Le Bec en l’air/Le Captain Cap et la Défense nationale

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Le Captain Cap et la Défense nationale

LE CAPTAIN CAP
ET
LA DÉFENSE NATIONALE


Le premier être humain que j’aperçus, en sortant de la gare, fut mon vieil ami le Captain Cap, qui remontait d’un pas songeur la rue d’Amsterdam.

En vue de cette occurrence, la main de Dieu eut, jadis, la précaution de placer à cet endroit l’Irish bar de notre vieux Austin.

Et puis il faisait si chaud depuis le buffet de Serquigny, ma dernière étape !

Nous entrâmes.

… Huit mois déjà passés que je n’avais vu le Captain !… Huit mois !…

La bonne rencontre ! Et quel parfum fleurait le Oldest Tom Gin de ce frais petit bar !

— Donnez-moi votre main, Cap, que je la serre encore.

— Et aussi la vôtre, vieux lâcheur.

— Ne m’accusez pas, Cap.

— Oui, je sais…

Le Captain avait tant de choses à me conter qu’il ne savait par où débuter. Je vins à son secours.

— D’où arrivez-vous, Cap, en ce costume de voyage ?

— Des grandes manœuvres de l’Est.

— C’était beau ?

— Oh ! je n’ai pas eu le temps de regarder les troupes !… J’avais d’autres chiens à fouetter !

— Je vois avec plaisir, mon cher Cap, que vous n’avez pas changé ! Car, il n’y a que vous au monde, et quelques aveugles, pour aller aux grandes manœuvres, sans jeter un coup d’œil sur les militaires.

— Je ne fus en contact qu’avec les généralissimes, Zurlinden, Félix Faure et Dragomirov.

— Vous avez de jolies relations, Cap !

— Dites plutôt que ces messieurs furent des plus honorés de me connaître.

— Ont-ils au moins su vous apprécier ?

— Il le fallut bien, mon invention étant de celles qui s’imposent à l’admiration des plus grosses légumes.

— Votre invention, Captain ?

— Mon invention, oui.

— Ah ! ah !

Ce Ah ! Ah ! cachait, de ma part, une intolérable démangeaison de connaître la nouvelle idée de mon prodigieux ami.

Mais lui se cavernait dans l’inexorable cloître du mutisme.

— Voyons, Cap, soyez gentil ! Dites-moi quelques mots de votre invention.

— Impossible !

— Indiquez-moi, seulement, de quoi il s’agit.

— Impossible ! impossible ! ce serait compromettre la défense nationale.

— La défense nationale ! le salut de la Patrie ! c’est vous qui venez me parler de ces sornettes, vous, Cap, l’apôtre de l’anti-européanisme !

— Le salut de la France m’intéresse autant qu’une partie de poker dice[1] et j’aime beaucoup le poker dice.

Je me levai, tendis la main à Cap et, d’une voix consternée :

— Au revoir, dis-je, ou plutôt adieu, Cap !

— Adieu ! Pourquoi adieu ?

— Parce que je veux ne plus jamais revoir un ami dont je perdis la confiance.

— Allons, asseyez-vous, grand enfant, je vais tout vous dire !… Mais jurez-moi que pas une de mes paroles ne sortira d’ici.

— Je le jure !

— Mon idée, comme toutes les idées géniales, est d’une simplicité vertigineuse. Elle consiste à remplacer, pour le transport des dépêches, les pigeons par les poissons.

— Des poissons volants ?

— Non, des poissons qui nagent tout bêtement, comme tous les poissons. Mieux que le pigeon (qui, comme son nom l’indique, est un imbécile), le poisson est éminemment éducable. De plus, il est d’une discrétion parfaite… Avez-vous jamais entendu un poisson faire des ragots sur son prochain ?

— Jamais, Cap !

— Le poisson était donc tout indiqué pour jouer un rôle important de messager militaire. Il porte les dépêches d’un général à un autre aussi fidèlement, plus sûrement et plus vite que n’importe quel idiot de pigeon.

— Et dire que personne n’a pensé à cela !

— Les gens sont si bêtes !

— Vos essais aux manœuvres de l’Est ont réussi ?

— Pleinement ! Mon équipe de poissons voyageurs a rendu les plus grands services à Saussier. Félix Faure n’en revenait pas.

— Et Dragomirov, qu’est-ce qu’il a dit ?

— Dragomirov était furieux ! Il prétend que de faire porter des dépêches aux poissons, ça leur abîme le caviar.

  1. Jeu de dés dont la règle est semblable à celle du poker avec des cartes.