La ville sans femmes/08

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Société des éditions Pascal (p. 173-186).


VIII

« N’IMPORTE OÙ, HORS DU MONDE… »












Anywhere out of the world !…

La vie normale est déjà « un hôpital où chaque malade est possédé du désir de changer de lit » et « celui-ci voudrait souffrir en face du poêle, et celui-là croit qu’il guérirait près de la fenêtre »… Mais ceux qui sont bridés dans leurs mouvements, qui ne peuvent pas aller à leur gré, ni « en face du poêle » ni « près de la fenêtre », ressentent doublement le poids d’une existence constamment uniforme… Et, comme l’a dit Lamotte-Houdar : « l’ennui naquit un jour de l’uniformité ».

D’où la nécessité, le besoin, l’impératif qui existe au camp de se désennuyer n’importe comment, à tout prix, par tous les moyens…

Il faut donc « se distraire ». Penser à autre chose. S’évader, ne serait-ce que momentanément, de la réalité ambiante pour se baigner dans une réalité de rêve… Voilà le problème à résoudre.

Le tabac — sous toutes ses formes — y aide puissamment. Le poète des Fleurs du mal ne fait-il pas dire à sa pipe :

Quand il est comblé de douleur,
Je fume comme la chaumine
Où se prépare la cuisine
Pour le retour du laboureur.
J’enlace et je berce son âme
Dans le réseau mobile et bleu
Qui monte de ma bouche en feu…

Heureusement, le tabac n’a jamais manqué. Des envois réguliers et abondants de différentes Croix-Rouges, de la Y.M.C.A. et d’autres associations philanthropiques ont toujours permis de distribuer à tous un peu de cet efficace dictame blond… qui apaise la faim et la soif, aide à la digestion, réveille quand on est endormi, endort quand on est éveillé, charme, distrait et guérit « les fatigues de l’esprit ».

On fume donc beaucoup au camp. On y joue également beaucoup. Tout homme, pour peu qu’il vaille quelque chose, ne cesse jamais d’être un enfant. On joue à tous les jeux. Pour cela aussi les mêmes associations philanthropiques se sont montrées d’une grande générosité en offrant cartes, damiers, pions, boules, cartons, etc. Car, du matin au soir, ceux qui ne sont pas occupés à une besogne spéciale jouent. Ils jouent aux cartes, aux dames, aux échecs, au tric-trac, au bowling, au fer-à-cheval et, surtout les Italiens, aux boules et à la morra.

Pour ce qui est des cartes, tous les jeux sont en vogue depuis le bridge jusqu’au poker. Dans un coin de notre petite ville, huit ou dix impénitents amateurs d’émotions fortes se retrouvent pour des parties étoffées de paris. Le jeu à l’argent, comme bien l’on pense, est condamné par le Règlement. Les internés eux-mêmes n’en veulent pas, au point qu’à quelques reprises certains joueurs se sont fait battre par des camarades nettement opposés à ce genre de divertissement. Mais rien n’y a fait !… Cette table de poker s’est toujours reconstituée ; personne n’a pu la disperser.

J’ai assisté une fois à une série de parties entre deux gais lurons qui avaient l’habitude de se lancer des défis aux cartes. Un des deux était, ce jour-là, particulièrement en déveine, si bien qu’il commença par perdre tout l’argent qu’il avait sur lui. Il joua ensuite la couverture de son lit, il la perdit aussi, de même que son oreiller. Ne sachant plus sur quel enjeu disputer la dernière partie, il joua… une gifle ! Et cette fois il gagna. De sorte que, s’il perdit tout, il eut du moins la satisfaction de faire rougir son copain trop chanceux.

Un avocat qui, en arrivant ici, n’était pas très ferré au bridge, désireux de se perfectionner, écrivit une lettre à sa femme pour la prier de lui expédier un traité théorique et pratique de ce jeu. Quand il le reçut, il nous le montra. Le manuel s’intitulait : Traité complet du jeu de bridge à apprendre en cinq ans. L’avocat crut à une plaisanterie de sa femme et entra en fureur.

Un jeu qui a rapidement gagné la faveur générale, c’est celui des échecs chinois. On connaît ce jeu. Il y a un grand carton percé de trous sur lequel sont tracés des triangles colorés réunis entre eux en forme d’étoile. Chaque joueur reçoit au départ un certain nombre de boules de la même couleur que son triangle. Il doit, par bonds successifs et suivant certaines règles, aller placer ses boules le premier dans le triangle de l’étoile dessiné en face du sien. C’est un jeu qui exige une grande rapidité de décision dans les mouvements qu’on opère, car chaque faute peut engendrer un retard considérable et compromettre le résultat de la partie.

C’est à ce jeu qu’excelle d’une manière toute particulière l’ancien premier magistrat d’une grande ville de l’Est du pays. Tous ceux qui se sont mesurés avec lui ont été battus successivement et à plate couture. Ce camarade avait une façon à lui de faire retentir les petites boules dans leurs trous, de les disposer et de les faire avancer en ordre éparpillé de manière à ne pas provoquer la méfiance de son adversaire. Tout à coup, le jeu se démasque ; l’adversaire se voit vaincu et dans l’impossibilité d’opposer une défense !

Dans le groupe des Canadiens français, on joue fervemment aux échecs. Ils sont environ vingt-six appartenant tous à un même mouvement politique dont le chef est avec eux.

Quant aux Italiens, outre quelques jeux de cartes assez tapageurs, comme la scopa, c’est-à-dire le « balai », qui ressemble un peu « à la bataille », ils se livrent avec passion à la morra, jeu qui consiste à abattre en même temps que l’adversaire un ou plusieurs doigts de la main droite en énonçant à haute voix un chiffre inférieur au numéro dix. Celui des deux joueurs qui a annoncé un chiffre égal à l’addition du nombre des doigts qu’il a abattus et que ceux qu’a abattus son adversaire marque un point. Ceux qui jouent à la morra donnent ni plus ni moins l’impression d’être des sourds s’engueulant avant de s’entr’égorger.

Pendant la belle saison une grande partie de ces jeux se pratiquent au grand air. Les Italiens s’adonnent au sport des boules, jeu très répandu également à Lyon et dans le midi de la France, où l’on organise même des joutes de championnats qui excitent la curiosité et l’intérêt de toutes les populations de ces régions. On dispute une partie de boules soit sur un terrain préparé soigneusement d’avance et lissé comme un billard, sur lequel les boules roulent avec une aisance extrême, soit sur un terrain accidenté, où il faut tenir compte de l’imprévu représenté par un caillou ou par une déclivité du sol. L’un peut faire dévier la boule, l’autre lui imprime une vitesse inattendue. Ce jeu requiert de l’adresse, un bon œil et une certaine force physique car il s’agit, quelquefois, de bocciare (bouler), c’est-à-dire de frapper avec sa propre boule, lancée à toute volée, la boule de l’adversaire de manière à la jeter hors du jeu et à laisser la sienne à sa place.

À cela s’ajoutent les épreuves sportives : le foot-ball, la course à pied, le fitz-ball, le base-ball, le lancement du javelot et du poids, les sauts en hauteur et en longueur, le tennis, la boxe, etc. Tous ces amusements sportifs sont parfaitement organisés. L’un de nous remplit, en quelque sorte, les fonctions de directeur des sports. Il a en consigne tous les accessoires, tels les raquettes, balles, ballons, gants, filets, etc. À l’heure fixée, le terrain et les accessoires sont prêts, de sorte que les joueurs n’ont plus qu’à s’abandonner à leur distraction favorite sans s’occuper de rien.

Une ou deux fois par an, tous les sportifs — qui se soumettent à un entraînement intensif — se produisent dans une série d’épreuves ; c’est le jour du « championnat du Camp » ou le « Field Day ». On se croirait aux jeux olympiques. Il y a un jury très sévère qui contrôle minutieusement les exploits des concurrents. Les officiers et les soldats se mêlent à nous pour assister aux épreuves et même pour en surveiller le déroulement. D’habitude, cette journée trouve sa conclusion en une sorte de collation générale, offerte à tous les habitants de la petite ville, grâce aux bénéfices de la cantine. Chocolat et café au lait à volonté, gâteaux et friandises. Puis distribution solennelle des prix aux vainqueurs de chaque catégorie agrémentée au préalable d’une série de discours.

Autre divertissement durant la belle saison dû à l’initiative du commandant. Des groupes de prisonniers, accompagnés d’une faible escorte et nantis de grands seaux, étaient autorisés à faire dans la forêt la cueillette des bluets. Le soir, ils rentraient tous éreintés de fatigue, le visage et les mains violacés, mais portant des seaux à peine à demi remplis du précieux fruit sauvage canadien, car ils avaient mangé presque toute la vendange en cours de route.

En hiver, les jeux sportifs au grand air changent naturellement.

On prépare avec mille soins le terrain d’une patinoire, où l’on fait couler de l’eau pendant deux ou trois semaines entières, afin de créer une belle couche de glace. Puis en avant les patineurs et les joueurs de hockey !

Il y a des parties fortement disputées et, malgré le manque de confort pour l’assistance, les spectateurs sont toujours assez nombreux. Ici, ce sont surtout les Canadiens qui excellent, car il s’agit en somme d’un sport national.

Enfin, laissant de côté les arts pour le chapitre suivant, il y a une distraction qui pourrait être pratiquée avec profit par tous : la lecture. Mais elle n’est pas si aisée que l’on peut croire, surtout pendant la mauvaise saison. En effet, durant l’hiver, la baraque, cette frêle forteresse érigée contre le froid, devient une sorte de centre du monde. Dehors, tout est hostile, étranger. La pluie, la froidure, la brise… Parfois il fait beau, c’est vrai. Le soleil brille sur les cristaux de la neige avec des reflets irisés. Mais — et surtout dans le deuxième camp où nous avons habité — nous avons dû soutenir jusqu’à quatre, cinq jours de pluie d’affilée. Ensuite, le vent souffle pendant autant de temps avec une violence inouïe. La neige, soulevée en poussière, traverse le camp en rafale, s’amoncelle derrière un talus qui entoure le réfectoire, formant des barrières qu’il faut attaquer à la pelle, le matin, lorsqu’on veut passer pour aller au premier repas. On rentre du déjeuner en courant, la peau râpée par le froid humide et la neige.

C’est alors que, dans la baraque, l’existence devient intolérable.

Des soixante-dix hommes en moyenne qui l’habitent, il y en a qui parlent, qui sifflent, qui chantent, qui jouent divers instruments de musique, qui se bataillent aux cartes, qui discutent politique, qui travaillent aux « souvenirs », avec la lime, la scie, le marteau, et raclent avec des instruments pointus le bois et le fer en produisant des crissements à faire sursauter les nerfs. Car depuis le début de notre internement beaucoup d’artisans, auxquels se sont joints beaucoup d’amateurs qui ont vite fait des progrès, se sont mis à fabriquer des « souvenirs », objets divers façonnés surtout dans le bois, qui est à la portée de la main ici.

On fabrique ainsi toutes sortes d’objets : des boîtes, des porte-plumes, des cuillers, des potiches, des statuettes, des bijoux, tels des bracelets et des bagues, des bateaux qui sont de véritables petits chefs-d’œuvre, etc. Ces objets constituent la base d’un commerce très florissant, car deux ou trois fois par an, ils sont exposés dans une sorte de Salon et mis en vente.

On trouve des acheteurs non seulement parmi les camarades mais aussi parmi les soldats et les officiers de la garde du camp. Ensuite, une fois le salon fermé, les internés sont autorisés à expédier chez eux ou à des amis des colis contenant des « souvenirs »… C’est surtout à la veille de Noël et de Pâques que ces envois ont lieu.

Les Canadiens français, sous la conduite de leur « major », qui a démontré en cela un vrai talent d’organisation — produisent de ces souvenirs sur une très grande échelle. Pour faciliter le travail, ils ont construit, avec les roues de multiplication et le pédalier d’une bicyclette, un tour actionné par les pieds qui est une merveille d’ingéniosité.

Pour revenir à la vie dans la baraque, l’hiver, il est certain, toutefois, que tous ces bruits y créent une cacophonie exaspérante qui donne l’envie de sortir, même si dehors la température est glaciale.

Comment lire dans cette ambiance ? Comment, par exemple, les médecins qui voudraient poursuivre leurs études peuvent-ils se tenir au courant des derniers progrès de la médecine et de la chirurgie ? On a bien essayé à plusieurs reprises d’organiser une salle de lecture, mais ce beau projet, qui aurait pourtant rendu tant de services, n’a jamais pu se réaliser…

Outre le bruit, il y a l’indiscrétion de certains camarades de baraque qui rend toute lecture impossible. Il suffit de s’asseoir près de son lit, devant sa grossière petite table de bois de fabrication « domestique » et d’ouvrir un livre pour qu’aussitôt un de ces indiscrets s’approche :

— Tiens ! Qu’est-ce que vous lisez de beau ?

Et là-dessus il commence à parler des livres qu’il a lus, de ceux qu’il n’a pas lus. Peu lui chaud qu’on puisse avoir envie de l’envoyer au diable !

Les livres sont pourtant l’un des grands réconforts des internés. Si tous ceux qui ont un parent ou un ami prisonnier de guerre pouvaient savoir la valeur d’un simple bouquin dans un camp d’internement, ils n’hésiteraient pas à en envoyer beaucoup.

On lit de tout ici, des manuels, des essais, des travaux d’histoire, des romans, etc. Les personnes cultivées profitent de cette longue période d’inaction pour revoir certains classiques qu’ils avaient oubliés et c’est curieux de constater quel effet bienfaisant cette lecture exerce sur leur esprit.

Parmi les passe-temps, il faut également citer la radio. Elle n’est venue que deux ans après notre installation dans notre premier bourg et encore sous une forme très sommaire. Elle est autorisée deux ou trois fois par jour, à heure fixe, pour permettre aux intéressés d’entendre la lecture des bulletins officiels et des dernières nouvelles de la guerre.

Comme les émissions proviennent d’un petit poste local, il ne faut guère compter entendre quelque beau programme. Un peu de musique seulement avant et après le journal parlé. C’est tout !

Un mot, enfin, des animaux savants.

Un Allemand — libéré depuis et maintenant gardien d’un Zoo, quelque part au Canada — qui avait été autrefois propriétaire d’une importante ménagerie, possède deux chiennes savantes auxquelles il fait exécuter toutes sortes de tours. Il les fait asseoir sur une petite bicyclette placée sur une corde raide ; il leur fait porter des objets, sauter, danser et que sais-je encore ? Un jour, un jeune chien appartenant au censeur finit par être séduit par les charmes des deux gentilles acrobates et le résultat fut que, peu de temps après, les bureaux de l’état civil du camp eurent à enregistrer pour la première fois dans leurs annales des naissances : deux portées de sept chiots chacune !

Un autre camarade — un constructeur de Montréal, type du gentleman-farmer — s’est amusé à capturer dans la forêt deux taupes qu’il a essayé d’apprivoiser, sans grand résultat, il faut bien le reconnaître. Une de ces taupes, qui s’appelait Pitt, était aveugle et cela ajoutait au pathétique de son sort car la pauvre bête restait enfouie dans les coins reculés d’une cage. Le jour où le gentleman-farmer fut libéré, ses deux taupes le furent aussi. On ouvrit la porte de la petite cabane où elles étaient enfermées. Pendant quelques minutes, les deux bêtes n’eurent pas l’air de comprendre ce qui leur arrivait. Mais s’étant hasardées hors de la cabane et constatant que le chemin ne leur était plus barré, d’instinct elles s’orientèrent vers la forêt. Courant de toutes leurs forces, elles s’y engouffrèrent, heureuses de la retrouver et de la respirer après un si long séjour parmi les hommes !

Un autre animal dressé : une corneille appelée Jacob qu’un Allemand a ramassée dans une forêt alors qu’il habitait un autre camp, à trois ou quatre mille milles d’ici. La corneille, recueillie très jeune, s’est attachée à son maître, qui l’a amenée avec lui. Elle est très drôle, cette bête. Elle participe avec une effusion déconcertante à la vie collective du camp. Le matin, à l’heure de l’appel alors que tous les internés sont rangés sur la grande esplanade du camp pour être comptés, la corneille arrive en battant des ailes, se pose sur les fils électriques tendus entre les poteaux et assiste à toute la manœuvre. À peine l’ordre de rompre est-il donné, la corneille s’en va vers la grille de sortie, où se forment les équipes des travailleurs qui partent pour la forêt et, consciencieusement, elle les suit jusqu’à pied d’œuvre. Elle revient pour le déjeuner et assiste aux différents défilés comme si elle était chargée d’une mission de haute surveillance. Jacob a deux défauts : cet oiseau est voleur et rancunier. Un jour quelqu’un lui lança une pierre. Le lendemain il attendit l’homme au passage et le piqua d’un coup de bec. D’autre part, il entre dans les baraques par les fenêtres et fait « main » basse sur les crayons, plumes et autres objets qu’on laisse traîner sur les tables. Quelquefois il exagère.

Ainsi, il y a quelques jours, il entre dans une salle de bains. Un brave petit vieux était en train de se rincer la bouche, et pour être à son aise, il avait ôté son râtelier, qu’il avait déposé sur le bord de la cuvette. Jacob voit cet objet qui lui est inconnu, fonce dessus, s’en empare et disparaît par la fenêtre, laissant le pauvre vieux… doublement bouche bée !