Le Bec en l’air/Un de mes amis qui est concierge

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Un de mes amis qui est concierge

UN DE MES AMIS QUI EST CONCIERGE


Comme je me trouvais de très bonne heure dans son quartier, j’eus l’idée de grimper à son altier cinquième étage et de serrer la main loyale de mon ami Schoze.

Mes appels, soit par voie de sonnette, soit par voie de heurts sur la porte, soit par voie d’indicibles et sympathiques clameurs, restèrent sans écho.

Assurément, il n’y était pas.

Mais comment expliquer l’absence de cet être si peu matinal et si peu découcheur ?

Peut-être mort ?

Pauvre garçon ! Oh ! non, je l’aurais su par sa belle-sœur.

Je redescendis les cinq étages, espérant trouver une explication chez la concierge.

Précisément, et à ma grande surprise, Schoze se trouvait dans la loge.

Il y était, confortablement assis en un vieux et ridicule fauteuil de tapisserie, et il lisait des journaux.

Dès qu’il m’aperçut, la pourpre de la confusion s’épanouit sur sa face, et le timbre de la visible gêne voila son organe.

Après les premières effusions :

— Je descends de chez toi, fis-je, et je ne t’ai pas trouvé.

— Naturellement, puisque je suis là.

— Et qu’y fais-tu, là ?

— Ce que j’y fais… Ce que j’y fais… j’y fais… que c’est moi qui suis concierge de la maison, maintenant !

De la part d’un joyeux farceur comme Brunetière, par exemple, ou Gaston Deschamps, j’aurais cru à une excellente plaisanterie.

Mais venant de mon ami Schoze, un des garçons les plus sérieux du dix-huitième arrondissement, l’assertion me parut digne de créance.

Il ne se fit pas prier, d’ailleurs, pour expliquer son étrange avatar.

En proie à une gêne provisoire, Schoze se trouvait en retard de trois termes.

Il commençait à s’accoutumer à cette situation, et même il se préparait, sans angoisse, à l’aggraver par un retard prochain de quatre termes (en attendant le mois d’avril où il se trouverait en retard de cinq), quand il reçut, vers le 15 décembre, la visite de son propriétaire.

Cet homme aimable, mais fripouille comme la plupart des industriels de sa sorte, lui apportait une proposition des plus avantageuses.

— Vous me devez trois termes, monsieur. Dans quelques semaines, vous m’en devrez quatre : je suis disposé à faire un exemple, et à vous jeter sur le pavé avec les quelques vagues détritus personnels que la loi vous concède. Je dissiperai le reste aux quatre vents des enchères publiques.

Mon pauvre ami Schoze pâlit à l’idée qu’on allait le séparer de ses bons livres, de ses petits bibelots, de ses belles gravures de Thornley.

— Vous ne ferez pas cela ! gémit-il.

— Non, ricana le vampire, je me gênerai !

Devant la douleur réelle du pauvre garçon, le vieux vautour sembla se raviser :

— Si vous tenez tant que ça à votre mobilier, je vous offre une petite combinaison…

— Tout ce que vous voudrez !

— Je vais, ce soir même, renvoyer ma concierge qui me vole. Remplacez-la jusqu’au 8 janvier, jour du petit terme.

— Moi, concierge !

— Pourquoi pas ? On doit tout supporter plutôt que faire tort d’un sou à son pauvre propriétaire !… Donc, vous serez concierge. Rien de plus simple que d’apprendre la situation respective du logement des locataires : M. Un Tel au premier à gauche, M. Tel autre au cinquième au fond du corridor, etc., etc. Et puis, quand vous vous tromperiez, cela n’a aucun inconvénient. Les locataires ne sont pas des gens bien intéressants. Allons, consentez-vous ?

— Dame !

— Voilà le 1er janvier qui arrive. Vous recevrez beaucoup d’argent à l’occasion des étrennes, et vous serez, alors, en mesure de me régler mon petit arriéré !

Schoze accepta.

Et voilà comment un brave garçon, pour conserver ses livres et ses Thornley, en arriva à tirer le cordon à des gens qui ne le valent certainement pas.