Leçons de gymnastique utilitaire/Chapitre XXII

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Librairie Payot & Cie (p. 44-45).

COMMENT SE SERVIR DU RECORD ?

Le record est, aux yeux de bien des gens, un personnage inquiétant. On voit en lui l’introducteur du surmenage — non plus de ce surmenage scolaire dont on s’alarmait à l’époque où le mot fut créé et qui a trouvé dans le développement des exercices physiques son contre-poids naturel mais du surmenage musculaire dont les néo-alarmistes entrevirent bien prématurément le discutable péril. Ajoutez à cela que le record se revêt d’exactitude rigide et apporte avec lui des instruments de contrôle d’une précision mathématique. Son aspect participe ainsi d’une sorte de solennité qui lui donne du prestige mais un prestige d’espèce redoutable.

En réalité, le record est tout simplement le condiment du perfectionnement musculaire. Impossible de se passer de lui. Il entrerait par la fenêtre si on le mettait à la porte. Traitant de ce qui le concerne, dans ma Gymnastique utilitaire[1], j’émettais jadis le vœu que chacun se constitue un petit carnet de poche dans lequel voisineraient trois espèces de records : d’abord les records du monde que détiennent les grands champions et qu’il est bon de connaître, « non pour y aspirer ou les envier mais simplement pour savoir jusqu’où peuvent atteindre les facultés humaines et sentir combien les siennes sont éloignées de la limite possible : comparaison qui, demeurant présente à l’esprit, enseigne simultanément la valeur de la persévérance et l’opportunité de la modestie ». À côté de ces chiffres sensationnels, il s’agissait d’inscrire les « records moyens ». Voilà une expression qui peut surprendre en ce qu’elle a quelque apparence contradictoire ; elle dépeint pourtant assez exactement ce à quoi elle s’applique. Le « record moyen », c’est, pour chaque sport, « le résultat auquel peut viser, selon son âge, la condition de sa santé et la fréquence de ses exercices, un homme de force moyenne ». Combien de temps courir ? Quelle hauteur ou quelle longueur sauter ? Quel poids soulever ? Combien de minutes nager ? Combien d’heures rester à cheval ou à bicyclette ? Combien de kilomètres franchir à pied ?…

Ces renseignements-là ne peuvent évidemment pas revêtir un caractère absolu ; il serait déraisonnable de s’y référer comme à une prescription scientifique. N’empêche que le tableau d’ensemble formé par tous ces chiffres aurait une valeur réelle d’encouragement. Les directeurs de gymnases, en Amérique, ont inventé un « homme normal » en se basant sur les dimensions, le poids, etc… Ils vous invitent à vous efforcer de ressembler à cet individu conventionnel. Leurs discours n’ont pas toujours une action profonde. C’est que l’idéal anthropométrique manque de prestige sur l’imagination. L’idéal utilitaire a une tout autre puissance. L’homme vraiment « normal » puise ce caractère dans ses capacités plutôt que dans ses formes ; et rien n’établit que la capacité dépende de la forme. Des proportions parfaitement justes réjouissent l’esthétique mais ne promettent pas un débrouillard. Ce ne sont donc pas des mesures données auxquelles il faille chercher à atteindre mais des facultés qu’on doit chercher à conserver, les ayant acquises : telles les facultés de courir, celles de sauter, de grimper, de ramer, de galoper… Les « records moyens » établis par exemple pour les âges de trente, quarante, cinquante, soixante ans, seront comme des poteaux indicateurs jalonnant la route de la valeur corporelle à travers la vie.

Sur le petit cahier, il y aura une troisième colonne. Là, vous inscrirez vos médiocres performances et les progrès relatifs que votre persévérance vous aura permis d’accomplir car on progresse musculairement à tout âge ou du moins très avant dans l’âge mûr, malgré que l’opinion inverse soit faussement répandue.

Ainsi, les trois records : le mondial, le moyen, le personnel, voisineront sur votre carnet. Ce seront les éléments de votre examen de conscience physique.

On demandait « comment se servir du record » ; voilà le meilleur moyen.



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