Lacenaire/25

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Jules Laisné (p. 152-155).


CHAPITRE XXV.

Rencontre avec Javotte. ― Journée en province. ― Le commencement de la fin.


En passant le long du boulevard, et en face la rue du Temple, Lacenaire se trouva face à face avec Javotte, qu’il n’avait pas vue depuis la fameuse scène du faubourg Saint-Martin. Elle était accompagnée de ce même Baptiste, son amant, qui lui avait révélé le secret de Lacenaire, et elle se trouvait ce jour-là dans une ivresse complète. Lacenaire voulait éviter cette rencontre fâcheuse, mais il ne put y réussir, et, en pleine rue, elle se mit à l’invectiver et à lui reprocher sa tentative sur elle.

Ce n’était pas là le compte de Lacenaire : la scène devenait dramatique et périlleuse, car les sergents de ville commençaient à se dessiner à l’horizon du groupe. L’amant de Javotte l’entraîna chez un marchand de vin dont la boutique formait l’angle du faubourg et de la rue de Bondy. Certes, elle aurait pu se passer de cette nouvelle station ; mais il y avait péril en la demeure, et on l’arracha de cette manière aux regards indiscrets de la police. Lacenaire avait prudemment ordonné à François et à Bâton de filer devant pendant ce colloque inquiétant, et il se mit à boire avec Javotte.

La victime et l’assassin trinquant ensemble ! Quel plus touchant tableau ! Quel échantillon plus caractéristique des mœurs édifiantes de ce monde interlope qui grouille dans les bas-fonds de la société !

Cependant, à force de noyer au fond du verre ses amers ressentiments, la recéleuse devint plus ivre encore qu’elle ne l’était en entrant chez le débitant, et le vin qui fermentait dans sa tête la rendant furieuse de nouveau, elle fut sur le point de faire arrêter son ancien ennemi.

Lacenaire regarda fixement Baptiste.

Tremblant pour lui-même, celui-ci faisait tout ce qu’il pouvait pour apaiser sa maîtresse.

— Sais-tu, brigand, — disait Javotte à Lacenaire, — sais-tu que, si je le voulais bien, je te ferais aller aux galères pour le reste de tes jours !…

— Dis donc à la guillotine, imbécile, répondit Lacenaire en battant en retraite. Crois-tu donc que je n’ai eu affaire qu’à toi, et que tout le monde ait eu ton bonheur ?

Au pré ou chez Charlot (aux galères ou à la guillotine), ça m’est bien égal, mauvais escarpe (assassin) ; mais il ne tient qu’à moi de te faire marcher dans un petit chemin qui ne sera pas de ton goût.

— Fais ce que tu voudras, méchante bête ; mais sois persuadée que je ne ferai pas seul la route, continua Lacenaire en désignant Baptiste des yeux et en sortant tout à fait du débit.

Et il alla rejoindre ses auxiliaires à Issy. On ne put rien entreprendre dans ce village, grâce à Bâton, qui s’enivra aussitôt qu’on l’eut perdu de vue ; mais, pour se dédommager de cette mauvaise journée, Lacenaire, de retour à Paris vers le soir, enleva, avec l’aide de François, une pendule à l’étalage de M. Richond, horloger, rue de Richelieu, 108.

Trois jours après ce vol, François étant allé à la barrière avec Soumagnac, acheva d’y dépenser l’argent qui lui en était revenu, et le 6 janvier il se faisait arrêter pour une escroquerie déjà ancienne.

Lacenaire le vit entre les mains des agents de police, un après-midi, sur le quai aux Fleurs, et il apprit le soir même qu’Avril s’était fait mettre en prison.

Quant à lui, ayant gagné trois cents francs au jeu, le 7 janvier, et n’ayant plus rien à faire pour le moment à Paris, il alla faire une tournée en province, à l’instar des célébrités parisiennes en congé.

Les trois criminels devaient se retrouver, un mois après, dans le cabinet du juge d’instruction.

Le 9 janvier 1836, Lacenaire alla donc offrir quelques échantillons de son savoir-faire en escroquerie aux départements qui voudraient bien l’honorer de leur confiance.

Il avait bu jusqu’à la lie dans la coupe du crime, et se trouvait repu de débauche et de sang. Il alla se reposer en Franche-Comté, où vivaient encore des parents de son père.

Il arrive un moment où le criminel, attiré par une invincible attraction, tourne autour de l’échafaud comme la mouche bourdonnante autour du feu. Ainsi, Lacenaire, qui était resté paisiblement sur le théâtre de ses crimes sans être le moins du monde inquiété, qui n’avait laissé nulle trace à Paris, — il le croyait du moins, — et qui avait répandu sans se gêner le prix du sang dans les estaminets les plus fréquentés des boulevards, Lacenaire devait aller se faire prendre dans une petite ville de province, ou, pour mieux dire, se mettre lui-même dans la main de la justice, et, chose surprenante ! raillerie de la destinée ! c’est pour avoir commis une simple négligence dans les formalités qu’on exige du voyageur que l’assassin devait se trouver arrêté dans sa marche !

Il fit une grande quantité de faux en province, et, lorsque, plus tard, le juge d’instruction le pressait de questions à ce sujet, le meurtrier ayant à expliquer bien autre chose que ces peccadilles, répondit avec une narquoise impatience.

— Tenez, monsieur, vous me faites en ce moment l’effet d’un chirurgien qui s’amuserait à enlever des cors aux pieds à un homme dont il va couper la jambe.

Le mot est joli, et la comparaison d’une excessive justesse. Nous ressemblerions donc nous-même à cet opérateur, eu racontant les petites filouteries de Lacenaire après ses odieux attentats, si les détails des simples délits qui amenèrent son arrestation n’étaient pas là pour prouver qu’il y a pour le criminel une fatalité inévitable.