Laurier et son temps/Laurier homme d’État

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La Compagnie de Publication de "La Patrie" (p. 151-159).


Laurier homme d’État


La conclusion de tout ce qui précède est claire : c’est que non seulement Laurier est un grand orateur parlementaire, un avocat remarquable, mais aussi un homme d’État de premier ordre.

Il a la justesse et la souplesse d’esprit, le flair, le jugement, les connaissances, la fine diplomatie, les hautes conceptions et le contrôle de soi-même qui constituent l’homme d’État.

Sa nature et son caractère le portent peut-être trop, quelquefois, à compter sur le temps, sur l’imprévu, pour régler les difficultés, à ajourner les résolutions énergiques, à jouer le rôle patient de Fabius, mais il prétend que la temporisation lui a rendu de grands services.

C’est dans les grandes questions, dans les circonstances difficiles où il est forcé de faire appel à toutes ses facultés, de mettre en mouvement toutes les forces, tous les ressorts de son mécanisme intellectuel, qu’il faut l’observer et le juger. Le terre-à-terre de l’administration, la cuisine de la politique le laissent plus ou moins froid, indifférent, les questions de patronage l’ennuient profondément, Mais plus une situation est corsée, hérissée de difficultés, plus elle exige un grand effort d’esprit et de volonté, plus il est heureux, plus ses ressources diplomatiques et oratoires se manifestent de la manière la plus brillante. Son indifférence apparente fait place alors à l’activité, à l’énergie, aux conceptions les plus habiles, aux résolutions les plus hardies, et rien ne peut le détourner de la voie qu’il s’est tracée, du but qu’il veut atteindre.


David - Laurier et son temps, 1905, illust p149.png

Laurier — Chamberlain

De tous les hommes d’État qui ont illustré la politique canadienne, quel est celui qui aurait pu traverser et régler des difficultés religieuses et nationales si dangereuses, parler et agir avec autant de franchise, sans laisser aux épines du chemin des lambeaux de sa popularité ?

Qui aurait pu faire accepter aussi facilement ses opinions ou sa manière d’agir, dans la guerre du Transvaal, par la province de Québec, et ses idées d’indépendance, dans la grande question de l’Impérialisme, par les Anglais du Canada et de l’Angleterre ?

Ses campagnes dans les provinces anglaises sur les questions du Nord-Ouest et des jésuites, et sa lutte contre les projets de Chamberlain démontrent que son courage et son talent sont à l’épreuve de tous les dangers, de toutes les influences.

Dans tous ses discours, dans tous ses écrits comme dans ses conversations, il ne cesse de faire l’éloge de la constitution anglaise, des bienfaits qu’elle a procurés au monde, des libertés que nous lui devons. Il a plus d’une fois exprimé l’opinion que la reconnaissance et la loyauté nous faisaient un devoir de donner à l’Angleterre des preuves tangibles de sympathie, mais il s’est imposé une limite qu’il ne veut pas franchir. Il refuse d’aliéner la liberté et l’indépendance du Canada, de le lancer dans les voies tortueuses de l’Impérialisme, d’engager l’avenir. Il veut que ceux qui viendront après lui, aient les mains libres, qu’ils n’aient pas le droit de dire que les engagements contractés les rendent impuissants, incapables de résoudre librement les grands problèmes que les destinées du Canada feront surgir.

Quelles seront ces destinées ?

Laurier lui-même, malgré sa clairvoyance, ne peut le dire. Il dit souvent que c’est un mystère impénétrable, qu’à une époque où l’imprévu joue un si grand rôle, où les événements se précipitent et changent si rapidement la situation d’un pays, tout est possible.

Pour le moment, il croit que notre intérêt comme notre devoir est de continuer à faire partie de l’empire britannique, en cherchant à obtenir toutes les libertés compatibles avec l’état colonial. Et, sous ce rapport, il a contribué plus que tous les hommes d’État qui l’ont précédé, à donner cette patriotique orientation à notre politique. La dénonciation des traités de commerce de l’Angleterre avec l’Allemagne et la Belgique, la reconnaissance de notre droit de taxer, à notre guise, les produits Allemands, les opinions qu’il a exprimées au sujet de nos relations commerciales avec les autres nations, et sa lutte énergique contre l’impérialisme militaire, sont des points de repère importants dans cette orientation.

Le joug de l’Angleterre devient de jour en jour plus léger, le lien colonial moins lourd, l’évolution vers l’indépendance commerciale de plus en plus rapide.

Les complications que la rupture complète du lien colonial entraînerait et la gravité des problèmes qu’elle soulèverait, font croire à Laurier que le statu quo sera la situation la plus avantageuse aussi longtemps qu’il pourra se concilier avec cette politique d’orientation et d’évolution, de progrès et de développement commercial et industriel.

Tous les projets d’impérialisme politique ou commercial sont plus acceptables en théorie qu’en pratique, salués, au premier abord, comme des manifestations de loyauté, ils soulèvent ensuite toutes sortes d’objections, quand on constate qu’ils viennent en conflit avec des intérêts puissants. Par exemple, le consommateur anglais refuse de se taxer pour favoriser les produits coloniaux, et le manufacturier canadien s’oppose à ce qu’on favorise, à son détriment, le manufacturier anglais. Et puis, il en est encore qui croient que c’est en regardant les États-Unis que nous devons chercher notre orientation commerciale et industrielle. Cependant, vû le refus constant des Américains de faire des concessions convenables, il a bien fallu à nos hommes d’État chercher ailleurs le marché dont nous avions besoin. Il semble que la meilleure manière de résoudre ce problème serait de garder le tarif de faveur vis-à-vis de l’Angleterre, et d’élever les droits sur tous les produits manufacturés venant des États-Unis ou d’ailleurs, pendant que le gouvernement anglais favoriserait nos produits naturels en imposant une taxe sur les mêmes produits importés des autres pays.

Mais qui réussira à convaincre le consommateur anglais qu’il doit, dans l’intérêt de l’empire, consentir à payer plus cher le pain qu’il gagne si péniblement ? Les grands sentiments de patriotisme et de loyauté laissent froids les estomacs vides. Mais Chamberlain est encore debout, plein de vie et d’énergie, il finira, peut-être, par trouver la solution du problème qui le préoccupe si profondément.

À Londres, au banquet présidé par le prince de Galles, Laurier disait :

« Le Canada est une nation, sa population est supérieure à celle de plusieurs nations européennes. Les colonies britanniques sont faites pour devenir des nations libres ; la nation canadienne l’est, et la liberté voilà sa nationalité. La séparation ne nous donnerait pas un seul droit que nous n’ayons déjà. »

En réalité, est-il sur la terre un pays plus heureux que le Canada, un pays où l’on trouve plus abondamment tous les éléments de progrès et de prospérité ?

Lorsqu’on voit tous les autres pays constamment exposés aux horreurs de la guerre et surchargés d’impôts pour soutenir des armées permanentes, on a bien le droit de faire cette question et de réfléchir avant de se jeter dans l’inconnu.

Laurier a plus que personne contribué à convaincre les esprits récalcitrants que le pays, sous la Confédération, peut marcher dans la paix, l’harmonie et le progrès.

Comme Lafontaine, il a accepté le fait accompli, et entrepris d’en tirer le meilleur parti possible, en invitant les hommes de toute race et de toute religion à mettre leurs aptitudes et leurs facultés si diverses au service de l’intérêt commun, à unir leurs forces pour faire du Canada l’un des pays les plus riches, les plus heureux de la terre.

Il devrait maintenant entreprendre d’assurer l’autonomie et l’avenir des provinces, en leur donnant les moyens de faire les choses les plus nécessaires à leur développement.

Il est un fait incontestable et regrettable : la population du Canada n’augmente pas en proportion de son commerce et de son industrie. Et pourtant, il y a dans les vieilles provinces, dans celle de Québec en particulier, des territoires immenses inhabités, où des millions d’hommes pourraient vivre heureux et contribuer à la prospérité générale. Les gouvernements de ces provinces disent avec raison que les auteurs de la Confédération, en leur enlevant les droits de douane et d’accise, les ont dépouillés de leurs principales sources de revenu, que la compensation qui leur a été accordée, sous forme de subside fédéral, est devenue insuffisante et ne leur permet pas de faire les sacrifices que demandent la colonisation, l’agriculture, l’instruction publique, tout ce qui aurait pour effet d’augmenter le chiffre et la richesse de leur population.

Il est certain que l’allocation annuelle de 80 cents par tête, basée sur le chiffre de la population de 1868, a cessé depuis longtemps d’être en rapport avec l’augmentation des droits de douane et d’accise, avec les besoins des provinces.

Un remaniement du subside fédéral s’impose dans l’intérêt même du gouvernement fédéral qui profitera plus directement que les provinces de l’accroissement de leur population, et dans l’intérêt de la paix et de l’harmonie, afin de faire disparaître une source de mécontentements et de plaintes légitimes.

L’honorable M. Gouin, qui sera bientôt premier ministre de la province de Québec, a fait dernièrement sur cette question, un travail rempli de faits et d’arguments irréfutables.

Quoi qu’il en soit, les dernières élections sont une éclatante démonstration de la popularité de Laurier et de son influence dans toutes les parties du Canada. Jamais homme public ne reçut de ses concitoyens un témoignage plus flatteur et plus mérité d’estime et de confiance.

Il en coûte de penser qu’une carrière si noble, si utile, si nécessaire même, devra prendre fin, mais il faudra bien qu’elle subisse le sort de tout ce qui est humain.

C’est une pensée inquiétante pour ses amis, pour tous ceux qui s’intéressent à l’avenir du pays.

On dit souvent qu’il n’y a pas d’homme nécessaire, qu’il se trouve toujours quelqu’un pour remplacer celui qui s’en va, et c’est l’opinion de Laurier qui est optimiste, et répète souvent qu’il y aura toujours parmi les Anglais comme parmi les Canadiens-français, des hommes assez sages pour faire triompher les idées de justice, de conciliation et de fraternité.

Il est permis d’être moins confiant, moins optimiste.

Il sera toujours si facile, dans un milieu comme le nôtre, soit par ambition ou fanatisme, de soulever et d’exploiter les sentiments ou les préjugés nationaux et religieux.

La période d’accalmie que nous traversons ne doit pas nous empêcher de voir les dangers, les éléments de conflit que renferme la Confédération.

Si la question nationale ou religieuse ne surgissait que dans de rares et exceptionnelles circonstances, ce serait moins inquiétant, mais non, elle se dresse constamment comme un spectre devant ceux qui gouvernent, à l’occasion d’une simple nomination de commis comme à propos d’un projet de loi important.

Tous les jours, elle fait surgir une nouvelle difficulté, un nouveau problème qu’il faut résoudre par la conciliation, par le compromis.

Le compromis a engendré la Confédération et il la fait vivre.

Et comme c’est la minorité qui est appelée à faire la plus grande part de sacrifices et de concessions, les hommes publics qui la représentent demandent constamment jusqu’où ils peuvent aller dans la voie de la conciliation, sans froisser leur conscience ou le sentiment public, sans violer un droit, un principe.

C’est une politique énervante.

Qu’arrivera-t-il le jour où la minorité blessée dans son honneur et ses sentiments les plus chers, refusera de se soumettre à la volonté d’une majorité tyrannique ?

Nous aurons l’union de toutes les provinces anglaises contre la province de Québec.

Certes nos hommes publics doivent tout faire pour éloigner ce jour fatal, pour éviter ce danger alarmant. Mais le pourront-ils toujours ?

Où est l’homme qui aura comme Laurier, la force, l’autorité nécessaire pour faire entendre aux heures d’excitation, le langage de la raison aux uns et aux autres, aux Anglais comme aux Canadiens-français, pour apaiser les passions religieuses ou nationales ?

Quand aurons-nous un Canadien-français, réunissant tant de talents et de qualités, si complet, si parfait, si habile et si honnête en même temps, que tous, Anglais comme Canadiens-français, catholiques comme protestants, reconnaîtront son mérite et le jugeront digne d’être leur chef.

À tout événement, ses œuvres et ses discours resteront comme un flambeau pour les générations futures, et sa vie sera une leçon, une glorieuse leçon pour la jeunesse ; elle sera une démonstration convaincante de ce que peut devenir l’homme de talent, qui depuis son enfance jusqu’à sa vieillesse, travaille tous les jours à développer les dons de Dieu, à perfectionner son esprit et son caractère.

Ajoutons que son nom sera pour ses compatriotes un titre de gloire, un symbole d’espérance, un drapeau, une couronne immortelle de laurier.

On parle d’élever à la mémoire de Lafontaine et de Baldwin, un monument qui serait l’expression de leur politique d’union, de fraternité nationale. Laurier aurait bien sa place sur ce monument, à côté de ces deux grands hommes d’État, car il a été le continuateur intrépide de leur œuvre, l’héritier légitime de leurs pensées généreuses, l’exécuteur testamentaire de leurs volontés patriotiques.