Laurier et son temps/Laurier à Québec

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La Compagnie de Publication de "La Patrie" (p. 25-28).


Laurier à Québec


Sa parole éloquente, ses plaidoiries savantes et son caractère bienveillant le rendirent en peu de temps populaire et convainquirent les électeurs de Drummond-Arthabaska que le successeur de l’homme qu’ils avaient tant aimé méritait leur sympathie et leurs suffrages. Aussi, aux élections de 1871, ils l’envoyèrent siéger à la Chambre provinciale.

Chauveau était alors chef du cabinet. Vu l’existence du double mandat, on voyait dans la Chambre de Québec quelques-uns des représentants les plus distingués du parlement fédéral, des ministres même, les Cartier, les Holton, les Laframboise, les de Boucherville, les Ouimet, les Chapleau, etc.

Les premières années du parlement provincial avaient été douces, paisibles et heureuses pour M. Chauveau et les membres de son gouvernement ; rien n’avait troublé leur bonheur. M. Chauveau conduisait la barque ministérielle, comme un bon berger conduit son troupeau, en jouant du chalumeau, et M. Joly était le chef d’une opposition composée de quelques hommes, échappés au désastre de 1868. C’était un chevalier du moyen âge en face d’un poète. Ils se combattaient en se couvrant de fleurs et se hâtaient de panser les blessures légères faites par leurs lances bienveillantes.

Lorsque la session de 1871 s’ouvrit, parmi les nouveaux députés, celui qui attirait le plus l’attention publique, était Laurier. On avait hâte, à Québec surtout, la ville curieuse par excellence, de le voir et de l’entendre. On s’attendait à un début brillant, à quelque chose de nouveau.

Parlerait-il sur l’Adresse ? C’est la question qu’on se posait partout.

Il parla et on s’en souvient, on en parle encore dans la vieille capitale et ailleurs. Ce fut un charme, un éblouissement, une grande fête littéraire et oratoire. Les députés qui avaient proposé l’Adresse et le premier ministre s’étaient mutuellement félicités dans les termes les plus flatteurs, et avaient fait de la situation de la province le tableau le plus attrayant.

Le discours de Laurier éclata comme une bombe au milieu de ce concert de félicitations et de réjouissances, au milieu de ces chants d’allégresse.

Le jeune tribun jeta des épines au milieu des fleurs ; il déchira le voile du temple, et dissipant les nuages d’encens qui enveloppaient le sanctuaire, il porta une main sacrilège sur les idoles.

« Le tableau qu’on a mis devant vous, est-il bien, dit-il, l’expression de la vérité ? Je ne saurais accepter cette manière de voir. On dit que nous sommes riches et prospères. Le sommes-nous vraiment ? Interrogez toutes les classes de la société, le négociant, le banquier, le marchand, l’homme des professions libérales, l’agriculteur, le simple artisan, et partout, sans exception, vous constaterez une gêne, un malaise, un état de souffrance et de langueur dénotant qu’il y a un mal quelque part… Voilà la vérité ! Voilà la véritable situation ! Aveugle qui ne la voit pas ! Coupable qui, la voyant, ne l’avoue pas… C’est pour nous, nous surtout Canadiens d’origine française, un devoir de créer une industrie nationale…

« Nous sommes environnés d’une race forte et vigoureuse, d’une activité dévorante qui a pris l’univers entier pour champ de travail.

« Je suis jaloux, en tant que Canadien-français, de nous voir éternellement devancés par nos compatriotes, d’origine britannique. Nous sommes obligés d’avouer que, jusqu’ici, nous avons été laissés en arrière. Nous pouvons l’avouer et l’avouer sans honte, parce que le fait s’explique par des raisons politiques qui n’accusent chez nous aucune infériorité… Mais les temps sont changés, et le moment est venu d’entrer en lice avec eux. Nos pères, jadis, ont été ennemis ; ils se sont fait, durant des siècles, des guerres sanglantes. Nous, leurs descendants, réunis sous le même drapeau, nous n’aurons plus d’autres combats que ceux d’une généreuse émulation pour nous vaincre mutuellement dans le commerce, dans l’industrie, dans les sciences et les arts de la paix. »…

Lorsque Laurier termina, dans une péroraison éclatante, son éloquente philippique, la Chambre lui fit une véritable ovation ; les applaudissements éclatèrent même dans les galeries. Jamais, depuis Siméon Morin — ce météore brillant si tôt disparu — personne n’avait fait dans la Chambre de Québec un début aussi triomphal. Le monde des lettres tressaillit à la vue de cette étoile de première grandeur qui se levait à l’horizon de la patrie, et salua avec transport les premiers accents d’une éloquence si classique, si parfaite.

Voici le portrait que je faisais de Laurier, à cette époque :

« Grand, mince, figure pâle, chevelure brune, souple, abondante, regard posé, un peu rêveur, physionomie douce, modeste et distinguée, un certain air de confiance ou de mélancolie qui inspire la sympathie…

« Voix sympathique et sonore, phrase claire, limpide, style vif, élégant, diction charmante, langage superbe, du beau français, des pensées élevées, des aperçus, des horizons lumineux, des coups d’aile magnifiques, quelque chose qui charme, intéresse et porte la conviction dans les âmes… de l’éloquence enfin, l’éloquence d’un honnête homme et d’un esprit supérieur. »

Son discours en faveur de l’abolition du double mandat qui permettait aux membres du gouvernement et du parlement fédéral de siéger dans la Chambre provinciale, acheva de convaincre le pays que la province de Québec possédait un grand orateur. Il avait dit dans ce discours :

« Avec le simple mandat, j’ai la garantie que les droits et les privilèges de Québec seront conservés, respectés et que sa position sera maintenue ; avec le double mandat, ces droits et privilèges me paraissent dans un danger perpétuel…

« Avec le simple mandat, Québec est Québec ; avec le double mandat, ce n’est qu’un appendice d’Ottawa. »

Lorsque dans un pays comme le nôtre un homme débute par de pareils coups de maître, son avenir est assuré, toutes les portes du succès s’ouvrent devant lui. Rien ne l’arrête dans sa marche ascendante, si au talent il joint le tact, la sagesse, la force de résister aux séductions de la flatterie, des applaudissements, s’il continue à travailler, à s’instruire, à développer ses dons naturels, s’il se croit tenu envers Dieu et les hommes de donner toute la mesure de son talent, de justifier les espérances de la patrie.

Or, Laurier avait dans toute sa plénitude le sentiment de l’honneur, du devoir et la noble ambition de se faire légitimement et honnêtement un nom, un nom honorable.