Laurier et son temps/La question des écoles du Manitoba

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La Compagnie de Publication de "La Patrie" (p. 85-88).


La question des écoles du Manitoba


La législature du Manitoba avait, au mépris de la constitution, abrogé les lois en vertu desquelles les catholiques de cette province jouissaient d’écoles séparées, et le gouvernement fédéral avait été mis en demeure de désavouer cette législation injuste. On disait avec raison que si le droit de désaveu n’était pas lettre morte, c’était le temps de l’appliquer. Mais au lieu d’insister sur leur demande, les catholiques suivirent le conseil qu’on leur donna de s’adresser aux tribunaux et d’attendre le résultat du litige.

Les tribunaux — le Conseil privé compris — décidèrent que l’Acte des écoles de 1870 était constitutionnel. Les catholiques eurent alors recours à la clause de l’Acte du Manitoba qui décrète qu’on pourra en appeler de l’Exécutif contre toute décision de la Législature d’une province pouvant affecter les droits ou privilèges de la minorité catholique ou protestante des sujets de Sa Majesté, relativement à l’instruction publique.

Le Conseil privé jugea contrairement à la Cour suprême, que le Parlement pouvait, sans rétablir les lois abrogées par l’Acte de 1870, remédier aux griefs des catholiques du Manitoba. Mais le mode à suivre, les mesures à adopter étaient laissées à la discrétion des autorités à qui la chose est confiée par le Statut.

M. Tupper, qui avait remplacé M. Bowell, crut que le gouvernement ne pouvait plus reculer. Il soumit à la Chambre, dans le mois de mars, un projet de loi, qui en principe rendait aux catholiques leurs écoles séparées, mais ne pouvait avoir aucun effet pratique.

C’était un bill à deux faces, ni chair, ni poisson, une de ces lois subtiles qui permettent à des partisans politiques de se faire une conscience à leur guise, et de voter comme ils l’entendent.

C’était un remède dont les éléments constitutifs se combattaient mutuellement.

En effet, certaines dispositions du bill proposé permettaient au gouvernement du Manitoba d’éluder la loi, de la mettre à néant, en lui donnant le droit de nommer les membres du conseil chargé d’établir et d’administrer les écoles séparées, et de ratifier le choix des inspecteurs, et en donnant à ces inspecteurs le pouvoir de fermer les écoles séparées, s’ils ne les jugeaient pas égales aux écoles publiques.

On peut se faire une idée de ce qui serait arrivé si le gouvernement du Manitoba avait jugé à propos de mettre cette loi à exécution.

En outre, rien dans ce bill ne forçait le gouvernement du Manitoba à contribuer au soutien des écoles séparées.

Il est difficile de supposer qu’un gouvernement, obligé de mettre à exécution une loi imposée contre son gré, aurait voté les fonds nécessaires à son fonctionnement. Aussi trois membres protestants du cabinet fédéral ne craignirent pas de déclarer, afin d’apaiser leurs électeurs, que le seul droit accordé par le bill rémédiateur aux catholiques du Manitoba, était celui de se taxer autant qu’il le voudraient, mais qu’il ne leur permettait aucunement de toucher un sou du gouvernement fédéral ou du gouvernement provincial.

Malgré ses défectuosités, le bill était accepté par l’évêque et les autorités religieuses du Manitoba à cause de la reconnaissance du principe des écoles séparées qu’il contenait, et par les protestants amis du gouvernement, à cause même des défectuosités qui en détruisaient l’efficacité.

M. Laurier et ses amis étaient inquiets, indécis ; ils voulaient sincèrement le rétablissement des écoles séparées, mais ils croyaient que le seul moyen de régler la question de manière à respecter l’autonomie des provinces et à éviter des complications sérieuses, était d’avoir recours à la conciliation, de s’adresser à l’esprit de justice du gouvernement manitobain et de consentir à faire une enquête pour établir des faits importants, enquête acceptée d’ailleurs par ce même gouvernement.

En face d’une loi d’expédient, dont le seul but était de rallier les forces indécises du parti conservateur, M. Laurier crut qu’il avait le droit de la juger au point de vue politique, de se placer sur le même terrain que ses adversaires. Il se souvenait que, plusieurs fois déjà, il s’était joint aux conservateurs pour obtenir la reconnaissance des droits des catholiques, et que, chaque fois, les libéraux des autres provinces s’étaient compromis inutilement au profit des conservateurs.

Les libéraux ne voulaient pas, cette fois, tirer les marrons du feu pour leurs adversaires, et leur permettre d’échapper au danger qui les menaçait, en leur aidant à faire passer une loi inefficace et illusoire. Ils crurent qu’ils avaient parfaitement le droit de croire et de dire que le mode adopté par le gouvernement pour régler la question des écoles, n’était pas le meilleur.

De plus, Laurier a toujours prétendu — et il prétend encore — que s’il n’avait pas trouvé le moyen de donner satisfaction aux libéraux anglais, McCarthy, le chef du parti nationaliste anglais, aurait fait adopter une résolution qui l’aurait rendu maître de la situation et mis à la tête d’une coalition des provinces anglaises.

Il dit que jamais il n’hésita et ne réfléchit autant avant de prendre un parti, une décision, avant de franchir le Rubicon. Mais après avoir pesé le pour et le contre, après avoir épuisé tous les moyens de s’éclairer afin d’agir sagement, il proposa le renvoi du bill à six mois. Le gouvernement l’emporta par une faible majorité, mais le bill avait été soumis trop tard à la Chambre pour qu’il pût être voté. Le Parlement fut prorogé, et les élections eurent lieu.

M. Tupper avait fait entrer dans le cabinet MM. Angers, L.-O. Taillon et Alphonse Desjardins, trois hommes fort populaires dans le clergé, et qui n’avaient, dit-on, accepté des portefeuilles qu’après avoir obtenu l’approbation des autorités ecclésiastiques et la promesse de leur appui énergique.

Il n’y a pas de doute que les évêques furent trop facilement convaincus que le bill remédiateur était satisfaisant, que la majorité anglaise du parti tory en voulait sincèrement l’application, et que le triomphe des conservateurs serait celui des écoles séparées. Le clergé mit partout son influence au service des candidats conservateurs et fit un devoir aux électeurs de voter pour le gouvernement. Mais les Canadiens-français crurent qu’ils ne devaient pas manquer l’occasion de mettre à la tête du pays un compatriote, pour l’amour d’un bill aussi imparfait ; ils votèrent en grande majorité pour Laurier et ses candidats.

Jamais le parti conservateur n’avait subi une pareille défaite.

Quelques semaines après, le ministère Tupper donnait sa démission, et Laurier était appelé à former un gouvernement au milieu des acclamations de la grande majorité de ses compatriotes. La province de Québec avait bien raison de se réjouir ; c’était la première fois depuis la Confédération qu’un Canadien-français était élevé au poste de premier ministre.