La Résurrection de Lazare

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Lévy frères (pp. 159-184).


La Résurrection de Lazare


 
I

Or, coupable d’amour, de charité féconde,
Jésus devint en haine aux puissants de ce monde.
Chaque nouveau miracle, obtenu par la foi,
Semblait un nouveau crime aux docteurs de la loi.
Les pains multipliés, les guérisons célèbres,
Tout, à leurs yeux jaloux, est œuvre de ténèbres :
Jésus n’observait point le repos du sabbat ;
Il avait souhaité que le temple tombât ;
Il s’était dit, un jour, plus puissant que Moïse :
Il chassait les démons par leur propre entremise !

Quand le faux zèle, ainsi, contre lui s’enflammait,
Jésus était contraint de fuir ceux qu’il aimait,
De chercher le désert, les cavernes secrètes
Où les lions se font les hôtes des prophètes !

Car ceux qui vont semant la parole de Dieu
Seront toujours errants et n’auront feu ni lieu.
Les temples, les palais tiennent leurs portes closes
Quand ils sentent passer le vent des grandes choses ;
Et le monde, effrayé dans ses vices, proscrit
L’ouvrier trop ardent des œuvres de l’Esprit.

Chez les hommes, pourtant, il leur faut un asile
A ces doux étrangers que tout le peuple exile ;
Sous un toit où leur corps se repose abrité,
Leur cœur, aussi, demande une hospitalité..
Plus lourd est le fardeau, plus la route est austère,
Plus, ils ont à souffrir des choses de la terre,
Et plus des biens du ciel ils ressentent l’attrait ;
Plus leur âme a besoin de s’ouvrir en secret,
D’offrir à respirer ses parfums qu’on ignore.
Car cette âme est semblable à la forêt sonore :
Le vent mugit en elle, et, de loin, le passant
Écoute avec effroi l’esprit retentissant ;
Sans se douter, à voir les chênes centenaires
Et le front des rochers noircis par les tonnerres,
Que, dans ce temple auguste aux piliers infinis,
Chaque arbre est ceint de fleurs et couronné de nids,
Qu’il exhale des voix et des odeurs bien douces,
Et qu’on dort, à ses pieds, sur des tapis de mousses.

Vos prophètes, Seigneur, sont ainsi ; leur aspect
Remplit la foule au loin de haine ou de respect.
Eux, pourtant, descendus des monts que Dieu visite,
Ils serrent notre main qui devant eux hésite ;
Quand l’écho vibre encor des sermons triomphants
Ils reviennent parler la langue des enfants.
A quelque table obscure, où l’amitié les lie,
Leurs gloires, leurs douleurs, hormis Dieu tout s’oublie.
Là, pour se reposer des grandeurs du Thabor
Ils voilent, en entrant, les feux du nimbe d’or ;
Heureux, loin des chemins où l’on étend les palmes,
D’abriter sous ce toit leurs fronts tristes et calmes.

Vous-même, des douleurs exemple à tous donné,
Vous, marchant vers la croix pour qui vous étiez né,
Vous l’aviez, ô Jésus, cet asile si rare,
Cet asile du cœur ! Et c’était chez Lazare.

Le frère et les deux sœurs empressés sur le seuil
Vous le voyaient franchir avec un doux orgueil,
Vous les aimiez tous trois !… et l’enclos solitaire
Et des larges figuiers l’ombrage héréditaire,
Et ces murs de rosiers et de pampres vêtus
Qu’habitaient le travail et les humbles vertus.


A ce foyer exempt de tout luxe frivole
Vous apportiez, Seigneur, le pain de la parole.

Vous les aimiez tous trois ! Lazare ferme esprit,
Fidèle à faire en tout selon qu’il est écrit,
Conduit à votre loi par l’amour de l’ancienne ;
Les pauvres pour fortune avaient toujours la sienne.
Vous l’aimiez ! dans ses yeux et sur son front penseur
Siégeaient en même temps la force et la douceur,
Homme à qui vous pouviez parler sans paraboles,
Dont l’âme conservait le grain de vos paroles,
Et qui faisait fleurir, mieux que les plus fervents,
L’esprit de vos discours en des actes vivants.

Dès qu’on vous espérait, par les soins des deux femmes,
La maison reflétait la parure des âmes ;
Ornés, partout, de fleurs, de tapis éclatants,
Les murs vous témoignaient l’amour des habitants ;
Les plus beaux fruits, choisis lentement sur chaque arbre,
Couvraient la nappe blanche et les tables de marbre ;
L’urne antique sortait de l’ombre des celliers.
La joie était partout ; les oiseaux familiers
Chantaient et voltigeaient et semblaient vous connaître,
Et les chiens faisaient fête à l’ami de leur maître.
Tous les vieux serviteurs hâtaient leurs pas tremblants ;

Le zèle universel emportait les plus lents.

Pour que l’œuvre de tous fût digne d’un tel hôte,
Marthe allait et venait réparant toute faute,
Mettant à ces apprêts un innocent orgueil.
Magdeleine à Jésus offrait un autre accueil ;
Laissant Marthe aux soucis de la maison en fête,
C’est son cœur qu’elle ornait pour l’ouvrir au prophète ;
Elle écoutait le Verbe, à genoux, l’œil en feu,
Oubliant l’homme en lui pour contempler le Dieu.

Or Marthe se plaignit : — « Maître, elle m’abandonne
Seule aux mille travaux que la maison me donne ;
Dites-lui qu’elle m’aide, » — Et Jésus la reprit :
— « Marthe, des soins nombreux agitent votre esprit ;
Un seul est nécessaire et doit remplir cette heure ;
Marie a su choisir ; sa part est la meilleure,
Nul ne la lui prendra. » — Dieu respecte en effet
Le choix libre de l’homme et la part qu’il se fait.

Et tandis que la sœur qu’un moins haut ministère
Garda toujours sans tache à son foyer austère,
Du toit hospitalier soigne1 au festin l’honneur,
Magdeleine interroge ardemment le Seigneur ;
Ame mieux préparée à l’Évangile intime,

Cherchant plus les sommets pour avoir vu l’abîme !

Magdeleine ! parfum à la croix réservé ;
Cœur perdu par l’amour et par l’amour sauvé ;
Perle digne d’orner le chaste front d’un ange,
Et qu’hier un rayon tira de notre fange !
Esclave du plaisir dont les liens rompus
Tombèrent sous le trait d’un regard de Jésus !
Elle avait tout quitté, son palais et les fêtes,
Et les tendres combats et l’orgueil des conquêtes,
Pour celui dont l’amour, prix de cet abandon,
Des faiblesses du cœur enferme le pardon.
Madeleine ! brûlant de la soif plus avide
Qui suit des passions la coupe sitôt vide,
Sa lèvre s’attachait, ivre encor de leur miel,
Au breuvage infini dont la source est au ciel.
Car les flots d’ici-bas, qui nous versent l’extase,
Sans le combler jamais agrandissent le vase ;
Et, du vide fatal quand l’homme est averti,
Dieu seul remplit un cœur d’où l’amour est sorti.

Dans ce séjour de paix que l’ombre au loin protège,
Jésus, n’ayant gardé que Jean pour seul cortège,
Fuyait souvent les Juifs et les périls nouveaux,
Seul prix qu’offre le monde à ses divins travaux.


Il chérit en Lazare et le ferme courage,
Et la foi du disciple, et la raison du sage ;
Il trouve un charme égal aux austères douceurs
Des deux cultes rivaux offerts par les deux sœurs :
Marthe, esprit simple et droit, qui dans ses soins rustiques
Met le zèle naïf des pieuses pratiques,
Cœur moins haut remonté, mais n’ayant pas failli ;
Madeleine, âme en qui les éclairs ont jailli
Et dont le Christ ému voit avec complaisance
Le repentir, plus grand encor que l’innocence ;
Celle qui doit verser sur l’homme dés douleurs
La divine onction des parfums et des pleurs.

Ainsi, le Maître, assis entre eux à cette table,
Cueillait ces fruits divers nés d’un amour semblable.
Tandis qu’il répandait sur le pain et le vin
Le miel de sa parole et son esprit divin,
Il goûtait, à son tour, cette amitié sincère,
Au cœur du Fils de l’Homme aliment nécessaire.
Car le prophète même a soif de l’amitié :
De toute œuvre en ce monde elle fait la moitié.


II

Pain des forts que le cœur à son gré multiplie,
Galice aux profondeurs pures de toute lie,
Vin qui réchauffe l’âme et n’enivre jamais,
Chaste plante qui croit sur les plus hauts sommets,
Amitié ! don du ciel, fleur des vertus de l’homme,
Nom viril dont l’amour chez les Anges se nomme l
Le cœur qui t’appartient et qui suit ton sentie/,
Aux austères devoirs reste encor tout entier ;
Bien loin de l’épuiser tu rends double sa force,
Tes fruits, à toi, n’ont pas de cendre sous l’écorce.

Amitié ! joug divin qu’on porte librement ;
Chaîne où l’on s’est lié sans fol aveuglement,
Qu’aucun hasard fatal n’aggrave ou ne dénoue ;
Élection du cœur que la raison avoue !
Amitié ! notre appui quand tout autre s’abat ;
Sagesse qui prévoit et force qui combat ;
Acier fidèle, armure et l’âme bien trempée,
Je te serre à mon flanc comme on serre une épée !
Par toi, contre le sort sachant que l’on est deux,
On marche confiant dans les chocs hasardeux.


Quand l’amour le plus pur sous maints voiles se cache,
On te porte au grand jour comme un écu sans tache.

Oh ! bonheur de donner ce nom sacré d’ami,
Présage de vertus en deux cœurs affermi !
Outre sa conscience avoir un autre juge,
Contre son propre cœur se créer un refuge,
Un témoin qui vous suit, vous conseille en tout lieu ;
A qui l’on se confesse et l’on croit comme à Dieu ;
Qui, resté clairvoyant quand notre esprit s’enivre,
Bonne un rude conseil et nous aide à le suivre ;
Et, si nous faiblissons, devenu triste et doux,
Du juste châtiment pleure avec nous, sur nous ;
Le seul qui puisse, avec ses mains tendres et pures,
Sans irriter le.mal, toucher à nos blessures !

Amitié ! nœud charmant que tressent les douleurs,
Beau jour qui, bien souvent, se lève au sein des pleurs,
Amitié ! toi qui peux, sans autres espérances,
Faire un double bonheur en mêlant deux souffrances.

Soleil de tous climats et de toute saison,
Douce chaleur au cœur, lumière à la raison,
Amitié ! tu ne luis que sur les grandes âmes ;
Jamais un œil impur ne réfléchit tes flammes,

Tu ne dores qu’un front de sa candeur vêtu.

Amitié, n’es-tu pas toi-même une vertu ?
Forte vertu qui cache une douceur insigne !
On ne peut s’en sevrer sitôt qu’on en est digne.
Saint trésor qu’on achète avec le don de soi,
Amitié ! l’Homme-Dieu n’a pas vécu sans toi !


III

Dans le désert où Jean, au baptême de flamme,
Par le baptême d’eau vint préparer les âmes,
Il errait ; ses amis, pour sa cause proscrits,
De pains miraculeux à ses côtés nourris,
Le suivaient, écoutant l’enseignement sévère
Qui ne doit s’achever qu’au sommet du Calvaire.
Un soir, sous les palmiers et penché vers les eaux
Du puits où le berger rassemble ses troupeaux,
Jésus parlait aux siens du bon pasteur, du père
Pour qui l’âme égarée est encor la plus chère ;
Lorsque arrive à grands pas, suant, noirci, poudreux,
Ayant l’inquiétude et le deuil dans les yeux,
Le messager connu de Marie et de Marthe :


— « Seigneur, dit-il, pendant que le groupe s’écarte,
Celui que vous aimez est en danger de mort ! » —

Les disciples émus se troublèrent d’abord ;
Mais Jésus se souvient, pendant qu’eux tous pâlissent,
Du maître à qui la vie et la mort obéissent.

— « En ce temps, leur dit-il, Lazare doit souffrir
Pour la gloire de Dieu, mais non jusqu’à mourir. »

Et nul pour le départ encor ne se prépare.
Il aimait bien pourtant les deux sœurs et Lazare !
Mais d’un céleste amour qui, voyant de plus loin,
Aux plus hauts intérêts accorde plus de soin,
Et veut la guérison telle que l’homme en sorte
Riche d’un sang plus pur et d’une âme plus forte.
Or, deux jours, —on l’eût dit dans un oubli cruel, —
Il resta ; puis il dit : « Rentrons en Israël. »
Les apôtres, alors, furent saisis de crainte.
Des lenteurs de l’ami la raison haute et sainte
Échappait à leur sens grossier. Aucun d’entre eux
N’ayant la ferme foi qui rend aventureux,
Ils pensent que Jésus, ainsi qu’eux tiède et lâche,
Par frayeur, au désert reste encore et s’y cache.
Et tremblant du retour : « Maître, ont-ils crié tous,

Songez aux Juifs toujours irrités contre vous,
Qui pour vous lapider vous ont cherché naguère ;
Vous retournez, ô Maître, affronter leur colère ! »

Et Jésus répondit : « L’âme ouverte au vrai jour,
L’homme qui porte au cœur la clarté de l’amour,
Marche sans se heurter dans les sentiers funèbres
Où trébuche celui qui va dans les ténèbres.
L’homme qui n’aime pas veut pénétrer en vain
La loi que suit l’amour en son retard divin ;
Il ne saurait trouver, ne songeant qu’à lui-même,
La façon dont il faut aimer ceux que l’on aime.
Venez, ajouta-t-il, Lazare est endormi ;
C’est moi qui du sommeil veux tirer notre ami. »
Eux, sans voir le vrai sens des paroles du Maître :
« Puisque Lazare dort, il est guéri peut-être ? »

Car ils ne savent pas qu’image du sommeil,
La mort est un repos et qu’elle a son réveil,
Qu’un immortel esprit dort dans notre poussière.
Leurs yeux s’ouvrent en vain ; mais leur âme grossière,
Lorsque Jésus déploie un symbole fécond,
S’arrête sur l’image et ne va pas au fond ;
Leur cœur n’a pas encor, dans sa rude indigence,
Reçu l’esprit d’amour, esprit d’intelligence.


Jésus, donc, leur parlant le langage de tous,
Leur dit : — « Lazare est mort ! moi, pour l’amour de vous,
Pour rendre votre foi plus ardente et plus pure,
J’ai laissé s’accomplir tout selon la nature ;
Et je m’en réjouis. Car, pour vous faire voir
Au nom de qui je parle et d’où vient mon pouvoir,
Il fallait qu’une mort fût un exemple insigne ;
Et, parmi vous, Lazare en fut seul trouvé digne ;
Allons à lui ! » — Chacun se trouble en l’écoutant,
Et, dans la peur des Juifs, reste encore hésitant.

Sur quoi, Thomas, d’amour plus touché que les autres,
Cria : — « Suivons-le tous ! nous sommes ses apôtres ;
Nous sommes les premiers pour qui le Verbe ait lui ! »
S’il doit mourir, allons et mourons avec lui ! »

Et tous furent émus. Cette âme chaleureuse
Savait faire vibrer la corde généreuse ;
La foi dans son esprit fut lente à se former,
Mais son cœur était prompt lorsqu’il fallait aimer.

Or, s’étant levés tous, — car cette ardeur les gagne, —
Sur les pas de Jésus descendant la montagne,
Ils quittent le désert, pour prendre ces chemins

Plus périlleux, hélas ! étant près des humains ;
Route où chaque progrès est le prix d’une lutte,
Où le monde grandit les saints qu’il persécute,
Où la haine auprès d’eux chemine jour et nuit,
Où tout le bien qu’ils font, chez les hommes, leur nuit ;
Ton sentier, ô Jésus ! où, frappé de la grâce,
Le disciple amoureux suit et baise ta trace ;
Chemin où l’on s’engage en ayant dit : Je crois !
Qui partant d’une crèche aboutit à la croix.


IV

Quand la troupe des Douze, avec Jésus bannie,
Surmontant ses frayeurs rentra dans Béthanie,
Ayant encore aux pieds la poudre du désert,
La mort qui sait gagner tous les moments qu’on perd,
Plus prompte que l’ami qui doute et se prépare,
Entre Marthe et Marie avait saisi Lazare ;
Et, depuis quatre jours, le frère bien-aimé
Dans l’ombre du sépulcre, hélas ! était fermé.

Or, la ville étant proche et les chemins faciles,
D’autant plus empressés qu’ils sont plus inutiles,

Dans la maison du mort les amis, les parents
Apportaient pour le deuil leurs pleurs indifférents.
Sous ce paisible toit, depuis la nuit fatale,
C’était un grand concours ; et la foule banale,
Cruelle en.sa pitié, prodigue à chaque sœur
Ces consolations qui déchirent le cœur.

Mais, du divin ami Marthe apprend la venue ;
Et, se précipitant, sur la route connue,
Court au-devant de lui, roi des infortunés
Vers qui par la douleur nous sommes ramenés.

Seule avec son chagrin, âme qui se dévore,
Madeleine restait ne sachant rien encore.
De l’ombré et du secret ce cœur avait besoin,
Des hommes, en son deuil, il voulait être loin.

Marthe, en apercevant le Dieu qui les visite,
Éclate en longs sanglots, tombe et se précipite :
— « Il ne serait pas mort, lui dit-elle, à genoux,
Seigneur ! si vous aviez habité parmi nous ;
Mais je crois fermement que par vous demandée
Toute grâce par Dieu nous doit être accordée. »

Et Jésus répondit : — « Votre frère vivra. » —


Et la sœur, saisissant ces mots qu’elle espéra,
Vole et porte à sa sœur la céleste nouvelle.
Les froids consolateurs s’étaient emparés d’elle ;
Et ses pleurs, seuls discours qui sachent consoler,
Retombaient sur son cœur, ne pouvant plus couler.

Mais, prononçant tout bas le nom qui la rassure.
Et qui plus doucement fait saigner la blessure :
— « Le Maître est là, dit Marthe, et vous appelle à lui ! »

On cherchait Madeleine^, elle avait déjà fui ;
Et déjà, hors du bourg, au champ des Térébinthes
Où Jésus l’attendait, arrivant les mains jointes :
— « Il ne serait pas mort, disait-elle à genoux,
Seigneur ! si vous aviez habité parmi nous. »

Or, le zèle indiscret de ces gens qu’elle évite,
Sur ses pas, vers Jésus les a conduits bien vite ;
Ils entouraient le Christ et cette femme en pleurs ;
Quelques-uns, il est vrai, pleurant de ses douleurs.

Jésus, qui sait pourtant comment sécher les larmes
Et pour toute souffrance a d’invincibles charmes,
Lui, qui voit par delà les ombres du trépas,
Lui, roi de ces hauts lieux où le mal n’atteint pas,

Lui, que l’esprit d’amour sur notre terre amène,
Le Verbe ! dans sa chair sent frémir l’âme humaine ;
Et, troublé d’un émoi qu’il n’a pas déguisé :
— « En quel endroit, dit-il, l’avez-vous déposé ? »

Et ceux-ci, lui montrant le monument suprême,
Répondirent : « Venez, Maître, et voyez vous-même. »
Et, prenant le chemin de ce funèbre lieu,
Jésus pleura.

Merci de ces pleurs, ô mon Dieu !
Qu’au nom de l’amitié soit à jamais bénie
Cette larme tombant de la source infinie !
Merci des pleurs versés pour un ami perdu
Par celui dont l’amour au monde entier est dû !
Merci de ce torrent de l’onde universelle
Qui, tout pour un seul homme, en ce moment, ruisselle !
Non, jamais de vos flancs, Seigneur, ou de vos yeux
N’a coulé sur la croix un flot plus précieux !

C’est l’arrêt des cœurs froids, scrupuleux ou stoïques,
Qui n’osent s’épancher sur de chères reliques ;
De ceux qui devant Dieu font à l’amour un tort
Des cris du désespoir auprès d’un lit de mort.
Seigneur, vous qui savez où vont tous ceux qui meurent,

Vous avez consacré pourtant ceux qui les pleurent ;
Vous permettez au cœur d’avoir ses chers élus,
Et de tout oublier, alors qu’ils ne sont plus.
Merci, Jésus, merci de l’éternel baptême
A l’amitié donné par les yeux de Dieu même !
0 vous, sur les tombeaux, qui vous tordez les mains,
Veuve aux cheveux épars courant par les chemins,
Seconde âme du mort qui demande à le suivre ;
Mères qui blasphémez et ne voulez plus vivre !
Vous, cœurs toujours brûlants et jamais résignés
Qui déchirez encor la place où vous saignez,
Qui reprochez à Dieu, sans pardon et sans trêve,
Ou l’amante ou l’ami que la mort vous enlève…
Non ! tous vos désespoirs n’offensent pas les cieux ;
Jésus compte, là-haut, tous ces pleurs précieux.

Oui, foulez sous vos pieds la parole inféconde
Qui veut vous consoler d’un seul par tout le monde !
Devant le corps glacé de l’enfant que tu perds,
Mère, il t’est bien permis d’oublier l’univers ;
De ton cœur pour ce fils tu peux bien être avare ;
Vois ! l’Homme-Dieu lui-même a pleuré sur Lazare !

Il pleurait ! et, pourtant, il tenait le flambeau
Qui rallume la vie au profond du tombeau ;

Il pleurait ! devant tous et devant Dieu, sans honte,
Il donnait ses grands pleurs dont au monde il doit compte !

Or, tandis qu’une foule à l’entour se formait,
Les Juifs disaient entre eux : — « Voyez comme il l’aimait ! »

Et quelques-uns, témoins de son dernier prodige,’
Ajoutaient : — « Si la mort de cet homme l’afflige,
Lui qui commande aux yeux aveugles de s’ouvrir,
Ne pouvait-il donc pas l’empêcher de mourir ? »

Mais le Christ, frémissant d’un grand frisson interne,
Marcha vers le tombeau. C’était une caverne
Dont un bloc de rocher fermait le large seuil.
Et Jésus dit : — « Levez la pierre du cercueil ! »

S’approchant, Marthe alors, d’un son de voix qui navre :
— « Seigneur ! il a l’aspect et l’odeur d’un cadavre,
Car depuis quatre jours il est enseveli. »

Mais Jésus : « Tenez-vous ma promesse en oubli ?
Celui qui ne croit point passera comme l’herbe ;
Mais celui qui recueille et qui garde le Verbe
Traversera la mort sans mourir ; il vivra
Dans la gloire du Père, et la possédera.

Or, c’est par moi que Dieu vous parle et vous visite ;
C’est moi qui suis la via et moi qui ressuscite ;
Marthe, le croyez-vous ? » — Et le genoux ployé :
« Je crois, dit-elle, au Fils par le Père envoyé,
« Je crois ! mes yeux, mon cœur, ma raison, tout m’atteste
« En vous le Christ marqué de l’onction céleste. »

Et quelques hommes forts, pleins de l’esprit nouveau,
Levèrent à l’instant la pierre du tombeau.

Jésus donc, embrassant d’un regard tout l’espace,
Tout l’azur infini dont Dieu voile sa face,
Jésus dit : — « Dans les cieux brillants de vos clartés,
Soyez béni, là-haut, Père qui m’écoutez.
Puisque l’esprit d’amour, nous mêlant l’un à l’autre,
Unit mes volontés et les fond dans la vôtre,
Votre force est pour moi le souverain recours,
Et je sais qu’ô mon Dieu, vous m’exaucez toujours !
Car, lorsque vous créez, du soleil au brin d’herbe
Vous n’exécutez rien qu’à travers voire Verbe.
Mais je veux, à ce peuple, aujourd’hui, faire voir
Qu’en moi vous avez mis, mon Dieu, votre pouvoir ;
Afin qu’ils sachent bien, tous ceux que je console,
Que, procédant de vous, je suis votre parole.


Ainsi pria Jésus. Or, le peuple entourait
Les deux sœurs, sur le bord du sépulcre, et pleurait.

Madeleine à genoux, l’âme en Dieu recueillie,
A tourné vers le Christ un regard qui supplie.
Et lui, tous ayant fait silence à ses côtés,
Cria d’une voix forte : — « O Lazare, sortez ! »

Soudain, vers le caveau, la foule qui se penche,
Dans l’ombre en mouvement, voit une forme blanche ;
C’est le mort qui se dresse, et qui se tient tout seul
Encore enveloppé, debout dans son linceul.
Les bras toujours liés, le front sous le suaire,
Il monte les degrés du profond ossuaire ;
Et, devant tout le peuple épiant son réveil,
S’arrête sur le seuil en face du soleil.

Et Jésus se tournant du côté de ses frères :
— « Détachez, leur dit-il, les liens funéraires ;
Laissez marcher le mort. »

Et Lazare vivant
Marcha vers sa maison. Et tous, en le suivant,
Silencieux, tremblants sous leur raison qui ploie,
Versaient des pleurs mêlés de terreur et de joie.


Et le seuil familier s’ouvrit avec transport
Au frère revenu du séjour de la mort ;
Et l’antique amitié, dans son divin calice,
Abreuva tous ces cœurs avec plus de délices,
Et l’âme de Marie, avec plus de ferveur,
Versa tous ses parfums sur les pieds du Sauveur.


V

Or, témoins assidus des œuvres qu’il a faites,
Des hommes droits de cœur et lisant les prophètes
Crurent en lui, sentant, comme un premier flambeau,
Dans la nuit de leurs sens poindre l’esprit nouveau.

Maïs la foule des Juifs, à Dieu toujours rebelle,
Et des pharisiens épousant la querelle,
Va dans la synagogue, et devant ses docteurs
Des envoyés du ciel toujours accusateurs,
Les aidant à tourner le vrai sens des oracles,
Au glaive de la loi dénoncent les miracles.

C’est ainsi que, jugé par le peuple ou les rois,
Ce qui le prouvait Dieu le vouait à la croix,

Et que chaque bienfait de charité divine
Aggravait son bandeau d’une sanglante épine.


VI

O Jésus, à vous voir sous les coups fléchissant,
A votre front baigné de sueurs et de sang,
J’ai reconnu d’Adam l’œuvre qui se consomme,
Et Pilate a bien dit en disant : Voilà l’Homme !
Des lambeaux de sa chair le triste genre humain,
Sur ce globe maudit, sème ainsi son chemin ;
Par la douleur au moins, à vos traces fidèle,
Même en vous blasphémant il vous a pour modèle.
Car tout fils qu’ici-bas une femme enfanta
Prend sa fatale part du fiel de Golgotha.
Heureux qui, sans murmure et plein d’une foi forte,
Partageant votre croix, , avec amour la porte.
Oui, l’Homme c’est bien vous ! Vous avez accepté
Les plus pesants fardeaux de notre humanité.

Pauvre et nu vous avez pris, au fond d’une étable,
Un corps, faible instrument qu’une grande âme accable.
De la faim et du froid subissant l’aiguillon,

Vous avez du travail creusé le dur sillon,
Et soutenu, trente ans, cette lutte obstinée,
Prix que met votre Père au pain de la journée.

Pour des travaux plus lourds, s’ils sont plus apparents,
Quand Dieu vous appela loin du toit des parents,
Quand, loin de la famille et de ces douces fêtes,
Vous avez commencé la tâche des prophètes,
L’anathème, l’exil, les indignes soupçons,
Vous ont payé, comme eux, du prix de vos leçons.
Contre vous, tout miracle et toute œuvre qui fonde
Suscita le vain peuple et les princes du monde.

Pour vous aimer, au moins, pour être aimés de vous,
Vous vous étiez choisi des frères entre tous ;
Et, le jour de l’épreuve et de la calomnie,
Voilà que l’un vous vend, que l’autre vous renie !

Enfin, cédant sous l’homme, à l’aspect de la croix,
Le Dieu connut en vous nos doutes, nos effrois.
Votre voix, défaillante en prières plaintives,
Repoussait le calice au jardin des Olives.
Comme nous, vous avez frémi devant la mort ;
Votre cœur s’est roidi d’un inutile effort,
Et, pour suprême horreur, à votre heure dernière,
Vous avez pu vous dire abandonné du Père !


Oui, vous êtes bien l’Homme ! Oui, ce sang et ces pleurs,
Tout vous atteste, ô Christ, pour le roi des douleurs !

Eh bien ! pourtant, Seigneur, même au jour du supplice,
Vous n’avez pas à fond vidé votre calice !
Vos lèvres n’ont pas bu le flot le plus amer
Qui monte en bouillonnant de cette vaste mer…

Vous n’avez pas en vain pleuré sur une tombe,
Écueil où des élus la foi même succombe ;
Vous n’avez pas en vain rappelé votre ami
Du sommeil éternel en vos bras endormi !
La mort, qui pour jamais nous brise et nous sépare,
A votre premier pleur vous a rendu Lazare.
Vous n’avez pas connu le sombre désespoir
D’invoquer ceux qu’on aime et de ne plus les voir,
D’appeler sans réponse un compagnon de route
Qui nous suivait de près, n’ayant tiédeur ni doute,
Qui, dans tous vos ennuis, vous cherchait, sûr et prompt,
Comme pour l’appuyer la main cherche le front !
L’avare mort n’a pas, avant que vînt votre heure,
Des parts de votre cœur emporté la meilleure ;
Nul éternel adieu ne vous a laissé seul ;
Vous n’avez point fermé de funèbre linceul ;

Vos amis assistaient à votre fin bénie ;
Surtout ! vous avez eu, douce à votre agonie,
— Quand vous dites : Ély, vainement, par trois fois —
Votre mère priant au pied de votre croix !