Labrador et Anticosti/Chapitre III

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C. O. Beauchemin & Fils (p. 31-45).


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CHAPITRE TROISIÈME

Betsiamis (suite)


Les Montagnais d’aujourd’hui. — Une nation qui fait une belle mort. — Avantages de la vie nomade. — La question scolaire dans les forêts du Nord. — Quelque chose que l’on ne veut pas confier aux lectrices. — La poste chez les sauvages. — Pourquoi l’on fait la chasse. — La famine dans les bois. — Les lois de protection du gibier. — Canada et Québec, c’est du montagnais. — Organisation politique. — L’ « influence indue » chez les Montagnais. — Entre familles régnantes.


Il est temps de donner au lecteur quelques détails sur l’état présent de la nation montagnaise[1]. À divers endroits de ce livre je reviendrai sur ce sujet, suivant que les circonstances s’y prêteront, et l’on aura de la sorte des renseignements assez complets sur la descendance des anciens habitants de la partie nord-est de notre Province.

Un groupe de Montagnais fréquente le territoire situé au nord du lac Saint-Jean, et possède une réserve à la Pointe-Bleue (Roberval) sur les bords du beau lac saguenéen. Je n’ai pas à m’occuper ici de ce groupe peu considérable. Le gros de la nation montagnaise habite aujourd’hui le territoire situé à l’est de Betsiamis ; tout ce pays, qui s’étend vers le nord, et jusqu’à l’océan Atlantique du côté de l’est, c’est le territoire de chasse des Montagnais. Vers le nord-est, ils se rencontrent avec les Esquimaux et les Naskapis.

Au témoignage des Oblats, qui sont les pères spirituels de tous ces sauvages, le nombre des Montagnais a diminué de moitié depuis le milieu du siècle. Il faut attribuer cette prodigieuse diminution à une excessive mortalité des enfants en bas âge. Sans ce fait douloureux, les familles seraient nombreuses ; et comme il y a là un mal auquel il est presque impossible de porter remède, vu les conditions de la vie chez ces sauvages, on peut dire qu’un jour prochain verra disparaître les derniers représentants de la race montagnaise. La transition de la vie entièrement sauvage à celle de l’homme civilisé est fatale au peuple qui la subit. Le mélange des deux genres de vie, tel qu’il existe actuellement chez nos indigènes, double les inconvénients mais non les avantages de l’un et de l’autre.


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ANGÉLIQUE MICHEL.
Montagnaise de Godbout, âgée de 102 ans ; morte à l’âge de 106 ans.
(Photog. par N.-A. Comeau.)

Quel est donc, aujourd’hui, le chiffre total de la population montagnaise ? Il est facile de le constater de façon approximative, en calculant le nombre des familles qui se rendent chaque été aux diverses missions de la côte du golfe et de celle de l’Atlantique. Voici les statistiques que me fournirent les Pères Oblats en 1895. Il vient chaque année à Betsiamis environ 120 familles ; aux Sept-Îles, 90 ; à Mingan, 90 ; à Musquarro, 100 ; à la baie des Esquimaux, 35 ; à la baie d’Ungava, 35. Cela fait en tout 470 familles, et comme les familles, chez les Montagnais, ne comprennent guère en moyenne que quatre personnes, on arrive au nombre de 1680 individus. On peut dire, en tout cas, que le peuple des Montagnais compte à présent à peine 2000 âmes, y compris le groupe du Lac Saint-Jean. Voilà tout tout ce qui reste de la florissante nation d’autrefois ! Au moins est-il vrai de dire, pour laisser arriver un rayon de soleil sur ce tableau par trop attristant, que le peuple agonisant fera une mort édifiante, grâce aux bons missionnaires qui l’assistent de leur dévouement. Le but de la Rédemption est atteint chez les Montagnais : ils sont tous chrétiens, et chrétiens pratiquants, et chrétiens fervents. Dieu ne permet pas à l’enfer de semer l’ivraie au milieu de ce bon grain ! C’est la récompense de leur docilité à suivre les enseignements de l’Église de Jésus-Christ. — Nous, les blancs, nous méritons de moins en moins ces bénédictions spéciales du Très-Haut ; et, en particulier, nous, Canadiens-Français, nous soutenons une certaine presse qui mine sourdement la foi dans les âmes et la vertu dans les cœurs : il y a là un crime social dont nous portons la responsabilité et dont nous serons châtiés ici-bas, puisque les peuples sont dès ce monde punis ou récompensés, suivant qu’ils le méritent.

On pourrait penser que le genre de vie des sauvages, qui passent les trois quarts de l’année dans la forêt et sans secours religieux d’aucune sorte, est tout à fait défavorable à la conservation de leur ferveur spirituelle. Eh bien, c’est tout le contraire qui arrive, au témoignage des missionnaires. Lorsqu’ils sont réunis dans les missions, durant l’été, ils se dissipent facilement ; et l’entière oisiveté qui remplit alors leurs journées n’est, pas plus chez eux que chez les blancs, une garantie de conduite irréprochable. Dans les bois, chaque famille est isolée, et rien n’est plus favorable pour la parfaite éducation morale des enfants que la société continuelle des parents. Là, pas de compagnons dangereux pour contre-balancer et même annuler les bons enseignements reçus du père ou de la mère. — Dans le paradis terrestre, les fruits merveilleusement beaux du fameux pommier qu’il y avait là auraient en vain brillé à la vue de notre première aïeule, si l’infernal tentateur n’était venu lui faire entendre de perfides considérations.

Chose encore plus étrange : c’est dans les bois que les enfants apprennent le mieux à lire et à écrire !

D’abord, il faut dire, à la louange des sauvages, que la grande majorité des adultes savent lire et écrire. Voilà donc, enfin, une partie de la population de la Province qui est entrée dans le mouvement, où les progrès modernes ne sont pas un vain mot, où le flambeau de l’instruction resplendit d’un vif éclat. Pour varier un peu leur façon de dire, les détracteurs de notre système scolaire pourraient bien cesser quelque temps de jouer de la population d’Ontario aux oreilles de nos apathiques compatriotes, et leur proposer désormais l’exemple des Montagnais… Ils n’en feront rien pourtant, parce que, si les Montagnais sont si bien instruits, c’est à l’Église catholique qu’ils le doivent, d’où il faudrait conclure que la cause de l’instruction élémentaire serait peut-être plus avancée dans notre pays, si l’on avait davantage laissé l’Église s’en occuper toute seule — comme c’est arrivé pour l’enseignement secondaire. Il ne manque pas de gens qui ont cette conviction, sans même avoir eu besoin, pour l’acquérir, de savoir ce qui se passe chez les Montagnais.

La vie nomade de ces pauvres gens, qui courent la forêt durant presque toute l’année, n’est donc pas un obstacle à l’instruction de leurs enfants. Et l’on imagine bien que chaque famille n’emmène pas dans les bois un précepteur diplômé qui, deux fois par jour, donnerait sa leçon aux deux ou trois marmots, avides de linguistique, qu’on lui aurait confiés. Non ! C’est le père ou la mère qui promènent eux-mêmes leurs enfants dans les sentiers plus ou moins fleuris de l’épellation, de la lecture et de la… calligraphie. L’instruction et l’éducation étant avant tout au nombre des devoirs qui incombent aux parents, voilà encore un idéal que l’on voit réalisé chez les sauvages ! Les blancs, trop absorbés par leurs affaires commerciales, industrielles ou professionnelles, voire par la politique, voire même par leurs parties de plaisir, sont obligés de se faire remplacer par les instituteurs des diverses catégories, pour accomplir leurs obligations concernant l’instruction de leurs enfants. Les sauvages, eux, trouvent facilement les heures nécessaires pour remplir à cet égard leurs devoirs d’état. Il y a des loisirs dans la forêt. On y prend le temps de vivre ! Quand on a tiré quelques coups de fusil, visité les pièges à renards, dérobé trois ou quatre truites à la rivière voisine, et préparé le frugal repas, il reste encore bien des moments libres. Il n’y a pas de visites à faire, ni à recevoir, et les soins du ménage sont vite expédiés. C’est alors qu’on allume le flambeau de la science sous la tente de toile : sous l’œil attentif du père ou de la mère, les petits s’exercent, l’un à joindre les lettres aux lettres, et les mots aux mots, dans l’alphabet que l’on a reçu de la « robe noire », l’autre à tracer des chiffres et des caractères d’écriture sur un beau morceau d’écorce de bouleau. Les prières, le catéchisme s’apprennent aussi à la longue ; et le Père sera surpris, l’été suivant, de voir que le petit Paul et la petite Marguerite sont déjà joliment préparés pour leur première communion.

Il n’est pas besoin de dire que, sous la direction des Pères, on fait aussi l’école aux enfants, sur la réserve de Betsiamis. On y perfectionne l’enseignement reçu dans les familles ; on y prépare, sans s’en apercevoir, les instituteurs privés qui continueront dans la tribu ces traditions de l’enseignement familial. C’est là, en un mot, que se trouvent le collège et l’université pour la jeunesse montagnaise.

Il faut savoir aussi que ce n’est pas le français, ni l’anglais, ni l’allemand, ni l’hébreu que l’on enseigne aux petits sauvages. C’est en montagnais qu’ils apprennent à lire et à écrire, et cela suffit parfaitement à les mettre en état de « struggleforlifer » à leur aise dans leur carrière de chasseur. Il s’ensuit qu’un petit nombre seulement de Montagnais connaissent un peu le français ou l’anglais, par suite de leurs rapports avec les Canadiens français ou anglais. Cela, il est vrai, les prive de l’avantage de lire nos journaux. Cela les empêche aussi de fréquenter les blancs et d’apprendre d’eux à perdre la simplicité de leurs mœurs patriarcales et leur fidélité à remplir tous leurs devoirs religieux ! — Autant d’inconvénients qui ne sont pas extrêmement déplorables.

Cette instruction élémentaire, si générale chez les Montagnais, surprend beaucoup les blancs qui n’ont jamais vu de beaucoup près ces indigènes. Dans l’un de mes trajets sur le Str Otter, nous aperçûmes un Montagnais, de passage à bord, qui écrivait d’assez longues phrases sur un paquet d’avirons neufs en destination de l’un des postes de la Côte. C’était un ingénieux mode de communications postales avec quelque compatriote du lieu. Et comme il n’y a presque pas de blancs qui sachent le montagnais, la dépêche avait bien des chances de n’être pas divulguée avant d’arriver au destinataire. Par exemple, si le directeur général des Postes en était informé !

Mais il y a encore bien autre chose ! Si on le savait, à Ottawa ! Je tremble d’en faire la confidence, de peur d’attirer les rigueurs administratives sur ces pauvres sauvages… Je vais le dire pourtant, sous le sceau du secret, à mes lecteurs seulement. Je prie que les lectrices me pardonnent généreusement si je leur demande, pour raison valable et sur l’autorité du sage La Fontaine, de vouloir bien sauter le passage en son entier.

Eh bien, donc, si vous demandez au ministère des Postes de quel service postal on jouit à Betsiamis, on vous répondra sans hésiter que, deux fois la semaine, un courrier est expédié de Tadoussac à Betsiamis ; et que, en outre, durant l’époque de la navigation, le steamer Otter y transporte, tous les quinze jours, les malles du monde entier, via Québec et Rimouski. Et si l’on est le moindrement en veine de loquacité, on ajoutera que, durant la saison d’hiver, c’est de Betsiamis que partent, toutes les trois, quatre ou six semaines, les courriers qui desservent les diverses localités de la Côte Nord et du Labrador. Voila tout ce que l’on sait à Ottawa.

Ce que l’on n’y sait pas, par exemple, c’est que les Montagnais ont un système postal à eux, qui est bien près d’être l’idéal du genre, puisqu’il n’exige ni administration centrale, ni bureaux de poste, ni courriers spéciaux, ni timbres-poste ; il n’y a là-dedans ni recettes, ni dépenses, et par conséquent pas de déficit au bout de l’année fiscale. Le seul inconvénient, c’est que ça ne va pas vite. Mais les sauvages sont les gens les moins pressés qu’il y ait en ce monde, et ils s’accommodent parfaitement de leur ingénieuse méthode de correspondance.

Voici, de façon pratique, comment fonctionne cet admirable mécanisme de la poste chez les sauvages.

Vous êtes parti — je suppose, mon cher lecteur, que vous êtes aussi Montagnais que possible — vous êtes parti de Betsiamis, en septembre, avec femme et enfants, canots et raquettes, provisions et munitions ; et vous êtes rendu bien loin dans les forêts du Nord. Or voilà que, vers la Toussaint, vous désirez faire savoir au P. Arnaud qu’il devrait bien, s’il trouve une occasion, vous envoyer un autre « Tshishtekiikan Tshe Apatstats Ilnuts », pour remplacer celui que vous aviez et qui est malheureusement tombé dans la rivière, en sorte que les enfants ne peuvent plus apprendre à lire. Ou bien, vous voulez annoncer à la pauvre grand’mère, qui passe l’hiver à la bourgade, que votre femme, un peu malade au départ, est maintenant tout à fait rétablie ; que, de plus, son filleul, le petit Jérôme, commence à chasser, qu’il a déjà tué deux visons et qu’il a failli se faire manger par un ours ; que, pour finir, si elle pouvait vous envoyer une fiole de Pain Killer et une certaine quantité de fil à ligne, cela serait bien utile à la famille.

Vous prenez un morceau d’écorce de bouleau, vous y écrivez ce que vous voulez au crayon ou avec une pointe effilée. Vous pliez en deux la feuille de bouleau ou vous l’enroulez ; vous la fixez au bout d’un bâton, où vous avez pratiqué une fente ad hoc. Enfin vous fichez le bâton dans le sol, en un endroit dépourvu d’arbres ; et tout est dit.

Il est parfaitement sûr que pas un sauvage ne passera là sans apercevoir ce bâton et cette écorce au bout. Il lira l’adresse que vous avez écrite dessus ; et, s’il va lui-même à Betsiamis ou à tout autre endroit que vous avez indiqué, il prendra la lettre et la portera fidèlement à destination.

Qui sait si, dans deux mois, vous ne trouverez pas quelque part, à votre tour, une écorce vous indiquant certaine cache où un sauvage, revenant de la Côte, a déposé pour vous le Tshishtekükan que le bon P. Arnaud vous envoie, ou le Pain Killer que vous avez demandé à la vieille Montagnaise. Il y a aussi une lettre du Père, qui recommande de bien dire les prières, matin et soir. La grand’mère, elle, dit à son filleul de ne pas s’amuser à jouer avec les ours tant qu’ils sont en vie.

— Eh bien, que dit-on de la poste montagnaise ? N’est-ce pas ingénieux, ce système de communication ? Il est vrai, comme je l’ai dit, que ce n’est pas rapide ; mais l’inconvénient est léger pour les sauvages, qui généralement sont doués de beaucoup de patience, surtout pour ce qui est de la correspondance. Il ne manque pas de blancs qui poussent fort loin la temporisation en matière épistolaire, et qui ne mettent guère de zèle à profiter des avantages postaux qui sont à leur portée !

Le plus grand souci du sauvage, en temps de chasse, ce n’est pas d’écrire des lettres. Ce n’est pas non plus, à vrai dire, de chasser. C’est, avant tout, d’avoir tous les jours de quoi manger — C’est beaucoup comme chez nous, où il y a tant de gens qui ne travailleraient guère, si la question du pain quotidien ne les poussait. Mais tandis que, chez les blancs, il y a des individus qui n’ont pas à se préoccuper de leurs moyens de subsistance et qui travaillent quand même, à seule fin d’augmenter leur fortune, le sauvage ne songe pas le moins du monde non seulement à s’acquérir des ressources pour ses vieux jours, mais même à ménager les provisions qu’il emporte dans la forêt, pour le cas où la chasse manquerait.

Et ces provisions de bouche dont il se munit pour le temps de la chasse, c’est souvent, pour une seule famille, sept ou huit barils de farine, et tout le reste en proportion. En un mot, il emporte dans le bois tout ce qu’il a pu obtenir du marchand et tout ce qu’il sera possible de loger dans les canots et l’on part, et l’on avance à bien petites journées ; même, il n’y a pas besoin d’empêchements très graves pour que l’on ne marche pas du tout. Il est entendu, en effet, que l’on ne chasse pas, tant que l’on a encore des provisions. Et l’on ne s’inquiète pas à la pensée que si, plus tard, les provisions étant épuisées, on ne rencontre pas de gibier, la famine pourrait faire souffrir cruellement la famille. Non, on ne s’en inquiète pas, et l’on vit au jour le jour. Pour être juste, pourtant, je dois ajouter que, maintenant, d’après ce que m’a dit un missionnaire, les Montagnais ont plus de prévoyance qu’autrefois. Mais, comme ils n’en avaient pas beaucoup autrefois, il n’est pas à croire que cette utile vertu soit encore particulièrement brillante chez eux.

Il arrive donc un moment où la dernière mesure de farine est elle-même épuisée. Non seulement on a mangé son pain blanc le premier, comme dit le proverbe ; mais il faut dire adieu à tout pain quelconque, jusqu’au retour à la mer, l’été suivant. Alors commence sérieusement la chasse, et même la pêche. Les lacs et les rivières fournissent ordinairement en abondance le saumon, la truite et d’autres poissons fort savoureux. Et surtout, les divers gibiers à plumes ou à poils varient agréablement le menu de chaque jour. On vit dans l’imprévu. Il n’y a pas à rédiger d’avance le programme culinaire de la semaine. Jamais l’on ne sait si le lendemain on dînera de caribou, d’ours, de lièvre, de perdrix[2] ou de castor. Quoi qu’il en soit, on tue ce qui se présente. Et comme avant de griller un bifteck de caribou ou d’autre chose, il faut d’abord lever la peau de l’animal, voilà l’industrie qui s’eu vient d’elle-même forcer la main au sauvage. On ramasse ainsi, tout l’hiver, des pelleteries que l’on apportera à la mer, le printemps venu, et que l’on donnera au « bourgeois », pour payer les avances de provisions, de vêtements et de munitions que l’on a reçues l’été précédent. Mais, en somme, on chasse pour manger, et, par surcroît seulement, on fait de l’industrie et du commerce. Si la chasse et la pêche sont très productives, tant mieux ! On fera bombance tout l’hiver à la viande fraîche et au poisson délicat ; puis, on emportera assez de peaux pour solder toutes ses dettes, et l’on aura encore un surplus qui permettra de se faire la vie large durant les vacances au bord de la mer.

Mais il arrive parfois que l’on ne rencontre pas de caribous, ni de lièvres, ni de perdrix, ni de quoi que ce soit que l’on puisse mettre à la broche. Il y a longtemps que la dernière drachme de farine a cessé d’exister. Et puis il se trouve que l’on n’est dans le voisinage d’aucun lac, d’aucune rivière. Oh ! alors, ce n’est pas réjouissant ! S’il se passe plusieurs jours de la sorte, cela devient de moins en moins délectable. — « Tiens ! un caribou ! là-bas ! » — Et l’on part après l’animal, dont la seule vue a ramené l’espoir, le plus grand bien après la possession de l’objet, plus grand même parfois, mais non dans le drame auquel nous assistons. Eh bien, voilà que, par le plus fâcheux des hasards, on a manqué le caribou ! Je ne sais par quel accident inaccoutumé cela s’est fait. Mais il s’est échappé, et le dîner l’a suivi !

La position est devenue terrible. Et si la bonne Providence ne le fait pas exprès pour sauver ces pauvres gens, en envoyant par là quelque gibier, ils mourront de fait. Ce malheur arrive bien quelquefois. Un peu comme le marin, le sauvage, qui passe sa vie dans l’immensité des plaines et des forêts, est apparemment sous une dépendance plus immédiate des hasards de l’existence.

Et ces pauvres sauvages ont encore à compter avec autre chose. Sujets comme nous du pouvoir gouvernemental, ils doivent aussi se soumettre à l’autorité des lois. Or, comme on sait, la loi ne permet la chasse qu’à certaines époques de l’année, qui varient suivant les diverses espèces d’animaux. Voilà donc de nouvelles entraves à la profession de ces braves gens.

On imagine bien que, puisque les sauvages n’ont pas d’autres moyens de subsistance que la chasse, les magistrats ne condamneront pas à mort celui qui aura tué un caribou ou un castor pour empêcher sa famille de mourir de faim. Au reste, la loi autorise le commissaire des Terres de la Couronne à donner aux sauvages des permis de chasse, pourvu que leur subsistance soit le seul objet de cette chasse. Mais, d’autre part, le sauvage ne pourrait utiliser les pelleteries que ses attrapes ou son fusil lui auraient procurées en temps prohibé. La Compagnie de la baie d’Hudson, l’ « honorable Compagnie », comme disaient certains missionnaires, a bien soin de ne pas accepter de ces peaux, soit parce qu’elle courrait risque de les voir confisquées, comme il est arrivé déjà, soit pour conserver les bonnes grâces du gouvernement. Ainsi donc, nos sauvages ne peuvent, durant plusieurs mois de l’année, utiliser qu’une partie de leur chasse. Ils en tirent profit pour leur subsistance ; mais ils perdent le prix de vente d’une certaine quantité de leur pelleterie, qui leur serait si nécessaire pour se procurer poudre, plomb, pièges, farine, vêtements, etc. Quand on a des revenus considérables chaque année, on supporte très bien leur diminution, parce qu’il en reste toujours assez pour vivre convenablement. Mais, ces pauvres Montagnais n’arriveraient qu’au strict nécessaire, quand même aucune législation ne viendrait diminuer encore leurs faibles ressources !

Mais ce n’est pas tout.

Pour nos sauvages, le castor est comme le pain quotidien. Ce gibier leur est infiniment précieux, soit pour l’alimentation, soit à cause du prix élevé de sa fourrure. Aussi, dit le P. Arnaud, « ils ménagent cet animal ; ils le considèrent comme un présent que le Grand Esprit leur a donné. Ils respectent les cabanes de castor, et ne les détruisent jamais entièrement, quoiqu’ils souffrent parfois de la faim ».

Eh bien, pour comble d’infortune, nos pauvres aborigènes ne peuvent plus, dans ces années-ci. utiliser le présent du Grand Esprit ! Nos législateurs, dans l’excellente intention d’empêcher la destruction de ce gibier de valeur, ont interdit de lui faire la chasse depuis l’année 1896 jusqu’à 1900. Voilà donc encore une mesure qui, toute sage qu’elle soit, est loin d’être à l’avantage de la peuplade montagnaise, et qui, au contraire, rend sa condition bien misérable.

Pour revenir aux grands voyages de chasse des Montagnais, il n’y a aucune comparaison à établir entre leurs pénibles campagnes et les faciles expéditions de nos sportsmen à la poursuite du caribou. Pour ces derniers, en effet, qu’il se trouve ou non du caribou sur leur chemin, cela importe assez peu. Ce qui importe, c’est de prendre de l’exercice au grand air durant huit jours ; on n’amène pas avec soi sa femme et ses enfants, y compris les bébés de deux mois ! On n’attend pas après le produit de sa chasse pour procurer à tout ce monde ses trois repas par jour ! Les convois de provisions contiennent assez de victuailles de tout genre pour assurer le premier, le deuxième et le troisième service à la table de ces chasseurs d’occasion. Nos pauvres sauvages ne sont jamais à pareille fête. Et pour eux la question du caribou est parfois d’un intérêt qui dépasse singulièrement le souci que peuvent avoir les amateurs de ne pas revenir bredouille.

Pour connaître parfaitement les conditions du sport chez les sauvages, il faudrait faire toute l’expédition avec eux, depuis septembre jusqu’au mois de juin suivant. Mais on préfère généralement ne pas tenter l’aventure et se résigner à l’ignorance de beaucoup des détails de la saison de chasse.

Le P. Arnaud, lui, qui commença sa vie de missionnaire par faire le voyage de la baie d’Hudson avec les sauvages, inaugura son séjour sur la Côte Nord en suivant dans les bois une famille de Montagnais. Mais il avait moins pour but spécial d’occire avec eux castors et caribous que de se familiariser avec la langue montagnaise, afin de pouvoir remplir plus complètement les devoirs de son apostolat auprès des sauvages. — On peut s’imaginer s’il le sait, son montagnais, depuis tant d’années qu’il le parle du matin au soir. Et puisqu’il s’y connaît tant que cela, dans cet idiome, il ne m’est pas venu à l’idée de contester contre son avis, quand il m’a informé que les mots « Canada » et « Québec » sont du montagnais authentique. Canada signifierait : « allant, venant vers quelque endroit », et les sauvages du temps auraient donné ce nom à nos respectables ancêtres, lorsqu’ils abordèrent en ce pays, il y a déjà trois siècles et plus. Quant à Québec, cela voudrait dire : « Viens à terre, débarque ici. » Les aborigènes, il faut le croire, auraient adressé cette invitation aux Français qui arrivaient à Stadaconé. Et ces Français de France, qui n’entendaient aucunement le montagnais, ont cru qu’on leur disait là le nom du pays ou de la localité où ils arrivaient. En tout cas, puisque nous devions hériter du territoire que possédaient alors les Montagnais, personne ne trouvera mauvais que ces dénominations très importantes du pays que nous habitons, et de sa capitale, nous viennent aussi de la nation montagnaise. D’autant que, sans ce legs des Montagnais, on ne saurait dire si, au lieu de noms si « canadiens », les Anglais, nos vainqueurs, n’en auraient pas imposé d’autres de l’allure la plus britannique qu’il se pût faire. Mais sans doute ils pensèrent, eux aussi, que les mots Canada et Québec tenaient à la nature même des choses, puisque les Indiens les avaient eux-mêmes, croyait-on, appliqués à ce pays et à ce fameux promontoire.

***

Quoique vivant isolés, famille par famille, durant une si grande partie de l’année, les Montagnais ne laissent pas d’avoir une certaine organisation civile autonome. Ce serait être par trop sauvage, que de n’en avoir aucune. Chaque tribu a donc son chef qui exerce le souverain pouvoir sous l’égide du gouvernement canadien et, d’un peu plus loin, de la Couronne d’Angleterre. Le P. Durocher, l’un des Oblats qui s’occupèrent autrefois des missions montagnaises, obtint un jour du gouvernement quatre ou cinq grandes médailles d’argent que l’on distribua aux chefs des diverses tribus. C’est l’insigne de leur autorité, et c’est bien près d’être tout ce qu’ils possèdent de souveraineté. Ce n’est pas que le peuple règle à lui seul les affaires importantes, comme cela se faisait dans certaines républiques anciennes. Avouons-le : il n’y a plus, dans ces nations, d’affaires à régler. L’objet même du gouvernement fait presque entièrement défaut. Voilà jusqu’où la décadence peut atteindre une race ! Il n’y a pas même de règles nettement définies pour la transmission de la dignité suprême, lorsque survient le décès de l’un de ces potentats : car ils ne sont pas moins sujets à la mort que leurs collègues, empereurs, tsars, ou monarques généralement quelconques. Leur pouvoir n’est pas héréditaire, et, pour les remplacer — autant que cela se peut — on fait, suivant des formalités qui dépendent beaucoup des circonstances, l’élection d’un nouveau chef, à qui l’on remet en guise d’intronisation la grande médaille, emblème de la souveraineté.

Il paraît — car il faut se garder d’ajouter trop de foi à l’histoire contemporaine, non plus qu’aux autres histoires — il paraît donc qu’à Betsiamis, il y a quelques années, les Montagnais ne furent pas tous, à un égal degré, charmés du choix que, sous la direction des missionnaires, on avait fait d’un nouveau chef. Et, comme il n’y a pas ici à tant tourner autour du pot, disons-le franchement : il y avait eu de l’« influence indue » dans cette élection. C’est là, comme on sait, un crime épouvantable, propre à détraquer irrémédiablement tout le mécanisme électoral ! Or, s’il n’y a pas de juges à Betsiamis, il y en a à Berlin, je voulais dire à Ottawa ; et une délégation de Montagnais, accompagnés d’un interprète, se rendit à Ottawa, pour contester l’élection, et obtenir le choix d’un autre chef. Je ne sais vraiment s’il régnait alors, au ministère des Sauvages, à Ottawa, un conservatisme outré, ou si, par une incompréhensible aberration d’esprit, l’« influence indue » n’y inspirait pas toute l’horreur qu’elle mérite. Toujours est-il que l’administration, dont ce cas était justiciable, se régala de l’huître, comme le plus gourmet des magistrats, et donna les écailles aux délégués de la tribu de Betsiamis, qui s’en revinrent à la bourgade, enchantés de toutes les belles choses qu’ils avaient vues dans un si long voyage, mais condamnés pourtant à se soumettre au chef qu’ils avaient tenté de détrôner. Du reste, la paix ne fut pas autrement troublée par l’incident, et, après comme avant, la tranquillité de l’ordre fut complète à Betsiamis.

Mais il ne faut pas croire que ces principicules n’ont pas, à l’occasion, l’exact sentiment de leur dignité. On raconte à ce sujet le trait que voici. Un jour, à Mingan, le gouverneur général, Sir Edmund Head, arrive, accompagnant un prince d’Angleterre, qui devait bien être le prince de Galles lui-même. Dès le débarquement du prince, le chef de la tribu du lieu s’en vient à sa rencontre. Le chapeau sur la tête, et lui frappant sur l’épaule, il dit à Son Altesse : « Toi chef ? — Oui ! — Moi chef aussi. » Puis, en lui montrant sa grande médaille d’argent : « Tiens ! vois ta mère ! » On dit que le prince fut très surpris de l’incident et le trouva tout à fait charmant. Il est sûr que, pour un personnage de la cour royale, l’aventure avait de l’originalité.


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  1. On devine aisément que le nom de Montagnais vient de montagne, et qu’il a été donné à ces sauvages à cause du pays montagneux qu’ils habitent.
  2. Les Gallinacés auxquels nous donnons erronément le nom de Perdrix, sont des Tétras (Perdrix de savane), des Gélinottes (Perdrix de bois franc), et des Lagopèdes (Perdrix blanche). Cette dernière espèce, la Perdrix blanche, passe même l’été sur la Côte Nord, surtout au Labrador où elle niche. Mais, durant la belle saison, son blanc plumage est lavé de noir, de jaune et de blanc. Les Tétras et les Gélinottes habitent aussi ce territoire.