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Le Bec en l’air/Un cérémonial fixé

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UN CÉRÉMONIAL FIXÉ


Pour mon ami Comiot.


Entre les mille renseignements qu’on implore de moi, chaque jour, des quatre coins du monde entier (et auxquels, à mon grand regret, le loisir me manque de répondre), une demande m’a particulièrement, et à plusieurs reprises, frappé :

« Peut-on, non sans décence, assister à une inhumation en tenue de cycliste, et avec sa machine ? »

Après une longue, fatigante et minutieuse enquête, je suis en état de répondre.

Et je réponds : OUI.

De l’avis général recueilli sur 1,123 points différents du globe, on peut assister aux inhumations en tenue de cycliste et avec sa machine (dessus ou à côté, selon l’allure du convoi).

Dans presque toute l’Australie, dans la partie Nord-Ouest de la Nouvelle-Zélande, on manufacture des bicyclettes spécialement destinées à cet emploi.

Ces machines sont rigoureusement noires, sauf les parties de métal composées exclusivement d’argent.

Le pneu est fabriqué d’un caoutchouc blanc (comme on l’obtient facilement par la vulcanisation à la magnésie).

La lanterne doit être allumée et voilée d’un crêpe.

(À San-Francisco, on admet comme deuil la lanterne à verre violet, mais cette coutume ne semble pas devoir s’implanter aisément dans les autres États de l’Amérique du Nord.)

L’insigne porté ordinairement à la boutonnière ou à la casquette, est sévèrement proscrit : il doit être remplacé par une grosse larme en argent.

Pour la tenue personnelle du cycliste, du noir, bien entendu.

Si le défunt ne faisait pas partie de votre famille, les bas en damiers noirs et blancs.

À l’enterrement d’un cycleman des îles Auckland, auquel j’assistai, je fus particulièrement frappé d’un petit cérémonial que je verrais avec plaisir s’acclimater en France.

De même qu’aux obsèques des militaires les tambours voilés résonnent de n minutes en n minutes ; de même, à ces funérailles, les assistants cyclistes agitaient tous ensemble leurs grelots à des intervalles déterminés.

L’émotion ainsi obtenue est intense.

Au cas où le cher disparu pédalait lui-même (de son vivant, bien entendu), on fait suivre son cercueil de sa machine entièrement voilée et tenue à la main par un fidèle serviteur ou un ami dévoué.

… Tous les folliculaires vendus aux vieux partis trouveront, sans doute, superflus et frivoles ces détails funèbres.

Moi, je crois bien faire en fixant, dès maintenant, un cérémonial appelé — trop souvent, hélas ! — à nous rappeler que les morts vont vite, même quand ils renoncent à la bicyclette.