Larmes sur Jérusalem

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Lévy frères (pp. 185-202).


Larmes sur Jérusalem


 
I

Semant sur son chemin l’esprit de charité,
Portant la vie aux morts, à tous la vérité,
Il s’arrache au désert qui l’aime et qui le fête,
Et va vers la cité mortelle à tout prophète.

En Betphagé, déjà, sous ces bois bien connus
Où l’ombre et le printemps sont d’hier revenus,
Il touche au sol où doit couler de sources vives
Son sang divin… Il est sur le mont des Olives.

Mais ce n’est pas encor, pour l’homme des douleurs,
Le jour, prévu pourtant, des sanglantes sueurs ;
Quand le cœur, défaillant sous le poids de l’épreuve,
Repousse le calice où Dieu veut qu’il s’abreuve ;

Jour qu’au bout de son œuvre, en s’immolant pour nous,
Chaque apôtre, ô Jésus, rencontre comme vous ;
Où l’homme qui calmait la faim des multitudes
Connaît le peuple, hélas ! à ses ingratitudes,
Et, jugé par Pilate, entend la foule en bas
Acclamer son supplice et choisir Barrabas.

C’est le jour du triomphe ; un ciel par le décore.
Et les feux du Thabor semblent y luire encore
Entouré des amis, des disciples nombreux,
Jésus passe ; et, de loin accourus, les Hébreux
Le suivent à l’envi ; leur allégresse immense
Éclate en ses transports ainsi qu’une démence.
Partout ce sont des chants et des cris éperdus,
Les manteaux, à ses pieds, sur la route, étendus,
Les bras levés au ciel, et, sur le saint cortège,
Mille fleurs du printemps pleuvant comme une neige,
Et la foule, partout, jusqu’au sein des hameaux,
Au cèdre, à l’olivier enlevant leurs rameaux.
Tant qu’on dirait, à voir ces rangs épais de branches
S’avancer et verdir au loin ces routes blanches,
Que les vieilles forêts, s’animant aujourd’hui,
Viennent le saluer et marchent devant lui.
Ainsi tout cœur le cherche et toute voix le nomme ;
Et la nature unit à ces transports de l’homme

L’hosanna du printemps en tous lieux exhalé.

Vêtu du simple habit que Marie a filé
L’humble triomphateur a, selon l’Écriture,
Désigné, pour ce jour, sa modeste monture,
L’ânon laborieux, serviteur de la paix,
Qui fend patiemment la foule aux flots épais.
Et Jésus, répandant ses regards doux et calmes,
Passait sur les manteaux d’écarlate et les palmes.

Un chœur miraculeux s’avance à ses côtés,
Les malades guéris, les morts ressuscités,
Sourds, aveugles, lépreux, et Lazare à leur tête,
Lazare sur la mort sa dernière conquête ;
Tous attestant son nom de Christ et de Sauveur ;
A sa gauche, plus près, l’apôtre au front rêveur,
Jean le maître des purs qui suit la voie étroite ;
Et Pierre armé du glaive et plus fier, à sa droite ;
Tous ces témoins futurs dont le sang doit parler,
Le troupeau qu’au bercail il a su rappeler,
Les pécheurs à sa voix sortis de leurs ruines,
Tout le cortège enfin de ses œuvres divines.

Des vertus de son Christ le peuple louait Dieu.
L’essaim des chants sacrés montait dans un ciel bleu,

Et ces mots dominaient au loin les cris de joie :
« Béni le roi d’amour et Dieu qui nous l’envoie ;
« Paix et gloire au Très-Haut ! » Et de toutes les mains
Les palmes et les fleurs pleuvaient sur les chemins.

Aux splendeurs de ce jour, à votre gloire humaine
Rien ne manque, ô Jésus, rien, pas même la haine !
Car les pharisiens sont là ; leurs yeux jaloux
Sous la peau des brebis font deviner les loups.
Ces chants pour d’autres qu’eux ! cette marche royale,
Ces cris joyeux, ces fleurs, tout leur est un scandale.
Or, même en détestant le paisible vainqueur,
Ils le savaient si bien doux et simple de cœur,
Qu’ils viennent le priant, dans leur zèle hypocrite,
De blâmer ces transports, ces chants dont Dieu s’irrite.
Jésus n’exauça pas ce vœu de leur orgueil,
Et du peuple amoureux il accepta l’accueil.
Car, ce jour-là, c’était, il nous l’a dit lui-même,
Un de ces rares jours où tout parle, où tout aime,
Où Dieu se montre au monde avec tant de beauté,
Où luit d’un tel éclat l’esprit de vérité,
Que si l’homme fermait son cœur à la lumière,
Des voix pour l’acclamer sortiraient de la pierre.

Mais le peuple toujours chantant et louant Dieu,

Le groupe des élus et le Maître au milieu
Du mont des Oliviers avaient touché la cime ;
Et de là, tout à coup, un horizon sublime,
Jérusalem, ses tours, et, brillant au soleil,
Le temple aux frontons bleus rehaussés de vermeil,
Les maisons, à ses pieds, de blancheur éclatantes,
Dans l’ordre où le désert a vu l’arche et les tentes,
Jérusalem parut : et, de cris répétés,
Le peuple salua la reine des cités.

Jésus pleurait ! Lazare et l’amitié brisée
De sa première larme obtinrent la rosée.
Pour la seconde fois il pleurait… ou du moins
D’autres pleurs n’eurent pas les hommes pour témoins !

Il pleurait ! l’avenir redoutable à connaître,
L’inflexible avenir lui venait d’apparaître.

A-t-il donc aperçu, pour s’abaisser aux pleurs,
Le Calvaire et la croix entre les deux voleurs,
Et le fiel débordant du vase expiatoire,
Et Pilate aux degrés de l’injuste prétoire,
Et la dérision du sceptre de roseau…
Tout ce chemin sanglant qui finit au tombeau ?


Dans sa gloire il pleurait ! d’où vient donc qu’il oublie
Et l’orgueil du triomphe et son œuvre accomplie ?
Maître, n’étiez-vous pas au solennel moment
Dont tout homme créé chérit l’enivrement !
Alors qu’un peuple entier, vibrant de vos doctrines,
N’a qu’un seul cœur qui bat dans toutes les poitrines ;
A l’heure où de l’esprit le fidèle ouvrier
Peut au bout des six jours comme Dieu s’écrier ;
Où vous avez dû voir, plus heureux que Moïse,
La terre tout entière à vos autels promise ;
Où l’artiste sacré, s’il se compare aux rois,
Bénit Dieu de son lot, même y compris la croix ;
Où l’orgueilleux poëte, enflant sa voix fragile,
Attache le laurier à ses faux dieux d’argile,
Et, mesurant leur vie à ce qu’ils ont coûté,
Au verre a de l’airain promis l’éternité !

Oui, vers vous s’élançait l’hosanna populaire,
Et ces intimes voix, mieux faites à vous plaire,
Les soupirs des pécheurs amoureux et contrits,
L’hymne des cœurs blessés que vous avez guéris.
Vous pleuriez cependant… mais non point sur vous-même !
Non ! sous ces oliviers, lieu du combat suprême,
En face du Calvaire, ô Jésus, ô bonté !
Vous pleuriez, non sur vous, mais sur votre cité,

Sur ce peuple déchu que l’étranger surmonte,
Et qui va de son joug connaître encor la honte.

« Sion, pourquoi l’orgueil a-t-il fermé tes yeux ?
« Aujourd’hui même encor, la foi de tes aïeux
« T’aurait dit d’où provient la seule paix durable ;
« Mais la nuit t’environne, ô cité déplorable !
« Tes ennemis, déjà, marchent de toutes parts,
« De fossés et de murs ils cernent tes remparts ;
« Ils ne laisseront pas à tes tours une pierre ;
« Tes dômes, tes palais tomberont en poussière,
« Et toi-même, et tes fils… pour ton lâche abandon
« Du véritable esprit dont Dieu t’avait fait don ! »

C’est ainsi qu’oubliant la croix qui le menace,
Il donnait tous ses pleurs à sa ville, à sa race.
Il sait bien que ces murs lui gardent des bourreaux ;
Qu’un peuple déicide a mérité ses maux,
Et que, sur les débris de la cité rebelle,
Le Christ doit se bâtir une Sion plus belle
Où ses enseignements seront tous obéis…
Il a pleuré pourtant son peuple et son pays !

Nouvel Adam en qui l’humanité se fonde,
Lui seul a droit au nom de citoyen du monde ;

Qu’importe où fut formé cet humble corps qu’il prit !
Lui, fils de l’invisible, et né du seul Esprit,
Pourrait, hormis le ciel, habité par son Père,
Traiter toute cité d’impure et d’étrangère.
Il aima cependant, il aima jusqu’aux pleurs
La terrestre Sion, pays de ses douleurs.
Ah ! loin de l’abolir comme une idolâtrie,
Il sacra de ses pleurs l’amour de la patrie !

C’est lui dont tout le sang ira remplir demain
La coupe universelle offerte au genre humain,
Et c’est lui qui pleurait à la seule pensée
De la cité natale en sa gloire offensée ;
A l’aspect de cet aigle, entouré de vautours,
Qui plane au loin et vient s’abattre sur ses tours,
De son peuple captif, qui va subir des maîtres…
De l’étranger foulant la terre des ancêtres !


II

O toi, la voix de tous, faite pour tout bénir,
L’amour universel qui peut tout contenir,

Mélodieux esprit né de l’accord des hommes,
Qui rends commune à tous la chose que tu nommes,
Toi dont le cœur humain est la chère Sion,
Qui formes en cités le tigre, et le lion,
O poëte ! ô voyant des lois de l’harmonie,
Qui sens palpiter l’âme où notre orgueil la nie ;
Toi qui dis frère au chêne, et, compris bien souvent,
Ne tiens pour étranger aucun être vivant ;
Pacifique soldat qui pour Dieu seul milites…
Toi, tu n’as rien pourtant des cœurs cosmopolites !
Tu l’aimes d’un amour jaloux et menaçant
Le pays trois fois saint qui t’a donné ton sang.

Haine au lâche rêveur qui, drapé dans sa robe,
S’abrite du vain nom de citoyen du globe !
Qui ne voit, dans le sol du pays dévasté,
Qu’une place à bâtir l’utopique cité,
Et des dieux paternels raillant le culte austère,
Encense avec orgueil l’idole humanitaire !
Haine à ce fils bâtard des prêtres du veau d’or !
A ceux dont il est né, race plus vile encor,
Qui, d’autres mots pompeux couvrant une autre fange,
Pour patrie a tous lieux où l’on gagne, où l’on mange !

Ah ! ceux-là, ces suppôts d’avarice ou d’orgueil,

N’ont point de rage au cœur et point de larme à l’œil
En songeant, — ô penser qui ronge tes entrailles ! —
Que l’étranger dans l’ombre enserre nos murailles ;
Heureux, en attendant, si leur coffre s’emplit,
Si de leur vain savoir l’oracle s’accomplit.
Or, tandis que leur peuple, infidèle à sa gloire,
Ivre des vils poisons qu’eux seuls lui firent boire,
Les imite et dérive à ses mauvais penchants,
Quoique ennemis entre eux, sophistes et marchands,
Ils offrent, de son mal tous auteurs ou complices,
Le fer à ses douleurs ou l’éloge à ses vices.

Toi donc pleure, ô poëte, et ravive, en ce jour,
Tes imprécations… toutes pleines d’amour !

Qu’as-tu fait du Seigneur, peuple impie et frivole ?
Il t’avait confié son glaive et sa parole,
Son saint nom s’inscrivait par tes mains en tout lieu,
Tes œuvres se nommaient jadis l’œuvre de Dieu.
Qu’as-tu fait de ses dons, de son Verbe lui-même ?
Par tes lèvres l’esprit a soufflé le blasphème ;
Ta longue autorité sur toute nation
N’enseigna que le doute et la dérision.
Tes scribes, tes docteurs n’ont dressé ton génie
Qu’à lapider les saints et Dieu par l’ironie,

Qu’à tourner en poison le Verbe qui nourrit,
O honte ! et qu’à pousser la chair contre l’esprit.
Des sens et de l’orgueil la révolte insolente
A fait de toi sa voix sonore et turbulente ;
Prompt à donner l’exemple avec l’enseignement,
Oh ! tu t’es dans le mal comporté vaillamment ;
Ta langue, si rapide à franchir ta frontière,
A porté haut et loin l’hymne de la matière.

Tes pères, quand ton sang bouillait en eux trop fort,
Au cri de Dieu le veut, s’élançaient à la mort !
Aujourd’hui, quand ton sol s’ébranle et que la foule
Disperse les débris d’un trône qui s’écroule,
Lorsque, pour infliger leur juste peine aux rois,
Tu sembles commencer les guerres de la croix ;
Quand tu sors, tel qu’un loup affamé sort d’un antre,
Un autre Dieu le guide, et ce Dieu, c’est le ventre !
Pour rallumer ton feu prêt à s’évanouir,
Il n’est plus qu’un seul mot, ce mot impur : jouir !

Ah ! le jour où viendraient les nations nouvelles
A ce libre festin à qui tu les appelles,
Loin d’imiter le Maître en ce banquet d’amour
Où chacun se fait pain et s’immole à son tour,
Votre fraternité, les mains de sang rougies,

Vous dévorerait tous en d’affreuses orgies !

Oui ! tu n’as fait la guerre aux grands de la cité
Qu’afin de conquérir leur molle oisiveté ;
Tu renverses leurs lois et tu retiens leurs vices.
Eux t’accusent : leur haine est dans ses injustices
Lâche et folle ; après tout, tu fais ce qu’ils ont fait :
Ils ont semé la cause, ils récoltent l’effet.
Ils t’ont dit que pour l’homme ici-bas tout s’achève :
Qu’y bien jouir est tout, que le ciel n’est qu’un rêve ;
Qu’il faut songer à soi, ne vivre que pour soi ;
Posant pour idéal, pour règle : enrichis-toi !
Comme ton sang plus chaud, tes mains plus violentes
Ont trouvé leurs façons de s’enrichir trop lentes…
Qu’ils luttent, maintenant, pour garder leur trésor !
Si l’or est Dieu, ton droit est de posséder l’or.
Si richesse et plaisir font tout notre héritage,
O peuple, tu fais bien d’en vouloir le partage,
Et d’appeler voleurs et de vouer au fer
Ceux qui sont mieux servis au banquet de la chair.

Oui, c’est là le souci, la fièvre où tu te ronges,
Qui des pâles enfants trouble déjà les songes :
Prendre ou garder cet or pour l’employer au mal,
Mieux boire et mieux manger, voilà ton idéal !


Ah ! ta race, autrefois, dans des combats sans trêve,
Du royaume de Dieu poursuivait le saint rêve,
Cherchant d’abord l’honneur, la vérité, le droit,
Et sachant que le reste est donné par surcroît.
Mais toi, tu prends pour dieu les richesses vulgaires ;
C’est là l’unique but de ta paix, de tes guerres.
Eh bien ! même cet or, ces splendeurs d’ici-bas,
Si tu n’acquiers pas Dieu, tu ne les auras pas !
Non, tu n’obtiendras pas même ces biens immondes,
Seul espoir, seul ciment des cités que tu fondes ;
Ici de tes docteurs la science te ment.
En Dieu seul la richesse a son commencement.
Ce n’est qu’en cherchant Dieu, d’une foi vive et ferme,
Qu’on fait sortir le pain du sillon qui l’enferme ;
Notre appétit n’est pas la règle qu’il nous faut :
Le bonheur de ce monde a son secret plus haut.
Ah ! ne rêve donc plus, d’après tes faux prophètes,
Une paix éternelle et d’éternelles fêtes !
En vain, pour s’affranchir des combats incessants
Que doit livrer l’esprit aux révoltes des sens,
Ils ont imaginé, dans leur sagesse infâme,
De mettre en nous la paix en abolissant l’âme !
Non ! la lutte ici-bas est le moyen fatal
Par où l’homme tombé se relève du mal.
Malheur, ô conscience, ô nation trompée,

Sitôt que vous quittez l’aiguillon et l’épée !

Ils aiment, dans la paix que prêchent leurs désirs,
Non l’accord fraternel, mais les impurs loisirs,
Toutes les fleurs du ciel qu’en sa robe elle apporte ;
Les doctes vérités, les arts, que leur importe !
La paix pour mieux jouir, pour s’enivrer encor,
Pour manger, pour danser autour de leur veau d’or !

Mais, désarmé du glaive et de Dieu qu’on insulte,
Tu seras impuissant même à ce nouveau culte ;
Pas de fer au côté, pas de couronne au front !
Des foudres du Seigneur d’autres hériteront.

J’entends, — pâles rêveurs, scribes, marchands, avares, —
Hennir à l’horizon les chevaux des barbares !
O peuple, et contre toi tournant tes propres mains,
Je te vois leur frayer de faciles chemins.
Ils viendront ! tu n’auras, ô ville condamnée,
Pas même les honneurs d’une mort acharnée ;
Si quelque noble sang coule alors de ton sein,
C’est que tu dresseras l’échafaud assassin.
Ils viendront ! pour ouvrir à leurs sombres cohortes
La discorde et la peur ébranleront tes portes.
Alors l’impur sophisme, auteur de tous tes maux,

Pour te masquer ta honte aura quelques grands mots !
C’est la paix, le travail, l’ordre qu’on te ramène,
Et la sainte unité de la famille humaine,
Et, cédant au progrès, à tes arts plus exquis,
Tes sauvages vainqueurs par toi-même conquis…

O des peuples vieillis exécrables doctrines
Dont germa le venin en de lâches poitrines,
Armes du vil sophiste à qui pèse le fer,
Je vous hais à l’égal des portes de l’enfer !
Tu sauras à quel prix, aux temps de décadence,
D’héroïques vertus un peuple se dispense ;
Ce qu’il gagne en sagesse à voir chez lui raillés
Le cœur et le blason des aïeux chevaliers.
Ah ! malheur aux cités, quand’la race amollie
Du glaive et de la croix perd la sainte folie,
Et tient qu’il est, pour nous, sur la foi d’un rêveur,
Des droits et des devoirs plus sacrés que l’honneur !
Tu sauras s’il est bon de penser que la terre
Doit être un paradis, ou reste un champ de guerre ;
Si le joug étranger, de phrases revêtu,
Est plus doux que celui de l’antique vertu…
Le jour où le barbare, en sa froide insolence,
Alignera tes fils au bâton de sa lance.


Ah ! jusque dans la nuit de l’éternel repos,
L’opprobre d’un tel jour réveillera mes os !
Vers le sol des aïeux se creusant une route,
Mon crâne du tombeau battra l’épaisse voûte ;
Je voudrai, de mon peuple espérant un remord,
Trouver chez lui l’honneur d’une seconde mort.
Mais puissé-je, en l’horreur dont ce jour nous menace,
Au combat des vivants avoir encor ma place !
Peut-être est-il resté dans le profond des bois,
Quelques rameaux noueux des vieux chênes gaulois,
Et qui remplaceraient, s’animant de mon âme,
Le glaive abandonné dans quelque pacte infâme.
Peut-être, ô sol sacré, monts que j’ai tant chéris,
Vos rustiques enfants descendraient à mes cris,
Et votre vieux granit, jusque vers la frontière,
Roulerait sur mes pas en bataillons de pierre !
Ou, si même l’honneur, si tout était perdu,
Mon faible corps, au moins, dans son sang étendu,
Retarderait pour toi l’heure, l’heure fatale !
Du temps qu’il faut pour qu’un dernier soupir s’exhale.



III

Or, le jour ou Jésus, dans sa gloire attristé,
Versa du haut du mont ses pleurs sur la cité,
Il entra, précédant sa triomphale escorte ;
Et, sentant du Seigneur le zèle qui l’emporte,
Droit au lieu profané d’où naîtra le grand deuil,
Il va, dans son courroux, monte et franchit le seuil.

Causes des maux pleurés par ses yeux prophétiques,
Des hommes du saint temple encombraient les portiques
Jusqu’aux sept chandeliers, depuis la mer d’airain.

Ces hommes dont le lucre est le dieu souverain !
Par eux le luxe impur, empoisonnant les villes,
Y détruit plus de sang que les guerres civiles ;
Du glaive des aïeux il détrempe l’acier,
Et soutire la sève au sillon nourricier.
Pour eux le noir sophiste en son antre médite
Le dieu nouveau fondu de l’or cosmopolite,
Et démontre, au profit de leur coffre qui croît,
L’amour de la patrie être un amour étroit.


Ah ! c’est là le trafic impardonnable, infâme,
Le trafic des poisons mêlés au pain de l’âme,
L’éloquence vénale aux lèvres des rhéteurs,
Ce Verbe impur, mortel au crédule acheteur,
Ce négoce éhonté du scribe à bout de rôles,
Jouant l’apostolat pour vendre ses paroles !
Entre les vils marchands qui souillent le saint lieu,
C’est là le plus maudit de la Muse et de Dieu.
Oui, c’est bien notre mal, la lèpre qui nous ronge.
Le sophiste chez nous fait argent du mensonge ;
De tout hors du plaisir enseignant le mépris,
Il débite aux enfants le blasphème à tout prix.
Ces hommes, énervant les cités les plus fières,
Y préparent le lit des races étrangères.

O Maître, votre cœur le jugeait bien ainsi,
Quand Sion l’accabla d’un filial souci,
Puisqu’au milieu des pleurs donnés à ses ruines,
La colère, — une fois, — arma vos mains divines ;
Et clémente autour d’elle à tant d’autres méchants,
Frappa du fouet vengeur et chassa les marchands.