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Le Bhâgavata Purâna/Livre I/Chapitre 10

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Traduction par Eugène Burnouf.
Imprimerie royale (tome 1p. 47-51).
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CHAPITRE X.

DÉPART DE KRĬCHṆA POUR DVÂRAKÂ.


ÇÂUNAKA dit :

1. Comment se conduisit donc, et que fit Yudhichṭhira, le premier des hommes justes, lui qui, après avoir mis à mort les meurtriers qui lui avaient disputé son bien, s’était abstenu de prendre des aliments, ainsi que ses jeunes frères ?

SÛTA dit :

2. Après avoir sauvé un rejeton de la race de Kuru, détruite comme une forêt de bambous qui est consumée par un incendie, et rétabli Yudhichṭhira dans son royaume, Hari, le souverain Seigneur, celui qui donne l’existence, sentit son cœur satisfait.

3. Et Yudhichṭhira, qui avait écouté les discours de Bhîchma et ceux d’Atchyuta, délivré, par la possession de la science parfaite, du trouble de l’erreur, se confiant en Adjita (Krĭchṇa), et entouré des respects de ses jeunes frères, gouverna, comme Indra, toute la terre jusqu’aux limites de l’Océan.

4. Le Dieu qui porte la foudre aimait à répandre la pluie ; la terre produisait tous les biens ; les vaches laissaient d’elles-mêmes couler dans les parcs le lait de leurs mamelles gonflées.

5. Les fleuves, les lacs, les montagnes, les arbres, les plantes et les herbes médicinales, tout portait de soi-même des fruits dans toutes les saisons.

6. Enfin les hommes n’éprouvèrent jamais ni chagrins, ni maladies, ni douleurs produites par les Dieux, les Démons ou l’âme elle-même, pendant le règne d’Adjâtaçatru.

7. Hari, après avoir demeuré quelques mois à Hâstinapura pour dissiper le chagrin de ses alliés et pour plaire à sa sœur,

8. Prit congé de ses amis, reçut leurs adieux, embrassa et salua le roi ; et emportant lui-même leurs adieux et leurs embrassements, il monta sur son char.

9. Subhadrâ, Drâupadî, Kuntî, la fille de Virâta, Gândhârî et Dhrĭtarâchtra, Yuyutsu (Yuyudhâna), Gâutama (Krĭpa), et les jumeaux (Nakula et Sahadêva),

10. Le guerrier au ventre de loup, Dhâumya, la fille de Matsya et les autres femmes, ne pouvaient supporter, dans l’excès de leur douleur, l’absence du héros armé de l’arc Çârg̃ga.

11. Le sage, délivré par la fréquentation des hommes vertueux de tous les liens qui font le malheur, ne peut plus quitter les gens de bien, dès qu’il leur a entendu célébrer, ne fût-ce qu’une seule fois, la gloire ravissante de Krĭchṇa :

12. Comment les princes, dont les pensées étaient exclusivement occupées du bonheur de le voir, de le toucher, de lui parler, d’être assis, de dormir, et de prendre leurs repas avec lui, eussent-ils pu supporter son absence ?

13. Tous tenant leurs regards fixement attachés sur Krĭchṇa, et le suivant de leurs pensées, couraient çà et là, entraînés par l’affection qui les unissait à lui.

14. Au moment où le fils de Dêvakî sortit de la maison, les femmes de sa famille parvinrent à retenir les larmes que le regret arrachait de leurs yeux : « Loin d’ici, disaient-elles, tous les mauvais présages ! »

15. Alors les tambourins, les conques, les timbales, les Vînâs, les tambours, les trompettes, les flûtes, les tambours militaires, les clochettes, les larges timbales retentirent à la fois.

16. Les femmes des Kurus, du haut des palais où elles étaient montées pour le voir, firent tomber sur lui une pluie de fleurs, avec des regards où brillaient l’affection, la pudeur et les sourires.

17. Le héros qui triomphe du sommeil (Ardjuna), portait, pour abriter son ami le plus cher, un parasol blanc embelli de guirlandes de perles, avec un manche orné de pierreries.

18. Uddhava et Sâtyaki tenaient de merveilleux éventails ; et le chef des Madhus brillait couvert des fleurs qu’on jetait sur la route.

19. On entendait de tous côtés, répétées par les Brâhmanes, des bénédictions propres à porter des fruits, et conformes au double caractère de celui qui est tout ensemble exempt et doué de qualités.

20. Les femmes, qui habitaient la demeure du chef des fils de Kuru, pensant à celui dont la gloire est excellente, se livraient entre elles à des entretiens ravissants comme le sont les écritures sacrées.

21. C’est bien lui ! c’est bien l’antique Purucha, qui, avant l’existence des qualités, résidait seul dans l’âme exempte d’attributs, et qui, pendant la nuit [qui succède à la destruction des mondes], lorsque l’Être suprême, âme de l’univers, ferme les yeux, et que les puissances actives s’endorment, se repose dans son sein.

22. C’est bien lui, l’instituteur de la loi, qui, pour donner à l’âme sans nom et sans forme une forme et un nom, s’unit plus d’une fois à la Nature poussée à la création par son énergie fécondante, et jetant dans l’erreur les âmes émanées de lui.

23. C’est bien lui, dont les sages inspirés qui triomphent de leurs sens, et qui retiennent leur soufflé, voient ici-bas la forme véritable avec une intelligence pure et ardente de dévotion ; n’est-ce pas lui, en effet, qui doit purifier l’intelligence ?

24. C’est lui, chère amie, dont les chantres des mystères célèbrent, dans les Vêdas et dans les livres mystérieux, les saintes histoires ; lui qui. Souverain unique, crée, conserve et détruit le monde en se jouant, mais qui n’y est pas enchaîné.

25. Quand les rois, l’esprit égaré par l’ignorance, vivent dans l’injustice, alors, pour conserver le monde, revêtant, au moyen de la qualité de la Bonté, des formes diverses, c’est lui qui manifeste dans chaque Yuga, tantôt sa puissance, tantôt sa vérité, d’autres fois sa rectitude, sa miséricorde ou sa gloire.

26. Ah ! qu’elle est digne de louanges la famille de Yadu que l’époux de Çrî, ce héros parmi les hommes, a honorée en naissant au milieu d’elle ! Quelle est pure la forêt de Madhu dans laquelle il a porté ses pas !

27. Ah ! que Kuçasthalî laisse loin derrière elle la splendeur des cieux ! Quelle rend la terre pure et glorieuse, cette ville dont les habitants voient sans cesse leur Seigneur qui, les yeux animés par un doux sourire, consent à demeurer parmi eux !

28. Sans doute, chère amie, elles ont adoré [jadis] le souverain Seigneur avec des cérémonies, des ablutions et des sacrifices, ses épouses qui boivent à tout instant l’ambroisié sur ses lèvres auxquelles les femmes de Vradja ne pouvaient songer sans ivresse ;

29. Ses épouses, que pendant la cérémonie du Svayam̃vara, il obtint au prix de son courage, en repoussant les braves chefs de Tchêdi, qu’il rendit mères de Pradyumna, de Sâmba et d’Âmba, et celles qu’il ravit par milliers en mettant à mort Bhâuma.

30. Sans doute elles seules relèvent l’éclat d’un sexe qui na ni bonheur ni pureté, elles dont l’époux aux yeux de lotus ne quitte jamais la demeure, et dont il touche le cœur par ses paroles !

31. Pendant que les femmes se livraient à des entretiens de ce genre, Hari partait en les saluant d’un regard et d’un sourire.

32. Adjâtaçatru dont l’affection redoutait pour le vainqueur de Madhu les attaques de ses ennemis, lui donna, pour le protéger, une armée avec les quatre corps qui la composent.

33. Çâuri (Krĭchṇa) renvoyant enfin, désolés de son absence, les fils de Kuru qui, par attachement pour lui, l’avaient suivi très-loin, se dirigea avec ses amis vers sa propre capitale.

34. Ayant traversé le Kurudjâg̃gala, le pays des Pâñtchâlas, des Çûrasênas et des habitants de la Yamunâ, le Brahmâvarta, le Kurukchêtra, la contrée des Matsyas et des Sârasvatas,

35. Et le désert de Maru, le héros, dont les chevaux étaient un peu fatigués, parvint enfin au pays des Ânartas, au delà des Sâuvîras et des Âbhîras.

56. Après avoir recueilli dans chaque lieu les hommages des habitants, Hari atteignit l’occident vers le soir, lorsque le soleil venait de disparaître dans les eaux.


FIN DU DIXIÈME CHAPITRE, AYANT POUR TITRE :
DÉPART DU DIVIN KRĬCHṆA POUR DVÂRAKÂ,
DE L’ÉPISODE DE PARÎKCHIT, DANS LE PREMIER LIVRE DU GRAND PURÂṆA,
LE BIENHEUREUX BHÂGAVATA,
RECUEIL INSPIRÉ PAR BRAHMÂ ET COMPOSÉ PAR VYÂSA.