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Lausanne à travers les âges/Aperçu/05

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Collectif
Librairie Rouge (p. 24-30).


V

Réunion de la Cité et de la ville inférieure en une seule communauté (1481). — Alliance avec Berne et Fribourg (1525).

Lors des guerres de Bourgogne, Lausanne fut pillée par les troupes du comte de Gruyère, puis par les Confédérés. Ces désastres ayant mis en relief l’impuissance du prince-évêque, les bourgeois s’entendirent. La Ville et la Cité se réunirent pour ne former plus qu’une seule communauté. L’administration en fut dévolue à un conseil ayant à sa tête deux gouverneurs ou prieurs, nommés par les bourgeois avec l’assentiment du chapitre de Notre-Dame. C’est le 6 juillet 1481 que s’opéra cette jonction entre la Cité et la Ville inférieure. Comme celle-ci avait déjà, depuis longtemps, ainsi que cela est dit plus haut, deux magistrats et un conseil, cela revient à dire que la ville inférieure s’annexa la ville haute avec certaines réserves en faveur des chanoines.

Lausanne avait alors comme syndic Maître Jean Bagnyon, licencié ès décrets et Pierre Ravier. Le premier, dit M. E. Chavannes, paraît avoir été un homme fort distingué. Ses connaissances juridiques furent souvent mises à contribution par les Lausannois lors de leurs disputes avec l’évêque Benoît de Montferrand ; il eut une grande part à la rédaction de l’acte d’union des deux villes. C’était un lettré, auteur d’un roman intitulé : Fier à bras le géant, qui fut imprimé à Genève en 1478 et qui fut réimprimé plusieurs fois soit à Genève, soit à Lyon. Ce livre est un récit en prose de la vie de Charlemagne, il eut un grand succès à Lyon et à Paris. Le but de l’auteur était d’exalter la foi chrétienne en la personne du grand empereur. Jean Bagnyon se fixa à Genève en 1487[1].

Les droits des bourgeois avaient été naguère consacrés, dans une certaine mesure, par l’empereur Sigismond de Luxembourg et par Frédéric III d’Autriche. Nos archives communales possèdent, en effet, une lettre de l’empereur Sigismond du 24 mai 1434, par laquelle ce souverain :

« ratifie, renouvelle, autorise et approuve, de nouveau, concède et confirme aux citoyens, bourgeois et habitants de la ville de Lausanne, des villes et bourgs de la juridiction et de la terre de l’Église de Lausanne, les privilèges, chartes, droits, libertés, grâces, immunités et concessions à eux accordés par les empereurs et rois nos prédécesseurs, voulant qu’elles aient perpétuelle force et vigueur et qu’ils en jouissent paisiblement. Il approuve de même, d’autorité impériale, toutes leurs libertés, franchises, coutumes et usances, tant celles contenues dans leur Plaît général, dans lequel il se trouve compris quelques droits municipaux dès longtemps approuvés et observés, que autres écrits et non écrits qui ont été honorablement introduits[2]. »

Le 6 février 1469, l’empereur Frédéric III confirma les lettres patentes de l’empereur Sigismond et du comte Amédée VI de Savoie. Ces dernières assujettissaient au comte de Savoie les appellations qui, en dernier ressort, doivent se porter au tribunal de l’empereur et non ailleurs ; elles sont du 2 juillet 1356.

L’empereur confirma les foires concédées à la ville de Lausanne par l’évêque Georges de Saluces ; il commit l’archevêque de Besançon et le duc de Savoie pour « conservateurs » des privilèges desdits de Lausanne. Salvo tamen jure imperii et Ecclesiæ Lausannæ. Enfin, « il prend les dits de Lausanne et terre de dite « église de Lausanne » sous sa protection impériale, mandant à tous de les maintenir dans leurs droits et privilèges, avec défense de les y troubler, sous peine de son indignation et de celle de l’empire, et enfin sous peine de cent marcs d’or pour chaque contravention. »

S’appuyant sur ces diplômes, les bourgeois de Lausanne réclament le titre et les privilèges des villes impériales. Dès 1483, pour affirmer leurs droits, ils nomment un hérault portant les armes de la ville, surmontées de l’aigle impériale à deux têtes avec l’écusson des Habsbourg[3]. En 1494, l’assemblée des bourgeois est remplacée par un Rière conseil élu par les bannières, composé primitivement de soixante membres, plus tard de quatre-vingt-dix-sept et enfin de deux cents. Faisant encore un pas de plus, les Lausannois concluent, en 1525, des alliances avec les villes de Berne et de Fribourg et remplacent, en 1529, les deux prieurs par un bourgmestre, à l’instar des villes de la Suisse allemande. Pour commémorer l’alliance, plus fragile que le verre, qu’elles venaient de conclure, les


Fac-similé de la lettre de Charles-Quint
adressée aux Conseils de Lausanne le 5 juillet 1536.



villes de Berne et de Fribourg firent don à la ville de Lausanne des beaux vitraux, attribués au peintre Hans Funck (1470-1529)[4], qui ornent aujourd’hui encore la salle de la municipalité de Lausanne, et font l’admiration des archéologues ; ils représentent les armes de Berne, de Fribourg et de Lausanne avec l’aigle à deux têtes ; ils montrent que la qualité de ville impériale était reconnue à Lausanne par ses alliées. L’évêque voulut protester contre cette alliance, mais un arbitrage confié aux villes de Berne et de Soleure donna raison aux bourgeois (1533).

Si les lettres des empereurs Sigismond et Frédéric III peuvent laisser subsister des doutes sur la prétention de la ville de Lausanne à être considérée comme cité impériale[5], ces doutes tombent en présence des termes de la lettre adressée, le 5 juillet 1536, par Charles-Quint, aux Lausannois pour les adjurer de demeurer fidèles à la foi catholique. Voici cette lettre, dans la traduction qu’à bien voulu nous en faire M. le professeur André Kohler.


Aux honorables, nos chers et fidèles sujets du Saint-Empire, les bourgmestre, conseillers et communauté de notre ville impériale de Lausanne, à tous et un chacun.

Charles, par la grâce divine empereur des Romains, Auguste, etc.

Honorables, fidèles et chers sujets,

Nous avons appris que dans cette ( votre) cité que nous nommons nôtre et impériale, où parmi les autres édifices ecclésiastiques, il existe une église cathédrale dotée par nos prédécesseurs et placée sous notre protection, il se fait des innovations à l’égard de la religion et de notre foi et qu’entre autres on a ordonné une certaine dispute qui doit se faire bientôt là sur le même objet. Toutes ces choses nous sont d’autant plus odieuses que nous voyons qu’elles sont entreprises à l’encontre de nos édits impériaux par lesquels nous avons voulu que toutes innovations cessassent et fussent suspendues jusqu’au futur concile déjà décrété par nos soins et par notre intercession auprès de la béatitude du Souverain Pontife et devant commencer au prochain mois de mai. Conséquemment nous vous requérons sérieusement et vous ordonnons d’empêcher la dite dispute ordonnée (comme il est dit plus haut) et toutes les autres innovations relatives à notre foi et à notre religion, — les annulant sur le champ, de rétablir tout ce qui a été changé dans son état premier, et de remettre la cause au futur concile qui doit avoir lieu (comme il est dit plus haut), sans vous permettre de faire le contraire en quelque manière que ce soit et sans permettre qu’on le fasse, enfin nous vous ordonnons de vous comporter de telle sorte (litt. : de vous montrer si obéissants), que nous soyons entièrement persuadés de votre respect pour nous et de votre soumission au Saint-Empire. Donné à Savigliano[6], le cinquième jour de juillet de l’an du Seigneur MDXXXVI, le XVIe de notre règne[7].

CAROLUS.
Par ordre exprès de sa majesté impériale et catholique,
Obernburger.



Lausanne à vol d’oiseau au XVIIe siècle d’après Matthieu Mérian.



Le Concile, annoncé par l’empereur comme devant commencer ses délibérations au mois de mai 1537, ne se réunit que neuf ans plus tard, en 1545, à Trente : il devait siéger, avec plus d’une interruption, pendant dix-huit ans.

  1. Voir Extraits des Manuaux de Lausanne de 1383 à 1411 annotés par Ernest Chavannes, Mémoires et documents de la Société d’histoire de la Suisse romande.
  2. L’original de la lettre de Sigismond, en latin, se trouve dans les archives communales ; mais il est en assez mauvais état. Une copie vidimée en a été donnée par le concile de Bâle et se trouve également aux mêmes archives. L’extrait en français que nous en donnons ainsi que la citation de la lettre de l’empereur Frédéric III (qui est aussi aux dites archives) ont été relevés sur un répertoire des titres et documents dit du Corps de ville établi en 1743, par un Français, le sieur De Thurey.
  3. Les héraldistes discutent si les émaux des armes de Lausanne sont de gueules au chef d’argent ou coupé d’argent et de gueules. MM. Charles Bugnion et André Kohler soutiennent la première opinion ; la seconde est défendue par M. le professeur Lehr. Les sceaux de la ville, à l’exception du Sigillum Majus (1525) et d’un sceau du dix-neuvième siècle, présentent le chef. Une partie des vitraux de la salle de la Municipalité donneraient, au contraire, raison à M. Lehr. La carte du canton de Berne (1548) porte l’écu avec le chef. — Nous nous garderons de trancher le litige ; nous nous bornerons à constater, avec M. Jean Grellet, président de la Société suisse d’héraldique, que le chef est antérieur au coupé. Nous ajouterons qu’en fait l’usage du chef l’emporte sur celui du coupé.
  4. Voir l’article consacré à Hans Funck par M. Paul Ganz dans le Dictionnaire des artistes suisses (éd. Huber & Cie, Frauenfeld, 1905).
  5. Dans La Germania topo-chrono-stemmato-graphica sacra et profana du R. P. F. Gabrielis Bucelini, publié en 1655 à Augsbourg, Typis Johanis Grætorii, nous voyons figurer Lausanne au nombre des civitates liberæ imperiales et provinciales, qua et immediate imperatorem salvis cateris juribus recognoscebant et partim ad huc recognoscunt: exscriptæ ex matriculis et actis imperialibus.
  6. Les mots en italique ont été ajoutés par le traducteur. La ville de Savigliano est en Piémont, province de Coni.
  7. Dans les Manuaux, on voit que la lettre de Charles-Quint a été enregistrée au Conseil de Lausanne à la date du 18 juillet 1536, en ces termes : Fuit mandata per Karolum imperatorem Lausanam una littera qui fuit lecta coram ducentis burgensibus. Des doutes ayant été émis au sujet de l’authenticité de cette lettre, nous avons prié la légation suisse à Vienne, de bien vouloir soumettre le fac-similé que nous publions à l’examen d’experts compétents. Voici la réponse que le directeur des Archives de la Maison impériale d’Autriche, M. Winter, a faite à M. du Martheray, ministre de la Confédération suisse à Vienne, et qu’il a eu l’obligeance de nous transmettre :
    Vienne, le 13 novembre 1905.
    ARCHIVES
    de la maison impériale et royale
    de la cour et de l’État
    N° 665 — 05

    À son Excellence Monsieur Fernand H. du Martheray, envoyé extraordinaire et ministre plénipotentiaire de la Confédération suisse à Vienne.


    Excellence,

    Pour répondre au désir exprimé dans l’office de la Légation suisse du 6 novembre 1905 relativement à une déclaration sur l’authenticité d’une lettre de Charles-Quint, il a été procédé immédiatement, comme j’ai déjà eu l’honneur de vous le communiquer verbalement, à un examen approfondi de la dite pièce. J’ai l’honneur de porter à la connaissance de Votre Excellence les résultats de cet examen ; qu’il me soit toutefois permis d’insister sur le fait que le jugement qui suit repose exclusivement sur l’examen des caractères extérieurs de la lettre, auquel il a été procédé suivant les principes de critique serrée des sciences auxiliaires de l’histoire, sans que le contenu même de la pièce ait été pris en considération.

    La lettre de Charles-Quint à la ville de Lausanne, datée de Savigliano 5 juillet 1536 (Intelleximus in insta civitate… plane persuadimus) n’est produite qu’en fac-similé réduit ; pour ce motif le jugement sur l’authenticité de la pièce ne devrait être émis que sous réserve ; cependant les critères en faveur de l’authenticité (Echtheit) sont de nature si sérieuse que même l’examen de l’original pourrait difficilement invalider les conclusions résultant de celui du fac-similé. Comme la minute de la lettre n’est pas conservée dans les fonds des Archives de la Maison impériale et royale, de la Cour et de l’État, écriture, sceau, signatures et date doivent être examinés, pour pouvoir juger en connaissance de cause si la pièce émane, ou non, de la chancellerie de l’empereur. Que l’écriture est réellement celle d’un employé de la chancellerie impériale, c’est ce qui ressort du fait que nos archives possèdent d’autres lettres de Charles-Quint, qui, sans qu’aucun doute soit possible, ont été écrites de la même main que la pièce de Lausanne. Ce sont : un office adressé à l’archevêque de Cologne en date du 27 avril 1534 et des lettres adressées à l’évêque Bernhard de Trente en date du 28 septembre 1535, du 6 et du 27 décembre 1535, du 9 et du 23 février 1536, exemples que d’autres correspondances permettraient de multiplier.

    Le sceau aussi qui est empreint sous papier sur la lettre de Lausanne, se retrouve sur une des pièces de Trente (28 septembre 1535) ; les autres lettres citées ici sont scellées d’un sceau un peu plus petit. Les signatures de l’empereur et de l’employé de chancellerie Johann Obernburger présentent absolument les mêmes traits et la même ornementation (Federführung und Ausschmückung) que toutes les autres signatures contemporaines des prénommés conservées aux archives. L’Itinéraire de Charles-Quint indique que ce souverain se trouvait réellement à Savigliano, au sud de Turin, le 5 juillet 1536 (Cf. Stälin, Forschungen zur deutschen Geschichte V, p. 573). Les doutes que pourrait peut-être faire naître l’indication erronée des années du règne contenue dans la pièce de Lausanne « anno… imperii nostri XVI » sont complètement dissipés, par le fait observé que la chancellerie de Charles-Quint dans l’indication des années du règne a procédé à réitérées fois avec une grande négligence, par exemple dans une des lettres de Trente que nous avons citées.

    L’indication que cette lettre selon toute apparence a été lue au Conseil de Lausanne déjà le 18 juillet 1536 soulève enfin la question de savoir si le temps écoulé entre l’expédition et la lecture de la lettre correspond à ce que nous savons des conditions de communications. Cette question aussi doit sans réserve être résolue affirmativement, que la pièce ait été expédiée à Lausanne par le chemin le plus court, Turin, — Aoste, — le Saint-Bernard, — Saint-Maurice, ou qu’elle l’ait été par la route ordinaire Turin-Paris, c’est-à-dire par Suse, — le Mont-Cenis, Chambéry et de là par Genève (en tout quarante relais).

    En vous priant pour terminer de nous permettre de conserver pour nos archives le fac-similé que vous avez bien voulu nous transmettre, je saisis l’occasion d’assurer Votre Excellence de ma considération distinguée et de mon dévouement.

    Le directeur,
    Winter.

    Traduction certifiée conforme à l’original. André Kohler, maître au Collège cantonal à Lausanne.