Lacenaire/02

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Jules Laisné (p. 3-10).


CHAPITRE II.

La famille d’un criminel. ― Stérilité et fécondité malheureuse.


Pierre-François Lacenaire naquit, en 1800, à Francheville, village situé aux environs de Lyon, et fut le quatrième enfant d’un homme déjà vieux.

Son père, originaire de la Franche-Comté, et l’aîné d’une famille de cultivateurs, avait été pris en amitié par son curé et le seigneur de son village. Grâce à leur double protection, il reçut du premier des leçons de lecture, d’écriture, de calcul et d’orthographe, et du second, quelques lettres de recommandation pour des personnes de Lyon.

Avec ce léger bagage intellectuel, une santé de fer et une bourse contenant trente écus, le jeune campagnard vint en 1765, à l’âge de vingt ans, chercher fortune dans cette ville, et ne tarda pas à entrer chez MM. Albert frères, marchands de fer en gros.

Après une dizaine d’années d’efforts persévérants, le jeune commis gravit toute l’échelle des emplois subalternes, et arriva à la position d’associé dans la maison où il était entré presque comme garçon de magasin.

Dur, inflexible et impérieux envers tout le monde, il était, par contre, humble, souple, et même servile envers les nobles et les prêtres, auxquels, par reconnaissance, il avait voué un amour sans bornes et un dévoûment fanatique.

Il occupa, pendant vingt ans, la position d’associé dans la maison des frères Albert, et, en 1792, sa fortune étant faite, il songea à un autre établissement.

Il avait alors quarante-huit ans, et non-seulement il était encore célibataire, mais on n’avait jamais connu aucune liaison, même la plus passagère, à cet homme, dont la rudesse et l’âpreté effarouchaient les tendres affections.

Il y avait alors à Lyon une veuve que de grands malheurs venaient de frapper. Son mari, peintre distingué, après s’être ruiné au jeu, avait échappé au remords par le suicide, laissant dans la misère sa femme et quatre enfants.

Afin de nourrir sa famille, la pauvre veuve avait pris chez elle des pensionnaires ; mais comme l’aîné de ses enfants était une jeune fille d’une rare beauté, qu’elle élevait avec une chasteté ombrageuse, elle ne s’attachait à recevoir chez elle que des hôtes graves et austères.

Les pleurs de sa mère, dont elle était le discret témoin, les silencieuses angoisses que la misère mettait dans le ménage, avaient imprimé à l’esprit de cette pauvre enfant une teinte sérieuse, et à sa physionomie ce cachet de résignation souffrante et de grâce mélancolique qui pénètre les cœurs les plus durs. Sa beauté était la seule chose qui ne fût pas monotone et froide dans cette maison, où elle répandait le parfum de sa jeunesse, comme ces fleurs qui s’entr’ouvrent à l’ombre des vieux murs et embaument les cours des maisons en ruine.

Douce et pudique, pieuse et dévouée, elle promettait de faire une femme parfaite. M. Lacenaire l’avait vue se développer sous ses yeux, dans toute sa pureté, jusqu’à l’âge de dix-huit ans, et bientôt, pour elle, l’amour succéda à l’estime dans son cœur jusqu’alors fermé.

Pourtant, il hésita longtemps à la demander en mariage, non pas, comme on pourrait le croire, à cause de l’inégalité de fortune qui existait entre eux : cette circonstance lui était indifférente ; mais à cause de l’effrayante disproportion d’âge qui semblait s’opposer à cette alliance.

L’amour sans argent opère déjà des prodiges, jugez donc de ce qu’il peut faire lorsqu’il est aidé de la fortune ! Aussi, entre cet homme mûr et riche et cette belle fille pauvre, un mariage fut-il conclu sans difficulté.

Mais, hélas ! dès les premières années de cette union, madame Lacenaire commença à entrevoir les chagrins qu’elle avait appelés sur sa tête, en unissant sa destinée à celle d’un homme aussi sauvage et aussi sombre que l’était son mari.

Il était devenu très jaloux, et pour lui complaire, la jeune femme s’était séquestrée du monde. Elle pleurait sa jeunesse dans un isolement qui lui pesait d’autant plus, qu’aucun enfant n’en était venu rompre le silence.

On était en 1797, M. Lacenaire avait toujours continué le commerce des fers. Un ordre de choses qu’il détestait avait enfin prévalu en France, et le calme venait d’y renaître après les orages de la politique. Se voyant sans enfant, et ayant perdu l’espoir d’en avoir, après cinq années de mariage, le négociant quitta les affaires avec une fortune de plus de cinq cents mille francs, et acheta à Francheville une superbe propriété, où il se retira avec sa femme.

Cependant un an après avoir quitté Lyon, madame Lacenaire, qui se croyait à jamais stérile, devint enceinte et accoucha d’un fils, dont la naissance fut accueillie comme une véritable faveur de la Providence. Elle concentra sur lui toutes ses affections. Bientôt après, une fille vint augmenter la famille, et fut reçue avec moins de joie que l’aîné. Elle mourut à dix-sept ans.

À peine ces deux enfants étaient-ils sevrés qu’une seconde fille vint au monde, et le couple Lacenaire, qui avait si longtemps désespéré d’avoir un héritier, vit, encore après, un autre garçon venir augmenter les charges de leur ménage. ― Ce quatrième enfant était celui qui devait devenir si célèbre dans les annales du crime.

Voici le portrait que, dans ses Mémoires, Lacenaire a tracé de lui-même, tel qu’il est sorti des mains de la nature :

« Quant au physique, j’avais un corps grêle et délicat en apparence, comme encore aujourd’hui (1835) quoique j’aie toujours été d’une constitution robuste, je crois qu’il y a bien peu de personnes plus maigres que moi ; mais, comme pour donner en démenti à cette chétive construction, je n’ai jamais été malade de ma vie. J’étais très coloré dans ma jeunesse ; je pense même, sans avoir été précisément beau garçon, que j’avais une physionomie assez remarquable. J’avais de fort beaux cheveux, quoique clair-semés. S’ils ont blanchi avant le temps ordinaire, c’est plutôt à l’étude et à une réflexion continuelle qu’il faut l’attribuer, qu’aux malheurs et aux chagrins, qui ont eu peu de prise sur mon âme, aussitôt que je l’ai voulu.

« Il semble que la nature se soit fait un jeu cruel de rassembler en moi tous les dons les plus précieux pour me faire parvenir à ce que le monde appelle le comble de l’infamie et du malheur. J’étais né avec toutes les qualités qui peuvent faire le bonheur de l’individu et l’ornementde la société. Est-ce ma faute si j’ai été obligé de les fouler aux pieds moi-même ? J’avais un cœur délicat et sensible ! Porté à la reconnaissance et aux plus tendres affections, j’aurais voulu voir tout le monde heureux autour de moi. Rien ne me paraissait si doux et si digne d’envie que d’être aimé. La vue du chagrin d’autrui m’arrachait des larmes. Je me souviens, à l’âge de sept ans, d’avoir pleuré en lisant la fable des Deux Pigeons. Je devinais à cet âge, étant seul et isolé, quel sentiment c’était que l’amitié. Mon esprit vif et pénétrant eût fait de moi un homme plus brillant que solide, si les injustices dont j’ai été l’objet au sein de ma famille ne m’eussent pour ainsi dire forcé de me replier en moi-même, de chercher mes jouissances dans mon propre cœur et de me dépouiller d’une sensibilité que je dus regarder comme un présent funeste et dont la nature ne dotait que ceux dont elle avait résolu le malheur. »

La naissance de Lacenaire, loin de plaire à son père et à sa mère, les aurait, au contraire, si on l’en croit, remplis de tristesse ; on eut hâte de se débarrasser de lui, comme d’un hôte importun, et il fut confié aux soins d’une nourrice, dont le souvenir lui fut toujours cher, même à l’époque où il se souillait de crimes.

La fortune, si souvent accusée d’inconstance, d’injustice et d’aveuglement, est parfois railleuse et cruelle envers ses favoris !

Le fatal enfant dont nous venons de parler n’allait point mettre un terme à l’accroissement de sa famille, car, après sa venue, neuf autres grossesses laborieuses et pénibles devaient porter madame Lacenaire à regretter sa stérilité première, et lui faire maudire sa fécondité présente.

De ces treize enfants, il ne restait plus que six : le fils aîné, quatre filles, et celui qui nous occupe.

Madame Lacenaire, croyant sans doute qu’elle n’aurait jamais qu’un seul enfant, avait porté sur un seul toute la somme d’affection que renfermait son cœur. Le père avait imité sa femme sur ce point, et sa sévérité naturelle y aidant, le cadet, par suite des injustes préférences de sa famille pour son frère aîné et du peu d’amitié qu’on lui montrait, devint un enfant jaloux, maussade et dissimulé. Très intelligent d’ailleurs, et d’une nature supérieure à celle de son aîné, qui était d’une nullité complète, comme beaucoup d’enfants gâtés, il vit clairement qu’il était venu intempestivement dans la maison, et dès lors les mauvais sentiments commencèrent à germer dans son cœur. Il se replia donc sur lui-même, et alla chercher ailleurs que dans la robe de sa mère un refuge à ses petits chagrins d’enfant.

Il lisait tous les livres qui se trouvaient à sa portée et fréquentait assidûment, sans y ètre contraint, la maison du maître d’école du village.

Après avoir passé son enfance tout entière à Francheville, il fut emmené à Lyon par son père, qui, pour mettre sa fortune en rapport avec l’accroissement de sa famille, était revenu s’y établir et entreprendre le commerce des soieries, branche d’industrie toute nouvelle pour lui. L’enfant fut d’abord placé, avec son frère comme externe dans une institution dont les élèves suivaient les cours du lycée de Lyon, mais bientôt on l’en retira pour l’envoyer au collège de Saint-Chamond, à douze lieues de la ville. Le petit Lacenaire partit avec joie de la maison paternelle, où il ne trouvait qu’indifférence et rigueurs. Il fit de rapides progrès et remporta quatre prix à la fin de l’année. Mais ces succès ne causèrent pas à l’élève autant de joie qu’on serait disposé à le croire, car le jour de la distribution des prix, aucun de ses parents ne fut présent à son triomphe.

Suivant l’usage, le jeune lauréat alla passer les vacances dans sa famille, précédé de renseignements favorables sur sa conduite et de preuves évidentes de son application au travail. M. Lacenaire le reçut très bien, quoiqu’en moralisant toujours, ainsi qu’un père de comédie. Sa mère semblait s’être dépouillée de ses préventions contre lui ; elle l’embrassa en versant des larmes, le pressa sur son sein et le couvrit de mille baisers. L’enfant joignit ses larmes aux siennes, sans articuler un seul mot, tant la joie l’étouffait.

« Il est certain, dit Lacenaire, que si ma mère m’eût continué ces marques de tendresse, elle eut changé son existence et la mienne. »

Il faut pourtant dire la vérité ; le fils, une fois ces premières effusions passées, conserva à l’égard de sa mère la froide réserve, la taciturnité et la raideur que ses premières injustices lui avaient inspirées. Peut-être quelques marques d’amour filial lui eussent-elles ramené dès ce jour le cœur maternel, mais il ne l’essaya même pas, et, le lendemain de son arrivée, tout rentra dans l’ordre accoutumé.

C’est à partir de ce moment que les torts furent de son côté et y restèrent malheureusement toujours.

Après deux autres années de séjour à Saint-Chamond, l’élève fut renvoyé de ce collège pour avoir médit de la religion catholique et fait l’éloge du protestantisme.