur de la liberté de la presse. (Applaudissements prolongés.)

La question sera posée avec vous, contre vous ou sans vous, selon qu’il vous conviendra. La liberté de la presse doit être respectée par tous et pour tous. Vous avez à votre disposition les journaux, la tribune dont usait à l’instant M. Painlevé. De quoi vous plaignez-vous ? Il faut savoir défendre la liberté autrement que par des gesticulations et des vociférations.

La première doctrine, c’est la liberté ; la seconde, c’est la guerre, et c’est ainsi qu’il faut tout sacrifier à la guerre pour assurer le triomphe de la France. Il m’est arrivé un grand malheur le jour où ce Ministère est né : j’ai été frappé d’exclusive par M. Renaudel et ses amis ; ils ont décrété que j’étais un danger pour la classe ouvrière et pour la défense nationale.

La classe ouvrière n’est pas votre propriété, messieurs. Les mains de MM. Renaudel et Thomas ne sont pas plus caleuses que les miennes : J’en suis fâché pour eux, mais ce sont des bourgeois comme moi ! (Applaudissements.)

Non, je ne suis pas un danger pour la classe ouvrière, Je n’ai que le désir ardent d’aider à sauver mon pays de l’effroyable danger qu’il court.

Une voix. — Il y a la manière !

— La mienne n’est pas la vôtre. Pour moi, je ne suis qu’un vieil homme que l’expérience a rendu sage. Vous me reprochez toutes sortes de crimes ! Qui veut tuer son chien l’accuse de la rage. Eh bien, je ne suis pas enragé !

À mesure que la guerre s’avance, vous voyez se développer la crise morale qui est à la terminaison de toutes les guerres. Les brutalités, les violences, c’est la crise morale à laquelle aboutit l’une ou l’autre partie, et celui qui peut tenir le plus longtemps est le vainqueur. Et le grand peuple d’Orient qui a subi l’épreuve de siècles de guerre a trouvé cette formule : « Celui qui est vainqueur est celui qui peut, un quart d’heure de plus que l’autre, croire à sa victoire… » Voilà ma maxime.

Toute ma politique ne vise qu’un seul but : le maintien du moral français à travers une crise comme notre pays n’en a jamais connu.

Nos hommes sont tombés par millions, les sacrifices des classes possédantes ont été formidables à ce point que, quand on parle des riches, on est obligé de leur accoler l’épithète de « nouveaux » riches.

Les pères ont donné leurs fils ; les malheureux habitants des régions envahies ont subi des tortures telles qu’il n’en est pas de pareilles dans l’histoire. L’aviateur Garros me disait avant-hier, dans une visite qu’il m’a faite à mon Cabinet, que si l’un de nos hommes prisonniers en Allemagne ne recevait pas ses paquets de France, il serait obligé de mourir de faim. Voilà la situation de ceux que nous aimons, auxquels va notre pensée, vers qui nous tendons les bras. C’est pire que tout ! Et vous venez me parler de questions de personnes ! Je ne les connais pas. Je ne les connaîtrai pas ! (Vives interruptions à l’extrême gauche.)

Je n’ai rien fait contre vous. Je ne ferai rien contre vous ! Alors pourquoi toutes les fois que je fais un acte, m’accusez-vous de combattre la classe ouvrière ? La vérité est que vous ne trouvez pas à mordre sur ce gouvernement, mais vous ouvrez cependant les mâchoires et vous les refermez !

Quant à nous, nous ne sommes pas au pouvoir pour assurer le triomphe d’un parti : nos ambitions sont plus hautes : elles visent à sauvegarder l’intégrité de l’héroïque moral du peuple français. Chacun de nous a aujourd’hui le droit de dire : « Je suis le fils d’une vieille et belle histoire ; je suis le fils d’un peuple qui a pensé, a écrit, a agi, et nos petits-neveux penseront, écriront, agiront de même. » Voilà pourquoi je suis au gouvernement.

Vous voulez la paix ? Moi aussi. Il serait criminel d’avoir une autre pensée. Mais ce n’est pas en bêlant la paix qu’on fait taire le militarisme prussien.

Ma formule est la même partout. Politique intérieure ? Je fais la guerre. Politique étrangère ? Je fais la guerre. Je fais toujours la guerre.

Je cherche à me maintenir en confiance avec nos alliés. La Russie nous trahit ? Je continue à faire la guerre. La malheureuse Roumanie est obligée de capituler ? Je continue à faire la guerre, et je continuerai jusqu’au dernier quart d’heure, car c’est nous qui aurons le dernier quart d’heure !

M. André Lebey. — Tout le monde pense de même !

— Pardon. J’ai lu un dialogue où M. Renaudel et M. Longuet n’étaient pas d’accord sur la paix. De quoi s’agissait-il entre vous au Congrès national ? De savoir si, demain, vous voteriez les crédits de la guerre.

Comptez-vous donc sur une contagion de vos idées pour arrêter la guerre ? L’exemple d’hier devrait vous détromper.

Vous voulez la paix démocratique ? Nous aussi. Vous nous demandez nos buts de guerre ? Nous vous les avons dits. Demandez donc ceux des Allemands.

Je vous ai dit que la justice ferait son œuvre. Le gouvernement fera son devoir. Il poursuivra la guerre jusqu’à la paix victorieuse. S’il y en a ici qui sont disposés à refuser les crédits de guerre, qu’ils le disent ! (Applaudissements prolongés.)

Le 11 mars 1918 les Allemands changeaient leur chiffre, ce qui permit au colonel Cartier, chargé du service d’interception, de conclure que dix jours plus tard, selon leur coutume, ils attaqueraient. Le front anglais fut attaqué le 24 mars. Le 25 mars, le canon à longue portée dit « Bertha », sœur des Gothas, tonnait sur Paris.

Le 21 mars la cinquième armée anglaise, que commandait le général Gough (prononcez Gueuf) fut enfoncée en poche dans la région de Montdidier et l’on comprit aussitôt l’intention de Ludendorf, qui était de séparer les troupes anglaises des troupes françaises et de rejeter les premières à la mer. La journée du 22 fut exécrable, tellement que l’évacuation de Paris par les services publics, les ministères, la presse, etc., fut envisagée et qu’il fut demandé aux directeurs de journaux de désigner les villes où ils voulaient transporter leurs pénates. Clemenceau ne perdit pas la tête pour cela. Entouré à la Chambre, il se contenta de dire : « Eh bien quoi, il y a bien eu un roi de Bourges ! Pourquoi n’y aurait-il pas un Président de la République de Bourges ? Ce serait aussi bien qu’un Président de la République de Bordeaux. » Et de rire. Mais sous ce rire, il y avait la plus grave préoccupation. Il dit aussi à Ignace : « Mon vieux, nous quitterons Paris les derniers, vous et moi. Mais le dernier mot n’est pas dit »[1].

Le nouveau bombardement de Paris fut d’abord attribué à des avions allemande montés à 4.000 mètres, étage considérable pour l’époque. Mais, après examen et constatation d’obus rayés, il fallut convenir qu’il s’agissait d’une pièce de canon à longue portée, que l’on sut vite installée à Fère-en-Tardenois, patrie du poète inspiré et diplomate berthelotien Paul Claudel.

Paris, pendant ces journées-là, vécut dans des transes mêlées de défi. Le malheur des Allemands voulut que, le vendredi saint de cette même année, un obus de la nouvelle Bertha vint défoncer la coupole de l’église Saint-Gervais, vers l’heure historique de la mort de Notre-Seigneur Jésus-Christ. Quatre-vingts morts innocents et de nombreux blessés furent le bilan de ce bombardement terrestre. Le communiqué suivant parut, atténué quant aux résultats, comme il convenait :

Paris, 28 mars, 15 heures.

L’ennemi a tiré sur Paris avec un canon à longue portée. Depuis 8 heures du matin, de quart d’heure en quart d’heure, des obus de 240 ont atteint la capitale et la banlieue.

Il y à une dizaine de morts et une quinzaine de blessés.

Les mesures pour combattre la pièce ennemie sont en voie d’exécution.

Les Berthas — il y en avait trois — tirèrent, nous dit le général Mordacq, du 23 mars au 8 avril 1918, 183 projectiles sur Paris et 120 sur la banlieue. Elles tuèrent 129 hommes, 132 femmes, 14 enfants et blessèrent 121 personnes.

Le 24 mars, un Conseil des ministres sérieux prit les dispositions nécessaires, pour la mise à l’abri du grand livre de la Dette publique, de l’encaisse de la Banque de France, des titres et dépôts en numéraire, des principales banques et « de toutes les valeurs que renfermait la capitale ». Il en était de même des principales archives de l’État, de celles des notaires et des avoués. On comprit alors ce que comportait, ce que signifiait la couverture militaire d’un pays : exactement tout. « Quant aux usines, dit le général Mordacq, tout fut prévu pour faire enlever rapidement leur outillage ou le détruire, s’il n’était pas possible de l’emporter, »

Mais la population parisienne — dont j’étais — sentait au commandement une main ferme, et, chose remarquable, l’angoisse contenue ne s’accompagna d’aucun trouble. Dans les lieux publics, dans le métro, dans les autobus, une seule consigne : « Le Vieux est là… On les aura. »

Le 24 mars à Compiègne, les nouvelles, derechef, étaient mauvaises. Les Allemands étaient persuadés que la route de Paris était ouverte.

Alors Pétain boucha le front, et la force des deux armées d’attaque de Ludendorf fut ébranlée. Pétain avait également constitué, avec des divisions tirées des 5e et 10e armées, une réserve prête à manœuvrer.

« Le 25 mars — dit Mordacq — fut une grande journée et, en quelque sorte, la préface de celle du lendemain, qui vit la réunion de Doullens. Doullens constitua la plus grande heure historique de la guerre. » Clemenceau était décidé à exiger des Alliés l’unité de commandement. Les circonstances soutenaient sa volonté.

Il existe de nombreux comptes rendus de la réunion historique de Doullens. Vers quinze heures partaient, en auto, pour Compiègne, Poincaré, lord Milner, Clemenceau, Loucheur, les généraux Foch et Mordacq. Ils y arrivèrent vers 16 h. 30. La conférence commença aussitôt, en l’absence du maréchal Haig et du général Wilson. Pétain prit la parole et fit un exposé complet de la situation, ajoutant que la 5e armée anglaise ne comptait plus. Lui-même, pour boucher le trou, disposait de 15 divisions. Après lui, Foch insista sur la nécessité d’agir vite et massivement dans la région d’Amiens. Lord Milner demanda que la suite de la discussion fut remise et eut lieu le lendemain à Doullens, en présence du maréchal Haig et du général Wilson. Clemenceau fut de cet avis. Lord Milner pensait à faire confier à Clemenceau la direction générale de la Guerre, avec Foch comme conseiller technique. Mais Foch montra les inconvénients de cette solution.

Doullens était à mi-chemin entre les G. Q. G. anglais et français. Le 26 mars, donc, à 11 heures, Clemenceau et Mordacq arrivaient sur la place de la Mairie, suivis peu après de Poincaré et du général Duparge. Clemenceau, comptant réussir, avait la mine joyeuse. Poincaré était un peu déraidi. Foch était calme et optimiste, Pétain soucieux. On se promena par groupes. Foch fit la fameuse déclaration  « mon plan n’est pas compliqué, je me battrai partout et je finirai bien par ébranler le boche ; il n’est ni plus malin, ni plus fort que nous : « Qu’il est beau ! » murmurait Clemenceau, pris soudain d’une tendresse fraternelle pour « l’élève des Jésuites ». Peu après midi survint lord Milner, accompagné de Haig et de Wilson. La conférence proprement dite commença à midi-vingt.

Sur interrogation, le maréchal Haig affirma qu’il ne songeait pas à évacuer Amiens. Puis Pétain fit un exposé assez sombre de la situation. Lord Milner, attirant à part Clemenceau, lui proposa de confier la direction générale de la guerre à Foch. Clemenceau consulta Pétain qui, avec sa grandeur d’âme naturelle, accepta, dans le même temps que le maréchal Haig affirmait à lord Milner sa confiance en une telle solution. La convention suivante fut signée :

« Le général Foch est chargé, par les Gouvernements britannique et français, de coordonner l’action des armées alliées sur le front occidental. Il s’entendra, à cet effet, avec les généraux en chef, qui sont invités à lui fournir tous les renseignements nécessaires. »

Ce n’était pas encore, au sens plein du terme, l’unité absolue du Commandement. Mais c’en était le début. Les Anglais repartirent aussitôt. Les Français déjeunèrent ensemble. Ils rentrèrent à Paris vers 8 heures du soir. Peu après le général Pershing venait dire à Clemenceau et à Foch :

« L’heure est grave. Je mets toutes mes troupes à votre disposition. »

Le 1er avril, Clemenceau s’étant rendu au front, à Rouvrel, n’échappa à la mort que par miracle. Le général Boichut et Mordacq eurent toutes les peines du monde à empêcher le Vieux de s’exposer inutilement au marmitage. Ils y réussirent cependant, mais ils avaient eu chaud. La thèse de Clemenceau, qui était aussi celle de Mangin et de Marchand, était que le chef doit s’exposer — contrairement à la thèse allemande, à mon avis plus rationnelle. La contre-partie est l’enthousiasme inspiré aux troupes par un tel détachement de soi-même. César — dont l’acharnement et les tendances démocratiques offrent tant d’analogies avec Clemenceau — payait, en certains cas, de sa personne, mais seulement quand il jugeait cela absolument nécessaire. Il se tenait, comme Clemenceau, en contact constant avec ses grands chefs militaires et, pendant la guerre des Gaules et en Afrique leur confia des missions de première importance. Il savait aussi à l’occasion, comme Clemenceau, bousculer son monde, et poursuivre son entreprise de bout en bout, sans se laisser détourner par rien, ni par personne.

La situation militaire, la première surprise passée, s’améliorait dans la Somme et l’offensive allemande était arrêtée. Foch se plaignait de pouvoir conseiller, mais non diriger en fait, les opérations. Finalement une formule heureuse et décisive, conseillée à Clemenceau par Mordacq, et qui ménageait les susceptibilités, lui confia « la direction stratégique des opérations militaires ». À Paris, où tombaient cependant, à intervalles réguliers, les Berthas, l’attribution à Foch du commandement unique avait eu, dans l’opinion, un extraordinaire succès, et, dans tous les milieux, on en avait saisi l’importance. Il fallait entendre les commentaires enthousiastes, dans les tramwways, dans le métro, dans les trains ! Et toujours au refrain :

« C’est une idée du Vieux. Ah, sans celui-là, où serions-nous ! »

Le 3 avril 1918, Foch adressa aux commandants en chef des armées alliées ses célèbres directives qu’il avait préalablement soumises à son ministre de la Guerre :

L’ennemi est arrêté d’Arras à l’Oise. Il peut reprendre l’offensive facilement au nord de la Somme et, en particulier, dans la région d’Arras, grâce aux nombreuses voies ferrées dont il dispose.

Plus difficilement au sud, où les voies ferrées qu’il a conquises sont moins nombreuses, en mauvais état, en partie sous notre canon.

Se maintenir défensivement, pour le moment, sur le front Albert-Arras, qu’il importe d’organiser rapidement ; conserver une réserve française au nord de Beauvais, pour être en mesure de parer, en tout cas, à une très puissante attaque ennemie au nord de la Somme.

Les armées franco-britanniques, mettant à profit la forme en équerre de leur front, chercheront à dégager la voie ferrée Saint-Just-Amiens :

1° Par une double offensive française dans la région de Montdidier, visant, d’une part, à rejeter vers l’est l’ennemi dans l’Avre, et, d’autre part, à pousser vers le nord en direction de Roye :

2° Par une offensive britannique à cheval sur la Somme, en direction de l’est, de la Luce à l’Ancre, visant à dégager Amiens.

Sans prétendre à des buts décisifs, on peut espérer, par ces opérations, infliger à l’ennemi un sérieux échec. C’est, d’autre part, la meilleure parade à une attaque possible des Allemands au nord de la rivière.

Vers la même époque eut lieu l’exécution de Pierre Lenoir, digne fils du principal agent allemand en France, — et cela de longue date — Alphonse Lenoir. Le dossier de cette affaire si ramifiée m’avait été remis par Henry Bérenger, président de la Commission de l’Armée au Sénat, pour que je le transmette au capitaine instructeur Bouchardon. Ce que je fis. Clemenceau avait bien connu Alphonse Lenoir quand, quelques années auparavant, il était président du Conseil. Mais il ne voulut rien entendre aux instances des amis de ce vieux scélérat décédé, et de Mme Lenoir, auxquelles se joignaient celles de Poincaré. Une première fois, à cause d’un évanouissement du condamné, l’exécution fut remise. Une seconde fois, Ignace fut réveillé, à 2 heures du matin, par un émissaire de l’Élysée, venu de nouveau pour solliciter la grâce. C’est lui qui m’a conté la scène : « Je le reçus sur le palier et lui dis : « Fichez-moi le camp et, si Pierre Lenoir n’est pas exécuté au lever du jour, c’est vous que je fais passer par les armes. » L’avertissement porta. Entre temps, Moro-Giafferi m’avait communiqué des lettres de Mme Lenoir à son fils, où elle lui donnait le conseil de supprimer une maîtresse, Mme d’A…, qui en savait trop. Il y était question d’un chantage « du gros T » (Gustave Téry). Je fis de nouveau passer ces lettres au capitaine Bouchardon. J’ignore dans quelles archives elles reposent maintenant.

Au moment de l’attaque allemande, dite bataille des Flandres (8 avril 1918), le général Foch reçut enfin le titre de commandant en chef des armées alliées en France. Clemenceau, qui, au prix d’efforts inouïs, avait tout mis en œuvre pour parvenir à ce résultat, ne devait être payé, comme, on va le voir, que de la plus noire ingratitude. Par ailleurs, la question des effectifs se posait avec une redoutable rigueur.

C’est au milieu du mois de mai de cette année, si fertile en événements, qu’en vertu du synchronisme fut rendu le verdict du Conseil de guerre dans l’affaire du Bonnet rouge, étroitement reliée aux affaires Caillaux, Malvvy et Pierre Lenoir. Duval, premier administrateur de la feuille infâme — simple succédané de la trop fameuse Gazette des Ardennes[2] — fut condamné à la peine de mort. Marion, administrateur en second, à dix ans de travaux forcés et cinq ans d’interdiction de séjour ; Leymarie, bras droit de Malvy, ancien directeur de la Sûreté générale, à deux ans de prison et mille francs d’amende. D’autres collaborateurs furent condamnés à des années de travaux forcés et d’interdiction de séjour. Almereyda avait échappé au poteau, ayant été étranglé, dans sa prison de Fresnes, par un codétenu. Ces condamnations eurent dans les tranchées un énorme succès et ajoutèrent encore à la foudroyante popularité de Clemenceau. Un jour, au cours d’une de ces visites à madame la Mort, il félicita quelques poilus de n’avoir pas eu peur. « Mais, monsieur le Président, dit l’un d’eux, vous n’avez pas eu peur de Caillaux. — Pas de lui, non. Mais j’aurais, le cas échéant, très peur de sa femme. »

Cependant les gens au courant s’accordaient à dire qu’il manquait à nos armées une chose : de bons services de renseignement. Sans doute ce service, qu’avait jadis si fortement constitué le colonel Sandher, était-il des plus difficiles à diriger, notamment en ce qui concernait les agents doubles ; mais il était, dans la guerre moderne, indispensable. On le vit bien le 27 mai 1918, au Chemin-des-Dames, où une formidable offensive allemande nous surprit, alors que le Haut Commandement ne s’attendait à rien de tel ! Nos premières positions furent enlevées, puis les secondes. L’ennemi, en trombe, franchit l’Aisne et poursuivit son avantage, en faisant un énorme butin, vers le Sud. En même temps, reprit le bombardement par la Bertha, qui avait cessé du 2 au 27 mai.

C’était un terrible coup pour Foch, au lendemain du jour où, grâce à Clemenceau, il était devenu le grand chef des armées alliées. Il s’en rendit compte et c’est de là que data sa hargne contre le Vieux, qui poussa la générosité jusqu’à défendre, contre les furieuses attaques parlementaires, le soldat malheureux. On devait comprendre par la suite quel immense et nouveau service le ministre de la Guerre de 78 ans avait rendu à la nation en se refusant à lâcher son principal collaborateur.

C’était aussi une grosse bûche pour le général Duchesne, que l’on avait laissé dans son coin, qui s’en plaignait avec raison et que le Vieux réconforta. En quittant le général Duchesne, celui-ci se rendit à Provins, au quartier du général Pétain, où l’on était fort inquiet, l’ennemi continuant sa marche vers la Marne. Quant au général de Maudhuy, qui commandait le corps d’armée du Chemin des Dames, il ne se rendait pas encore compte de la façon dont les choses s’étaient passées. Le président du Conseil et le général Mordacq regagnèrent Paris vers 8 heures du soir. Le lendemain ils partaient pour Trilport avec René Renoult, personnage des plus médiocres, comme la suite le prouva, mais auquel Clemenceau avait donné sa confiance, on ne sait trop pourquoi.

Dans les milieux parlementaires on se montrait de plus en plus monté contre Foch, couramment traité d’incapable et de Jean Foutre par ces incapables et ces jean-foutre, chez qui la peur prenait la forme de la colère. Alors le Tigre reparut. Une délégation socialiste étant venue le trouver, la menace à la bouche, dans la matinée du 31 mai, il la rembarra avec la dernière violence. Depuis longtemps il n’avait procédé à une pareille enlevée et cela lui fit du bien, soulagea ses nerfs tendus à l’extrême.

La crise d’effectifs était particulièrement menaçante. Un long télégramme, signé Clemenceau, Lloyd George et Orlando, fut envoyé au président Wilson à ce sujet, lui exposant que 162 divisions alliées étaient opposées à 200 divisions allemandes et lui demandant de presser les envois de troupes américaines. Ce qui fut fait.

Le 4 juin eut lieu à la Chambre, où Briand intriguait tant qu’il pouvait, une séance fort vive. Clemenceau tint tête aux manœuvres de couloirs et creva l’abcès aristidien. Il était dans ses jours irrésistibles et l’état second l’animait. Il dit, martelant les syllabes :

Des soldats, ces grands soldats ont des chefs, de bons chefs, de grands chefs, des chefs dignes d’eux en tous points… Je le répéterai aussi longtemps qu’il le faudra pour me faire entendre, parce que c’est mon devoir, parce que j’ai vu ces chefs à l’œuvre.

Ces hommes livrent, en ce moment, la bataille la plus dure de la guerre et la livrent avec un héroïsme pour lequel je ne trouve pas d’expression digne de le qualifier.

Et c’est nous qui, pour une faute qui se sera produite dans telle ou telle partie, ou même ne se sera pas produite, c’est nous qui, avant de savoir, demanderions des explications, exigerions, au cours de la bataille, d’un homme épuisé de fatigue et dont la tête tombe sur sa carte, comme je l’ai vu, à des heures terribles, c’est à cet homme que nous viendrions demander, des explications pour savoir si, à tel ou tel jour, il a fait telle ou telle chose ?

Chassez-moi de la tribune, si c’est cela que vous demandez ; car je ne le ferai pas.

Nous remporterons la victoire si les Pouvoirs publics sont à la hauteur de leur tâche. Je me bats devant Paris, je me bats à Paris, je me bats derrière Paris.

Cette attitude sauva la situation, car il était déjà question, dans les couloirs de la Chambre, d’un cabinet Briand, avec Sarrail remplaçant Foch ! Au bout de ce beau projet, naturellement, une paix à la Lancken-Mérode-Coppée. Une fois de plus le parlementarisme, devant le danger, montrait son vrai visage.

Déjà la trahison relevait la tête, et Caillaux, à la Santé, exigeait que des gardiens l’appelassent « monsieur le Président ». Mais ces beaux projets eussent rencontré dans Paris une résistance que les conjurés ne soupçonnaient pas. En dépit de l’alerte déplorable du 27 mai, la grande ville était demeurée passionnément clémenciste, Il était facile de s’en rendre compte. Mon avis formel est qu’en la circonstance Briand eût joué sa peau. Il le comprit, ne manquant pas, comme il disait, d’antennes, surtout pour sa précieuse personne.

La question du remplacement de généraux fatigués — la guerre use vite les tempéraments les plus robustes — et de leur renvoi à l’arrière, fut résolue entre Foch, Weygand, Mordacq et Clemenceau d’abord, puis entre Pétain, Mordacq et Clemenceau dans le sens de l’intérêt national. Il avait fallu dix mois pour en arriver là ! Quant à Clemenceau lui-même, sa résistance à la fatigue et aux soucis de toute sorte, stupéfiait son entourage. Jamais un rhume, jamais une dépression. Il était toujours sur le pont, toujours frais et rose, toujours prêt à la riposte, et sa compréhension immédiate devançait les objections, enclouait les contradicteurs. Il déclara par la suite que ces quelques mois de direction de la guerre lui en avaient plus appris que tout le reste de son existence et que tous les livres qu’il avait lus. Il aspirait au moment où il pourrait « mettre tout cela en ordre » et « réviser ses connaissances et ses certitudes », qu’il ne devait d’ailleurs jamais réviser, sauf en ce qui concernait la démocratie, idole de sa jeunesse et de son âge mûr.

Capus, qui le voyait fréquemment, qui l’admirait, l’aimait et auquel il se confiait volontiers, vit monter en lui sa hargne contre Poincaré et son mépris et dégoût de Briand, dont les intrigues, au moment de l’alerte du Chemin-des-Dames, l’écœuraient. Il aurait voulu lui taper dessus : « Puisque je porte des gants, je ne risque pas d’attraper sa flemme. » Capus, pour s’amuser, défendait mollement ces deux têtes de turc, l’un, le petit bourgeois de province, étriqué, chipoteur, froussard, rancunier ; l’autre, invraisemblable gouape, portée au premier rang par le suffrage universel. Mais de longue date, depuis le Panama, cette question du suffrage universel, du grand fétiche, préoccupait le personnage à transformations qu’était Clemenceau. Ses opinions sur les militaires s’étaient profondément modifiées. Celles aussi sur les religieux, qu’il avait vus à l’œuvre, lors de ses innombrables visites au front. De celles-ci il disait qu’elles l’avaient fait revenir de son pessimisme quant à la nature humaine, capable d’un tel sursaut de dévouement et de sacrifice. Tout son système émotif faisait craquer son système intellectuel. Il avait la ferveur du risque et de la tendresse émue, vigilante, incessante, pour ceux qui risquaient. Les âmes et les corps logés dans les tranchées lui faisaient de semaine en semaine, de jour en jour, une transfusion d’esprit et de sang vendéen.

Il existe, à ce sujet, dans le beau livre, vibrant et pieux, auquel je me suis référé souvent, de Gustave Geffroy, intitulé Georges Clemenceau, une photographie impressionnante (page 123). Le Vieux est assis sur des planches de bois, déjeûnant, à la six-quatre-deux, avec trois combattants. Ses cheveux blancs dépassent son feutre mou. Il y a en lui un contentement, une résolution, une gentillesse inexprimables. Il y a, autour de lui, l’émanation, non moins inexprimable, du succès prochain. Car à avant, comme à l’arrière, la grande caractéristique de cette période de la guerre, de notre bord, c’est la conviction qu’on l’emportera. Je circulais, alors, à Paris et en banlieue, partout. Sauf à la Chambre, et en dépit des secousses du 21 mars et du 27 mai, cette conviction était absolue. Mon beau-père et oncle Léon Allard, combattant de 1870, à Buzenval et ailleurs, la transmettait autour de lui : « Il les aura ». C’était comme la continuation de la certitude de Verdun, et de la certitude de la Marne. Plus j’y réfléchis et plus je pense que le mot de von Moltke, le neveu du grand vieillard et chef de 1870, pénétrant dans le cabinet de l’Empereur, le 15 septembre : « Votre Majesté, la bataille est perdue », que ce mot, qui lui valut sa disgrâce, était l’expression exacte de la vérité.

Or, après le drame du 27 mai, aujourd’hui encore assez confus, un autre drame, de sens contraire, eut lieu. L’attaque, ou reprise du feu, couronnée de succès, de Mangin à Méry Courcelles, le 11 juin.

Pour ce haut fait, dont seule l’Action française marqua l’importance, il faut consulter l’ouvrage du commandant Laure, aujourd’hui général, intitulé : Au 3e bureau du 3e G. Q. G. (préfacé par le général Buat), un des maîtres livres de la guerre[3]. Ce chapitre est intitulé : « La contre-attaque du 11 juin sur les plateaux entre Matz et Aronde. » L’assaillant était un des meilleurs chefs allemands von Hutier. Le général Fayolle, grand chef lui aussi, projetait une contre-offensive d’Ouest en Est, dans le flanc de von Hutier, qui continuait la poussée vers le Sud : « Pour l’application de cette conception hardie, il faudra un chef qui ait avant tout de l’audace et la foi dans le succès, un chef qui ne s’embarrasse point des lenteurs et des impédiments de l’attaque classique. » Le choix se porta sur Mangin, qui commandait le IXe corps à la 1re armée. À Prouleroy eut lieu une conférence solennelle dans la bibliothèque du vieux château. Mangin était arrivé seul, sans état-major. « Le général Jacquot s’était mis sous ses ordres, et lui avait offert le concours de son état-major, de son artillerie, de son aviation, de son dispositif de bataille. » Sur un grand billard était installé le plan directeur de la bataille en vue.

Mangin, de son ton « toujours affable et cependant autoritaire, qui caractérisait sa diction », lut l’ordre que venait de lui transmettre, à Noailles, le général Fayolle : « La mission du général Mangin est de contre-attaquer en flanc l’ennemi, qui progresse dans la direction de Gournay-sur-Aronde. La contre-attaque aura lieu le plus tôt possible, dans la journée du 11 juin. Le front de départ sera orienté d’après la situation de l’ennemi. »

Quelle sera l’heure du débouché ?

« À la question de l’heure du débouché — c’est le général Laure qui parle — qui lui est posée, si je me souviens bien, par le général de Corn, le général Mangin semble hésiter un moment. Il promène son regard sur tous ses auditeurs, l’arrête sur le plan directeur, le lève à nouveau droit devant lui et lance d’une voix douce, comme s’il donnait l’indication la plus naturelle du monde : « Dix heures… » Si cette voix n’était, comme je l’ai indiqué, sans réplique possible, ce serait un tollé. Ainsi on fera sortir cinq divisions et quatre groupements de chars du masque des bois, en plein jour ? On prêtera le flanc aux vues du repaire d’artillerie qu’est le massif de Boulogne-la-Grosse ?… Personne ne pose ces questions, car le seul regard du chef répond d’avance : « Oui, on le fera. »

Succès complet, et le commandant Laure ajoute : « L’esprit offensif est réveillé. Les armées françaises sont fières d’apprendre le succès du groupement Mangin… La bataille de Matz et la contre-attaque du 11 juin ont été véritablement la répétition de ce que vont être la bataille de Champagne et la contre-offensive du 18 juillet. Aussi, parce que l’opinion publique ne les a peut-être pas connues, jusqu’à maintenant sous un tel jour, j’ai cru devoir leur consacrer, dans ce récit, une place très importante. »

Un mois passa. Le 15 juillet 1918 eut lieu ce que le général Mordacq a appelé « l’attaque allemande du désespoir », mais qui, à l’époque où elle se produisait, ne donnait pas cette impression, Elle se prolongea, cette attaque, sur les tranchées de Champagne (4e armée française).

L’impression, à Paris et en banlieue, était la même que celle que j’ai dite précédemment et c’est quelques semaines plus tard que commença à circuler, chez les poilus d’abord, qui avaient tant de fois reçu sa visite, puis chez les civils de l’arrière, l’expression de « Père la Victoire ». Celle-ci était née d’une vieille chanson du temps du boulangisme :

Vous qui passex par là,
Sous cette tonnelle entrez boire,
Buvez, buvez, jeunes soldats
Le vin du Père la Victoire…

Elle était née aussi, cette expression communicative, de la foi du patron dans le succès.

La leçon du 27 mai, chose extraordinaire, avait servi. Le commandement français désirait savoir ce que l’ennemi avait dans le ventre. Un sergent intelligent et courageux, du nom de Darnand, alla dans les rangs ennemis, avec quelques camarades, faire prisonniers un certain nombre de soldats allemands. Ceux-ci, habilement interrogés, révélèrent le dispositif et l’heure de la prochaine attaque d’artillerie. Ce qui permit au général Gouraud de faire retirer les troupes de la première position, laissant ainsi l’artillerie adverse déverser son tonnerre dans le vide. Le Kronprinz a raconté, à ce sujet, dans ses Souvenirs : « Le chef d’État-Major, la carte en main, me confirma ce que je savais déjà, à savoir que les Français s’étaient méthodiquement dérobés à notre attaque et qu’en conséquence notre préparation d’artillerie avait martelé des positions presque complètement vides. L’ennemi, renseigné par des prisonniers, s’attendait à notre attaque depuis plusieurs jours. La surprise était manquée. »

C’est en visitant les Monts, une semaine auparavant, que Clemenceau reçut des poilus un bouquet qui l’émut jusqu’au fond de l’âme. Il raconta l’histoire dans le discours suivant prononcé, le 1er octobre 1921, à Sainte-Hermine, lors de l’inauguration du monument aux morts :

Nous étions aux monts de Champagne, gardés par Gouraud et Pétain. En ce lieu même, une partie décisive du drame allait se dérouler. Dans un mystère qui ne fut pas trahi, de formidables préparatifs s’achevaient. Pour que tout s’accomplit selon les conditions prévues, il fallait sauver à tout prix le rempart de cette grande muraille de craie.

Le lacet qui montait jusqu’au col où les grenades s’échangeaient ne laissait découvrir aucun ouvrage. Pas un mouvement de vie. Mais qui ne voyait pas était vu, et le survenant bien vite signalé, C’est ainsi qu’à la descente, dissimulées aux replis du terrain, des têtes hirsutes, poudrées à frimas par les soins de la terre champenoise, surgirent fantastiquement d’invisibles trous de mitrailleuses.

Faces muettes, les unes impassibles, d’autres au sourire grave, avec ce fantaisiste accoutrement de guerre qui dit la vie du soldat.

Des saluts ! Quelquefois rien que des flamboiements d’yeux brûlés d’une résolution invincible. Impénétrables blocs d’héroïsme en sentinelles perdues dont l’ordre est de se faire tuer jusqu’au dernier servant sans jamais ralentir le feu. Par la mort, la victoire : chacun d’eux a compris. Effroyable silence de ces cœurs abdiquant toute chance de survivre au triomphe pour lequel ils offrent leur vie. Quelles paroles viendraient aux lèvres quand le regard dit tout ce qui remplit l’être à déborder ?…

Et lentement continue le retour à la plaine sous l’obsession de ces casques bleus, chargés de tragédie, sortant de la montagne pour inspecter l’inspection survenue, et rentrant, comme automates, aux entrailles de la terre, pour le grand face à face des espérances de la vie et du sacrifice de tout pour toujours.

Cependant, ceux d’en bas avaient eu le temps de se concerter.

Lorsqu’on reçoit un ami et qu’on ne peut même pas lui offrir un siège, ne faut-il pas au moins l’accueillir d’une courtoisie ?

Sitôt fait. Et voici que s’élancent vers le visiteur d’incohérentes figures blêmes de poussière, qui font mine de s’aligner pour le salut militaire, tandis que le chef s’avance et, d’une voix saccadée :

1re compagnie, 2e bataillon, 3e régiment. Voilà !

Et la rude main présente un petit bouquet de fleurs crayeuses, augustes de misère et flamboyantes de volonté.

Ah ! ces frêles tiges desséchées ! La Vendée les verra, car J’ai promis qu’elles iraient dormir avec moi. Déjà, ne sentez-vous pas qu’elles sont de notre fête aujourd’hui ?

Mais ce « Voilà », ce « Voilà » frémissant de tous les drames de la guerre, il ne s’en entendra jamais de pareil. Un cri capable de fondre ensemble tous les cœurs d’humanité. L’homme s’offrant avec ses compagnons de gloire douloureuse pour l’apothéose d’une idée qui l’emporte au plus haut de lui-même. Dans ce suprême éclat des émotions guerrières, le total raidissement de l’être qui va déterminer l’issue.

Et du geste, ce commentaire :

— Nous répondons de tout.

Et le vieillard, étranglé d’une émotion surhumaine, serrait de toutes ses forces une main de fer, ne savait que balbutier des paroles sans suite et jurer que ce petit faisceau de fleurs sans couleurs et sans sève, gage de la plus sublime offrande d’idéal, ne le quitterait plus.

Clemenceau spécifia par son testament que ce bouquet devrait être placé auprès de lui, dans son cercueil.

À Paris on sut rapidement que ces heures des 14 et 15 juillet se terminaient à notre avantage. En effet la lueur rouge intense qui était sur la ville, accompagnée d’un roulement lointain d’artillerie, s’effaça et disparut peu à peu, tandis que le tonnerre se taisait. Personne n’en fut étonné : « Parbleu, Clemenceau est là. » Mais la certitude du grand succès, qui nous permettait de reprendre l’offensive, ne fut connue complètement qu’au procès Malvy devant la Haute-Cour, pendant l’audience du 19 juillet. Juges et témoins eurent ainsi la primeur de la nouvelle.

J’étais dans la salle des témoins, haute et spacieuse, avec le contrôleur Auguste Moreau, de la Sûreté Générale, celui qui avait intercepté, dans mon courrier, la lettre qui permit l’arrestation de Duval, et le chef des Renseignements généraux Joseph Dumas, compère et dénonciateur de Vigo dit Almereyda. Joseph Dumas s’était approché de moi, qu’il haissait, et m’avait assuré de ses sentiments de vive sympathie. Je savais qu’il était à fond de la bande Caillaux-Malvy, de ceux qu’on appelait « les conjurés de Veules-les-Roses ». Brusquement une sorte de murmure heureux traversa la grande cour du Palais Médicis, que j’avais franchie si souvent pendant les séances de la commission d’instruction, gravit les escaliers, rejoignit des bourdonnements de couloir et un huissier patriote vint me dire à l’oreille, quelques secondes avant la deuxième partie de ma déposition (J’étais le second témoin, après cet ahuri de Painlevé) : « Mangin, grande victoire. » C’était l’offensive de Château-Thierry, déclenchée par Mangin le 18 juillet, annoncée à l’état-major de la Morlaye par un télégramme de Pétain : « C’était la première fois — dit Mordacq — depuis une année, que nous ne subissions plus la volonté de l’adversaire, et que nous cherchions, au contraire, à lui imposer la nôtre. »

C’est là le plus bel exemple de synchronisme connu et qui prouve à quel point la poursuite des traîtres et espions à l’intérieur vient en aide à la victoire militaire. On peut même dire que poursuite et victoire ne font qu’un.

De juillet à octobre, l’activité de Clemenceau ne se ralentit pas et ses très nombreuses visites aux états-majors et aux poilus apportaient aux premiers l’esprit de conciliation et de bonne entente, aux seconds le réconfort et l’en avant qui émanaient de lui. Presque chaque jour il visitait tel ou tel point de la ligne de combat et n’était jamais plus content et gaillard que lorsqu’il se sentait en danger au milieu des combattants. Ses rapports avec Foch étaient encore, à ce moment-là, très affectueux. Il n’en était pas de même avec les parlementaires, notamment avec les députés qui continuaient de le harceler et de lui imposer des discussions et des fatigues supplémentaires, cependant que Poincaré, secrètement envieux de sa popularité à l’armée et dans le pays, ne cessait de le bombarder de lettres pluvieuses et grinchues.

Connaissant la police de Sûreté Générale comme je la connaissais et la sachant, de longue date, farcie d’agents allemands, mon étonnement était qu’aucun attentat n’eût été encore dirigé contre Clemenceau, dont il était clair, pour les gens au courant, à partir de la fin de ce mois de juillet 1918, qu’il allait battre l’ennemi. Il me fut répondu par une personne compétente, — et pour cause — que cette heureuse immunité dont bénéficiait le Père la Victoire tenait, d’une part, au procès Malvy et à ses révélations, de l’autre à la crainte de terribles représailles. Mais plus tard, on verrait. Et en effet l’on vit,

À propos du procès de Haute-Cour, le général Mordacq écrit :

À ce moment se déroulait le procès Malvy et je me rappelle fort bien qu’à notre retour, quand M. Mandel fit connaître au Président les dépositions de MM. Ribot, Viviani et Briand, M. Clemenceau en fut stupéfait et resta plusieurs instants sans rien dire. Il nous exprima ensuite son indignation de voir les hommes les plus éminents du Parlement hésiter à nous débarrasser de cet ancien ministre de l’Intérieur qui avait fait tant de mal à son pays. Évidemment, après toutes les visites que nous venions de faire au front, et qui nous avaient montré, une fois de plus, l’effort surhumain de tous, officiers et poilus, pour venir à bout des Allemands, on ne pouvait être très indulgent pour un homme comme M. Malvy, ni comprendre, d’autre part, que d’anciens chefs de gouvernement le fussent.

L’attitude de Ribot était d’autant plus singulière qu’il était président du Conseil lors de la saisie du chèque Duval à Bellegarde. Quant à Viviani, il était maboul. Briand enfin n’aimait que la pourriture et cette histoire l’amusait. Il fallait le voir, dans la salle des témoins, avant l’appel, assis de traviole sur une table, la cigarette à la bouche et gouailleur ! On regrettait l’absence de Forain.

Pour parapher le synchronisme, alors que le 6 août Malvy (Jean-Louis), ministre de l’Intérieur, était condamné, pour forfaiture, à cinq ans de bannissement avec des attendus déshonorants, le décret élevant le général Foch au grade de maréchal était signé le 7 août.

Dans ses Mémoires de guerre Ludendorf a écrit : « Le 8 août 1918 fut le jour de deuil de l’armée allemande. Dans l’histoire de cette guerre je ne vécus pas d’heures plus pénibles… » À l’Action Française des correspondants sérieux nous transmirent, de Suisse, la nouvelle que trois des meilleures divisions prussiennes s’étaient rendues sans combat. La nouvelle parut si forte que nous hésitâmes à la publier dans le journal. Par la suite elle fut confirmée. Ludendorf en fut très déprimé, comme il le dit et, dès septembre, il était d’avis de faire la paix à tout prix. Par la suite, il se reprit un peu, mais le coup était porté. Les choses traînèrent encore, dans l’espoir d’un relèvement désormais impossible.

On sait la suite et comment le génie militaire du nouveau maréchal sut marteler sans répit les positions ennemies, qui se décollaient les unes après les autres. Cela jusqu’au moment où la retraite, protégée par les sous-officiers allemands commandant des nids de mitrailleuses, fut sur le point de dégénérer en débâcle.

On a rapporté, vers cette époque, l’allocution de Clemenceau à Pétain et à quelques autres :

Je n’ai pas l’habitude, dit-il, de donner des conseils relatifs aux opérations militaires ; mais, comme chef du gouvernement, je me permets une simple recommandation. Le pays sent la victoire : je vous demande de n’avancer maintenant qu’avec la certitude de n’être pas obligé ensuite de revenir en arrière. L’opinion publique vous en saura un gré infini. D’ailleurs, ajouta-t-il en commençant de relever malicieusement la tête, nous n’avons plus à craindre de pareilles éventualités depuis la réussite de l’opération de Gouraud.

Il faisait allusion à la manœuvre de la 4e armée abandonnant, dès le 15 juillet au matin, ses positions avancées pour se replier sur sa position principale, tactique qui favorisa la formidable contre-attaque de l’armée Mangin, le 18 du même mois. Un silence absolu de plusieurs longues secondes. Alors Clemenceau, relevant la tête, regarde dans les yeux Pétain, qui n’avait pas bronché, et ajoute :

D’ailleurs, général Pétain, le général Gouraud se plaît à dire que cette opération c’est la vôtre.

Et Pétain de répondre, lui qui était resté silencieux, même lorsqu’on semblait attribuer à un camarade son propre mérite :

C’est vrai, mais Gouraud l’a magistralement exécutée.

Là-dessus le général Pétain toucha une médaille militaire bien gagnée.

Le dernier raid des avions allemands sur Paris du 16 septembre permit d’abattre deux de ces instruments de mort. L’approche de la victoire des alliés rendait, au front comme à Paris, l’ennemi circonspect en matière de nouveaux dommages. Les Berthas des canons à longue portée avaient fait près de mille victimes, dont 250 tués.

Mais la meilleure riposte à ces tentatives désespérées, d’ennemi aux abois, fut la déclaration du Vieux au Sénat le 17 septembre, pour répondre aux suggestions de paix transmises par l’Autriche et qu’avait déjà rejetées le brutal télégramme, à Czernin, de la « conscience pourrie » : L’affichage de ce discours fut voté. De tout récents événements ont montré que la question autrichienne était autre que ce que la représentait Clemenceau, faute d’une connaissance de la langue allemande égale à sa connaissance de la langue anglaise. Le morceau n’en est pas moins d’une belle venue.

Je dois signaler, dès cette heure tournante, ce que j’ai appelé « l’euphorie de la Victoire » et qui, après des efforts surhumains, un état étonnant et dramatique de la mémoire, amena chez Clemenceau, quand il avait tous les atouts entre les mains, une tendance à les jouer de nouveau, avec les partenaires anglo-saxons. Je nie que sa gloire combative en doive être ternie ni amoindrie. Comme dans la chanson des Aieux de Mistral, « il a vécu, il a tenu, tant comme il a pu… »

Voici ce morceau : il a de l’allure !

Messieurs, après les présidents des deux Assemblées, le gouvernement de la République réclame, à son tour, l’honneur d’exprimer, dans la mesure où les mots peuvent le faire, l’immense gratitude des peuples dignes de ce nom envers les merveilleux soldats de l’Entente, par qui les peuples de la terre vont se trouver enfin libérés des angoisses dans la suprême tourmente des lames de fond de la barbarie.

Pendant un demi-siècle, pas un jour ne s’est écoulé sans que la France pacifique, en quête de réalisations toujours plus hautes, n’eût à subir quelque indigne blessure d’un ennemi qui ne pardonnait pas à notre défaite passagère d’avoir sauvé du naufrage la conscience du droit, les revendications imprescriptibles de l’indépendance dans la liberté.

Vaincus, mais survivants d’une vie inaccessible à la puissance des armes, la terreur du Germain, dans le faste bruyant de ses fausses victoires, était du redressement historique qui nous était dû.

Pas un jour sans une menace de guerre. Pas un jour sans quelque savante brutalité de tyrannie. « Le gantelet de fer », « la poudre sèche », « l’épée aiguisée » furent le thème de la paix germanique, sous la perpétuelle menace des catastrophes qui devaient établir, parmi les hommes, l’implacable hégémonie. Nous avons vécu ces heures affreusement lentes parmi les pires outrages et les avances, plus humiliantes encore, d’une basse hypocrisie nous proposant l’acceptation du joug volontaire qui, seul, devait nous soustraire au cataclysme universel.

Nous avons tout subi, dans l’attente silencieuse du jour inévitable qui nous était dû.

Et le moment vint où, faute d’avoir pu nous réduire par la terreur, le prétendu maître du monde, croyant l’heure venue des suprêmes défaillances, prit la résolution d’en finir avec la tranquille fierté des peuples qui osaient refuser de servir. Ce fut l’énorme méprise du dominateur trop prompt à conclure de l’avilissement traditionnel de son troupeau à l’impuissance des révoltes de noblesse chez les peuples qui avaient, jusque-là, sauvé leur droit à la vie indépendante.

Et sans cause avouable, sans l’apparence d’un prétexte, sans s’arrêter même aux invraisemblances des mensonges, l’agresseur traditionnel des antiques ruées se jeta sur notre territoire pour reprendre le cours des grandes déprédations. Sans une parole vaine, nos soldats partirent pour le sacrifice total que demandait le salut du foyer. Ce qu’ils furent, ce qu’ils sont, ce qu’ils ont fait, l’histoire le dira. Nous le savons, nous, nous le savions d’avance ; c’est depuis hier, seulement, que l’Allemagne effarée commence à comprendre quels hommes se sont dressés devant elle et à quels coups du sort sa folie de meurtre et de dévastation l’a condamnée.

Imbécilement, elle avait cru que la victoire amnistierait tout en des hosannas de feu et de sang. Nos campagnes dévastées, nos villes, nos villages effondrés par la mine et par l’incendie, par les pillages méthodiques, les sévices raffinés jusque sur les modestes vergers du paysan français, toutes les violences du passé revivant pour les hideuses joies de la brute avinée, hommes, femmes, enfants emmenés en esclavage, voilà ce que le monde a vu, voilà ce qu’il n’oubliera pas.

Eh bien ! non, il n’y aurait pas eu de victoire pour amnistier tant de crimes, pour faire oublier plus d’horreurs que les peuplades primitives n’en avaient pu accumuler. Et puis la victoire annoncée n’est pas venue et le plus terrible compte de peuple à peuple s’est ouvert. Il sera payé.

Car, après quatre ans d’une gloire ingrate, voici qu’un renversement de fortune inattendu — non pour nous — amène, après le grand reniement germanique de la civilisation universelle, le grand recul des armées du Kaiser devant les peuples de conscience affranchie. Oui, le jour annoncé depuis plus d’un siècle par notre hymne national est vraiment arrivé ; les fils sont en train d’achever l’œuvre immense commencée par les pères. La France n’est plus seule à justifier les armes, suivant la parole de notre grand penseur. C’est tous les peuples frères, dans une communion du droit humain comme il ne s’en vit jamais, qui vont achever la suprême victoire de la plus haute humanité.

Qui donc pourrait rêver d’avoir vécu, même dans le sang et les larmes, une plus belle histoire de l’homme pour une plus belle destinée ?

Civils et soldats, gouvernements et assemblées de L’Entente, tous furent au devoir. Ils y resteront jusqu’au devoir accompli. Tous dignes de la victoire parce qu’ils sauront l’honorer.

Et cependant, dans cette enceinte où siègent les anciens de la République, nous nous manquerions à nous-mêmes si nous pouvions oublier que l’hommage suprême de la plus pure gloire va à nos combattants, à ces magnifiques poilus qui verront confirmer par l’histoire les lettres de noblesse qu’ils se sont eux-mêmes données. Héros au stoïcisme souriant qui, à cette heure même, ne nous demandent rien que le droit d’achever l’œuvre grandiose qui les sacre pour l’immortalité !

Que veulent-ils ? Que voulons-nous nous-mêmes Combattre, combattre victorieusement encore et toujours jusqu’à l’heure où l’ennemi comprendra qu’il n’y a plus de transaction possible entre le crime et le droit. Nous serions indignes du grand destin qui nous est échu si nous pouvions sacrifier quelque peuple, petit ou grand, aux appétits, aux rages de domination implacable qui se cachent encore sous les derniers mensonges de la barbarie.

J’entends dire que la paix ne peut être amenée par une décision militaire. Ce n’est pas ce que visait l’Allemand quand il a déchaîné dans la paix de l’Europe les horreurs de la guerre. Ce n’est pas ce qu’il annonçait hier encore quand ses orateurs, ses chefs, se partageaient les peuples comme bétail enchaîné, annonçant chez nous et réalisant en Russie les démembrements qui devaient faire l’impuissance du monde sous la loi du fer.

La décision militaire, l’Allemagne l’a voulue et nous a condamnés à la poursuivre. Nos morts ont donné leur sang en témoignage de l’acceptation du plus grand défi aux lois de l’homme civilisé. Qu’il en soit donc comme l’Allemagne a voulu, comme l’Allemagne à fait. Nous ne chercherons que la paix et nous voulons la faire juste, solide, pour que ceux à venir soient sauvés des Abominations du passé. Allez-donc, enfants de la patrie, allez achever de libérer les peuples des dernières fureurs de la force immonde ! Allez à la victoire sans tache ! Toute la France, toute l’humanité pensante sont avec vous.

Les lignes, simples et droites, de la pensée de Clemenceau ne sont pas encore dégagées des croyances indélébiles de sa race et de sa famille, et c’est d’ailleurs mieux ainsi. Son âme, généreuse et idéologique, a forcé les obstacles, que l’on croyait insurmontables, de l’affaissement, et, comme il dira plus tard, du « dilettantisme », du parlementarisme, de l’affaire de Panama, de l’affaire Dreyfus, dont les derniers remous semblaient avoir quitté son génie magnanime, fait de présence, de dévouement, de méthode, et de calme.

Depuis juillet 1917, Clemenceau est, sans le savoir, un héros, un des plus grands et des plus significatifs que l’humanité ait connus. Quand il s’en va au front, dire bonjour à Notre-Dame-la-Mort, en état complet d’incroyance, — du moins il le suppose — sa foi en la Patrie a remplacé la foi en Notre-Seigneur Jésus-Christ. Son « conte de bonne femme », c’est la Revanche. Mais les forces extraordinaires, on peut dire sublimes, que lui a fournies la Providence, l’ont mis en mesure de sauver la Patrie.

  1. Le propos m’a été rapporté par Ignace en personne.
  2. Journal, en langue française, du quartier allemand à Charleville.
  3. Librairie Plon, 1921.