Lacenaire/18

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Jules Laisné (p. 109-113).


CHAPITRE XVIII.

Le comparse de l’Ambigu. ― Ode à un acteur. ― Le commensal-assassin. ― La jaunisse d’un premier rôle.


Mais revenons à Lacenaire :

Après être allé, avec Bâton, prendre connaissance de la maison du négociant de la rue de Vendôme, Lacenaire vit que cette affaire était très incertaine, et que son exécution pouvait le renvoyer à une époque assez reculée. Ils avaient besoin d’argent immédiatement l’un et l’autre. La mère de Bâton était une pauvre veuve à qui son fils retirait le pain de la bouche. Malgré cette conduite infâme, ou plutôt à cause de cela même, Bâton voulait faire quelque chose à tout prix et ramasser de l’argent n’importe où, fût-ce dans du sang.

Lacenaire lui parla d’un projet d’assassinat en grand sur les garçons de caisse, sans lui expliquer pourtant les détails de l’affaire. D’ailleurs, Bâton n’avait besoin de rien savoir. Semblable en cela à Avril, il se fiait entièrement aux hautes capacités de son chef de file.

Du reste, le plan de Lacenaire était bien simple. Il consistait en ceci : fabriquer de fausses lettres de change tirées sur un individu quelconque demeurant à Paris, mettre ces effets en recouvrement dans une forte maison de banque, louer ensuite un logis au nom de la personne débitrice de l’effet, et attendre que le garçon de caisse du banquier vînt en recouvrer la valeur, afin de lui en lever par le meurtre le montant des recettes de la journée.

Bâton accepta avec empressement un rôle dans ces hasardeuses spéculations, et, comme l’argent manquait, le chef de l’entreprise se mit à faire les faux, en y mêlant le nom de son complice pour le compromettre, et, par là, le tenir.

Il loua un appartement rue de la Chanvrerie sous le nom de Bonnain, — il est superflu de dire qu’il changeait très souvent d’état civil, — le garnit de quelques méchants meubles, tendit ses pièges, et, comme l’araignée dans sa toile, attendit sa victime.

Diverses tentatives manquèrent par la faute de Bâton, qui, toujours au moment d’agir, jouait la sensibilité, et donnait pour excuse à ses défaillances la crainte qu’il avait de faire peine « à sa vieille mère. » Sa mère ! pauvre vieille femme qu’il laissait coucher sans draps, afin de les mettre au Mont-de-Piété et de s’amuser au cabaret avec le produit du prêt !

Le chef de ces complots enrageait contre son hypocrite auxiliaire, et attendait impatiemment la libération d’Avril, dont il maintenait l’ardeur en allant le voir et en lui apportant quelque argent. Mais il ne cessait pas pour cela de fréquenter Bâton, car ce misérable faisait partie de l’Ambigu-Comique en qualité de figurant, et, par ses accointances avec lui, Lacenaire avait fini par avoir quelque accès à ce théâtre. Il aimait passionnément l’art dramatique et les artistes, comme on le sait déjà, et il réussit à faire connaissance avec plusieurs d’entre eux, particulièrement avec M. Albert, qui brillait alors au boulevard de tout l’éclat du succès.

En apparence, rien ne ressemblait moins à un malfaiteur que ce bandit ganté, et un étranger qui aurait cherché à le pénétrer aurait épuisé toutes les conjectures avant de le prendre pour ce qu’il était en réalité.

Un jour, il se trouvait à l’Ambigu, à la répétition d’une pièce nouvelle, lorsqu’un des machinistes tomba dans le troisième dessous et se fractura la jambe. M. Albert jouait un des rôles de la pièce, et, en voyant l’état du blessé, il proposa de faire une souscription en sa faveur.Cette idée fut adoptée aussitôt, et le malheureux invalide reçut des secours et quelque argent.

Lacenaire, témoin de ce bon mouvement, fit à ce sujet une pièce de vers qu’il dédia à M. Albert, et dans laquelle il célébrait la bonté de cœur, le talent et les triomphes de l’artiste. Cette épitre était signée, — et pour cause, — d’un autre nom que celui de son auteur, de celui de Gaillard, croyons-nous.

Les hommes, sans aucune exception, aiment les louanges, mais les artistes dramatiques adorent tellement l’encens que, lorsqu’ils n’en ont plus à respirer, ils s’éteignent mélancoliquement, comme des créatures privées d’air. Albert ne valait ni mieux ni moins que ses confrères sous ce rapport, et les compliments rimés de Lacenaire lui firent plaisir. Il remercia le versificateur et l’invita, comme de juste, à l’aller voir. Lacenaire profita de la permission, et vint assez souvent chez sa nouvelle connaissance. Ils s’entretenaient presque toujours du théâtre.

— J’aime votre jeu, disait-il souvent à Albert, il me remue et m’empoigne. Vous portez l’effet quelquefois un peu loin, il vous est même arrivé de l’exagérer, mais ce n’est pas un tort. Au théâtre, vous le savez, il faut frapper fort pour frapper juste. C’est Voltaire qui l’a dit, et j’aime mieux vous voir trop accuser les intentions d’un rôle, que de n’en pas faire saisir les nuances au public.

Enfin, après chaque création nouvelle de l’acteur, c’était, de la part de son admirateur habituel, des compliments chaleureux, entremêlés parfois de remarques justes et intelligentes. Du reste, toujours rigide observateur des convenances, plein de tact et de savoir-vivre, l’habitué de la maison n’y commettait jamais une indiscrétion, et était avec les amis de l’artiste d’une réserve qui dénotait l’homme du monde.

Tout à coup le familier disparut, et son hôte de l’oublier au bout d’un certain temps. Quelques mois après cette disparition, Paris se trouvait sous l’émotion d’un procès célèbre, et du rôle que jouait dans les débats un certain Lacenaire, principal accusé. Albert voulut assister, comme tout le monde, aux péripéties de ce drame judiciaire, et se rendit au Palais-de-Justice. Il fut placé très près du prétoire. Quelle ne fut pas sa surprise, en fixant les yeux sur celui des trois complices qui occupait la Renommée du bruit de ses exploits, de reconnaître dans ce criminel son panégyriste de l’Ambigu, le chantre ordinaire de ses triomphes !

Lacenaire, en souriant, lui fit de la tête un petit salut bienveillant ; mais Albert se trouva mal à sa place et attrapa sur-le-champ une jaunisse, dont il ne guérit que deux ans après.