Lacenaire/17

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Jules Laisné (p. 100-109).


CHAPITRE XVII.

Un caniche grand-d’Espagne. ― Un jury de voleurs. ― L’émeraude.


Dans le caractère de cet assassin, « aux vastes plans inéchouables, » comme Lacenaire le dit lui-même, il y avait pourtant des contrastes assez marqués ; ainsi, cet homme qui tenait si peu compte du sang de ses semblables, aimait beaucoup les animaux et était très doux avec eux.

Il avait un caniche qu’il adorait, et qu’à cause de sa blancheur éblouissante il appelait Blanc-Blanc. Un jour, l’animal disparut. Son maître crut qu’il rentrerait plus tard ; mais le chien ne se montra ni le soir, ni le lendemain, ni les jours suivants. Il le chercha partout ; impossible de le retrouver. Il en ressentit une peine extrême, et se disait que, pour qu’il restât si longtemps hors du logis, il fallait que Blanc-Blanc fût mort ou arrêté par une force majeure. Enfin, une nuit, Lacenaire, qui demeurait dans une maison assez mal tenue, se réveille en sursaut au bruit d’un piétinement rapide dans l’escalier. Il prête l’oreille :

— C’est un chien, se dit-il, c’est Blanc-Blanc ! Il n’y a que lui qui puisse monter ici à pareille heure !

Un instant après, un jappement impatient se fait entendre sur le carré. Lacenaire se dresse sur son séant. Plus de doute ! — c’est Blanc-Blanc ! — Il le reconnaît à son aboiement ! Les animaux ont des voix aussi variées que celles des hommes. Il se précipite alors de son lit et ouvre vivement la porte. Le logis était dans la plus complète obscurité. Le chien ne fait qu’un saut dans la chambre, s’élance sur une chaise, en descend, saute sur le lit, et, par mille bonds désordonnés, témoigne à son maître sa joie de le revoir.

— Tais-toi, Blanc-Blanc, lui crie celui-ci. D’où viens-tu, polisson ? Attends, attends, va ! à bas ! à bas ! gueusard !

Et le chien de reprendre ses ébats, pendant que son maître cherche partout de quoi allumer une bougie. Dans ce temps-là, l’allumette chimique et allemande aspirait à détrôner le classique briquet, et Fumade, l’homme au nom prédestiné pourtant, voyait sa gloire pâlissante s’effacer devant les rayons de l’astre nouveau.

C’est surtout lorsque l’on a le plus besoin d’allumettes qu’on en trouve le moins à sa portée, et c’est aussi quand elles sont clair-semées dans la boîte qu’elles prennent le plus difficilement. L’émotion est trop forte et les ponctions faites d’une main mal assurée ne produisent aucun résultat. Cela ne manqua pas d’arriver à Lacenaire.

Après avoir épuisé jusqu’à sa dernière goutte de phosphore, il se trouva dans une obscurité plus épaisse encore qu’auparavant, et force lui fut de se remettre au lit sans voir son favori.

— Couche-toi là, vagabond, lui dit-il impérieusement, une dernière fois ; — couche-toi là !

Le chien, obéissant à cette rude injonction, s’étendit sur un tapis, à côté du lit de son maître.

Lacenaire, presque aussitôt, s’endormit d’un sommeil joyeux et agité, et rêva toute la nuit de Blanc-Blanc. Enfin, il se réveilla, le matin, et son premier soin fut de se pencher vers le parquet pour contempler le nouvel enfant prodigue, de retour au foyer paternel. Mais un cri d’effroi s’échappa de ses lèvres, et il se mit en défense.

Ô terreur ! Un Espagnol, coiffé d’un chapeau à plumes, et le flanc ceint d’un poignard doré, était dressé auprès de son oreiller…

Lacenaire se frotte encore les yeux… Tout à coup un éclat de rire homérique fait place à sa frayeur. Cet hidalgo, vêtu d’oripeaux et armé d’un poignard doré sur tranche, n’était autre que Blanc-Blanc, que des saltimbanques avaient volé et habillé en grand d’Espagne de première classe.

Le caniche avait préféré l’amitié aux honneurs, et son maître, qui était dans toute la joie de son âme, ne cessait, malgré son caractère peu expansif, de raconter à tous ses amis les circonstances de ce retour.

Cet événement, cause de tant de joie, ne l’empêchait point cependant de continuer ses œuvres mauvaises, et, dans une de ses expéditions nocturnes, il rencontra, rue de Vendôme, un nommé Bâton, qui se trouvait en même temps que lui à Poissy, et qui en sortait depuis peu par grâce spéciale.

Leurs relations avaient été d’une nature assez suspecte à Poissy pour qu’on accusât Bâton d’être à l’égard de Lacenaire un ami plus qu’intime, mais, malgré le caractère qu’on prêtait à leur ancienne intimité, Lacenaire fut peu charmé de rencontrer son ex-camarade.

Il fut cependant obligé de le traiter sur ce pied et de lier conversation avec lui. Une proposition de vol sortit immédiatement de la bouche du nouveau venu. Il s’agissait de dévaliser un riche négociant qui demeurait dans la même maison que lui et qui s’absentait souvent.

À l’époque où Lacenaire rencontra Bâton, il faisait partie d’une flotte de flibustiers parisiens dont les plus distingués s’appelaient : Alfred Larnache, Pinel, Mimi Preuil, Leborgne, Desbordes, Salorne, dit Pistolet, Travacoli, — celui-là était italien, — Pisse-Vinaigre, Goujon, Répin, Alfred Cancan.

Ces forbans fréquentaient assidûment un débit de liqueurs, tenu rue Jeannisson, par une belle fille nommée Olympe, dont toute la préoccupation consistait à observer une neutralité parfaite entre eux et la police. Elle avait aussi entre autres qualités nécessaires à l’exploitation d’une telle clientèle une discrétion à toute épreuve envers tout le monde, une surdité volontaire, d’autant plus épaisse, par conséquent, lorsque l’ivresse rendait ses habitués plus expansifs que la prudence ne l’exigeait, et une répugnance parfaite à s’occuper de leurs faits et gestes. — En ceci, elle ne manquait pas de prudence, car il y a des secrets qui portent malheur à ceux qui les pénètrent.

Les membres de cette haute-pègre travaillaient par bandes séparées, et utilisaient dans différentes branches d’industrie les diverses aptitudes dont ils étaient doués. Ils formaient diverses catégories et se divisaient en venterniers[1], bonjouriers[2], cambrioleurs[3], changeurs[4], caroubleurs[5], carreurs[6], tireurs[7] et chourineurs[8].

Chacune de ces spécialités avait ses membres. Travacoli, l’Italien, était un des plus remarquables changeurs qu’on eût vus. La conformation de sa main, un exercice de tous les instants et une pratique journalière, lui permettaient, en échangeant de l’or contre de l’argent, — ce qui était accepté avec grand plaisir à cette époque, — de retenir deux, trois, quatre et quelquefois cinq louis dans ses phalanges, et il n’y avait de jour qu’il ne volât pareille somme au détriment des changeurs.

Mimi Preuil et Leborgne étaient de si adroits tireurs, qu’un jour ayant eu ensemble une discussion sur leur adresse respective, ils parièrent à qui ferait le plus de montres et de bijoux à la prochaine fête publique. On attendit celle de Louis-Philippe, dont l’échéance était la plus rapprochée, et le jour dit, chacun des candidat se mit en campagne. Après le feu d’artifice, les deux tireurs apportèrent leur butin devant un jury de filous qui se tenait chez un marchand de vins-recéleur, rue Saint-Honoré, en face de l’endroit actuellement nommé rue de Marengo, à côté du magasin des Deux-Sergents. Leborgne avait fait une bonne journée, car ses deux mains étaient pleines de montres et de bijoux, mais quand Mimi Preuil montra aux regards des juges du pari le tribut qu’il avait prélevé sur les badauds, il fut accueilli par un cri d’admiration, et d’unanimes acclamations le saluèrent vainqueur. Il avait tout simplement apporté une cuvette à moitié pleine de montres, de chaînes, de bracelets, de bagues et de cassolettes, d’une valeur de plus de cinq mille francs, car les mouvements des montres ne comptaient pas et étaient jetés dans les égouts. — Quant aux foulards, de pareils sujets ne daignaient même pas les prendre dans les poches des promeneurs, c’était pour eux chose trop facile et trop peu fructueuse surtout.

Le président de cette assemblée de coquins était le recéleur-marchand de vins. On le désignait sous le sobriquet de l’Homme-Buté, depuis un meurtre assez mystérieux commis chez lui sur un homme ivre, dont on l’accusait d’être l’auteur, sans autre preuve que sa mauvaise renommée. Cet Homme-Buté avait une si grande clientèle de voleurs, que, pour ne pas perdre un temps qui lui était sans doute plus précieux qu’à la société, il pesait leurs vols dans une balance montée dans sa cave, en payait arbitrairement les produits. Moyennant six cents francs, le lauréat dont nous avons parlé plus haut lui avait laissé sa demi-cuvette d’or.

Une autre fois, ce même Mimi n’avait apporté de huit heures du soir à deux heures du matin et successivement neuf montres ou autres bijoux, en exigeant immédiatement le paiement de chaque pièce. Voici pourquoi : Mimi était un joueur endiablé et résidait presque au Cent treize. Un soir il se trouva en proie à une de ces déveines qui engloutiraient un empire, et chaque fois que le râteau du croupier mettait sa dernière mise dans le panier, il descendait quatre à quatre l’escalier du tripot, se mêlait un moment à la foule qui remplissait la galerie d’Orléans et tirait n’importe quoi des poches et des goussets des promeneurs. De là, il courait chez l’Homme-Buté, vendait l’objet volé, remontait jouer, perdait et recommençait le même manège.

Le sieur Alfred Cancan,toujours mis comme un dandy, et que beaucoup d’habitués des boulevards se souviendront d’avoir vu, était un cambrioleur remarquable.

Lacenaire assassinait, on ne le sait que trop, ainsi qu’un nommé Repin, petit homme qui pratiquait le meurtre par instinct et qui n’aurait pas reculé devant l’assassinat de cent hommes. Comme une bête sauvage, il se battait sans cesse, et avait pour habitude de déchirer à coups de dents les oreilles de ses adversaires ou de leur manger le nez. Lors des fréquentes émeutes qui troublèrent le commencement du règne de Louis-Philippe, il se glissait dans la foule avec les autres bandits, mais tandis que ceux-ci ne cherchaient qu’à voler simplement, Repin jouait du couteau contre ceux qu’il voulait dévaliser. C’était un Parisien de la rue Saint-Honoré. Il était devenu la terreur des marchands de vin et des liquoristes de ce quartier. Cette petite hyène, qui avait l’hystérie du sang, est actuellement au bagne à perpétuité, comme le recéleur et ses autres confrères.

Dans cette bande de coquins, plusieurs cumulaient avec le métier de filou celui d’indicateur. Ils touchaient d’une main leur part de butin, et de l’autre le salaire de la dénonciation ; et tel qui avait déjeuné avec le produit d’un vol soupait avec l’argent distribué pour le faire découvrir. Par système, la police d’alors tolérait cette incrustation de mouchards dans la mosaïque des voleurs, et, à ce sujet, voici dans quel piège tomba l’un de ces espions.

Le fait se passait avant l’avènement de Louis-Philippe.

Un vol d’argent qui n’avait laissé aucune trace d’effraction ayant été commis chez un personnage considérable de l’époque, tous les agents furent mis en campagne, et le voleur, arrêté presque aussitôt, fut conduit, les deux mains parfaitement liées, entre deux brigadiers, à l’hôtel où il avait opéré, pour montrer comment il s’y était pris. Mais, quelques jours après cette confrontation, le maître de la maison s’apercevait qu’une émeraude entourée de diamants, montée sur épingle, et valant une vingtaine de mille francs, avait disparu de la cheminée de sa chambre à coucher.

Aussitôt on fit part de cet événement à l’un des chefs de la police de sûreté de ce temps, et celui-ci n’hésita pas une minute à accuser de ce dernier vol l’un de ses deux hommes. Mais comment convaincre le véritable voleur, et surtout comment lui extraire l’objet précieux ? — Parler, c’était tout perdre ! — Le fonctionnaire se tut donc, et cela pendant sept mois. — Enfin, le 1er janvier arrivant, il rassembla, trois ou quatre jours avant, tous ses limiers, et leur adressa cette allocution :

« Mes enfants, — vous savez que nous allons bientôt souhaiter la bonne année à M. le préfet ; que tout le monde soit donc à neuf heures, le jour de l’an, dans la cour de la Préfecture, bien couvert, requinqué et soigné au possible. Qu’on endosse son linge le plus fin et ses frusques les plus fraîches. J’entends que ceux qui ont leurs bijoux ou leurs toquantes au clou[9] les dégagent pour ce jour-là. J’avancerai l’argent nécessaire. On cherche à nous nuire ici, il faut nous distinguer et montrer à notre chef que nous ne sommes pas de la canaille, comme on le prétend, mais des hommes de conduite : allez ! »

En effet, le matin du jour de l’an, les agents, exacts à leur poste, attendaient leur chef de file dans l’hôtel de la rue de Jérusalem, et la première chose qu’avec son regard pénétrant cet homme de génie apercevait à la chemise de celui qu’il soupçonnait, était l’émeraude volée. — Alors, appelant en particulier le porteur de ce bijou dans un angle éloigné de la cour, et lui arrachant l’épingle :

— Vous êtes un pante[10], monsieur…, lui dit-il tout bas entre les deux yeux. Il y a au bagne des hommes qui n’ont pas fait autant que vous, et si je ne vous y envoie pas, c’est que j’ai pitié de votre famille… Mais que ceci vous serve de leçon pour l’avenir !

Puis, fichant à son tour l’émeraude au nœud de sa cravate, avec le geste à la fois majestueux et goguenard de Robert-Macaire, il s’en para pour briller devant le préfet… et oublia de la rendre jusqu’à ce jour. — Le diable s’en rit encore !



  1. Voleurs par la fenêtre. —
  2. Voleurs qui entrent dans les maisons comme s’ils allaient souhaiter le bonjour à quelque connaissance ; s’ils sont surpris, ils s’excusent en disant qu’ils se sont trompés de porte. —
  3. Voleurs exploitant principalement les chambres d’hôtels garnis. —
  4. Voleurs qui s’attachent spécialement à échanger de l’or ou des billets contre de l’argent, et réciproquement. —
  5. Voleurs avec fausses-clefs. —
  6. Voleurs qui, à l’aide de jeunes enfants, dévalisent les bijoutiers en faisant limer les carreaux de leurs devantures. —
  7. Voleurs qui tirent de la poche, du gousset, du doigt ou de la poitrine d’autrui les bijoux et autres valeurs qui s’y trouvent. —
  8. Voleurs qui versent le sang.
  9. Leurs montres au Mont-de-Piété. —
  10. Un sot, un niais, une dupe.