Lacenaire/24

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Jules Laisné (p. 145-151).


CHAPITRE XXIV.

L’étudiant. ― Avril est arrêté. ― François. ― Guet-apens sur le garçon de caisse.


Le lendemain, 15 décembre 1834, ils songèrent aux dispositions à prendre pour le meurtre d’un garçon de caisse.

Ils avisèrent, dans l’après-midi, à la porte du no 66 de la rue Montorgueil, un écriteau désignant un petit appartement à louer immédiatement et demandèrent à le visiter. Le local, composé de deux pièces, d’une antichambre, et situé au quatrième étage, se trouvait très propre à l’usage qu’ils voulaient en faire, et ils tombèrent tout de suite d’accord sur le prix, avec un monsieur Bussot, principal locataire de la maison ; car il n’y avait point de portier.

— L’appartement me convient, lui dit Lacenaire, et je l’arrête dès ce moment.

— C’est bien, monsieur, mais veuillez me faire connaître votre nom et votre adresse, s’il vous plaît, afin que j’envoie aux informations, comme c’est l’usage.

— Ce n’est pas la peine. Je ne fais que d’arriver à Paris, où je viens pour me faire recevoir avocat. Je suis étudiant en droit, et je m’appelle Mahossier. Du reste, je vous paie un terme d’avance, ajouta Lacenaire en déposant une certaine somme dans la main de son interlocuteur, et cela répond à tout.

Trois jours après, la première pièce de l’appartement était garnie de quelques méchants meubles ; l’ameublement de la deuxième consistait en un de ces immenses paniers nommés manne, dont on se sert pour emballer des objets de grand volume. Sur cette manne était placée une planche simulant une table, et au-dessus une plume, du papier, un écritoire et un sac arrondi avec de la paille pour remplacer des espèces ; une grande quantité de cette même paille était éparpillée dans un des coins de la chambre.

On a su plus tard, par une des conversations de Lacenaire à la Conciergerie, que le grand panier devait servir à recevoir provisoirement le cadavre de la victime, afin de le faire disparaître sans laisser aucune trace. Cette causerie est même assez caractéristique, ainsi qu’on le verra.

Lacenaire et Avril logèrent six jours dans ce logement. Le premier s’occupait à y fabriquer les faux nécessaires à leur affreux projet. Mais, dans l’intervalle qui s’écoula du 25 au 31 décembre, jour du crime, Avril, emporté par ses instincts brutaux, devint amoureux d’une fille publique et se fit arrêter sur le boulevard en la défendant contre des agents de la force publique.

L’association de ces brigands s’étant donc rompue momentanément, Bâton, qui, malgré son peu d’énergie, postulait la place d’Avril, revint trouver Lacenaire. Il l’engagea si formellement à essayer une nouvelle tentative sur les employés de la Banque, promit si solennellement que rien ne l’arrêterait au moment de l’exécution, que Lacenaire, qui avait déjà dévoré le produit du meurtre de Chardon, et se trouvait pressé, alla porter ses faux mandats chez MM. Mallet et Compagnie.

Il se présenta chez le banquier le 29 décembre, comme un jeune homme arrivant de Rouen, et demanda à parler à M. Morin, ancien associé de la maison.

— Il y a longtemps que M. Morin a quitté le commerce et Paris, lui répondit un des employés du comptoir, et je ne sais même où il réside à présent.

— Ce contre-temps me désespère, répondit le prétendu étranger, car M. Morin me connaît parfaitement, par suite de nombreuses affaires faites ensemble tous les deux, et je venais le prier de suivre l’encaissement de deux traites tirées par la maison Picard et Deloche, de Rouen,à laquelle je suis associé, l’une sur Lyon, l’autre sur un sieur Mahossier, de Paris.

— À quelle époque doivent échoir ces effets ?

— Le 31 décembre, après-demain.

— Eh bien, pourquoi ne les faites-vous pas recevoir vous-même ?

— Parce qu’il faut absolument que je retourne à Rouen ce soir ; des affaires pressantes et indispensables m’y appellent.

— Attendez une minute, lui dit le commis en se levant, je vais consulter M. Mallet.

Après quelque hésitation, le banquier avait consenti à faire suivre l’encaissement de la traite de Mahossier, de Paris, et on vint l’annoncer au soi-disant Rouennais.

— C’est bien, dit-il ; dans les premiers jours de janvier, je serai de retour à Paris, et je compterai avec M. Mallet, que je remercie infiniment.

Tout marchait donc au gré des désirs de Lacenaire, et le soir il alla rue de Vendôme, chez Bâton, l’avertir de la tournure que prenaient les choses et lui dire de se tenir prêt.

Mais voici ce qui s’était passé chez ce dernier le lendemain de ce jour.

Un jeune homme nommé François, ami de Bâton, était venu le voir ce jour-là pour lui demander quelques sous en emprunt. C’était un repris de justice qui se trouvait encore sous le coup d’un mandat d’arrêt, par suite d’un vol commis au préjudice d’un négociant en vins.

— Je suis désespéré, disait-il au figurant de l’Ambigu, et je ne sais où donner de la tête. Je suis proscrit dans Paris, et si par malheur je me faisais arrêter, ce n’est pas à temps cette fois-ci, c’est à perpétuité que je serais condamné, à cause de la récidive.

— Je voudrais bien t’obliger, lui répondit Bâton mais c’est impossible, je n’ai pas le sou dans ce moment-ci.

— C’est affreux ! ma position est telle, continuait François, que pour « vingt francs » je tuerais un homme !

— Vraiment ! fit Bâton en dressant les oreilles… Eh bien ! je connais quelqu’un qui m’a proposé une affaire qui vaut mieux que ça ; mais je suis indisposé, je ne peux pas la faire ; si tu veux, je t’aboucherai avec cette personne.

— Avec le plus grand plaisir, et tu me rendras là un véritable service.

Effectivement, le soir même, Bâton faisait agréer son remplaçant par Lacenaire, et le lendemain, 31, il le lui présentait chez un marchand de vin établi au coin du boulevard du Temple et de la rue de Lancry. — Touchante entrevue !

En sortant du cabaret, Bâton alla à son théâtre, Lacenaire et François se rendirent rue Montorgueil, 66.

Il pouvait être dix heures du matin quand ils y arrivèrent. Lacenaire s’arrêta sur le seuil de la maison et prévint la dame Bussot, alors assise dans sa boutique, qu’un garçon de caisse devait se présenter chez lui pour toucher de l’argent, il la priait d’avoir soin de lui indiquer son appartement. Puis il monta, tira de sa poche un morceau de craie et écrivit, en gros caractères, sur sa porte, le nom de Mahossier.

Vers trois heures de l’après-midi, le garçon de caisse, nommé Genevay, se présenta rue Montorgueil. Il portait une sacoche renfermant mille à douze cents francs en écus, et un portefeuille contenant douze mille francs en billets de banque. Arrivé au quatrième étage, il frappa. Les deux bandits l’introduisirent dans une antichambre non meublée. À peine eut-il dépassé le seuil de la porte, que Lacenaire se hâta de la fermer, se plaça derrière lui et le prit par les épaules, cherchant ainsi à le diriger vers la seconde pièce.

François avait aussi manœuvré de façon à se trouver également derrière le garçon de caisse, et du geste il lui montrait le faux sac d’argent placé sur la planche. Au contact de Lacenaire, Genevay tressaillit, roula sa sacoche autour de son bras et s’avança vers la table. François s’efforça de lui arracher la sacoche et au même instant Lacenaire lui porta un violent coup sur l’épaule droite. Genevay cria : au voleur ! François essaya de le frapper aussi, mais l’ayant manqué et voulant étouffer ses cris, il lui plaça deux doigts dans la bouche. D’un coup de coude, le garçon se débarrassa de lui et continua de crier de plus belle. Alors les deux assassins se sauvèrent en hurlant eux-mêmes : au voleur ! au voleur ! on tue là-haut !

Aussitôt les locataires de la maison parurent sur l’escalier ; mais les cris proférés par les meurtriers donnèrent le change à ceux qui auraient pu s’emparer d’eux, et François s’enfuit le premier et se trouva avant son complice au bas de l’escalier. Espérant se sauver plus vite en le faisant prendre, il ferma la porte sur lui, mais le pène de la serrure n’était retenu que par une ficelle, Lacenaire n’eut qu’à tirer pour se faire un passage. Il criait aussi de toutes ses forces : à l’assassin ! et on le laissa passer sans difficulté. Il y eut même un bourgeois qui, le voyant courir, lui dit : Ce n’est pas de côté qu’il a pris. Cet homme lui indiquait la route de François.

Genevay avait d’abord essayé de les poursuivre ; mais il fut bientôt obligé de s’arrêter : il était blessé à l’épaule droite, avec une lame triangulaire, aiguisée en pointe. La lime restée dans sa chair se brisa en tombant. La blessure, quoique profonde n’était pas dangereuse.

Après l’avortement de cette tentative, Lacenaire alla faire une séance dans un cabinet de lecture, et se retrouva avec François au boulevard du Temple. Ils y dînèrent et allèrent passer la nuit chez un de leurs amis nommé Soumagnac. Les nuits suivantes, ils se réfugièrent chez Pageot, dans la même chambre et dans le même lit. Lacenaire prit alors le nom de Bâton, et François celui de Fizelier.

Le lendemain de l’affaire de la rue Montorgueil, c’està-dire le 1er janvier 1835, Lacenaire, Bâton et François se trouvaient chez un marchand de vin de la place Royale. Une discussion s’engagea entre eux, et Bâton donna à entendre à Lacenaire qu’il devait le ménager.

— Te ménager, lâche, lui répondit le chef de la bande. C’est toi qui dois trembler plutôt devant moi… Tu ne peux que m’envoyer à la mort, tandis que je peux t’envoyer aux galères quand je voudrai.

Ils s’apaisèrent, cependant, et sortirent pour aller commettre un vol à Issy, chez la propre cousine de François, et sur la proposition même de ce cousin sans préjugé.