Laurier et son temps/La langue française

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La Compagnie de Publication de "La Patrie" (p. 83-84).


La langue française


Pendant ce temps-là, de gros nuages venus du Nord-Ouest apportaient de nouvelles tempêtes.

Des lois avaient été adoptées par le Conseil des territoires du Nord-Ouest et par la Législature du Manitoba pour abolir l’usage officiel de la langue française dans leurs documents publics, et le gouvernement fédéral n’avait pas désavoué ces lois.

M. McCarthy avait déclaré devant la Chambre des Communes que l’usage officiel de la langue française devrait être aboli dans toutes les provinces anglaises. Dans le débat orageux que cette question souleva, Laurier prit la parole et plaida la cause de la langue française dans le langage le plus logique, le plus brillant.

Jamais il ne prit, devant une majorité anglaise, la défense de sa nationalité avec plus de vigueur et de courage. Comment les hommes raisonnables, faisant partie de cette majorité, auraient-ils pu s’empêcher d’applaudir aux paroles qui suivent :

« L’honorable député est fier de sa race et il a le droit d’en être fier, mais il ne s’ensuit pas que nous devions être tous Canadiens-anglais, que nous devions tous nous fondre dans l’élément anglo-saxon. Certes, personne ne respecte ou n’admire plus que moi la race anglo-saxonne ; je n’ai jamais dissimulé mes sentiments à cet égard ; mais nous, d’origine française, nous nous tenons pour satisfaits de ce que nous sommes et ne demandons rien de plus. Je revendique une chose pour la race à laquelle j’appartiens : c’est que, si elle n’est peut-être pas douée des mêmes qualités que la race anglo-saxonne, elle en possède de tout aussi grandes ; c’est qu’elle est douée de qualités souveraines à certains égards, c’est qu’il n’y a pas aujourd’hui sous le soleil de race plus morale, plus honnête, je dirai même plus intellectuelle… Quand j’étudie notre histoire et que j’assiste aux péripéties du duel prolongé, opiniâtre, implacable que se sont livré l’Angleterre et la France pour la possession de ce continent ; quand je retrace page par page, le dénouement fatal, indécis d’abord, mais prenant graduellement forme et devenant inévitable ; quand je suis la brave armée de Montcalm retraitant devant des forces supérieures en nombre, retraitant même après la victoire, retraitant dans un cercle de jour en jour plus rétréci ; quand, arrivé à la dernière page, j’assiste au dernier combat où le vaillant Montcalm, cet homme vraiment grand, a trouvé la mort dans sa première défaite… Non, Monsieur, je ne cache pas à mes concitoyens d’origine anglaise que j’ai le cœur serré et que mon sang français se glace dans mes veines !… Oh ! ne me parlez pas de vos théories purement utilitaires ? Les hommes ne sont pas de simples automates. Ce n’est pas en foulant au pied les sentiments les plus intimes de l’âme que vous atteindrez votre but, si tel est le but que vous poursuivez… En attendant, nous devons tous, Français, Anglais, libéraux et conservateurs, nous souvenir qu’aucune race en ce pays ne possède d’autres droits absolus que ceux qui n’empiètent pas sur les droits d’autrui. Nous devons nous souvenir que l’expression des sentiments de race ne doit pas dépasser une certaine limite ; que si elle la dépasse, même en restant dans les bornes du légitime, elle peut froisser les sentiments des autres races… Nous nous rappellerons que les vrais principes ne sont qu’une émanation de la vérité divine, et qu’il existe au-dessus de nous une Providence éternelle, dont la sagesse infinie connaît mieux que l’homme ce qui convient le mieux à l’homme, et qui, lorsque tout semble perdu, dirige toute chose pour le plus grand bien. »

La proposition de M. McCarthy ne rallia qu’une dizaine de voix.