La ville sans femmes/04

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Société des éditions Pascal (p. 69-111).


IV

INFIRMIER










Dès mon arrivée à la ville sans femmes, j’avais remarqué une construction à laquelle on parvenait par une allée ornée de troncs d’arbres disposés en forme d’arc et sur laquelle trônait une énorme croix rouge. C’était l’hôpital du camp, édifié exactement suivant le modèle de l’hôpital militaire bâti à l’extérieur des fils de fer et réservé exclusivement aux soldats.

Des Allemands arrivés au camp avant moi m’avaient dit non sans fierté :

— Vous devriez visiter l’hôpital. C’est notre œuvre ! Nous l’avons bâti nous-mêmes et il est certain qu’on ne peut faire mieux dans le genre.

Mais j’avais courtoisement décliné cette invitation, poussant même mon idiosyncrasie jusqu’au point de détourner mon regard de l’hôpital chaque fois que je passais devant.

J’avais toujours été ainsi. Le spectacle de la douleur ou de ce qui la représente avait toujours provoqué en moi ce curieux réflexe de fuite. La vue de la souffrance morale m’attristait, mais la vue de la souffrance physique avait toujours causé chez moi de véritables contractions nerveuses. Si bien — et je l’avoue avec honte — que les rares visites que j’avais dû rendre à des amis malades avant le 10 juin furent toutes faites à contre-cœur et m’avaient chaque fois plongé dans un profond malaise dont je n’avais jamais su me défendre.

Il faut croire que toutes les épreuves sont utiles pour former le caractère de l’homme. Quoi qu’il en soit, ce détestable complexe d’infériorité auquel j’obéissais a maintenant disparu. À la suite des circonstances que je vais maintenant relater.

Il y avait environ quatre semaines que j’étais arrivé au camp lorsque, un soir, je fus pris subitement de frissons et me mis à claquer des dents. J’allais entrer dans ma baraque quand je croisai un des médecins internés, excellent praticien et grand ami des lettres et des arts, qui, après m’avoir tâté le pouls, m’entraîna de force à l’hôpital.

Le thermomètre révéla que ma température s’était élevée à 104 degrés. Rien d’extrêmement grave : une forte grippe. Le médecin m’obligea, néanmoins, à me coucher dans un véritable lit, dans des draps blancs et la tête appuyée sur des oreillers. Sous l’effet d’un sulphatazoïde quelconque, je m’endormis profondément. Au réveil, une vive angoisse s’empara de moi.

Je me disais : « Une maladie grave et nécessitant une intervention chirurgicale peut frapper l’homme le mieux portant, chez lui, à la ville. C’est, bien entendu, un accident pénible mais que l’on affronte sans grand désarroi quand on a, à côté de soi, sa famille, sa femme, ses amis. Mais ici, enserré dans une forêt, exilé de tout ce qui existe de familier, si loin de tout et de tous… »

Une idée m’éblouit. Et si j’allais mourir ?… Mourir sans avoir revu les miens, sans leur avoir parlé ? La fièvre approfondissait mon désespoir.

Au moment opportun, par bonheur, quelqu’un s’approche et me souffle à l’oreille :

— Voulez-vous que je vous fasse une bonne orangeade ?

Celui qui m’adresse la parole est un curieux personnage : un garçon de petite taille, très râblé et très musclé. Il a le torse nu et porte des shorts et il trouve le moyen d’accentuer sa petitesse en se tenant courbé. Son visage, jeune et rasé, possède, au repos, une expression normale. Mais dès qu’il trahit un sentiment quelconque, il se transforme en un jeu très compliqué de rides qui, de la bouche, du front, des oreilles, de partout, aboutissent aux yeux, plissés comme si le mistral soufflait.

Je demande, étonné :

— Qui es-tu ?

— Je suis l’infirmier adjoint, dit-il. Voulez-vous que je vous fasse une bonne orangeade ?

Et, sans attendre de réponse, il s’éloigne sur la pointe des pieds en prenant toutes sortes de précautions pour ne pas faire le moindre bruit. Puis, arrivé au seuil de la chambre, il referme tapageusement la porte derrière lui.

Cet aide-infirmier improvisé était timonier à bord d’un navire italien. Bon garçon malgré quelques sautes d’humeur, il possède la très précieuse qualité d’expulser en paroles tout ce qu’il peut y avoir de mauvais en lui et de réaliser en actes ce qu’il a de meilleur.

J’attends avec impatience l’arrivée du médecin militaire qui, en l’occurrence, est un jeune capitaine et docteur distingué qui manifeste un sens profond d’humanité. Il est le quatrième qui passe au camp depuis peu de temps. C’est à lui que l’on doit ici l’intelligente utilisation des services des treize médecins internés avec nous.

Tel est, en effet, le nombre des médecins du bourg : onze d’origine italienne, un Canadien français et un Anglo-Canadien. Sans compter un chirurgien-dentiste canadien-français.

Aidé d’un tel état-major dont la bonne volonté égale la bonne discipline, un chef peut faire beaucoup de choses. Et le service médical, au camp, est parfaitement organisé. Le médecin militaire a divisé ses lieutenants en deux groupes. Le premier assure le service quotidien de garde à l’infirmerie de l’hôpital tandis que l’autre s’occupe surtout des malades hospitalisés. Au moment de mon entrée à l’hôpital, ce deuxième groupe comprenait un médecin malade lui-même qui, souffrant d’insomnie chronique, habitait le bâtiment en qualité de docteur de nuit.

La santé des internés faisait, du reste, l’objet d’une surveillance constante. Si bien que sur les mille habitants du camp — si l’on excepte les maladies chroniques des vieillards (il y avait parmi nous quelques impotents, des aveugles et des paralytiques) —, il y avait rarement plus de douze lits occupés à l’hôpital. Quant au dispensaire, une cinquantaine d’internés y passaient par jour pour de petits maux sans gravité. Et pendant les vingt-quatre mois que j’ai passés dans ce premier camp, nous n’eûmes qu’un seul décès, celui d’un poitrinaire.

Le médecin militaire qui est venu m’examiner a approuvé le traitement recommandé par le docteur interné et m’a ordonné de garder le lit. La fièvre tombe un peu, mais je reste sous observation.

Rester constamment couché, cela engendre, à la longue, un ennui profond. Alors je fais ce que font tous les malades indociles : je me lève. Je bouge. Je furète un peu partout dans l’hôpital, baraque de dimensions moins considérables que les autres et divisée en deux parties dans le sens longitudinal. D’un côté, la porte donne accès à la salle d’hôpital proprement dite où les lits s’alignent de part et d’autre. Au milieu, un cabinet de toilette rudimentaire pour des Montréalais mais luxueux par comparaison avec ceux des autres baraques du camp puisqu’il est muni d’une baignoire, de douches et de lavabos. L’autre porte, du côté opposé, est celle du dispensaire. Elle ouvre sur un petit couloir dans lequel se découpent trois entrées : la chambre de l’aide-infirmier, qui remplit aussi les fonctions de veilleur de nuit, et où l’on fait des médications durant la journée ; la chambre de l’infirmier, qui est en même temps le directeur de l’hôpital (c’est dans cette pièce que se trouve le poêle qui fournit l’eau chaude à toute la bâtisse), et, au fond, le bureau où domine une table en bois blanc pour les écritures ; c’est aussi là que se trouvent les armoires contenant la pharmacie.

Le matin, tous les hommes qui ressentent un mal quelconque passent par ce bureau où ils « marquent visite » et sont examinés par le médecin de service sous la direction du médecin militaire. Celui-ci vient accompagné d’un sergent du service sanitaire et il est assisté d’un des médecins internés, chirurgien de grande expérience et de grande valeur.

Ceux dont l’état exige un traitement suivi sont hospitalisés. Ils vont chercher leurs couvertures et se mettent au lit. Les autres reçoivent des soins sur le champ ou reviennent une ou plusieurs fois par jour selon les cas.

Restant à l’hôpital, je m’intéresse à tous ces malades et je compatis avec eux. Je m’aperçois bientôt que le mal physique ne me rebute plus et j’apprends le devoir d’aider ses semblables à supporter les maux dont ils sont affligés.

Cette transformation qui s’est opérée en moi, pour subtile qu’elle fût, n’a pas échappé à l’esprit observateur du médecin qui me soigne et qui me dit à brûle-pourpoint :

— Pourquoi ne deviendrais-tu pas l’infirmier-directeur de l’hôpital ?

— Quoi ?

— Parfaitement, insiste-t-il. La place est libre. Le jeune Roumain qui était ici a donné sa démission. Il ne faut pas être grand clerc ni spécialiste en quoi que ce soit pour bien remplir cette fonction. Il suffit d’avoir de l’ordre, de la bonne volonté, du cœur et un peu d’intelligence. Sans compter l’énorme avantage que tu aurais d’être le seul interné sur les quelque neuf cents du camp à avoir une chambre à toi, un lit à toi, des draps blancs, un oreiller et le droit d’avoir la lumière allumée toute la nuit… Tu pourrais lire et écrire à ta guise jusqu’au matin…

Est-il besoin d’avouer que ces pauvres avantages matériels, qui m’apportaient, toutefois, un inappréciable réconfort moral, entraînèrent sur le champ ma décision ? J’acceptai. Et c’est ainsi qu’entré à l’hôpital en infirme et malgré moi, j’y suis resté comme infirmier.

Cela ne se fit pas sans quelque difficulté. Je me heurtai, en premier lieu, à mon ignorance de l’anglais.

Un camarade, brillant entrepreneur en construction de Montréal, me donna un conseil :

— L’important, dit-il, quand on te parle, c’est de ne pas donner l’impression que tu ne comprends pas. Réponds toujours avec conviction : « Yesssss Sir » en appuyant très fort sur l’s et, tu verras, tout ira bien.

Le premier soir de mon entrée en fonction, le sergent-major vint tout d’abord me demander combien de malades il y avait à l’hôpital.

Seven, répondis-je, sachant cela.

O. K., dit-il. I shall come back in ten minutes, to check.

Cela aussi, je le compris et j’attendis les dix minutes au bout desquelles il revint.

Have you anybody that escaped to-night ? me demanda-t-il le plus sérieusement du monde.

Ne comprenant pas la plaisanterie et n’entendant goutte à ce qu’il me disait, je me souviens fort à propos du conseil de l’ami constructeur.

Je souris et je réponds triomphalement :

Yessss, Sir !

Le sergent-major fait un bond. Mais le docteur de nuit, heureusement témoin de la scène, explique le quiproquo. Tels furent mes débuts comme directeur de l’hôpital.

Bien entendu, quand je dis « directeur de l’hôpital », j’exagère. Il faudrait dire : « gérant » ou « directeur-administrateur » ou « animateur » ou « metteur en scène » de l’hôpital. Dans le sens que mes fonctions consistent surtout à assurer le bon fonctionnement de l’hôpital, à coordonner les services d’assistance médicale assurés par les médecins et à faire rigoureusement appliquer tout ce que les médecins prescrivent et ordonnent. J’écris ces lignes presque deux ans après le jour où, ayant changé de camp, j’ai quitté mes fonctions, et je voudrais pouvoir livrer ici les noms de tous les médecins internés pour les indiquer comme de beaux exemples de l’esprit professionnel, de l’amour de leur art et de désintéressement. À n’importe quelle heure du jour ou de la nuit, quand j’ai dû les réveiller pour les envoyer auprès d’un malade en détresse, d’un blessé à soigner, je les ai vus accourir empressés, dévoués, pleins d’entrain et de dévouement.

Dix de ces médecins étaient des Canadiens d’origine italienne, établis au Canada depuis de longues années, mariés et ayant des enfants nés au Canada. Cinq de Montréal, deux de Toronto, un d’Ottawa, un d’un autre endroit de l’Ontario, le dixième, enfin, d’une ville en bordure de la frontière américaine. Le onzième était un Canadien français d’une ville faisant partie de l’agglomération montréalaise. Après deux ans de séjour parmi nous, il est sorti du camp pour entrer dans le corps médical de l’Armée, où il est depuis un excellent officier. Le douzième, un Canadien de langue anglaise, resta peu de temps, assez toutefois pour démontrer sa bonne volonté. Le treizième, enfin, (on peut parler de lui parce qu’il n’est plus au Canada ; qui sait même s’il est encore de ce monde ?) était certainement une des personnalités les plus caractéristiques du camp. Son histoire vaut la peine d’être racontée en quelques mots.

Né à Turin, aux environs de 1875, d’une famille aisée, il vint s’établir au Canada en 1900. Il exerça sa profession et épousa une Canadienne dont le frère occupait une situation très en vue dans la politique québécoise. Par sa belle famille, il eut l’occasion d’approcher et de connaître assez intimement des hommes politiques éminents dont quelques-uns remplissent encore à l’heure actuelle de hautes fonctions dans le gouvernement. — 1914 ! La première guerre mondiale éclate. Notre médecin s’en va faire la guerre en Italie. En 1918, à son retour, après la victoire commune, il abandonne sa profession et devient vice-consul honoraire d’Italie à Montréal. Il est le président de l’Association des vétérans de son pays, et représente au Canada une grande marque de vermouth et de vin de Turin. Resté veuf, il éprouva un très vif chagrin car il adorait sa femme. Sa silhouette était connue à Montréal, dans les salons de la société anglaise et française, et sur le turf, car il était un passionné amateur de chevaux. Un peu large d’épaules, légèrement courbé, le menton orné d’une barbiche « deuxième Empire », il traînait un pas lent et nonchalant. Son visage très expressif s’animait de grands yeux gris rieurs, qui avaient toujours l’air un peu moqueurs. Par tout le monde, il était considéré comme un Canadien. Et, en effet, le 10 juin, il y eut quelques flottements à son égard. Allait-on le renvoyer en Italie, avec le corps diplomatique, le laisser libre ou l’interner ? Finalement cette troisième solution prévalut. La vie au camp lui semblait dure. Il n’aimait pas les Allemands et souffrait de les voir impératifs comme des maîtres.

— Vois-tu, me disait-il, je ne suis pas malheureux, mais je souffre d’être privé de liberté pendant les dernières années de ma vie… J’endure mal toutes ces petites restrictions qui nous sont imposées. En faisant valoir ma qualité de vice-consul, je peux obtenir d’être échangé avec les diplomates restés sur le continent. Aux environs de Turin, je possède une petite maison, où je vivrai tranquille, où je laisserai passer les événements dans le calme le plus absolu. Et puis je reviendrai, quand la guerre sera finie.

Il se démena si bien qu’il fut exaucé. En juin 1942, il partit à bord du « Gripsholm » fier et content. Il quitta ce qu’il croyait être un purgatoire pour tomber dans l’enfer d’une Italie vaincue, déchirée par la guerre civile et finit dans une région complètement dominée par les Allemands. Qu’est-il devenu dans la tourmente ? On l’ignore.

Naturellement, quand je parle des médecins internés qui assuraient le service médical, il faut s’entendre aussi. La responsabilité de ce service appartenait naturellement aux médecins militaires, les Medical Officers, ou M. O. comme on les appelait plus simplement. Les médecins internés travaillaient d’accord et sous les ordres de ces M. O. En deux ans, j’en vis défiler plusieurs. Un capitaine, au début, sérieux et très aimable ; un autre, resté presque un an, vétéran de l’autre guerre, quelquefois bizarre mais au fond excellent homme ; un autre, un capitaine d’une courtoisie exquise ; un autre, major, déjà âgé, vétéran de l’autre guerre, bon diable, doux et gentil et compatissant, car il avait été prisonnier en Allemagne pendant deux ans ; et enfin un jeune capitaine, actuellement outre-mer, d’esprit ardent et combatif. Tous très humains et très courtois.

Leur chef était un colonel qui, avant la guerre, avait une clinique en Europe et une à New-York ; médecin de renommée mondiale, homme d’une parfaite urbanité.

Les relations entre les médecins internés et les médecins militaires furent toujours très correctes et par moment même empreintes d’une cordiale confraternité. La solidarité professionnelle primait tout. Peut-être pas tout à fait au début, mais par la suite, au fur et à mesure que les preuves étaient faites que, parmi les médecins internés, il n’y avait point de traîtres ni d’ennemis du Canada. Au fait, le jour de notre départ du premier camp, le colonel, chef du service sanitaire, vint lui-même surveiller les opérations d’embarquement dans le train. En nous quittant, il nous serra la main, et nous dit d’une voix émue :

— J’espère que vous pourrez être libérés bientôt. Bonne chance !


* * *


Le deuxième soir que j’occupai mon poste de « directeur » il se produisit une scène que je n’oublierai pas de si tôt.

Le propriétaire d’un élégant restaurant de Montréal se rétablissait d’une opération très délicate. Il souffrait déjà d’un mal impardonnable quand il fut appréhendé avec les autres, le 10 juin. Le malheureux, incapable d’aucun effort, tint bon jusqu’à son arrivée ici. Nous avions été placés dans la même baraque. Il y passait tout son temps, lisant ou jouant les cartes. Le mal qui le rongeait se révélait seulement dans ses prunelles qui s’enflammaient par moments d’une lueur fébrile.

Vint un jour où il parut avoir atteint la limite de sa résistance. Il se replia sur lui-même comme une plante desséchée. Il dut s’aliter. Et on le transporta à l’hôpital où il vécut trois semaines, miné sans répit par la souffrance, qui faisait tantôt pâlir et tantôt rougir les pommettes saillantes de son visage.

Les médecins allaient chaque matin lui dire bonjour, sachant bien qu’ils ne pouvaient plus rien faire pour lui. Il ne fallait pas désespérer, toutefois, car il arrive que la nature soit plus généreuse que la science et révèle dans le corps humain des ressources insoupçonnées.

Sur le conseil du chirurgien, les autorités du camp se firent envoyer l’historique clinique de la maladie et on demanda le transport du malade chez lui. Puis on attendit la réponse.

Ce soir-là, comme le « silence » avait enfermé tout le monde dans les baraques et que, à l’hôpital, six malades s’apprêtaient à dormir, la porte s’ouvrit bruyamment. C’était un soldat suivi du sergent-major.

— Mon ami, dit ce dernier en s’adressant au restaurateur, levez-vous. Vous allez partir.

— Partir ? Pour où ?

— Pour chez vous… Vous êtes libre !

L’infirme retrouva soudainement les forces de ses vingt ans. D’un bond, il fut debout. Un brave ouvrier, qui lui avait toujours servi d’aide dévoué et qu’on avait fait appeler, surgit au même moment. Le propriétaire d’un cinéma, amené à l’hôpital sur un brancard, — il souffrait d’une attaque d’arthrite aux deux genoux —, un ingénieur, hospitalisé pour un lumbago, un menuisier de Toronto alité par la grippe, le médecin de nuit et les autres malades entourèrent celui qui allait partir tandis qu’on ramassait ses effets personnels pour les entasser dans une valise. Mais le restaurateur voulut y voir lui-même. On essaya de le calmer, de le soutenir. Il se dégagea, pressé de partir, de s’en aller, de ne plus subir de contrainte, de se sentir libre enfin

Il s’habilla tout seul, comme il put, et nous le regardions avec cette joie mêlée d’un peu d’envie qui s’empare des êtres humains à la vue du bonheur d’autrui.

Enfin, tout fut prêt.

Le sergent-major était déjà au seuil de l’hôpital. Le libéré allait le suivre quand, brusquement, il se tourna vers nous. Et il nous enveloppa d’un regard pathétique. On aurait dit qu’il avait presque honte de la joie qui lui échouait.

— Mes enfants, dit-il d’une voix rauque, vous restez tandis que je m’en vais…

Il fut incapable d’en dire davantage. Mais le sentiment de sa propre souffrance le prit soudainement à la gorge et il éclata en sanglots.

Personne ne prononça un mot durant une longue minute. Le restaurateur libéré se tourna alors vers celui de notre groupe qui était le plus proche de lui et lui donna une accolade. Et il répéta le geste à la ronde avec une sorte de frénésie.

Précédé par le sergent, suivi de l’ouvrier et du soldat qui portaient ses bagages, il s’enfonça dans la nuit, laissant derrière lui un sillage d’émoi visible pendant un long moment sur le visage de chacun de nous…


* * *


L’autre soir, l’adjudant du commandant, jeune officier d’une distinction parfaite, vint me voir pour me demander des nouvelles d’un malade venu de Montréal. Il venait de recevoir un appel téléphonique de la famille inquiète et, à l’expression de ses yeux, je compris qu’il était content de pouvoir la rassurer.

Cette bienveillance des autorités militaires du camp envers les internés malades s’est manifestée chaque fois que s’est présenté un cas grave. Ainsi, je veille plusieurs nuits un malade dont l’état est alarmant. C’est un Lituanien dont le sourire et le regard angéliques contrastent avec une taille de colosse et le caractère farouche de son attachement à la foi communiste.

Ce Lituanien souffre de thrombose au cœur compliqué de pneumonie. Le jour de son arrivée à l’hôpital, le chirurgien, dont la haute probité et la parfaite conscience professionnelle ont chaque jour l’occasion de s’affirmer, m’avoua que, dans la meilleure des hypothèses, le malheureux en aurait pour longtemps avant de se remettre et qu’en attendant une issue fatale de la maladie était toujours à craindre. Le commandant, qui fait chaque jour une inspection minutieuse de notre petite ville et qui ne manque pas de visiter l’hôpital, même pendant la nuit, est venu voir plusieurs fois le malade et il a fini par accorder à la femme et au fils de ce dernier la faveur d’une visite.

Le Lituanien, un type d’intellectuel slave, a eu naguère son heure de notoriété à New-York, où il chanta dans la troupe de la Metropolitan House, à côté de Caruso. Sa femme est elle-même un excellent contralto ; plusieurs disques, enregistrés par de grandes maisons des États-Unis, témoignent de la pureté de sa voix, surtout dans les chansons de folklore.

Tout était décidé depuis plusieurs jours déjà, mais ce ne fut qu’à la dernière minute qu’on prévint le malade. Celui-ci était astreint depuis quinze jours à l’immobilité la plus complète. Il parut revivre en apprenant la bonne nouvelle. Puis il eut un réflexe de coquetterie charmante :

— Avant de la revoir, dit-il, je voudrais me barbifier !

Le fait est que son menton couvert de poils hirsutes le rendait tout à ait méconnaissable. Ce fut l’infirmier adjoint — le factotum de l’hôpital — qui s’occupa de la besogne en déployant dans l’art de Figaro autant d’adresse qu’il en montrait jadis à la conduite du gouvernail de son bateau.

En attendant, la nouvelle de l’événement s’était répandue comme une traînée de poudre dans le camp et de nombreux internés se postèrent discrètement le long du trajet conduisant de la grille d’entrée à l’hôpital pour voir, ne fut-ce qu’un instant et de loin, passer une silhouette féminine.

J’attendais les visiteurs sur le seuil de l’hôpital. La dame, un peu forte, déjà sur le retour, mais très gracieuse et montrant un visage empreint d’une profonde résignation, arriva suivie par son fils, un gaillard d’une vingtaine d’années rayonnant de joie, et d’un capitaine.

De leur lit, les autres malades suivaient la scène avec des regards en dessous. À peine la porte ouverte, la femme jeta un petit cri et s’élança vers son mari. Puis il n’y eut plus entre eux qu’une longue, très longue étreinte muette.

La visite avait été limitée à un quart d’heure, mais le capitaine qui remplissait les fonctions de censeur feignit de ne pas s’apercevoir qu’il s’était écoulé cinq minutes de plus quand la séparation eut lieu.

En s’éloignant, la femme du Lituanien laissa un sillage de clarté dans l’ombre du soir tombant.

Dans les baraques — est-ce par reconnaissance ? — les internés font tourner sur leur phonographe des disques de la dame qui vient de partir…

Le mari, qui avait très bien supporté l’épreuve de la visite, défaille tout à coup et je vois ses yeux se mouiller tout doucement.

Durant toute la soirée, on ne parle que de cette visite dans le camp, surtout ici, à l’hôpital, où chaque malade essaie d’aggraver son cas dans l’espoir d’obtenir la même faveur.

— Après tout, dit un arthritique, je souffre beaucoup…

— La visite de sa femme, ça devrait être une prime à la souffrance, ajoute un autre qui est atteint d’un mal peu grave dont l’effet se manifeste, toutefois, en douleurs spasmodiques.

Un géant toujours souriant, originaire de la Vénitie, qui justifie à lui seul les soixante et quelques comédies écrites par Goldoni à la gloire de la faconde vénitienne et qui est ici parce qu’il éprouve des douleurs à une jambe, approuve à son tour. Et il profite de l’incident pour tailler une autre bavette avec son voisin, un Autrichien à la voix tonitruante, qui fait pétarader les syllabes comme des coups de mitrailleuse.

— Ah ! finit par constater amèrement le Vénitien, dire que j’ai fait l’autre guerre comme soldat et que me voici maintenant prisonnier…

— Moi aussi, je me suis battu dans l’autre guerre, observe l’Autrichien sur le même ton.

— Moi, j’étais artilleur, précise le premier.

— Et moi, fantassin, dit le deuxième.

— J’ai même failli laisser ma peau au Val Brenta, reprend le premier.

— Moi aussi, dit l’autre.

— Dans le terrible combat du 15 juin 1918…

— Moi aussi !…

Et à force de précisions et de souvenirs, d’évocations de lieux et de dates, de récits d’avances et de reculs, les deux hommes finissent par établir, sans aucun doute possible, cette chose stupéfiante qu’il y a vingt-deux ans, ils se sont trouvés l’un en face de l’autre, l’arme à la main, dans un coin de l’Europe, dans le Trentin, où ils auraient pu s’entretuer ! Aujourd’hui, les voici tous deux, côte à côte, internés de guerre, sur des lits d’hôpital, quelque part au Canada. Que le monde est petit et quel vent de folie l’emporte !


* * *


Les internés atteints d’une maladie grave, ceux que nous appelons proprement « les patients » (et qui sont souvent des « impatients », c’est-à-dire des névrosés), sont relativement peu nombreux. Mais la grippe, l’influenza et tant d’autres indispositions légères qui exigent néanmoins des soins amènent à tour de rôle à l’hôpital tous les hommes du camp. L’hôpital devient ainsi un excellent observatoire psychologique. D’autant plus que les internés qui y défilent, par le seul fait qu’ils sont malades, exercent sur eux-mêmes une maîtrise moins vigilante qu’à l’ordinaire et se révèlent avec plus de sincérité. Il est donc naturel que le préposé aux écritures à l’hôpital pose habituellement comme première question, en arrivant, le matin :

— Avons-nous des clients de marque aujourd’hui ?

Bien entendu, nous n’en avons pas tous les jours. Il en vient, toutefois, assez fréquemment. Ainsi, nous avons eu, pour peu de temps, un peintre, quelques industriels, des leaders de baraques, entre autre un Canadien qui, pendant l’autre guerre, était officier dans un camp d’internement et un ancien détective de Montréal qui a opéré des arrestations sensationnelles avant d’être arrêté à son tour. Le leader de la baraque numéro cinq, célèbre et fort riche entrepreneur en travaux publics de Toronto, a aussi passé quelques jours à l’hôpital. Homme de grand cœur, il a comblé les malades de mille gâteries pendant son séjour ici.

Enfin, notre service de secours immédiat aux accidentés n’a pas, non plus, été inactif.

Tout cela, sûrement, fait beaucoup de travail. Mais il faut dire que « mon » hôpital, pour petit et modeste qu’il soit, dispose d’un personnel nombreux. Le soin des malades pendant la journée est confié à un brave vieux de Hamilton sachant fort bien partager son temps entre ses devoirs d’infirmier et son penchant pour l’art oratoire qui le pousse à parler souvent et d’abondance même lorsqu’il opère, à la perfection, des massages simples. L’ostéopathie et les massages compliqués sont la spécialité d’un camarade que nous appelons Marius et qui, contrairement à ce que l’on suppose de tout Marius qui se respecte, ne vient pas de Marseille mais est originaire de la riante petite ville de Saint-Boniface, près de Winnipeg.

Pour maintenir l’ordre (il en faut) et faire la police à l’extérieur comme à l’intérieur de l’hôpital, j’ai un surveillant, sévère et attentif, montréalais enraciné, brave homme qui, après avoir passé une grande partie de son existence dans la couture, fonda une paroisse. Ici, on l’appelle « le père », afin de le distinguer du fils, jeune et brillant notaire interné lui aussi mais pour peu de temps. Un Allemand carré et massif comme un rocher apporte les repas aux malades. L’infirmier adjoint, lui, me seconde le jour et la nuit en toutes circonstances.

Malgré toute la vigilance possible, il arrive souvent des coups imprévus. Ainsi, lundi, on amena à l’hôpital, vers cinq heures du soir, un marin hollandais qui, s’étant fracturé la cheville en jouant au football, eut le pied mis en plâtre. Mardi matin, l’infirmier adjoint fit irruption dans mon bureau, la mine bouleversée :

— Vous savez… le Hollandais ?

— Eh bien ?

— Il a fichu le camp !

Je faillis tomber à la renverse. Ce fut le veilleur de nuit qui me fournit l’explication de cette disparition :

— Comme le blessé ne parlait que le hollandais, il s’ennuyait ici et il est retourné dans sa baraque.

Le plus fort, c’est que c’était vrai.

Les fuites à l’hôpital sont plutôt extraordinaires, car cet asile, par les modestes commodités qu’il offre, constitue un oasis de bien-être dans l’ambiance tapageuse et le milieu mêlé des chambrées. Si bien qu’au contraire de ce qui se passe dans tous les autres hôpitaux du monde, où un malade est toujours heureux d’apprendre du médecin qu’il pourra bientôt sortir, personne ici n’est joyeux de s’en aller et chacun accueille avec mauvaise humeur la nouvelle de son prochain départ.

Il y a même mieux.

La semaine dernière, quatre lits étaient occupés. Il s’agissait de maladies relativement bénignes. À la dernière minute arriva un malade souffrant d’une bronchite. Il fut accueilli par les autres comme un chien dans un jeu de quilles. Finalement, deux d’entre eux vinrent me voir :

— Il y a cet homme qui tousse à fendre l’âme et qui crache tout le temps…

— Je le sais. Le malheureux est malade.

— Oui, on comprend… mais ne pourrait-on pas… ?

Pour un peu ils auraient voulu que je misse le vrai malade à la porte pour les garder, eux qui ne l’étaient qu’à demi. Ah ! quand l’égoïsme humain veut faire des siennes !

Ce n’est pas seulement à l’infirmerie que toutes les valeurs sont renversées. Il en va de même au dispensaire, véritable kaléidoscope de la petite ville.

Dès le matin, le docteur de service arrive. Il examine les malades hospitalisés. Puis voici les autres qui arrivent un à un, chacun apportant le dernier potin ou la dernière rumeur qui circule dans sa baraque. Pendant dix minutes, on dirait le Café du Commerce de la petite ville avec ses cancans, ses discussions et ses confidences.

Après le défilé des malades et des indisposés devant le médecin militaire, commence la distribution des médicaments et cette scène se poursuit durant tout le reste de la journée transformant une partie de l’hôpital en une véritable pharmacie. Avec cette différence qu’ici les clients n’en ont jamais assez.

Dans la vie courante, si quelqu’un entre chez le pharmacien et demande deux comprimés, il s’entend répondre :

— C’est dix cents les deux. Si vous en achetez quatre, cela ne vous coûtera que quinze sous.

Mais le client n’en démord pas :

— Merci, j’en ai assez de deux.

Au contraire ici, si on donne à un client les deux comprimés qu’il a demandés, il s’étonne :

— Comment ? Seulement deux ?

— Dame, c’est ce que vous avez demandé.

— Je le sais, mais vous auriez pu m’en donner quatre du moment que vous y étiez. Il ne faut pas être chiche.

Ce qui crée la différence, bien entendu, c’est qu’ici on ne paye pas. D’où, pour moi, l’obligation d’être avare et de ne pas trop écouter le client qui se plaint d’avoir « mal » à la « tête », à la « gorge » et « partout »…

Il y en a qui sont de véritables artistes.

Un matin, trois marins hongrois portent à l’hôpital un petit bonhomme au visage rusé qui se tord en se plaignant de douleurs au pied droit, qu’il ne peut, dit-il, « même pas poser à terre ». Je le fais attendre dans la salle du dispensaire. Resté seul, le petit renard, ignorant que je le surveille par une fente de la porte, se déchausse vivement et regarde attentivement ses deux pieds. Puis je l’entends murmurer :

— Le pied gauche fera l’affaire.

Je le laisse faire et il joue si bien la comédie qu’à la visite du médecin il finit par obtenir ce qu’il désirait : trois bonnes journées de repos.

C’est depuis que je vis avec des médecins et des malades que j’ai pénétré le sens profond de l’œuvre de Jules Romain Knock. Malgré tout ce qu’elle doit et emprunte à la science, la médecine reste un art. Et comme tous les arts elle a besoin d’une mise en scène. C’est pour cela qu’elle emprunte aussi beaucoup au théâtre de même qu’il est facilement compréhensible que tant de disciples d’Esculape se soient adonnés à la littérature.

Pour quelques vrais malades, il y a combien de paranoïaques, de névrosés, traqués par un mal imaginaire comme autrefois les gens l’étaient par un mauvais esprit. Ils viennent tous les jours, souffrant chaque fois d’une affection nouvelle. Ce qu’ils attendent, c’est « quelque chose », n’importe quoi, qui leur donnera l’illusion de la guérison. Je crois qu’on appelle cela en jargon médical « l’hospitalité »…

J’ai comme cela, ici, un habitué, un petit vieux que j’ai surnommé « le père Tranquille », qui s’émeut lui-même au récit de ses maux :

— Si je reste debout, j’ai mal… Si je m’assieds, j’ai mal… Si je mange, j’ai mal… Si je me couche, je dors mal… Donnez-moi quelque chose parce que je ne sais plus ce que je vais devenir.

En disant cela, sa voix sanglote et ses yeux s’emplissent de larmes sincères. On a essayé de tout. On lui a donné de tout. Des calmants, des lénitifs, des dépuratifs. Il avale tout consciencieusement puis s’en va, plié en courbettes, se confondant en remerciements et en des « Que Dieu vous bénisse de m’avoir redonné la vie ! » qui n’en finissent plus. Et il revient le lendemain :

— Ce que vous m’avez donné hier m’a guéri l’estomac. Mais aujourd’hui j’ai mal à la tête. Tellement mal que, si j’ouvre les yeux, je meurs. Si je les ferme, c’est pis encore.

On lui donne un peu de sirop dilué dans de l’eau. Et il s’en va heureux, de nouveau guéri. Jusqu’au lendemain…

La seule fois qu’il parut aller vraiment mieux ce fut le jour où, à bout de médicaments à lui donner, je lui glissai dans une boite une innocente pastille de bicarbonate de soude.

— Prends cela, dis-je, mais ne dis rien à personne parce que je l’ai dérobée à un autre malade. Avale-la en deux fois, et tu verras…

Le lendemain, il faillit m’embrasser de reconnaissance.

— Votre pastille m’a redonné la vie. Tâchez donc de m’avoir l’ordonnance pour que je puisse en acheter à Montréal…

Heureusement, le père Tranquille était libéré quelques jours après.

Un autre habitué se plaint toujours en étalant des notions assez déconcertantes de l’anatomie humaine.

Il dit, par exemple :

— Ce matin, j’ai un arthritisme au cerveau…

Ou bien :

— J’ai attrapé un rhume à la colonne vertébrale. J’ai le frisson.

Il vient régulièrement à la visite, chaque jour, qu’il pleuve ou qu’il vente n’importe. Une seule fois, il ne s’est pas montré, mercredi dernier ; ce jour-là, il devait être réellement malade.

Avant-hier, nous avons été tenus toute la journée sur les dents. Un rôti de porc sur la fraîcheur duquel il y a eu contestation a provoqué une épidémie de coliques ? En deux heures, nous avons distribué plus de deux cents doses de bismuth et presque autant d’huile de ricin. J’ai fini par constater que cet honnête purgatif de nos grand’mères présenté pur au fond d’un verre dans sa couleur jaunâtre manquait d’attrait. Une petite mise en scène ici encore s’imposait. Avec l’autorisation du médecin de service, je me suis permis d’innover. J’ai mélangé l’huile de ricin avec de la cascara et du lait de magnésie. Les trois liquides, le jaune, le blanc et le noir, en couches superposées, font un bel effet. Un effet qui devient puissant après l’ingurgitation. J’ai appelé cela « le cocktail suprême Turcotte », du nom de l’entrepreneur des vidanges de la petite ville. Ce fut un succès.

À présent on en redemande. L’article est lancé.


* * *


Nous eûmes à l’hôpital comme médecin militaire pendant tout un hiver un lieutenant pince-sans-rire qui aimait bavarder en français avec moi. Il s’était aperçu que tout le problème des visites du matin reposait sur le désir de nombre d’internés de « couper » aux corvées et au travail ordinaire pour rester, surtout durant la mauvaise saison, bien étendus sur leurs lits. Et il décida de livrer une petite guerre à sa manière aux trop indolents flémards.

— Vous allez, me dit-il, mettre de l’huile de ricin en flacons et vous collerez sur ces flacons une étiquette portant pour toute indication : Numéro 2. Quand je vous dirai : Donnez au malade du « numéro 2 », vous lui servirez ce nectar.

Et cela agrémenta la visite médicale pendant longtemps de toute une série de scènes du plus haut comique.

Voici, par exemple.

Un grand garçon très rigolo, de Hamilton, vint se plaindre un matin de douleurs mystérieuses qui l’empêchaient de faire tout mouvement. Le lieutenant l’écouta attentivement avec le plus vif intérêt. Puis, clignant de l’œil de mon côté, il dit :

Give this man Medicine No. 2.

Rien qu’à la couleur du flacon, le « rigolo » de Hamilton comprit de quoi il en retournait et me souffla près de l’oreille :

— Ne versez rien dans le verre et passez-le moi vide.

Ce que je fis, en feignant, bien entendu, de le remplir d’huile de ricin. Il prit le verre dans sa main droite de manière à en dérober toute la partie inférieure à la vue du médecin. Puis il joua une énorme pantomime accompagnée de force grimaces et moues de dégoût pour donner l’impression qu’il avalait vraiment de l’huile de ricin. À la fin, il partit l’air outré, ce qui fit éclater de rire le lieutenant.

Mais une autre fois, la scène fut beaucoup plus drôle encore.

Le « malade » attendit que je remplisse le verre puis il en but le contenu à petites gorgées. Quand il l’eut vidé, il le déposa calmement sur la table et s’exclama :

— Huile de ricin, j’adore ça !

Ce fut au tour du lieutenant de faire la moue.

Enfin, nous avons un dentiste qui vient à différentes périodes obturer ou arracher les dents malades. C’est un praticien de l’armée, rarement le même deux fois de suite, qui arrive flanqué de deux aides porteurs de deux valises métalliques contenant de quoi meubler et outiller en quelques instants un cabinet dentaire ultramoderne. Certes, un interné, chirurgien-dentiste, pourrait soulager les malheureux qui geignent parce qu’ils souffrent des dents et sont obligés d’attendre la visite du spécialiste militaire, mais cela ne se fera qu’au bout d’un an.

Parmi les dentistes de l’armée qui sont venus au camp, il en est un qui a étonné tout le monde par l’aisance et la rapidité avec lesquelles il arrachait les dents par deux et par trois à la fois. Quelqu’un a dit qu’il effeuillait les gencives comme des marguerites.

Comme on le voit, l’hôpital de la ville ne manque pas d’animation le jour, depuis l’instant où j’ouvre les yeux jusqu’à celui où on cadenasse les portes. Rarement — grâce au Ciel ! — en revanche la paix y est-elle rompue la nuit par des cas d’urgence. Quand l’obscurité est complète, une seule lumière brille encore dans la petite ville, celle de ma chambre, où j’écris éperdument.


* * *


Que de souvenirs, d’épisodes tristes ou gais, d’anecdotes se sont accumulés durant les deux années que j’ai « géré » le petit hôpital du premier camp où j’ai séjourné.

Je note au hasard.

En plein hiver, nous avons eu une épidémie de grippe. Plus de deux cent cinquante cas. Heureusement, la maladie était bénigne et, comme aucune mesure de précaution ne fut négligée, on put enrayer le mal en moins d’une semaine grâce au dévouement infatigable et à l’esprit de sacrifice de tous les médecins internés.

Plusieurs cas graves ont nécessité des interventions chirurgicales impossibles à l’hôpital de notre petite ville et qui furent effectuées à l’hôpital d’un grand camp militaire situé à une quinzaine de milles de distance. Il y a eu des interventions pour appendicites, hernies, ulcères à l’estomac, et, vraiment, l’œuvre des chirurgiens militaires fut parfaite.

La première année, on ajouta une annexe à notre hôpital. La deuxième année, ce fut une baraque entière que nous nommions « Les Invalides » parce qu’elle abritait surtout les vieux, les malades souffrant de maux chroniques et, de façon générale, ceux qui étaient physiquement très faibles. L’annexe abritait les malades souffrant de maladies contagieuses, mais on finit par soigner tous les patients à l’hôpital même et elle fut supprimée.

Au point de vue psychologique, l’hôpital exerçait une curieuse attraction sur les internés. Comme un certain nombre de malades avaient été libérés après une permanence de quelques mois à l’hôpital, l’idée s’était ancrée chez les internés qu’il suffisait d’être reconnu comme malade par le médecin militaire pour être libéré au bout d’un certain temps. C’en était au point que d’aucuns enviaient les malades :

— Celui-là, en a-t-il de la veine ! Il a une tachycardie aiguë compliquée d’asthme. Dans deux semaines, vous verrez, il sera chez lui, dit devant moi un grand gaillard qui, malgré tous ses efforts pour faire voir qu’il était de constitution délicate, ne parvenait pas à cacher une santé de fer.

— Bougre d’imbécile ! lui répondit le philosophe. Apprécie à sa juste valeur d’être aussi bien portant. Comme ça, au moins, ta famille n’est pas inquiète. Quant au fait d’être ici, prends donc les choses gaiement et tout ira pour le mieux !

De tels raisonnements n’empêchaient pas nombre d’internés de considérer l’hôpital comme de bienheureuses limbes où il fallait séjourner avant de goûter au paradis de la libération. Il y avait un Allemand, en particulier, qui avait refusé énergiquement de travailler sous prétexte d’un mal mystérieux. Le médecin militaire voulut convaincre cet homme de mensonge et consentit à le soumettre à toutes les épreuves, à tous les essais, à toutes les visites et contre-visites qu’il demanda. Cela dura deux mois. Après que les dernières analyses eurent démontré que le prétendu malade ne souffrait de rien, l’officier le fit venir dans son bureau et, lui mettant sous les yeux des documents probants, lui dit :

— Vous voyez que vous ne pouvez pas nous accuser d’avoir négligé quoi que ce soit. Nous avons fait tout ce qui était possible pour vous trouver une maladie. Mais vous n’êtes pas malade. Soyez heureux de constater avec nous que vous ne souffrez d’absolument rien. Je dois ajouter que, maintenant, si vous ne vous décidez pas à faire comme tout le monde, c’est-à-dire à donner votre part de travail pour l’entretien du camp, vous irez en prison pour une semaine au moins.

L’Allemand réfléchit une minute, puis, résolument :

— Faites-moi conduire en prison : je ne travaillerai pas.

Une précaution que les autorités médicales du camp eurent soin de prendre fut de soumettre tous, ou presque tous, les internés à un examen du sang. La réaction Wassermann fut négative sauf dans une quinzaine de cas et les internés malades furent aussitôt traités par un des médecins spécialistes de la ville, un docteur italien d’Ottawa, qui, une ou deux fois par semaine, donnait les bienfaisantes piqûres.

On constata au bout de quelques mois que l’hôpital était devenu trop petit pour les besoins d’un nombre grandissant d’internés. Il fut agrandi et cela eut pour effet d’amener un plus grand nombre de « pensionnaires » et de me donner à moi plus d’aise et de confort. Une pièce assez grande resta même libre et, avec l’autorisation du commandant, nous l’utilisâmes pour des conférences sur la littérature française et pour des leçons sur des sujets de médecine données par les praticiens internés devant des médecins seulement.

Détail curieux à noter. Comme je l’ai déjà fait observer, il y avait parmi les internés des hommes de tous les âges, depuis 17 jusqu’à 73 ans. Il semble évident que ceux qui devaient regretter le plus leur internement, c’étaient les jeunes gens ainsi privés des plaisirs et des agréments auxquels la vie, à leur âge, doit le plus de son prix. Or c’étaient les vieux, que leur âge excluait déjà dans la vie civile de ces plaisirs et de ces agréments, qui se plaignaient le plus. Ils étaient plongés dans une sorte de noir pessimisme. Quand ils se rencontraient et qu’ils faisaient cercle à trois ou quatre, on les entendait murmurer sur un ton lugubre :

— Hé, c’est fini !

— Ça ne va plus, c’est sûr…

— Fumons une pipe en attendant doucement la fin !

Et ainsi de suite.

Les jeunes gens étaient souvent gais. Ils faisaient du sport, des exercices physiques, menaient une vie active et salubre au grand air, mangeaient chacun pour quatre et ils limitaient leurs plaintes à l’expression d’une seule. L’un d’eux me la formula de façon lapidaire un jour que je lui demandais :

— Eh ! bien, comment va le moral ?

Il me répondit :

— Le moral va bien. C’est l’immoral qui ne va pas !

Quant à moi, si l’hôpital me donne beaucoup de travail, j’y trouve sans cesse une distraction toujours nouvelle et souvent inattendue. Après les visites, les parades médicales, les soins aux malades, il me restait beaucoup de temps pour écouter les histoires de chacun et celles-ci me renseignaient bien plus sur l’état d’âme que sur l’état physique de ceux qui me les racontaient.

J’admirais surtout un brave type toujours souriant, toujours gai, toujours prêt à rendre service et qui trouvait en toute occasion un mot d’encouragement pour chacun. Je me disais en moi-même que cet homme-là était sûrement doué d’une nature exceptionnelle pour réussir à s’évader ainsi de son drame personnel. Un beau jour, il fut admis à l’hôpital et je constatai avec étonnement que, bien qu’il fût allongé dans un lit et dévoré de fièvre, ses amis venaient le voir pour recevoir de lui le réconfort dont ils avaient besoin. Lui-même, en dépit de sa fièvre, semblait heureux de continuer à jouer ce rôle, qu’il remplissait comme une mission. Il les encourageait tous avec le même sourire et la même bonne humeur.

Un soir, cependant, après le départ des visiteurs et comme la nuit tombait, je vis la figure du brave homme s’assombrir, devenir triste et grave. Je l’observai longuement et, pour la première fois, je découvris dans sa physionomie une expression de lassitude profonde. Je m’approchai et lui dis :

— Comment, vous paraissez soucieux, vous qui êtes toujours si gai ?

— Je vais vous expliquer, dit-il. Toute la journée, j’oublie mes ennuis parce que je passe mon temps à consoler les autres. Mais une fois seul, le soir, je pense aux miens… et dame !

Les soirées à l’hôpital jusqu’à l’heure de la fermeture de la lumière étaient assez amusantes. Sauf les « cas graves » placés au fond de l’immense pièce, les autres malades se levaient pour s’approcher de grandes tables autour desquelles ils jouaient aux cartes, aux dames ou aux échecs. Ou encore ils se groupaient pour causer et se raconter des plaisanteries. Je parlerai plus loin des sujets qui faisaient le fond des discours au camp. On trouve là un aspect intéressant de l’évolution des préoccupations des internés. La plupart du temps, le soir, à l’hôpital, on se racontait des blagues. Il y avait notamment un ancien berger, un petit bonhomme pas plus haut que Tom Pouce à la peau noire comme celle d’un Africain qui s’était créé une solide renommée d’oniromancien par la fantaisie avec laquelle il expliquait les songes. Pour encourager les autres et donner le bon exemple, il commençait par lui-même :

— J’ai rêvé cette nuit que je me trouvais auprès de ma femme, disait-il. Et j’étais sur le point de l’embrasser. Tout à coup survint un orage qui nous sépara. Mais au bout d’un certain laps de temps, pendant lequel nous n’avions cessé de nous chercher, nous nous sommes enfin embrassés. Eh ! bien, concluait-il, le moment où j’allais l’embrasser, c’était notre vie commune avant mon internement ; l’orage, c’est moi ici ; la fin, évidemment, c’est mon retour à la maison. Je suis sûr que, d’ici huit jours, je serai chez moi.

Le brave homme n’eut pas tort d’attendre en espérant car il a fini, en effet, par rentrer chez lui. Mais ce ne fut pas au bout de huit jours. Ce qui n’empêcha pas les autres, ce laps de temps écoulé, de revenir le consulter sur le sens de leurs rêves imaginés ou réels.

Un autre habitué de l’hôpital était un vieillard qui, avant l’internement, remplissait les fonctions de gardien dans une institution religieuse. Il continuait d’étaler une piété presque théâtrale. Affligé d’hémorroïdes, il visait surtout à se faire opérer. Comme l’opération tardait, il en était arrivé à une sorte d’exhibitionnisme dans le but d’apitoyer. Un après-midi, il entra comme une flèche dans le bureau où je travaillais :

— Monsieur, me dit-il, je tombe bien puisque vous n’êtes pas occupé. Je vais vous montrer mes hémorroïdes afin que vous puissiez me recommander au médecin militaire en vue de l’opération.

Il commençait déjà à déboutonner ses bretelles. J’eus beaucoup de peine à le dissuader. Le médecin de service arriva sur les entrefaites et je m’empressai de lui confier l’encombrant malade. Brave homme au fond, il avait une manière à lui d’apprécier les bienfaits de l’internement. Comme il était doué d’un appétit gargantuesque et qu’en mangeant trois portions au lieu d’une il parvenait à peine à contenter sa faim, il me dit un jour :

— Au fond, quand je partirai d’ici, je regretterai l’internement.

— ?  ?  ?

— Mais oui, songez donc ! Ici on ne reçoit pas de factures, on ne paye pas de loyer, on se nourrit à sa faim. Si nos chaussures se déchirent, il n’y a qu’à aller voir le Quartermaster qui vous les remplace. On n’est pas embêté par les femmes et on ne craint pas les voleurs. Que voulez-vous de mieux ?

Ce curieux homme exerçait une curieuse profession au camp. Il se tenait à l’affût, comme un chien devant le gibier, dans la salle où l’on défaisait les colis et il ramassait tous les bouts de ficelle, de cordonnets, de corde de toutes les couleurs et longueurs qu’il pouvait trouver. Puis il les roulait, les disposait convenablement et se faisait ainsi un stock digne de l’envie d’un mercier de profession.

— Que faites-vous de tout cela ? lui demandai-je un jour.

— Vous verrez, me dit-il. Ça deviendra précieux.

Il ne croyait peut-être pas si bien dire car, le jour où on nous annonça que nous étions transférés dans un autre camp, chacun eut besoin de ficelle pour apporter ses effets personnels. Ce fut son heure de gloire. On allait à lui. On le sollicitait. Il devenait subitement très populaire. Il vendait ou faisait cadeau de ses ficelles au gré de ses sentiments pour chacun. Il me tendit un gros rouleau de corde en me disant :

— C’est le témoignage de reconnaissance pour mes hémorroïdes…

L’hôpital était pour une autre raison un centre d’attraction dans le camp. L’hôpital, en effet, était une véritable agence d’information sur les événements extérieurs aussi bien qu’intérieurs. Pendant les premiers mois de notre séjour dans la ville sans femmes nous n’eûmes pas de journaux parce que le camp, dont la population était entièrement composée d’Allemands avant notre arrivée, avait été puni de façon collective à la suite de je ne sais quel acte d’indiscipline. Puis les autorités permirent l’entrée de journaux avec sept jours de retard, mais ce retard fut progressivement réduit jusqu’au moment où nous pûmes les lire au jour le jour. Ensuite nous eûmes la radio qui nous apportait les principales nouvelles régulièrement. Les premiers temps, une véritable soif de nouvelles tourmentait donc tout le monde. Comme les médecins internés et moi étions chaque jour en relations personnelles avec le médecin militaire et le sergent du service sanitaire, les autres internés s’imaginèrent que nous recevions d’eux des confidences et des « tuyaux ». Aussi, à peine la visite officielle était-elle terminée que commençait une sorte de pèlerinage à l’hôpital. Et les questions pleuvaient :

— Qu’a dit le médecin ?

— Avait-il l’air de bonne humeur ?

— A-t-il fait allusion à quelque chose ?

Mais il nous était tout simplement impossible de répondre à la plupart des questions pour la bonne raison que nous ne recevions ni « tuyaux » ni confidences et que nos visiteurs ne commettaient jamais d’indiscrétions.

Ce questionnaire quotidien fournissait toutefois l’occasion de lancer des blagues sur notre condition, blagues qui finissaient par faire rire tout le monde. Par exemple, l’un de nous disait :

— Le médecin militaire nous a dit ce matin que tous les internés seront divisés en deux catégories.

— Ah ! ah ! disait-on plein de curiosité. Et alors ?

— Ceux qui ne seront pas libérés d’un côté et ceux qui resteront ici de l’autre.

Dans une telle atmosphère, les plaisanteries les plus innocentes ont de la saveur et la bonne humeur avec laquelle on accueillait ces boutades était un signe de l’état d’esprit, meilleur au fond qu’à la surface, qui régnait dans la ville sans femmes.

Certes, il y avait des cas pénibles. Ce brave ouvrier, par exemple, qui avait laissé chez lui sa femme et cinq ou six enfants en bas âge. Après deux ans d’internement, le malheureux se plaignait de ce que le plus jeune ne le connaissait plus. Un autre, père d’une fille de dix-sept ans, avait l’esprit torturé de ce qu’il avait appris que son enfant « tournait » mal.

Il y avait des situations plus délicates. Ainsi, le mari et l’amant de la même femme se trouvaient internés ensemble. C’était vraiment par trop cruel pour celle-ci !

Parfois on assistait à de brèves explosions de révolte d’un comique achevé. Un plombier, venu de Hamilton, je crois, passa plusieurs mois à l’hôpital paralysé par la goutte. Un jour, en recevant une lettre sur laquelle il y avait comme de juste la mention « prisonnier de guerre », il s’indigna violemment :

— Prisonnier de guerre ? Mais je n’ai jamais voulu faire la guerre, moi ! J’ai même déserté l’autre !

Un autre, un marin, auquel je reprochais de ne pas faire un certain travail me répondit :

— Je ne le ferai pas parce que rien ne m’attache à cette besogne. Je me fiche de savoir si mon refus est bien ou mal. Ce n’est pas ma vie de faire cela et je ne le ferai jamais.

Le fait est que ce monde qui nous enveloppe, que l’on s’approprie peu à peu, qu’on respire et qu’on absorbe sans s’en rendre compte, finit par devenir le maître de nos caractères et nous dicte ses habitudes aussi bien que ses exigences.

Vivre ici, dans cette promiscuité, c’est rompre peu à peu et de plus en plus avec certaines conventions sociales ; c’est en quelque sorte un retour à l’animalité ; c’est détourner le cerveau de sa fonction de penser. Nous sommes des Robinsons dont les qualités personnelles s’affirment sous l’aiguillon des nécessités. Le seul moyen de se sauver, de surnager malgré tout, c’est pour chacun de garder son esprit vivant par des exercices répétés. À cette condition seulement, l’épreuve, qui n’a rien de vraiment douloureux au point de vue matériel mais qui est lourde au point de vue moral et spirituel, peut devenir un excellent stimulant pour le caractère et transformer des êtres faibles, nerveux, instables et irascibles en hommes mûris capables de tenir le coup contre le mauvais sort et de surmonter victorieusement les grandes difficultés.

Dans la vie, tout est question de compréhension. Il nous faut d’abord admettre que ce n’est pas sans un motif valable que nous sommes ici. Acceptons la situation telle qu’elle se présente. L’heure viendra où tout s’éclaircira et nous apprécierons mieux ensuite le don magnifique de la liberté.

Ce dont on souffre le plus ici, ce sont les souvenirs. Nostalgie du passé. Marcel Proust se retrouve en chacun de nous. Chacun de nous fait minutieusement la recherche du temps perdu. Nos cerveaux en sont tout occupés. C’est le passé, d’une valeur soudain accrue, qui nous assaille de toutes parts. Il y a des moments où la nostalgie d’un paysage, d’un visage ou d’une voix prend à la gorge et au cœur, comme une tenaille de fer, et serre. Tout à coup, pendant que je causais avec un malade, durant une promenade, en distribuant des remèdes, surgissait devant mes yeux un coin de Montréal… la rue Sherbrooke devant l’université McGill… les jardins LaFontaine… le jardin qui sépare la gare Windsor de la cathédrale… La figure d’un ami prenait forme subitement… Une voix chère murmurait à mon oreille… Alors, je restais là, haletant, bouleversé par un grand trouble intérieur, les yeux embués. Après de tels moments, il faut un rude coup de barre pour retomber d’aplomb. Puis l’on savoure la joie amère d’avoir su résister à une nouvelle attaque du passé.

Mais chez les natures faibles, cela ne laisse pas de causer des dérèglements. L’un des internés a même fait la constatation curieuse que ces phénomènes de dépression morale correspondaient à certains mouvements des astres. Certains médecins internés affirment que les astres influent sur l’âpreté des caractères. Au moment de la pleine lune, le nombre des disputes, des rixes et des incidents désagréables augmentait dans le camp. Et certains esprits qui, en temps ordinaire, ne sont pas déjà très solidement formés défaillent et chavirent. Pendant les quarante mois de mon internement, j’ai vu ainsi une dizaine d’hommes suivre la courbe descendante… Il y en a un dont je n’ai jamais entendu le son de la voix. Il avait des yeux de bête traquée. Toujours sans chapeau, on le voyait parcourir le camp de l’allure d’un homme allant à une besogne urgente. Il s’arrêtait à l’entrée d’une baraque et restait là, immobile, durant un long moment. S’il s’apercevait qu’on le regardait, il s’en allait en courant comme si on le poursuivait.

Un autre s’était mis dans la tête qu’on allait le fusiller. Un autre encore croyait que son voisin de lit était armé pour le tuer pendant la nuit.

Ces êtres étaient déjà déséquilibrés avant leur entrée au camp. On les a menés ailleurs, où ils ont été soignés, et quelques-uns sont revenus guéris.

Dernière remarque sur l’hôpital. Nous n’avons eu à y déplorer qu’un seul décès survenu quelques jours avant notre départ en masse du camp. C’était un cas désespéré. Le malheureux était un homme de couleur, originaire des Indes néerlandaises. Il était atteint à la fois de tuberculose et de syphilis. Après un séjour assez long dans un sanatorium, il nous avait été renvoyé et nous avions aménagé une chambre pour le recevoir et le garder à l’écart des autres. Nous l’avons gâté de notre mieux. Son âme, qui s’était tournée avec une profonde sincérité vers Dieu, trouva dans le dévouement de l’aumônier militaire catholique un réconfort immense.

Un sourire doux comme celui d’un enfant illuminait son visage chaque fois qu’on allait lui rendre visite.

Un matin, à sept heures, l’infirmier vint me prévenir :

— Je viens de le trouver mort par terre. Il a probablement voulu se lever et il a dû tomber en mettant le pied à terre.

Nous transformâmes la petite chambre en chapelle ardente et nous y disposâmes toutes les fleurs des champs que nous pûmes recueillir. Le surlendemain matin, à l’aube, un corbillard-automobile vint chercher le corps. La voiture, escortée par la troupe qui rendit les honneurs militaires, traversa notre petite ville. Presque tous les habitants s’étaient rangés sur son passage et saluèrent, émus, la libération définitive de leur camarade d’aventure.