Le Bec en l’air/Plaisir bête et cruel

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Plaisir bête et cruel

PLAISIR BÊTE ET CRUEL


Les personnes qui me font l’honneur de suivre les chroniques si documentées que je publie parfois dans ces colonnes, se souviennent peut-être d’un petit divertissement champêtre que je me permis de leur indiquer récemment.

Il s’agissait — rappelons la chose en deux mots — de petits colimaçons qu’on introduisait, à l’état d’enfance, dans des fioles à mince ouverture et qu’on laissait ainsi prospérer et grossir, à seule fin de déterminer la stupeur chez de naïfs invités et de provoquer des gageures profitables.

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… On étouffe ici ! Permettez que j’ouvre une parenthèse.

Certains états météorologiques (encore mal déterminés) infacilitent parfois la nombreuse capture desdits.

Pour remédier à cet inconvénient, laissez-moi vous indiquer un système que je tiens, d’ailleurs, d’une des plus gracieuses lectrices, et qui pourra vous servir à l’occasion.

Aucun limaçon — le fait est connu — ne saurait résister à l’envie de prendre l’air après une bonne pluie d’orage.

Profitez donc des bonnes pluies d’orage pour faire vos provisions de limaçons.

Mais, me dites-vous, on n’a pas toujours une bonne pluie d’orage sous la main.

C’est là où je vous attendais, braves gens à l’âme simple.

Avez-vous quelquefois frémi à un orage, au théâtre ?

Fûtes-vous jamais assourdi par les plaques de tôle qu’agitent de frénétiques machinistes ? Ébloui par la fulguration du lycopode soudain flambé ?

Eh bien ! transportez en votre jardin ces procédés de spectacle, remplacez l’eau du ciel par un copieux arrosage d’eau légèrement tiédie au soleil, et vous obtiendrez un résultat suffisant pour illusionner le plus roublard des limaçons (et il en existe de diantrement malins dans le tas !)

Rien de comique alors comme de voir ces pauvres animaux sortir en toute hâte de leur cachette et se diriger vers les feuilles mouillées avec une célérité qui ne semble point de leur apanage.

Car, ainsi que l’a observé Hippolyte Briollet, on dit toujours : Lent comme un escargot ! C’est bête ! L’escargot ne marche-t-il pas ventre à terre ?

… Allons, bon, un courant d’air ! Si cela ne vous incommode pas, mesdames, nous allons fermer la parenthèse.

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Je me fatiguai vite à mettre tant d’escargots dans des bouteilles, et bientôt je modifiai ce sport légèrement.

Aujourd’hui, c’est des papillons que j’inclus

en mes transparentes prisons, et c’est beaucoup plus gracieux.

Je les prends à l’état de cocon (c’en est actuellement la saison) et j’agis avec ces cocons comme avec les petits limaçons.

Quelques jours d’attente, abolie la chrysalide et vive le papillon aux mille couleurs !

Ce qu’il y a de pénible à contempler un pauvre être, et si brillant, enfermé, s’oublie au curieux et jamais déjà vu du spectacle.

Mes jolis captifs, je les nourris avec des fleurs de réséda, qu’ils préfèrent à toutes autres.

Et je songe parfois, bêtement cruel :

— Si c’est vrai, pourtant, la métempsychose, et qu’en le frêle papillon que voilà, frissonne l’âme d’un vieil aventurier qui accomplit trois fois le tour du monde et dont les dangers firent le bonheur, comme il doit s’ennuyer dans cette petite bouteille dont la capacité ne dépasse pas un huitième de décimètre cube !